Kitabı oku: «Picrate et Siméon», sayfa 14
Mais, peu à peu, l’image se désorganise; elle se défait et s’anéantit. Siméon la cherche en vain. Puis, brusquement, comme un coup de couteau dans le cœur, la voilà! Siméon croit la posséder; il concentre sur elle son attention: elle s’allonge ou se raccourcit, devient ridicule, grotesque. Siméon l’écarte, et il maudit son tourment.
Les jours suivants, l’image se simplifia, se dessécha et prit une rigidité singulière, glaciale. Au lieu de se mouvoir dans le décor environnant, elle parut liée aux objets voisins, soumise à d’invariables attitudes, privée d’initiative et comme paralysée. Elle ne bougeait plus; elle semblait pétrifiée, changée en statue peinte. Et muette!..
Siméon réfléchit qu’il la retrouvera, sans doute, s’il réveille en lui le souvenir des paysages où elle fut. Les arbres parmi lesquels, joueuse, elle courut la lui rendront. Il part; il recommence la promenade de Meudon. Le bateau, le fleuve, l’horizon de collines vertes et rousses … Mais le temps est gris, le ciel chagrin; les nuages s’embrouillent, pèsent languissamment sur l’atmosphère molle et fade. Il n’y a plus de lumière sur l’eau. Le sillage du bateau ne soulève plus qu’une écharpe lourde et indolente … Oui, c’est ici qu’ils descendirent, c’est ici qu’ils déjeunèrent; et il gravirent ce raidillon. Qu’il faisait chaud! Marie Galande s’appuyait au bras de Siméon, déclarant que la côte, en vérité, la fatiguait. Aujourd’hui, Siméon peine davantage à gagner le bois.
Ils prirent cet étroit sentier: Marie Galande le choisit pour la fraîcheur de son aspect. Quand ils y furent entrés, elle se mit à parler bas, à cause du recueillement que l’ombre des arbres et leur silence lui imposaient. Et voici la source que Marie Galande écouta, soudain rêveuse … «Oui, petite Marie Galande, la source, après que tu partis, continua son vain murmure. Il n’y a pas, dans les sources ni ailleurs, de délicates fées qui célèbrent ta venue et s’affligent quand tu t’en vas. Il n’y a que de l’eau qui coule – mécaniquement!..»
Siméon s’exalte. Il a reconnu les arbres dont Marie Galande toucha l’écorce, en sœur des arbres qui veut leur témoigner sa tendresse. Il a reconnu les branches auxquelles elle arrachait des feuilles, dans sa joie familière et splendide; et les buissons qui arrachèrent des fils à sa pauvre robe. Il a reconnu la mousse où elle fouilla, la terre qu’elle s’émut de sentir froide sur ses paumes …
Les arbres, la mousse, la terre!..
Et elle?.. Et elle – n’est plus là!.. Son fantôme? Non plus! Ce n’est point elle ni seulement son fantôme, cette indistincte silhouette qui, par instants, se dessine et, maladroite, singe les jolis gestes abolis, et puis s’évanouit sans avoir remué une feuille …
Marie Galande!.. Siméon la désire et l’appelle … Rien, rien! C’est fini de Marie Galande.
Et Siméon, tandis qu’il s’en retourne, songe au cimetière et à la fosse lugubre où se corrompt le cadavre. Et en lui-même, dans son esprit, il sent qu’une autre fosse est close où se corrompt, se desagrège et tombe en pourriture le cadavre du souvenir. Et il oublie Marie Galande; mais il lui reste l’épouvante et le dégoût d’être la sépulture infâme qui ne garde pas son dépôt.
V
PICRATE ET SIMÉON
Siméon, quelque temps, resta sous le coup de la douleur qui l’avait assailli. Son esprit continuait à frémir d’horreur. Des cauchemars, en plein jour, le harcelaient.
Mais il résolut d’en finir avec ces mauvaises alarmes. Il monta de nouveau sur le siège de son fiacre, tint les guides et mania le fouet, et conduisit de rue en rue le vain désir des gens.
Il lui sembla qu’un intervalle immense et vide séparait son existence en deux: le jadis et le maintenant, – le jadis lointain, reculé brusquement et qui laisse un trou à la place qu’il occupait, et ce ridicule aujourd’hui qui émerge on ne sait d’où, qui n’est pas un lendemain, qui surgit et qui choque par sa réalité crue.
Siméon s’étonna d’être, les deux fois, le même homme, de reconnaître dans le passé ce même individu qu’il est encore; oui, le même, sur le siège de ce fiacre.
Le même, – sauf ce grand désespoir qui avait dévasté son cœur et sa pensée! sauf cette idée de néant dont il était plein!..
Certes, jadis, quand il se faisait cocher par mépris des divertissements auxquels s’adonne la stérile activité humaine, quand il acceptait, à bout d’idéologie creuse, l’absurdité paradoxale d’une telle abnégation, certes il n’était pas la dupe d’illusions bien délicieuses. Il se croyait alors au terme dernier du renoncement. Point! Il était capable encore de céder à la promesse d’une joie.
Désormais, il est délivré de tout espoir, de tout mensonge. Nulle velléité d’être heureux ou d’imaginer un bonheur possible ne l’atteindra. Silence et nuit. Les alentours de sa pensée lui apparaissent comme un vaste champ de deuil et de décombres; et il s’y promène, vêtu d’un linceul. Au milieu de ce champ se dresse le sépulcre de sa pensée; les murs en sont mornes et le plafond bas: il s’y réfugie volontiers. C’est l’asile suprême où il va s’enclore, dès qu’un fantôme se lève parmi les ruines environnantes.
Il habite ce lieu funèbre.
Un jour, tandis qu’il rôde par la rue de Rivoli avec son fiacre nonchalant, il rencontre Picrate, et la colère lui brûle le cerveau.
Picrate, contre les grilles des Tuileries, est installé pour son négoce. Les anneaux brisés, les lacets de soie, de fil et de crin, les cartes postales illustrées s’offrent au client. Picrate est couvert de son stock. Mais il frise nerveusement ses moustaches. Ses yeux regardent le sol avec insistance et, soudain mobiles, lancent de tous côtés leur inquiétude. Picrate voit Siméon. Sa courte personne frémit; ses mains prestes attrapent les deux poignées de bois; et il se campe, la poitrine bombée, l’air provocant.
Siméon, qui s’est arrêté, du haut de son siège dévisage Picrate, qu’un tremblement secoue. Entre ces deux hommes, une haine formidable s’accumule; telle qu’entre deux pôles électriques une décharge est imminente, leur rage de se détruire l’un l’autre augmente et menace d’éclater.
De la gorge de Picrate, des mots veulent sortir et ne peuvent pas. En Siméon bientôt s’éveillent des sentiments divers et trop nombreux; leur tumulte ne permet pas que l’un d’eux prédomine et, au détriment des autres, se manifeste. Siméon subit des velléités brutales qui le tourmentent et ne se déchaînent pas. Il examine Picrate, au pilori, – Picrate, qui n’est-ce pas? garde cette attitude guindée à cause d’un invisible carcan: le misérable pâlit, se congestionne; il a le cou pris dans cette chose qui l’exhibe et le supplicie. Est-ce que Siméon n’a pas pitié de ce Picrate qu’il voudrait tuer?..
Mais Picrate profite du désarroi de Siméon, s’esquive. Tête baissée, il fait volte-face et tâche, allant vite, de se perdre dans la foule. Alors, Siméon le déteste pour sa lâcheté, le suit et l’interpelle:
– Tu veux encore te sauver, canaille?..
Picrate essaye de ne pas répondre et continue son chemin, peureux, comme un chat qu’un chien relance et qui cherche un soupirail de cave où s’introduire. Siméon s’apprête à descendre de son siège: une voiture de laitier l’accroche; et puis, avant qu’il eût saisi Picrate au cou pour l’étrangler, ainsi que l’idée en vient à ses doigts, mille incertitudes l’envahiraient!.. Cependant il longe le trottoir où Picrate navigue et perd, à trop se hâter, des bribes de son chargement: des cartes postales tombent de son chariot; de bonnes âmes les ramassent, les rapportent; Picrate les refuse et se dépêche. Il se fait un attroupement, qui voit Siméon d’un mauvais œil. Siméon remonte la rue à contresens: des cochers l’injurient. Malin, Picrate a guigné une porte des Tuileries: il s’y enfourne, il est sauvé.
Les badauds applaudissent au stratagème et narguent Siméon, qui regarde ces gens et qui se tait.
Ensuite, ayant repris la file, chargé des clients et dispersé de rue en rue l’irritation mesquine qui se mêlait à sa grande colère, Siméon discerna le ridicule lamentable de la scène. Il s’accusa de rancune médiocre et de faiblesse: car enfin, s’il tenait à châtier Picrate, qu’il le tuât, oui! mais courir après ce cul-de-jatte, ameuter les badauds autour d’une dispute imbécile, autant valait abandonner le drôle à son remords et n’y plus penser.
Seulement, le drôle était-il en proie au remords? Ah! qu’importait à Siméon? Pourtant, il avait beau se dire qu’un tel détail, dans l’immensité de sa tristesse, ne comptait pas, il ne pouvait le négliger; la question, taquine, le gêna: Picrate souffrait-il?.. Siméon voulut que Picrate souffrît, et il se félicita de l’avoir torturé quelques minutes. Il revit les traits convulsés de l’assassin: oui, Picrate, pendant ces minutes, expiait!
Le remords, le remords, – était-ce le remords?
La peur, oui!.. Picrate eut peur. La panique seule le mit en déroute, quand il s’enfuit et s’esquiva. Il redouta que Siméon ne le fît arrêter. Voilà tout: il avait peur!
Cela suffisait-il? Souffrait-il assez de cette peur qui le harcelait, le giflait et le secouait? Siméon se le demanda; il apprécia le cas, évalua le crime, observa les circonstances et puis, sans décider rien, s’étonna de ce rôle de justicier qu’il assumait.
«Il faut que je me venge, – pensa-t-il, – sans faire semblant d’être impartial; ou bien que je renonce à me venger …»
Et il s’efforça de ne songer plus à Picrate. Il méprisa cette fureur qui l’excitait hors de l’asile en deuil où il avait souci d’enclore sa pensée.
Mais le souvenir de Picrate tenait bon; Siméon ne sut le chasser. Et il fallut, le soir, que Siméon cherchât Picrate, tant devenait impérieux le désir de le tourmenter. Il le guetta sur les huit heures, comme jadis, et il le vit qui rentrait se coucher, probablement … Il se précipita vers lui:
– Ah! te voilà! – lui cria-t-il.
La tête de Picrate se leva vers Siméon, d’un mouvement brusque et tel que si elle allait tomber en arrière, le cou rompu. Dans les yeux de Picrate, Siméon put apercevoir une épouvante folle de bête traquée, éperdue. Il en éprouva soudain la contagion; et il trembla lui-même en continuant la kyrielle des insultes et des menaces que sa colère proférait:
– Canaille! assassin! tu n’es pas encore en prison? Je vais t’y conduire, moi, misérable!..
Il en dit très long. Mais, à mesure qu’il parlait, sa voix était moins exaltée. Il lui parut bientôt qu’il prononçait des mots de mélodrame et dont le sens lui échappait. Il balbutia.
Picrate prit alors le dessus, habilement.
– Si tu veux que nous discutions, – dit-il, – viens chez moi, plutôt que de faire du scandale dehors.
Il voyait irrésolu l’adversaire. En possession de toute son énergie, il commandait.
– Viens!
Et il se mit en branle, résolument. Il avançait et ne s’occupait pas de savoir si l’autre le suivait. Siméon, d’abord, hésita. Il refusait d’obéir à Picrate et, pour marquer sa révolte, ne trouvait rien que rester coi, stupide. Et puis, il crut que Picrate se sauvait: il eut vite fait de le rattraper. Mais Picrate répétait:
– Viens!
Il le suivit docilement.
Quand ils furent entrés dans la chambre de Picrate, la porte fermée, Siméon s’effraya des quatre murs de ce taudis, qui l’emprisonnaient seul à seul avec le meurtrier de Marie Galande … Pourquoi n’étranglait-il pas ce meurtrier? Ses doigts, derrière son dos, en firent le geste machinal …
Dans l’obscurité, Picrate se traînait à la recherche de sa lampe. Il l’alluma. Le décor qui s’éclairait évoqua pour Siméon la scène de ce dernier jour qu’il était venu là, Picrate le chassant avec des cris de haine; il l’entendit encore qui hurlait: «Va-t’en, ou bien je te tuerai!» En lui-même, il ripostait: «Je te tuerai, je te tuerai … Lequel tuera l’autre?..» Des phrases enragées sonnaient dans son esprit … L’un tuera l’autre: lequel! Siméon ne décidait pas lequel; mais l’un des deux, cela sans aucun doute! L’idée du meurtre l’envahissait.
«Va-t’en, va-t’en, ou bien je te tuerai!..» Oui; et Picrate, bêtement, avait tué Marie Galande. Erreur, erreur! il avait tué Marie Galande au lieu de lui, Siméon, qu’il devait tuer … «Va-t’en, ou bien je te tuerai!» Cette phrase, tout à coup, prit une signification nouvelle. Siméon s’aperçut qu’il avait eu le choix: partir ou être tué, et qu’il était parti; or, s’il avait choisi d’être tué, Picrate ne tuait pas Marie Galande. Marie Galande vivrait!.. Et Siméon s’émerveilla de l’hypothèse; mais il souffrit amèrement d’avoir été mêlé aux combinaisons louches du Destin, et sa pensée s’agenouilla devant le souvenir de Marie Galande pour lui demander pardon.
Cependant Picrate achevait ses préparatifs.
– Eh bien! – dit-il à Siméon, – parle, à présent.
Cette voix brève et rude rappela Siméon de très loin. Certes, il devait parler, puisqu’il n’était pas venu pour autre chose. Seulement, il ne sut que dire, une seconde, tant il y avait en lui de trouble et de confusion. Mais il lança, presque au hasard:
– Pourquoi l’as-tu tuée?
– Qui ai-je tué? – répliqua Picrate.
C’était trop de cynisme; Picrate abusait. Siméon s’approcha de lui, se pencha vers lui, le regarda aux yeux fixement et lui cria de toutes ses forces:
– Marie Galande!.. Marie Galande!.. Tu as tué Marie Galande. Voilà qui tu as tué! Marie Galande!..
Picrate se secoua, se débattit comme s’il luttait contre des bras puissants. Mais Siméon négligeait de le toucher. Simplement, la volonté farouche de Siméon le ligotait; il répondit:
– Laisse-moi. Tu es fou!
Mais Siméon, plus impérieux encore, affirma.
– Je te dis que tu as tué Marie Galande. Tu m’entends bien? Marie Galande!.. Je t’ai vu.
Picrate se mit à dodeliner de la tête, ridiculement. Ses yeux se fermaient à demi. Son insolence l’abandonnait; et il fut lamentable bientôt, comme une chiffe que le vent maltraite.
Il atteignit une bouteille de rhum, un petit verre et puis, par habitude, un autre; il les emplit et, pour se ragaillardir, vida l’un d’eux.
Il s’efforça de nier encore; seulement, il n’avait pas d’énergie et il articulait à peine cette pauvre jérémiade:
– Non, non … tu te trompes. Ce n’est pas moi. Je t’assure que ce n’est pas moi. Pourquoi aurais-je fait cela? C’est fou, c’est absurde. Siméon, je t’assure, je te garantis…
Ce mensonge imbécile ne put qu’exciter encore la colère de Siméon qui vociféra:
– Tu l’as tuée, tu l’as tuée; je te répète que tu l’as tuée!
Et, à mesure que s’affaiblissait la voix de Picrate, Siméon criait davantage. Ce fut une grande clameur accusatrice qui étouffait la plainte de Picrate et, par la chambre, soufflait comme un cyclone. Picrate, là-dessous, tremblait ainsi qu’une frêle feuille et oscillait ainsi qu’un arbuste noueux quand ses racines sont à bout de résistance.
– Tu es un menteur! Tu as tué Marie Galande!..
Picrate redouta que les voisins n’entendissent l’effroyable parole. De ses deux mains il battit l’air en signe d’imposer silence, et, de sa voix un peu ressuscitée, il gémit:
– Tais-toi! tais-toi! Je te supplie de te taire … On va t’entendre: c’est comme si tu me livrais. Tais-toi!
Mais Siméon ne voulait pas se taire, et son exaspération redoublait. Alors Picrate le saisit par les pans de sa jaquette, le tira vers lui, le fit chavirer et le maintint sur le sol, rudement. Siméon se tut et, sans violence, dit:
– Lâche-moi.
Picrate sembla déconcerté, ouvrit les doigts, permit que Siméon se relevât. Et puis il affecta d’être généreux:
– Maintenant, tu es libre. Va! Pourquoi n’es-tu pas déjà parti?
Et il se donnait un air de désinvolture, refaisant le nœud de sa cravate, veillant à la symétrie des boucles et les tapotant. Siméon l’examinait avec mépris et ne bougeait pas. Cette immobilité de Siméon gêna Picrate. Picrate ne savait que faire. Quand il eut épuisé la série des menues occupations que sa toilette lui pouvait offrir, il lampa un petit verre encore. Siméon l’imita, machinalement: il se baissa et but, deux fois.
Quelques secondes de silence s’écoulèrent. Picrate boutonnait sa veste et la déboutonnait, arrangeait ses cheveux, se frisait les moustaches; finalement, il se trouva désœuvré. Sa nervosité, d’instant en instant, augmentait, et des tics bizarres contractaient les muscles de son visage, lançaient à droite et à gauche ses mains. Il cherchait une contenance, en hâte, et ne savait à quoi s’employer. Comme Siméon l’examinait sans relâche, il ronchonna:
– Et puis, reste si tu veux; tu ne me contraries pas.
Alors, il prit le tas de ses cartes postales et fit semblant de les ranger. Il les brouillait plutôt et, d’ailleurs, n’avait d’autre souci que de paraître attentif à sa besogne. Sur un feuillet de papier qu’il tira de sa poche et qu’avec sa paume il repassa d’abord, il inscrivit au crayon des chiffres. Il comptait ses collections et se livrait à des calculs inutiles que l’on eût dit fort mal commodes, à en juger par l’opiniâtre froncement de ses muscles sourciliers. De temps en temps, il levait la tête, pour réfléchir, combiner des nombres. La pointe du crayon sur la langue, il jetait un furtif coup d’œil à Siméon, haussait les épaules et revenait à ses écritures.
Siméon, debout, suivait la pauvre comédie de Picrate sans que rien, dans son attitude ou son visage, révélât les impressions qu’il en recevait. Cette impassibilité singulière bientôt troubla Picrate plus que nuls reproches et invectives ne l’eussent fait. Il s’impatienta et laissa deviner qu’il se fâchait. Son irritation faillit éclater lorsqu’une fois, ayant voulu soutenir le regard de Siméon et lutter avec lui d’obstination forte, il dut y renoncer. Il tressaillit de colère.
Mais, peu à peu, cette présence du guetteur ennemi le fascinait. L’embarras, le sentiment d’être gauche devint une insupportable souffrance qui paralysait les doigts du malheureux, lui tordait la bouche, lui serrait la gorge et, dans ses yeux, faisait danser de grandes lueurs éblouissantes, dans son cerveau de folles idées. Sa volonté s’en allait et ses idées n’étaient plus nettes ni distinctes. L’épouvante d’un vide absurde le réduisait au minimum de conscience: à peine subsistait-il de son individualité un reste misérable et douloureux, qui menaçait de se dissoudre et palpitait et durement agonisait.
Siméon n’avait pas prémédité le supplice qu’il infligeait à Picrate. Ce n’était pas un châtiment qu’il eût choisi pour le drôle. Mais il l’épiait par curiosité, par bravade et machinalement. Un instant, il se demanda ce qu’il faisait dans cette chambre, en compagnie de ce meurtrier … Il crut partir et demeura.
Il n’apercevait pas tout le martyre de Picrate. Cependant il le voyait moins cynique, moins armé de mensonge et qui renonçait à ses viles fanfaronnades. Ainsi, malgré la rancune, il ne le détestait plus autant. Ils eurent tous les deux la gorge sèche, burent encore; et, peu à peu, l’alcool agissait sur leurs esprits. A mesure que se détraquait l’énergie de Picrate, la haine de Siméon s’atténuait; et, tandis que Picrate tombait à n’être que panique et vertige, Siméon, vaguement, inclinait à quelque pitié.
Picrate, soudain, fut à bout de résistance. Il poussa un cri lamentable, un gémissement puéril et forcené. Ses mains fébriles balayèrent, sur la chaise qui lui servait de bureau, les cartes postales et le carnet et le crayon: tout cela, dispersé violemment, s’éparpilla sur le plancher. Il plia son coude, y appuya son front; et, parmi des sanglots, on l’entendit implorer:
– Pardon! pardon! je ne l’ai pas fait exprès!..
Siméon se demanda si Picrate ne lui jouait pas une nouvelle comédie. Certes sa mimique n’était pas feinte; il se tortillait affreusement. Son front sur son coude et son bassin dans son chariot, seuls, étaient fixes; entre ces deux extrémités, le corps se démenait avec des spasmes furieux. Mais Picrate allait ressassant:
– Je ne l’ai pas fait exprès … pas fait exprès …
Siméon l’interrompit:
– Tais-toi! tu mens: tu étais là, comme par hasard, à guetter. Tu as visé, pour la tuer; tu l’as tuée.
Picrate, sans tourner la tête, larmoyant toujours, nia:
– Non, non, non, non, non!
Sa voix rageuse se perdait à demi dans l’étoffe de sa manche; mais il scandait sa négation de sursauts brefs de tout son corps.
– Ne mens pas! ne mens pas! – commanda Siméon. – Explique-toi, je le veux!
Son ordre était catégorique au point que Picrate dut obéir. Il se dressa, lentement, et ses yeux noyés de larmes parurent offusqués par la lumière. Sa bouche contractée prononçait mal; il geignit plutôt qu’il ne dit:
– Ce n’est pas elle que je voulais tuer …
– Qui donc?
– Toi!.. Oui, c’est toi que je voulais tuer …
Siméon fut déconcerté par cette excuse inattendue. Il sentit une étrange émotion le gagner, à laquelle se mêlait, sans qu’il comprît pourquoi, de la douceur … Dans sa tête, les idées vacillaient … Il s’attendrit … Picrate, avec inquiétude, épiait sur le visage de Siméon l’effet de ses paroles; et il croyait déjà triompher lorsque Siméon se ravisa:
– Ce n’est pas vrai: tu mens encore!
– Je te défends de m’insulter! – essaya Picrate.
– Tu n’as pas voulu me tuer, mais Marie Galande! – répliqua Siméon. (Il insistait sur chaque syllabe et détaillait avec vigueur son réquisitoire.) – Tu l’as tuée par jalousie, voilà tout. Oui, par dépit plutôt que par amour.
– Si, je l’aimais! – hurla Picrate. – Je l’aimais, je l’aimais! Tu n’as pas le droit de dire que je ne l’aimais pas!..
Siméon s’étonna de cette véhémence passionnée. Il réfléchit et, d’une voix plus indulgente, reprit:
– Oui, tu l’aimais. Je veux bien: mettons que tu l’aimais. C’est un mot vague et dont tu peux, comme les autres, te servir … Seulement, tu l’aimais à ta façon, qui est celle-ci. Tu as le tempérament et le caractère et la fatuité de ce qu’on appelle homme à femmes, oui, oui! et tu es dépourvu de jambes. Alors, tu t’exaspères. Tu as commis un crime, faute de posséder tous les moyens de séduction dont a besoin l’homme à femmes, pour l’exercice de ses appétits. Va, tu es ridicule surtout!
Picrate se révoltait de l’outrage. Il voulut répondre. Siméon ne le lui permit pas:
– Ah! joli cœur!.. Mais laisse-moi ce fatras d’orgueil imbécile. Comme ça, je te plaindrai.
Ils se turent tous deux. Dans le silence, Picrate, obéissant malgré lui, se dépouillait de son orgueil. L’idée que Siméon le plaindrait lui était infiniment chère. A ce dernier espoir de compassion promise il s’accrochait avec assurance … Il vint à Siméon et lui tendit la main, disant:
– Siméon, plains-moi et pardonne-moi.
Siméon le vit simple désormais, et véridique: il accepta cette main meurtrière.
– Siméon, – continuait Picrate, – puisque tu devines et comprends, toi, tu peux me plaindre et me pardonner. Si tu me méprises, ce n’est rien … Méprise-moi; mais sans me haïr … Je te supplie d’avoir pitié de moi, à cause de toute ma douleur, qui est immense, qui date de longtemps et qui, au jour le jour, m’a rendu vil comme je suis.
Siméon répondit à Picrate:
– Qu’as-tu à faire de mon pardon?.. Mais, s’il te faut que je te plaigne, oui, je te plains autant qu’homme qui vive. Avec un peu d’horreur et de dégoût; mais je te plains!
…Les heures passaient; l’affreuse nuit s’écoulait, vive et lente, inégale d’allure, et tantôt frénétique et tantôt morne, mais, en chacune de ses minutes, nécessaire.
De puissants mouvements la soulevaient; telle se gonfle quelquefois la lourde masse de la mer, et puis elle retombe: sa torpeur apparente couvre de terribles remous.
Siméon s’était assis au pied du lit de Picrate: – un matelas sur le plancher. Picrate s’appuyait le dos contre le mur. Et ils étaient là, tous les deux, face à face, dans le désordre de cette chambre, dans le désastre de leurs existences.
Picrate ne songeait plus à chasser loin de lui Siméon; et Siméon ne songeait pas à fuir Picrate. Non qu’ils eussent, à se trouver ensemble, aucun plaisir, même cruel, aucun espoir d’allègement, d’oubli, d’accoutumance. Leur volonté n’était pour rien ici: seule, la destinée les immobilisait, les confrontait; et ils devaient subir jusqu’au bout cette exigence de la destinée. A quelles fins? Ils ne le savaient ni ne cherchaient à le savoir …
– Siméon, – dit Picrate, – puisque je l’aimais, pourquoi l’ai-je tuée?..
Il attendait une réponse. Mais Siméon se tut. Cette parole tomba dans le silence où ils étaient, comme une pierre dans une eau profonde; le silence en fut strié de frémissantes ondes qui s’espacèrent, s’élargirent, et enfin moururent.
– Siméon, – reprit Picrate, – je l’aimais trop pour ne pas la tuer!..
Et, dans le silence encore ému de ses lamentations stridentes, il jeta ces cris, coup sur coup:
– Voilà pourquoi je l’ai tuée: je l’aimais trop!..
Et puis:
– Ah! Siméon! dis-moi pourquoi on tue parce qu’on aime!
Et puis:
– Pourquoi la haine et l’amour ont-ils pareil effet?
Siméon s’obstinait à ne pas répondre, comme si Picrate ne parlait pas à lui, et seulement proférait, en clameurs farouches, sa désolation. Ainsi éclate en vacarmes vains l’ardeur des nuits d’orage, appels perdus et qui ne font que propager au loin leur frénésie.
Mais Picrate continuait:
– Après que je l’eus tuée, après que je sus qu’elle était morte, j’éprouvai, Siméon, une sorte de joie telle qu’en donne la certitude de posséder une femme … Ah! quelle femme!.. Désirée, convoitée et qui se refusait … Une sorte de joie voluptueuse et orgueilleuse, comme d’un triomphe des sens, où l’on engage tout son être et qui paraissait impossible!.. Tourments, rages cruelles; et puis l’indéfectible certitude!
Siméon dit:
– C’est cela: c’est cela justement. Il y a dans la mort une certitude; tout l’attrait de la mort est là!.. Une bizarre certitude, – rudimentaire, en somme: la simple négation des hasards que la vie comporte. Enfantillage, mais si spontané, si naturel et analogue au reste des gamineries humaines! La vie a mille et mille inconvénients: on la supprime, c’est le plus commode remède. Il vous vient à l’idée tout de suite; on n’a pas à se tracasser la cervelle pour le trouver. Les bambins qui cassent leurs joujoux l’ont inventé. Gribouille aussi … Ah! Gribouille, Gribouille, l’essentiel Gribouille!..
»Voici deux beaux amants. Ah! comme ils s’aiment et quelles parfaites délices ils goûtent à communier d’âme et de corps! L’ivresse merveilleuse de leurs pâmoisons les gagne et les exalte et les éveille à de nouveaux désirs. Chose fragile, leur amour! Il y a les malignités du sort, les aléas du lendemain; il y a surtout cette faiblesse lamentable de nos cœurs, – nos cœurs inconstants et pusillanimes qui sont vite au bout de leurs voluptés … Les beaux amants ne veulent pas que leur ferveur décline, et, quand ils ont atteint la félicité suprême, ils ne rêvent que de n’en point déchoir. Faute d’oser prétendre à des joies plus magnifiques encore, ils ne réclament que d’éterniser cette minute glorieuse.
»Éterniser, éterniser, – et la minute passe. Éterniser quelque chose d’humain! C’est le paradoxal souhait des beaux amants. Rien ne m’est plus, si la minute passe. Plus ne m’est rien, si passe la minute!.. Romance, aubade, sérénade.
»Oui, oui, la courtoisie des troubadours. Et mieux: l’instinct profond de l’être. L’extase d’amour est momentanée; plaisir d’amour ne dure qu’un instant. Mais il s’agit bien d’autre chose: la perpétuation de l’espèce, comme disent ces darwiniens; disons: la prolongation de l’individu par delà le temps et le temps.
»Veuille, Picrate, ne pas outre mesure t’étonner de l’importance qu’ont, en chaque individu, les velléités amoureuses. A cet agrément des courtes minutes, que ne sacrifie-t-on? Certes, certes!.. Admets seulement l’hérédité, qui est un fait assez plausible. Comment n’hériterions-nous point de nos pères cette inclination vers l’acte d’amour, duquel nous sommes nés?
»Volupté brève et projet de durer! C’est l’irrémédiable antinomie de l’amour … Voilà pourquoi les beaux amants s’acharnent à ne pas laisser défaillir la minute.
»Alors, ils vérifient bientôt qu’il n’y a pas contre la déchéance de la minute d’autre recours que dans la mort. La plupart, il est vrai, y renoncent. Mais tous en ont l’idée, s’ils aiment bien; et certains, enlacés étroitement, se tuent plutôt que d’être par la vie désenlacés. Ils disent qu’ils ne veulent pas survivre à leur félicité; ils disent qu’ils ne veulent pas exposer au péril des lendemains leur bel amour; ils disent qu’ils veulent éterniser la minute, l’éterniser dans la mort, qui est seule éternelle et seule intangible au temps … Crédules au lyrisme de leur émoi, Picrate, ils se tuent: voilà!
»Pauvres petits!.. Gribouille, pour eviter l’averse, s’est trempé dans l’eau jusqu’aux cheveux. Les beaux amants, pour éviter une diminution de leur extase, se plongent dans le néant. Le néant? Du moins, ils se privent de ceci, de cela, qui était la vie, – la vie vaille que vaille!
»Le meurtre et l’amour vont ensemble. Ils travaillent ensemble. Le meurtre de soi, le meurtre de l’autre, ou le meurtre de tous les deux: nuances, nuances; mais le meurtre!
»On a figuré l’amour avec un arc et des flèches. Interprétation gentille du symbole: c’est la douce blessure que les yeux de la belle font au cœur du galant. Un arc et des flèches pour tuer, oui! Ces armes sont aujourd’hui surannées: donnons au symbole d’amour un couteau de boucher, un revolver.
»Les beaux amants utilisent aussi le poison …
Picrate écoutait Siméon. Il tâcha de conclure.
– Mais moi, – fit-il, – je n’étais pas l’amant de Marie Galande. Alors, pourquoi l’ai-je tuée?
– Tu étais son amant par le désir, par l’imagination. Tu avais la volonté d’être son amant. Tu étais son amant plus que moi.
– Tu étais, en réalité, son amant.
– Tais-toi, – gronda Siméon; – ce n’est pas vrai!
Mais Picrate continuait, selon de grossières logiques:
– Pourquoi n’est-ce pas toi qui l’as tuée, puisque vous vous aimiez tous les deux? Tandis que moi …
Et déjà Picrate, avec sa fatuité complaisante, se déguisait en bel amant, à part soi, quand Siméon, brutal et rieur, lui répondit:
– C’est que tu es une brute!..
Mais Picrate suivait son idée. Un scrupule lui vint: les beaux amants meurent ensemble: or, il survivait à Marie Galande, lui.
– Siméon, – s’écria-t-il, – Siméon, j’aurais peut-être dû mourir?
Il dit cela d’une voix si piteuse, malgré l’emphase, que Siméon le trouva ridicule et fut narquois en demandant:
– Pourquoi? Pour être un bel amant!.. Tu cherches une attitude, Picrate. Oui, tu voudrais bien dénicher quelque stratagème qui pût orner ton personnage un peu. Je le conçois … Il serait plus simple, pourtant, d’y renoncer … A ta place, il me semble que je serais cynique, tout bonnement!