Kitabı oku: «Picrate et Siméon», sayfa 13
IV
LA MORT DU SOUVENIR
Siméon fut appelé chez le commissaire de police: il trouva, quand il revint de la Morgue, la convocation «très urgente» qui, depuis le matin, l’attendait. Il détesta cette corvée.
Le commissaire était un petit homme frétillant, dépourvu de politesse et qui ne disait rien sans avoir l’air préoccupé de soupçons terribles. Ses courtes phrases n’avaient d’autre intérêt que de paraître pleines de perfidies. Il eut une telle manière d’interroger Siméon sur les motifs de son retard que Siméon se crut coupable d’une faute mystérieuse. Il fallut raconter la scène du crime en détail. Siméon n’y put être que médiocre et, comme il n’ajoutait rien au récit des autres témoins, le commissaire en manifesta de l’impatience. Il objecta:
– Vous omettez quelque chose.
Siméon fil un geste vague. Le commissaire reprit:
– Est-ce que vous n’avez pas été blessé, vous-même?.. à l’oreille, derrière l’oreille?.. Eh bien! mais n’oubliez pas ça, vous savez; c’est important pour vous: ça vous sauve!
Siméon restait ahuri. Le commissaire lui expliqua brièvement que, sauf cette circonstance, la police pouvait avoir contre lui les plus légitimes soupçons, – hé, hé!..
– Vous avez bien quelque idée de l’assassin?
Siméon ne savait pas si l’on se jouait de lui … N’avait-on pas arrêté Picrate?.. «Quelque idée de l’assassin?..» Mais oui! Picrate, sans nul doute! Picrate, par stupide jalousie; l’ignoble Picrate!.. Siméon qui, dans tout cela, depuis la veille, ne songeait plus à Picrate, eut l’horreur de cette brute. Une bouffée de haine lui monta du cœur au cerveau. Ah! ce Picrate de malheur, il le livrerait!..
– Vous avez bien quelque idée de l’assassin?
– Non, pas du tout! – répondit Siméon. – Je n’ai rien vu.
Il se demanda pourquoi il faisait ce mensonge, et s’il avait le droit de le faire. N’était-ce pas impie envers Marie Galande, lâchement tuée par le misérable? Mais il se souvint de la sérénité qu’il y avait sur le visage de la petite morte. Non, Marie Galande ne réclamait point d’être vengée. Une autre pensée que celle-là entretenait son extase dernière; un autre rêve, indemne des passions communes.
– Je n’ai rien vu, ni personne. Je ne peux rien vous dire.
Siméon sut que l’on faisait une enquête, que la vieille chez qui Marie Galande demeurait ne pouvait être inquiétée: impotente, elle ne bougeait pas de son fauteuil depuis des mois.
Il devait, quant à lui, se tenir à la disposition de la justice. En outre, voulait-il, puisque Marie Galande était son amie, assumer diverses charges, telles que les frais d’enterrement, de sépulture?.. Il devait, en ce cas, prévenir l’administration …
Siméon remercia. Certes, il lui serait doux d’épargner à Marie Galande l’ignominie des funérailles misérables et, dans la détresse où son activité sombrait, il escompta quelque pieux divertissement à choyer Marie Galande morte, comme naguère, hier encore, il s’ingéniait à lui donner, vivante, toute la joie.
– Quand sera-ce? – fit-il.
Et déjà il songeait à la petite tombe où Marie Galande serait, par ses soins, conduite pour y dormir son éternelle nuit de sommeil ininterrompu … Une petite tombe qu’il fleurirait des fleurs de la saison et qu’à l’automne il nettoierait des feuilles que les arbres jettent.
– Ce sera – dit le commissaire – un de ces jours, après l’autopsie …
A ce mot, toute l’âme de Siméon sursauta, bouleversée. Ah! cela encore, ce dernier outrage, – il le fallait?
– Le faudra-t-il même si l’on trouve l’assassin?
Car, pour préserver de l’injure odieuse le corps sacré de la victime, Siméon livrait volontiers Picrate …
– Il le faudra, même si l’on trouve l’assassin, – dit le commissaire, – pour établir qu’elle est morte de sa blessure, et non à l’occasion de sa blessure, par l’effet d’un autre accident …
Et il développa son commentaire. Mais Siméon n’écoutait plus. Il voyait le pauvre petit corps manié, tailladé, qu’on offense et qui saigne. Tout le cauchemar lui revint, des cadavres affreux, de la Morgue, de la chair meurtrie, en lambeaux … C’était fini de l’espèce de douceur qu’il avait inventée à rêver d’une tombe jolie où dormirait Marie Galande.
Le soir de ce jour-là, tandis que Siméon, faute de pouvoir rester en place, vagabondait de rue en rue, comme font les chiens égarés, une nouvelle souffrance l’importuna. Ridicule, celle-là; gênante et sotte. Il lui sembla qu’une traîtrise était éparse autour de lui et, incessamment, le menaçait. Il eut peur des ténèbres et des coins obscurs, des portes béantes où peut se cacher l’ennemi, sans qu’on le voie; et lui vous guette. Il eut peur de son ombre, que les becs de gaz dessinaient et qui s’allongeaient à chacun de ses pas jusqu’à se perdre au loin, démesurée, absurde; et si, par le fait de deux lumières un peu distantes, se dédoublait son ombre, il croyait l’ennemi tout proche et prêt à sauter sur lui. Il eut peur de mille fantômes que son cauchemar suscitait.
Les gens qui passaient à côté de lui l’épouvantèrent; et il n’était pas sûr que tel ou tel ne fût pas dément au point de l’étrangler entre ses doigts, si peut-être un regard importun l’y incitait. Il détournait les yeux, et il tremblait alors de manquer de vigilance.
Le plus léger bruit l’effarait, dans le tumulte général des rues. Il y discernait les signes évidents d’une présence hostile; puis des glissements, des fuites, des murmures, des décharges de revolvers dissimulés parmi la foule, et des sifflements de balles, qui l’atteindraient comme l’autre avait atteint Marie Galande au cœur.
Il s’efforça de secouer cette frayeur humiliante. Il argumenta contre sa lâcheté. Il se fit de vaillants discours et des reproches raisonnables: craignait-il tant de mourir? et fallait-il céder à de si mesquines alarmes? et n’avait-il donc souci que de lui-même, de ses vains périls, cependant que Marie Galande, elle, était morte en vérité?..
Il ne sut se convaincre; il ne put dompter la folle agitation de ses nerfs. Les grelots et les clochettes des chevaux l’agacèrent, lui furent un odieux et redoutable tintamarre, une taquinerie qui le persécuta.
Et il marchait, ignorant l’heure et la durée. Ses puissances spirituelles étaient multipliées: en même temps que le possédait sa tristesse intime, il percevait avec plus d’acuité que jamais les sons divers et les nuances de la nuit; sa douleur clamait en lui, mais il projetait au dehors une attentive et minutieuse sensibilité que nul atome ne touchait sans la blesser.
Cette inquiétude éparse et nombreuse se concentra sur l’évocation précise de Picrate. C’était lui l’ennemi sournois et terrifiant. C’était lui la malignité des phénomènes. C’était lui la folie errante, battant le pavé, tintinnabulant au cou des chevaux, se décelant brusque dans les regards des gens qu’on frôle, dans les lueurs qui clignent aux quinquets, et s’esquivant comme tombe un prestige … Et n’était-ce pas lui, ce chat qui jaillissait des ténèbres vagues et se ruait et s’engouffrait dans un soupirail?..
Siméon frissonnait … Il lui parut que Picrate le voyait. Il lui parut que Picrate était partout … Comme s’il allait ainsi conjurer le sortilège néfaste, il prononça:
– Picrate! Picrate!..
Picrate!.. Siméon le réalisa sous les espèces déconcertantes d’une vipère, d’un gnome, d’un démon … «C’est le diable, le diable!..» Marie Galande, naguère, avait dit ces mots; et ils tintèrent en glas dans les oreilles de Siméon.
Qu’il l’eût avec plaisir anéanti, ce diable hargneux et malfaisant! D’un coup de talon, comme une bête, un reptile!.. Quand le Picrate qu’évoquait la fièvre de Siméon recouvrait une forme humaine, il affectait un air goguenard; et Siméon s’acharnait, avec plus de hâte, à le vouloir détruire …
Dans une rue déserte, une pierreuse accosta Siméon. Au contact de cette main sur la sienne, il eut si peur, un tel dégoût le prit, qu’il se sauva. La nuit insidieuse le chassait. Haletant, il rentra chez lui.
Les jours suivants, Siméon dut s’astreindre à des formalités; il dut veiller à des préparatifs. Il fut appelé derechef chez le commissaire de police, puis chez le juge d’instruction. L’enquête n’avançait pas. De plus en plus, on s’étonnait de la rareté de ses renseignements. On ne lui cachait pas que son attitude déplaisait. On lui dit:
– Vous avez tout intérêt à ce que nos recherches aboutissent.
Il dédaigna de répondre. On ajouta, pour essayer sur lui d’un autre moyen persuasif:
– Si vous aimiez cette jeune fille, vous désirez sans doute que le coupable expie son forfait?..
Et même on lui insinua qu’il avait, dans cette aventure criminelle, des responsabilités. Envers la justice? il ne lui importait. Envers Marie Galande? cette idée ne lui était pas encore venue. D’abord, il se rebiffa contre une telle accusation, que démentait son désespoir et que niait son tendre amour. Mais un chemin nouveau de douleur et de lent martyre s’ouvrait à sa pensée malade: elle y entrerait malgré elle et le suivrait, d’étape en étape, menée par les fatalités intérieures, qui sont tracassières et implacables … S’il n’avait point aimé Marie Galande, s’il n’avait point permis que Marie Galande l’aimât, cette petite fille, aujourd’hui même, emplirait de sa chanson joyeuse et belle les rues mélancoliques dont elle fut l’âme et l’esprit. Elle continuerait à vivre comme vivent les oiseaux, dans le soleil et la limpidité du jour … Évidemment, évidemment!.. Siméon conclut qu’il a tué Marie Galande …
Il doit s’occuper de ceci, de cela, s’acquitter d’obligations diverses, passer à la préfecture de police, parlementer avec des employés qui n’ont cure de lui, s’informer du jour et de l’heure, prendre de l’argent, choisir une place au cimetière, décider que tel corbillard suffit, – tel cercueil!
…Mais il a fait ce qu’il a pu pour que Marie Galande se contentât d’une simple amitié. C’est elle qui a voulu tout autre chose!.. Oui, c’est elle qui résolut de quitter la fête, d’aller chez lui; comme il résistait, elle bouda, fut exigeante …
Il s’aperçoit que, pour se disculper, il accuse Marie Galande: il s’en afflige, demande pardon, revendique tous les torts, – et ne peut pas les supporter … C’est elle qui s’est refusée à Picrate; il se souvient même qu’ayant vu Picrate épris d’elle, il se jura de renoncer à son amour naissant … Eh bien! il fallait y renoncer tout à fait et ne pas aller, dès le lendemain, sous le prétexte d’une dernière entrevue, s’émouvoir d’elle plus profondément! Oui, ce matin-là fut la cause de tout!.. Siméon se débat contre la logique des faits.
Pénible lutte, où il succombe! Il invente les arguments de l’adversaire intime et les siens propres; il les évalue; il se favorise et s’en repent, triche à son détriment et incrimine sa mauvaise foi. Il se dédouble et devient une farouche antinomie, acharnée à se détruire.
Et puis, à force d’être attentif à la déduction rigoureuse des épisodes, il n’envisage plus que la nécessité tragique de l’aventure. Qu’elle fut de loin préparée, organisée, conduite à son dénouement!.. Voici: il y avait Picrate et Marie Galande. Les existences de ces deux êtres semblaient étrangères l’une à l’autre, et l’on ne pouvait prévoir qu’elles dussent jamais se rencontrer. Cependant il n’arrivait rien à Picrate, il n’arrivait rien à Marie Galande, qui n’amenât, peu à peu, obscurément, sûrement, la rencontre de ces deux êtres. Picrate n’a pas fait un geste, Marie Galande n’a pas fait un geste qui n’influât sur les journées ultérieures, qui n’exigeât que Marie Galande fût tuée par Picrate, à ce jour, à cette heure, à cet instant précis où il la tuait. Et, si l’on imagine, dans les dix ans, dans les vingt ans antérieurs, de Marie Galande et de Picrate, quelque chose de changé, un petit incident modifié le moins du monde, la catastrophe est éludée. Dans les dix ans, dans les vingt ans de Marie Galande et de Picrate, et encore dans la durée millénaire du Cosmos! Comme si la prodigieuse accumulation des siècles et la minutie de leur détail tendaient à ce but, ne cherchaient qu’à y aboutir: Marie Galande tuée par Picrate!..
Telle est l’adresse singulière du Destin, son étonnante sûreté. La complexité de l’œuvre n’est pas pour le dérouter; il ne s’embrouille ni ne s’oublie; il ne doute pas de sa réussite; il la manigance sans trêve et sans incertitude: – et la voilà!
Siméon vit alors Marie Galande toute petite, dans la série interminable des causes. Ah! quel déploiement fou de moyens compliqués et excessifs pour tuer cette petite fille!.. Il eut pitié d’elle. Il se la figura qui s’achemine, sans le savoir, à son dernier jour, et qui attribue de l’importance aux plus futiles incidents, aux plus frivoles déplaisirs, tandis qu’approche la minute pathétique qui écrase toutes les autres … Elle va, Marie Galande, elle se hâte avec caprice; elle croit qu’elle est libre d’aller plus vite ou plus lentement; elle s’attarde et baguenaude; et, quand elle court, il lui semble qu’elle cède à sa fantaisie. Mais elle a justement l’allure que sa destinée lui assigne en prévision de l’événement suprême.
Elle ne sera point inexacte au rendez-vous que lui ont donné les hasards. Elle muse: il fallait qu’elle musât. Elle se précipite: il le fallait. Elle aura mis, pour le parcours de la distance, depuis le jour qu’elle est née et malgré le va-et-vient de ses désirs, le nombre d’heures qui était fixé.
Pauvre petite Marie Galande, de qui se jouent les formidables possibilités!.. Cependant, elle fait la moue et rit …
A-t-elle deviné confusément, dans le secret de sa pensée, le péril imminent?.. Peut-être!.. Siméon se rappelle l’inquiétude qui la tourmentait, aux derniers jours, et qui plus opiniâtrement la possédait à mesure que diminuait l’intervalle entre elle et la mort. Comme elle calculait ses chances, parmi l’hypothèse infinie! Comme elle était curieuse du lendemain!.. La somnambule lui dira de quoi il retourne … Et puis, elle n’ose pas: elle a de sûrs pressentiments qui l’avertissent de ne pas s’informer davantage. Alors elle fait diligence: elle est appelée, elle court!..
Innocente, – qui, pour se mettre en route vers la mort, subit l’attrait mensonger de l’amour.
…Marie Galande fut enterrée un jour de mi-septembre que le beau temps avait soudain fait place à des brouillards avant-coureurs d’automne. On sentait le froid menaçant; on devinait la déchéance fatale de l’été. L’atmosphère, épaisse et jaune, emmitouflait la silhouette frissonnante de la vie et le nombreux aspect des choses. L’humidité avait une odeur âcre, elle poissait aux mains; elle s’attachait, en goutelettes fines, à la surface duveteuse des étoffes. Le ciel était voilé, on eût dit, à jamais. Derrière le rideau de brume, le soleil semblait le fantôme d’un astre mort qui se consume et va s’éteindre. Les gens et les objets, dans ce mystère palpable, intervenu brusquement, avaient l’air étrange, irréel, comme si les évoquaient pour de brefs instants de vagues et lointains prestiges.
Et puis, le brouillard s’éclaircit, se condensa en une pluie menue qu’à peine apercevait-on, mais qui glaçait la peau. Le soleil n’existait plus, et le visage du ciel apparut chargé de la tristesse incomparable des nuées.
Siméon s’étonnait confusément de ce deuil opportun qui avait saisi, pour ces heures funèbres, la nature environnante.
Il arriva plus tôt qu’il ne fallait à la Morgue: le corbillard n’était pas là … Il n’eut pas le courage d’entrer, de voir le cercueil, d’assister peut-être à de trop lugubres opérations: ensevelissait-on le corps, fermait-on le cercueil, où en était cette besogne? Il ne le savait pas … Depuis trois jours, à cause de l’autopsie, il résistait à son désir de regarder encore Marie Galande. Il avait laissé le cadavre intact et craignait de le retrouver moins beau, de telle sorte qu’en fût altéré le cher souvenir qu’il garderait. Il ne le verrait plus. Il le reprendrait, caché dans le cercueil, pour le confier à la terre pudique.
L’attente dura. Siméon ne voulait ni s’éloigner ni se tenir tout près. Il circula, passa le pont et, de l’autre rive, surveilla. La Seine coulait mollement, en masse glauque et lourde: à l’examiner, il semblait que l’on dût, en s’y jetant, ne point tomber au fond, mais écraser seulement la surface complaisante, la creuser et y demeurer soutenu par la vigueur élastique de l’eau; on serait emporté par elle, avec un bercement continu, pour dormir; et, après le voyage, entre les rives sinueuses, la vastité de la mer s’ouvrirait, immense réceptacle de vie usée, en peine de s’abolir …
Parmi les arbres, défeuillés déjà, d’un jardin, Siméon voyait Notre-Dame, gigantesque, attachée au sol par le grappin prodigieux des arcs-boutants, solides, bien bâtis, œuvre robuste d’une foi!.. L’une dans l’eau et l’autre dans la terre, il contempla ces deux poupes jumelles des deux navires: la Morgue et la Basilique. L’une pour les corps, l’autre pour les âmes … Oui, deux navires en partance éternelle et qui ne bougent pas, comme s’ils attendaient d’avoir reçu leurs passagers innombrables devant que de s’éloigner vers leurs infinis de néant!.. Une cloche, dans les tours de Notre-Dame, se mit à battre, forcenée. La basilique s’impatientait; elle sonnait le rappel, criait sa hâte et harcelait au loin la langueur des retardataires. Ah! quel désir immodéré de fuir, de rompre les amarres et de gagner les horizons!.. Plusieurs cloches s’animèrent. Leur frénésie multipliée emplit le ciel d’une clameur vibrante. Et, quand elles se turent, comme lasses d’un tel effort de leur exaltation déchaînée, Siméon crut voir les deux navires s’ébranler, avec leur charge d’âmes et de corps, laissant le reste …
Il redouta cette hallucination, passa ses mains sur ses yeux et fit quelques pas attentifs dans la réalité.
Il aperçut le corbillard.
Il se dépêcha, craignant de n’être pas là pour recevoir le cercueil de Marie Galande … Non; il fut là. Les croque-morts parurent à la porte du bâtiment sinistre, avec le cercueil … Une draperie noire se retroussait pour laisser libres les poignées de métal: l’aspect du bois nu blessait, comme peu chaste et presque indécent. Les porteurs allongeaient le pas, cadençaient leur allure souple. Siméon se souvint de Marie Galande, après qu’on l’avait relevée, sitôt morte; et ses mains aussi se souvinrent des cheveux appuyés sur leurs paumes …
Les curieux s’écartèrent. On regardait Siméon, le cercueil, le travail des croque-morts qui refoulaient le cercueil sur les planches du char, avaient soin qu’il fût bien en place, étendaient la draperie, en disposaient les plis et accrochaient une couronne de fleurs.
Siméon n’avait pas la notion d’autre chose que de ces actes successifs, et il lui semblait que son rôle était d’en contrôler le juste accomplissement.
Le char remua, partit. Une seconde, Siméon ne songea point à suivre. Et puis il avança, comme si une corde qui devait le tirer s’était tendue et l’entraînait avec le corbillard et le cercueil …
Les roues, sur le pavé, tressautaient, et la couronne oscillait à droite et à gauche: Siméon se désolait des cahots qui secouaient Marie Galande. En lui-même, il disait au pauvre petit corps:
«C’est la dernière étape; et puis, tu te reposeras. Ce sera fini de toute ton agitation. Tu n’auras plus qu’à dormir. Courage, courage!..»
Il lui parlait ainsi et l’exhortait.
Les passants saluaient. Des femmes firent le signe de la croix. La fine pluie continuait, lente, incessante, et peu à peu pénétrait. Siméon eut froid. Son âme surtout eut froid; et elle grelotta comme une pauvresse mal vêtue.
La route fut longue et fastidieuse; sur le sol humide, ses pieds glissaient. A cause de la fatigue, il eut peur de tomber sur les genoux. Sa misère criait en lui; le sentiment de sa solitude le jetait dans un infini de détresse et d’épouvante où il se perdait … Souffrir ainsi et souffrir seul: ah! Marie Galande, Marie Galande!.. Il connut que l’amour est d’abord ceci: le dédoublement de la douleur en deux douleurs jumelles qui se tiennent compagnie et se dorlotent l’une l’autre. Pour mener le deuil de Marie Galande, Siméon regretta Marie Galande; et l’absurdité de son vœu l’émut d’horreur tragique. Les gens qui saluaient ou se signaient, au passage du convoi, l’agacèrent. Des regards de commisération lui déplurent. Il repoussa cette distraite sympathie: il détesta cette inutile politesse. Tout ce qui subsistait en lui de désir, malgré la morne lassitude, se concentra sur le souhait d’une souffrance immobile et qui n’eût pas à se traîner, par le calvaire des rues, à la suite d’un corbillard et d’un cadavre émouvant.
La pensée de Siméon, dolente, exténuée, allait et venait du cercueil à lui-même et confondait, avec la morte qui était dans le cercueil, cette autre morte qu’il portait en lui: son âme. Et il lui sembla que ces funérailles étaient les funérailles de lui-même. Sa pensée l’abandonnait et il s’égarait au hasard de la folle rêverie.
Il s’attendrit sur Marie Galande et sur lui-même, sans distinguer entre ces deux tristesses. Il n’apercevait plus nettement le motif de son chagrin; mais quelque chose, en lui, gémissait, comme un enfant malade qui ne sait pas d’où vient son mal et qui se plaint. Il se sentait au cœur une blessure, et il se lamentait.
Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi les ifs, les tombes. L’arrêt brusque du corbillard lui fut un choc révélateur qui secoua son lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la pierre, le trou béant, un employé pourvu des insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent leurs pèlerines comme qui, pour soulever un fardeau, veut avoir la liberté de ses bras. Ils décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie noire; et le cercueil apparut, de nouveau, nu, chétif et pitoyable. Les croque-morts s’en emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre de sa misère la misère de Marie Galande; il cessa de geindre sur lui-même, et il pleura Marie Galande!..
Une terrible agitation le prit, une âpre velléité d’agir, d’empêcher tout cela!.. Il lui sembla qu’il avait lâchement permis des choses qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse où son grand malheur le laissait, et les événements s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés: comment en interrompre la terrible promptitude?..
Il voulut s’approcher du trou, en vérifier la profondeur. Un croque-mort le heurta, faillit tomber; et Siméon craignit que ne chavirât le cercueil: si le front de Marie Galande se cognait aux planches, si le pauvre petit corps se déplaçait et affectait, pour l’identique éternité, une pose incommode ou laide!..
Siméon redouta cet effet de son intervention maladroite. Il eut soudain le sentiment cruel de son impuissance et, dès lors, assista, sans rébellion vaine, au strict accomplissement des nécessités.
Les cordes, leur glissement sur la maçonnerie, leur glissement sur le cercueil, un peu de terre et des cailloux qui tombent, qui sonnent creux; et puis, la pierre qu’on place sur le trou.
Quand la pierre, grinçant sur les rouleaux, avançait, diminuait l’espace ouvert, allait enclore la nuit du trou sinistre, la gorge de Siméon s’angoissait davantage. Et, quand la pierre s’appuya de ses quatre bords contre le châssis de briques préparé pour la recevoir, la gorge de Siméon s’étrangla; ses yeux se brouillèrent et, dans sa tête, quelque chose bougea.
Le corbillard, les croque-morts, les maçons, le gardien du cimetière partirent, l’œuvre faite. Siméon demeura.
Il lui semblait qu’un effroyable écroulement s’était produit, qu’un désastre illimité avait englouti, autour de ce coin de terre où il se tenait immobile près de Marie Galande invisible, toute l’immensité de l’univers. Il frissonna. Il restait debout au milieu de ce néant pathétique et ne discernait plus rien, même pas la pierre.
Bientôt, elle se dessina dans ses yeux, avec la forme nette et la rigueur géométrique du rectangle; il la sentit pesante. Une rage violente le saisit d’écarter cette pierre, de s’emparer d’elle, de la repousser et d’entrer dans la fosse, pour délivrer Marie Galande, la tirer à lui, la revoir. Son imagination bouleversée fit ce geste. Ses mains frémissaient, et il crut qu’aux parois de la pierre ses ongles s’étaient déchirés.
Alors, les fatalités l’accablèrent; et il fallut toute leur implacable rudesse pour qu’il redevînt docile aux circonstances.
Il fut longtemps à ne pouvoir s’éloigner de cette place.
Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il se détourna, mit son chapeau, longea des tombes et des tombes, lut des noms indifférents, examina des couronnes, des fleurs.
Il ne cherchait pas son chemin, ne décidait pas de quitter le cimetière. Il se promenait et oubliait qu’il n’avait plus rien à faire en ce lieu. Cependant sa pensée se calmait. Et les milliers de tombes entrevues évoquèrent en elle une idée prodigieuse de l’universelle mort: une idée confuse, indéfinie … Comme si la pierre et la terre étaient translucides à ses regards, il devina les cadavres innombrables, couchés là, entassés là, pêle-mêle, sans linceuls, nus, scandaleux, et si proches les uns des autres qu’ils formaient un terroir immonde de chair corrompue.
Une odeur de mort lui monta aux narines. Il retint son souffle; il tâcha de respirer le moins possible l’air pestilentiel du charnier. Son dégoût lui donna l’énergie de s’évader. Il pressa le pas et, dans les sentiers étroits, évita de frôler les cyprès, de remuer leurs feuillages touffus où il flairait des nids affreux de miasmes prêts à s’exhaler …
La mort universelle!.. Et il s’étonna de survivre, seul parmi la débâcle commune. Les formes vivantes qu’il apercevait, celles-ci agenouillées, celles-là qui déambulaient en silence, n’était-ce pas des ombres insidieuses, émanées du sol et qui jouaient la comédie d’exister, avant d’être absorbées de nouveau par le sol?..
Dehors, Siméon vit des hommes et des femmes, dont la vérité matérielle le rassura. On s’agitait, on courait … Mais Siméon soupçonna, sous la parure des vêtements, les horribles germes de la mort, cachés et qui font en secret leur besogne de dissolution. Il ne vit que la mort partout, arrivée à ses fins ou les préparant.
Le lendemain, tandis qu’il songeait à Marie Galande, il évoqua de belles heures dont la lumière l’éblouit. Il se rappela leur premier baiser, ce matin qu’elle avait trop de chagrin, disait-elle, pour qu’on refusât de la câliner, ses cheveux blonds que le soleil éclaire en auréole; ses yeux animés de joie ou alanguis de mélancolie gracieuse; ses lèvres qu’une moue gentille relève et qui bientôt s’abandonnent au rire enfantin: – il se la figura telle qu’il l’avait le plus aimée.
Alors son mauvais cauchemar s’apaisa. Une douceur exquise se mêlait à sa tristesse. Marie Galande lui était si proche, il la sentait si présente, si véritablement là, toute jeune, toute gaie, qu’il lui parlait et qu’il entendait sa voix! C’étaient les dialogues de naguère, mot pour mot recommencés. Mais, s’il changeait quelque chose à ses phrases, Marie Galande, comme déconcertée, se taisait. Il voulut inscrire les propos d’elle qu’il avait conservés intacts en sa mémoire; il les prit sous la dictée du fantôme. Pendant qu’il les enregistrait, le ton, l’accent lui revenaient avec une si intense justesse que l’illusion de la réalité l’enchanta. Seulement, ils furent peu nombreux, les propos de Marie Galande que n’avait point altérés déjà la rouille du temps. Des autres, Siméon ne gardait que des bribes, des sons épars et dont le sens était perdu.
Il se reprocha d’avoir été moins attentif qu’il ne devait, quand Marie Galande vivait … Ah! savait-il que ces journées délicieuses seraient si vite, une fois pour toutes, finies et ne lui laisseraient bientôt qu’un peu de cendre dans la main?.. Hélas! il avait gaspillé son bonheur à en jouir quotidiennement, au lieu de l’épargner comme un avare circonspect! Il se désola d’avoir été prodigue et de rester si pauvre désormais.
Du moins, ce qu’il avait encore, il le défendrait avec une âpreté jalouse. Il décida qu’il veillerait, qu’il écarterait le danger, qu’il entretiendrait dans sa pensée pieuse le délicat souvenir. Marie Galande morte subsisterait ainsi, pourvue par lui d’une réalité spirituelle. L’image était précise, nette.
Il l’examine longuement, afin d’en imprégner sa mémoire. Il l’analyse, l’étudie … Elle bouge. Et, par instants, elle s’échappe. Il veut la ressaisir. Un jeu de physionomie se substitue à celui qu’il contemplait. Il ne sait lequel choisir. Le plus vif a pour lui le plus d’attrait, mais ne dure pas. Et c’est un va-et-vient perpétuel de figures analogues, non identiques. Oui, ce sont des moments divers du visage de Marie Galande.
Siméon se félicite d’une telle variété, d’une telle richesse multiple … Et il a peur de s’égarer dans ce désordre … Car ces divers moments ne se suivent pas, ne dérivent pas les uns des autres par les nuances habituelles. Il manque des intermédiaires; les séries sont incomplètes, et leur caprice fuit toute contrainte … Siméon s’efforce en vain d’immobiliser cette agitation. Plus il s’efforce, et plus étourdiment se dispersent les apparences. Il s’applique à les dénombrer: elles se sauvent; à les reconnaître: elles se transforment. Il se fatigue à cette lutte avec lui-même, où il est dupe de lui-même. Un artifice malveillant de son imagination le taquine, le harcèle.
Et voici que se substitue aux claires et gentilles visions la soudaine épouvante. Voici Marie Galande morte, blême sinistrement, du sang aux lèvres, les yeux chavirés; et la voici par les médecins légistes ouverte, tailladée; et la voici qui, dans la terre, se décompose!.. Siméon clôt les paupières, il refuse de regarder, mais le funèbre spectacle s’est fixé en lui.
De ses mains fébriles, il fait le geste d’écarter une hantise. La hantise demeure; elle le nargue.
Ah! qu’il souffre de ce mélange impur de la hideuse mort avec la vie! Il lui semble que celle-ci est par l’autre souillée. Comment préserver du contact malsain de la mort le doux fantôme en qui palpite encore l’illusion fervente de la vie?.. Siméon s’évertue à chasser les idées laides qui l’assaillent. Avec des paroles, il tâche de conjurer le maléfice: «Allez-vous-en! Ne touchez pas à cette forme belle! Éloignez-vous!..» Et il a recours à tous les stratagèmes pour isoler de ce fatras monstrueux une Marie Galande d’autrefois qui, au soleil matinal, chante le mouron des petits oiseaux et sourit.