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Kitabı oku: «Madame Putiphar, vol 1 e 2», sayfa 16
III
Lorsque le gouverneur vint le lendemain visiter Déborah, elle étoit accoudée sur sa table et pleuroit abondamment. Il la salua d’une façon gracieuse, et lui dit: Ne vous laissez point abattre par le chagrin, vous n’aurez point à souffrir en ce lieu.
– Si je pleure, répondit-elle, c’est sur mes maux passés, et non sur le présent ou l’avenir; trop de douleurs m’ont rendue insensible, je suis faite au malheur comme on est fait à un climat, il n’a plus de pouvoir sur mon âme.
– Je suis venue, mylady, pour vous prier de me faire connoître ce dont vous pouvez avoir besoin. Demandez sans crainte, tout le possible vous sera accordé.
– Monsieur, je n’ai besoin de rien.
– Mais, ma belle dame, vous manquez de tout.
– Ah! c’est vrai, monsieur.
Il prit alors la liberté de s’asseoir, et lui dit, après beaucoup de paroles de consolation:
– Ne vous effarouchez point, mylady, de l’intérêt vif que je vous porte: j’aime touts mes prisonniers. Veuillez ne point voir en moi un geôlier, mais un bon châtelain hospitalier. Quoique ce soit le Roi qui me fasse ma famille, elle n’en a pas moins touts mes sentiments paternels. Je tiens beaucoup, mylady, à ce que vous ne refusiez pas mes soins, et à ce que vous m’accordiez votre confiance et votre affection, que je tâcherai de mériter de toutes mes forces. En cette île déserte, dans ce château, sans épouse et sans enfants, je n’ai d’autres liens qui me lient à l’existence que l’attachement des infortunés confiés à ma garde. Tout mon bonheur est là; répandre la satisfaction autour de moi. J’éprouve une joie profonde à me voir aimé de gents qui devoient me haïr. Ceci montre qu’il n’est pas de position dans la vie qu’on ne puisse ennoblir et sanctifier. Le Roi m’a fait argousin; eh bien! avec l’aide de Dieu j’ai revêtu le caractère le plus beau: celui de patriarche. Quelquefois dans mes instants d’orgueil je me dis, peut-être suis-je un humble instrument de la Providence, qui m’a placé ici pour réparer un peu du mal qu’on fait là-bas.
Vous intéressez fortement mon cœur, mylady, vous êtes jeune et belle… Ne vous troublez point, je puis vous dire cela, moi, pauvre vieillard qui descends au tombeau. Vous êtes femme et infortunée, et par-dessus tout pour moi vous êtes Irlandoise. J’ai l’estime la plus haute, mylady, pour les gents de votre nation. Autrefois je fus attaché à la personne du comte de Thomond, aujourd’hui maréchal de France, chevalier de l’ordre du Saint-Esprit et commandant en Languedoc. Je ne puis songer à lui sans que mes yeux ne se mouillent d’attendrissement et d’admiration. Je suis tout chargé de ses bienfaits! Grâce à Dieu, qui vous envoie auprès de moi, peut-être pourrai-je acquitter un peu envers vous la dette de soins, d’égards, de générosité que j’ai contractée envers lui. C’est un doux espoir dont je me flatte, ne le détruisez pas.
Déborah le remercia avec beaucoup d’affabilité, et lui dit que jusques alors, ayant eu fort peu à se louer des hommes, elle étoit maîtresse de son affection entière; qu’ainsi il lui seroit facile de l’acquérir et grande et sans partage.
– Si ce n’étoit pas trop exiger de vous, mylady, je vous prierois de vouloir bien me faire connoître la cause de votre incarcération, qui n’est nullement motivée dans votre lettre-de-cachet. Mais pour peu que cela vous attriste, ne le faites point.
– Comme je suis aussi jalouse de votre estime que de votre pitié, permettez-moi, monsieur, de reprendre les faits à leur origine. Il ne seroit pas bien que vous ne me connussiez qu’à demi. Je tiens à vous dévoiler mon passé tout entier, assurée que je suis que je ne vous en paroîtrai pas moins digne. L’amitié est plus délicate que l’amour, elle ne se donne pas à l’inconnu, elle n’est pas implicite. A la face de Dieu et par l’enfant que je porte en mon sein, je jure que la vérité seule va sortir de ma bouche. Croyez-moi, monsieur.
Et elle lui narra avec une grande simplicité toute sa vie.
Durant le récit, plusieurs fois il s’arrêtèrent touts deux pour pleurer, et, en le terminant, Déborah perdit connoissance. Quand elle fut revenue de son trouble, M. le gouverneur lui prodigua toutes les consolations les plus vraies, et lui renouvela ses protestations de bienveillance. – Oubliez que vous êtes prisonnière, lui disoit-il, ce n’est pas moi qui vous en ferai ressouvenir. Vous pouvez vivre ici dans le calme, le repos et l’aisance. Vous êtes libre ici, aussi libre que les oiseaux du ciel qui suspendent leurs nids à ces murailles. Ici bas, ne faut-il pas que toujours nous soyons captifs en quelque lieu? Ici ou ailleurs, qu’importe!.. L’aigle même n’a-t-il pas son aire? l’ours n’a-t-il pas sa caverne? En France il y a dix millions d’hommes libres qui naissent, vivent et meurent sous le même toit. Ce ne sont pas les lettres-de-cachet qui font le plus de prisonniers, ce sont les liens de famille, la pauvreté, les travaux mercenaires, le ménage, la nonchalance, les préjugés.
Vous ne sauriez habiter, mylady, un plus vaste et plus romantique manoir, une île plus délicieuse, une mer plus belle sous un ciel plus pur.
– Monsieur, j’admire les ressources de votre esprit: il me semble que vous n’êtes pas loin de prouver qu’il n’y a d’hommes libres que dans les cachots. Cela me rappelle ce que Horace Walpole écrivoit à un de ses amis, avec autant de finesse que vous, monsieur, et non moins d’exagération:
«Depuis long-temps j’ai pour opinion que les externes de Bedlam sont si nombreux, que le plus court et le mieux seroit d’y enfermer le peu de gents encore dans leur bon sens, qui par ce moyen seroient en sûreté, puis de donner carte blanche à touts les autres.»
Mais, dites-moi, si cela vous est possible, pour combien de temps suis-je condamnée à être libre en cette bastille?
– Madame… à perpétuité.
– A perpétuité?.. Les hommes poussent la cruauté jusqu’au ridicule! ils condamnent l’avenir comme si l’avenir leur appartenoit. A perpétuité!.. comme si on ne pouvoit s’étrangler avec sa chaîne ou se briser le front sur le pavé. A perpétuité!.. Pendant que le juge épèle ce mot, le patient glissant sa main sur sa poitrine, peut s’enfoncer son couteau dans le cœur et rendre le dernier soupir avant le juge la dernière syllabe. A perpétuité!.. Il n’est donné qu’à l’homme d’être sot et barbare tout à la fois, tout ensemble!
M. le gouverneur essaya de calmer Déborah en lui donnant l’agréable espérance qu’à la mort de la Putiphar, à coup sûr elle recouvreroit la liberté.
C’est-à-dire l’esclavage, reprit-elle en souriant. Vous vous êtes coupé, monsieur; la vérité trouve toujours moyen de sortir de son puits, il est inutile d’y mettre un couvercle.
Et M. le gouverneur, lui ayant rendu sourire pour sourire, lui serra tendrement les mains et se retira.
IV
Peu d’instants après un porte-clefs vint lui offrir de la part de M. le gouverneur une corbeille de figues et d’oranges fraîches cueillies; puis ensuite il lui apporta un matelas et du linge, un miroir, une écritoire complète, quelques menus objets de toilette à l’usage d’une femme, des parfums de Grasse et quelques bonbonnières en bergamote.
Ainsi que Déborah, vous venez de faire connoissance avec le gouverneur de Sainte-Marguerite, et, comme elle, vous devez être touché de ses nobles et bonnes manières. J’aurai peu de chose à ajouter pour vous parfaire son portrait: le caractère des hommes sans duplicité apparoît de lui-même: Je ne vous prendrai point la main pour vous guider et vous faire descendre avec moi dans les replis tortueux de son cœur; nous ne nous égarerons point à la recherche de ses sentiments ténébreux.
Monsieur de Cogolin, tel étoit, je crois, le nom de cet officier du Roi, quoique alors âgé d’environ soixante-cinq ans, étoit encore pétulant et vigoureux. Sa perruque rousse sur sa mine verdâtre le rendoit bizarre au premier aspect. Deux grands yeux noirs, pleins de vivacité, animoient ses traits, gros et ronds et assez insignifiants. La gaieté et l’insouciance faisoient le fond de son humeur. Il avoit du bon esprit et de l’esprit de saillie; de la culture, beaucoup d’usage et de politesse, et, parfois, lorsqu’il s’oublioit, un peu de cette brusquerie commune à touts les Provençaux. Il étoit réellement bon, et mettoit touts ses soins à alléger le sort des malheureux confiés à sa garde. Jamais il ne leur faisoit sentir son sceptre, dont il est si facile à un gouverneur de faire une massue. Autant que possible il éloignoit d’eux tout ce qui pouvoit leur rappeler qu’ils étoient captifs, et leur procuroit toutes les distractions que le lieu et sa fortune lui permettoient. Il leur donnoit des jeux, des journaux et des livres; pour promenoir, son jardin et tout le Fort; et souvent il les emmenoit en pleine mer faire des parties de pêche jusque dans les eaux d’Asinara.
Aussi touts les prisonniers et touts les habitants du fort le chérissoient-ils sincèrement, et avoient-ils pour lui une révérence et un attachement qui, aux yeux de personnes étrangères à ses bienfaits, auroient pu sembler du fanatisme.
Dans sa jeunesse il avoit beaucoup aimé, peut-être trop aimé les femmes, et c’étoit dans leur commerce qu’il avoit contracté ses formes amènes et ses manières exquises qui le distinguoient. Son regard en avoit conservé une expression tendre, sa voix un accent flatteur et ses gestes quelque chose de caressant. A l’amour avoit succédé en son âme la vénération, et il rendoit aux dames un vrai culte de dulie et d’hyperdulie. Cependant, et il en ressentoit un grand chagrin, depuis qu’il étoit gouverneur de Sainte-Marguerite il étoit privé totalement de leur compagnie. Il considéroit cette privation comme un châtiment de Dieu en expiation des fautes qu’il avoit commises envers elles. Mais pour atténuer son affliction, il s’entouroit de tout ce qui pouvoit lui donner de douces souvenances et flatter son idolâtrie. Il faisoit ses lectures favorites de Brantôme, de Bussy-Rabutin, de madame de Sévigné;… sans parler de Voltaire, son pain quotidien. Les murs de son appartement étoient couverts de portraits de femmes antiques et modernes célèbres par leurs talents ou leur beauté. Dans le milieu de son salon, sur un piédouche de portor, s’élevoit un buste en marbre de Ninon-de-Lenclos, que touts les jours il couronnoit d’une couronne de fleurs nouvelles et cueillies de sa main. Mais, par la suite, Déborah ayant emporté toutes ses affections et troublé sa religion solitaire, Ninon fut quelquefois oubliée, et porta quelquefois durant plusieurs jours un chapel de roses fanées.
V
Peu de temps après sa première visite, M. de Cogolin offrit à Déborah, si elle étoit curieuse de connoître le séjour et le pays qu’elle habitoit, de faire une excursion dans l’île, et de l’accompagner pour lui servir de guide et d’explicateur, ou, comme on dit à Rome, de cicerone. Elle accepta volontiers.
Ils montèrent premièrement sur la plate-forme la plus élevée du donjon.
Après avoir long-temps promené ses regards, Déborah dit à M. de Cogolin: maintenant, je connois les lieux qui m’environnent, me seroit-il possible de savoir où je suis?
– Mylady, ce n’est point un mystère; si j’avois pu penser que vous l’ignorassiez, je me serois empressé de vous dire que nous sommes ici dans l’île Sainte-Marguerite. Cette autre petite île, au Sud de celle-ci, dont elle n’est séparée que par un canal étroit, est Saint-Honorat, où, si cela peut vous plaire, je me ferai un plaisir de vous conduire. Ces deux islettes qui sont ici tout proche se nomment la Fornigue et la Grenille; toutes deux sont incultes et inhabitées.
Ils redescendirent ensuite dans l’intérieur de la forteresse, et le visitèrent minutieusement. Déborah ne put se défendre d’une forte émotion lorsqu’elle pénétra dans le cachot qui autrefois avait été habité par le Masque de Fer.
La garnison de cette citadelle ne consistoit en temps de paix qu’en quelques centaines d’invalides. Les degrés des escaliers, les parapets, les terrasses et le rivage étoient semés de ces vestiges humains étendus au soleil.
– Que font ici ces vieux braves? demanda Déborah.
– Ils font, répondit M. le gouverneur, ce que font touts les hommes, rien! et ils attendent ce que nous attendons touts, la mort!
Alors M. le gouverneur invita Déborah à faire un tour dans son jardin, la seule partie de l’île qui ne fût pas inculte; puis ils s’assirent à l’ombre d’une yeuse, et, tout en égrainant et mangeant une grenade, M. de Cogolin causoit.
– Cette île se nommoit anciennement Lerinus, et celle de Saint-Honorat Lerina. D’où leur venoient ces noms? Je ne le sais pas, madame, et tiens à ne le pas savoir, parce que j’ai à honneur d’être un savant, et que n’en sachant rien, j’en sais autant que Strabon, Pline, Bouche et Moréry.
Remarquez que par une bizarrerie de l’instabilité des choses humaines ces deux îles ont changé de sexe, Lerina est devenue Saint-Honorat, et Lerinus Sainte-Marguerite, vierge et martyre. Cette dernière a appartenu aux moines de l’autre jusques en 1611, que Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, leur abbé, se la fit céder je ne sais plus pourquoi.
Autrefois le cardinal de Richelieu fit mettre en état de défense toutes les côtes de Provence, craignant une invasion des Espagnols. Ce qui ne les empêcha pas de se rendre maîtres de ces îles et de s’y fortifier autant que put leur permettre le séjour qu’ils y firent. Dans celle-ci, qui compte à peine en longueur deux tiers de lieue, et un quart de lieue de largeur ils élevèrent cinq forts dont tout-à-l’heure nous pourrons voir les ruines. Dans celle de Saint-Honorat, ayant un quart de lieue de longueur sur quelque six cents pas de largeur, et qui étoit auparavant le Paradis terrestre en gentillesse et rareté de fleurs, de vignes et de jardinages, comme jadis en sainteté, ils convertirent en forts et bastions les cinq chapelles de la Trinité, de Saint-Cyprien et Justine, de Saint-Michel, de Saint-Sauveur et de Saint-Capraise, répandues en divers endroits de l’île. Ils les remplirent de terre par dedans, les terrassèrent par dehors, et placèrent au-dessus de chacune deux pièces d’artillerie.
Comme M. de Cogolin achevoit ses précis historiques, auxquels Déborah avoit pris peu d’intérêt, ils sortoient du jardin et longeoient le rivage du côté du golphe de Juan, où ils trouvèrent à peu près en décombre le moindre des ouvrages élevés par les Espagnols, appelé le Fortin. Plus avant dans les terres, ils rencontrèrent les ruines du fort Monterey, où ils s’arrêtèrent quelques instants. Puis, à travers les bosquets de pins, de phylarias, de bruyères, de garous, de lentisques, de romarins, et d’alaternes, et les landes de thyms, de cistes, de stecas, de petites bruyères et de lavandes, dont le sol inculte étoit couvert, ils revinrent au couchant visiter la tour du Baliguier et le fort d’Aragon.
– Mais le cinquième et le plus considérable des ouvrages des Espagnols, dit alors M. de Cogolin, étoit le Fort-Réal, que les François ont continué et perfectionné: c’est la citadelle que nous habitons. M. de Saint-Marc, qui en fut gouverneur avant de l’être de la Bastille, eût l’idée d’y faire construire des prisons pour les criminels d’État, et il en obtint l’autorisation. Ce sont les plus sûres de la France.
– Jamais je n’aurois pensé que sous un si beau ciel; reprit Déborah, il existât un lieu aussi morne. Ne vous semble-t-il pas que tout ce qu’il y a de douloureux au monde s’y soit assemblé? Une terre plate, abandonnée, stérile et sauvage; des plantes de cimetière, couleur du sol qui les nourrit; des décombres et des ruines partout attestant la fureur sanguinaire des hommes, et la loi désespérante du Temps; une forteresse et des vieillards mutilés; une bastille et des geôliers, des chaînes, des captifs, des gémissements. N’est-ce pas en vérité, l’île de la désolation?.. Mais cette désolation me sourit, elle répond à celle de mon âme.
– Mylady, vous me faites frémir!
– Mon esprit se plaît ici…
– Un vallon amoureux vous conviendroit mieux, ma tourterelle.
– Oh! de la tourterelle les hommes ont fait un oiseau de nuit et de proie.
VI
Près de l’ancien LOGIS-AUX-CHEVAUX, un batelier les attendoit et leur fit passer le Frioul: bras de mer d’un quart de lieue environ, séparant Sainte-Marguerite de Saint-Honorat. Sur le rivage opposé, un Bénédictin, qui se promenoit solitairement, s’approcha d’eux, et offrit galamment sa main à Déborah, pour descendre de la barque. M. de Cogolin l’ayant salué et lui ayant dit qu’il venoit avec cette dame étrangère pour visiter l’Abbaye, le saint homme demanda la permission de les accompagner. Il les conduisit d’abord à la chapelle Saint-Capraise, située à la pointe occidentale; puis à celles Saint-Sauveur, Saint-Michel, et Saint-Cyprien et Justine, semées le long de la rive Nord et se mirant dans le Frioul. Un peu plus à l’Est ils rencontrèrent la chapelle de la Sainte-Trinité.
Déborah fut frappée de la différence si tranchée entre deux îles aussi voisines, du complet abandon de l’une et de l’état florissant de l’autre. Celle-ci étoit presque vivante et passante. Des pélerins alloient d’église en église faire leurs oraisons. Dans les vignobles, les vergers, les champs, les prés, les jardins, des moines et des journaliers travailloient. De grandes avenues d’arbres de haute futaie sillonnoient le sol plat, dont des bocages et des fourrés d’arbustes odoriférants varioient l’uniformité. Des plantes et des fleurs les plus rares et les plus exquises diaproient la verdure et charmoient la vue. Un air pur et embaumé caressoit l’odorat. A chaque pas que faisoit Déborah et qui agitoit l’herbe, il s’élevoit des bouffées de parfums qui montoient comme d’une cassolette. Cette nature inconnue qui tout-à-coup se révéloit à ses regards habitués à la végétation septentrionale la remplissoit d’étonnement et d’admiration. Elle alloit d’arbre en arbre, d’herbe en herbe, s’arrêtant, contemplant, flairant, cueillant, savourant, et comme un enfant demandant le nom de chaque plante nouvelle.
– Ces arbrisseaux rampant sur le sol et le long de ces murailles, sont des câpriers, répondoit le Bénédictin, charmé d’avoir une occasion d’étaler son savoir; les Provençeaux l’appellent encore en grec tapenos, de l’adjectif ταῶεινος, qui veut dire bas, humble ou rampant. – Voici le lentisque et le térébinthe, qui touts deux laissent fluer une résine, et sur lesquels on greffe le pistachier, qui appartient au même genre.
– Ici, sur le bord de la mer, vous voyez le myrthe, dont les côtes maritimes de Saint-Tropez sont couvertes, et la belle Barba-Jovis aux feuilles argentées. – Ceci, c’est l’elæagnus, le chalef des Turks, que les Provençaux nomment saule muscat. Ceci, c’est le cassie de Saint-Domingue, aussi frileux qu’odorant: les parfumeurs de Grasse le recherchent beaucoup pour leurs essences. Voici l’agnus-castus, dont le nom est un pléonasme, et que plus sottement encore on appelle vulgairement poivrier. – Oh! pour cette plante bizarre qui vous fait pousser des cris d’étonnement, c’est l’aloès! aloe folio in oblongum aculeum abeunte; sa fleuraison est très-curieuse, mais extrêmement rare; on assure qu’elle n’a lieu que touts les cent ans, quoique, par un phœnomène inexplicable, en très-peu de temps sa tige s’élève jusqu’à trente pieds et jette quelques rameaux terminés par des bouquets de fleurs. Mais ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est la détonation qui précède la naissance de sa tige, détonation tout-à-fait semblable à un violent coup de tonnerre, ou une décharge d’artillerie.
A ces mots, M. de Cogolin partit d’un si énorme éclat de rire, que mylady fit un soubresaut, et crut un instant que c’étoit une tige d’aloès qui tout-à-coup jaillissoit. – Votre rire est impie, monsieur le gouverneur, reprit le cénobite; est-il quelque chose d’impossible à Dieu? N’est-ce pas une pitié de voir l’impuissance humaine vouloir circonscrire l’omnipotence du Créateur?
Puis il continua avec le même calme sa nomenclature et ses dissertations. – Ceci, madame, c’est l’amelanchier, mespilus folio rotundiore fructu nigro, qu’il ne faut pas confondre avec le mespilus folio rotundiore fructu rubro, et le mespilus folio oblongo serrato; celui-là, c’est l’ilex aculeata cocciglandifera, espèce de chêne vert sur lequel se cueille la graine de kermès ou d’écarlate; voici la camphrée, excellent vulnéraire, et le carthame d’Égypte, d’où l’on extrait le fard végétal, dont les femmes folles de leurs corps souillent leurs visages faits à l’image de Dieu. Voici le jasmin d’Arabie, le sumach, l’aligousier, le bois-puant, le mahaleb et le micocoulier. A genoux, madame, ne portez point la main à cet arbuste sacré, c’est l’argalou, en provençal arnavéou, et en latin paliurus. Son port et ses fleurs le font ressembler au jujubier, mais voyez, sa tige est hérissée de deux sortes de piquants. Il croît en abondance aux environs de Jérusalem, et a servi au temps de la Passion à faire la sainte couronne d’épines que les Juifs enfoncèrent dans le front de notre Sauveur. Enfin, voici l’azedarach, arbre de la Syrie, dont on a conservé le nom arabe. C’est lui qui produit ces graines grisâtres, dures, lisses, coriaces, appelées larmes de Job: elles servent à faire de jolies chapelets. Voyez combien son feuillage est beau; ses fleurs, disposées en bouquets, répandent une odeur suave. Il est cultivé dans toutes les contrées méridionales de l’univers. Les Américains l’appellent l’orgueil de l’Inde.
En s’avançant vers la tour du monastère, ils trouvèrent presque réunies en un groupe la chapelle Notre-Dame, la grande église Saint-Honorat et la chapelle Saint-Porcaire.
Le bénédictin, laissant alors de côté sa science botanique, dit à Déborah: – Il y a ici, depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte, un concours immense de personnes pieuses qui viennent visiter ces sept chapelles pour gagner les indulgences accordées par les Souverains Pontifes, de la même manière qu’on les gagneroit à Rome en visitant les sept églises basiliques.
Puis il l’emmena entre la chapelle Notre-Dame et les ruines de la chapelle Saint-Pierre, pour lui montrer un puits miraculeux creusé dans le roc, et dont l’eau très-limpide est excellente à boire. Ce puits, affirmoit-il, n’a jamais plus de trois seaux d’eau, et quelque quantité qu’on en puise, il n’en a jamais moins.
Là-dessus, M. le gouverneur sourit et railla un peu notre moine: – Si votre miracle est curieux, lui disoit-il, toutefois il n’est pas unique, il a quelques degrés de parenté avec les cinq sous éternels du juif errant.
Sans répondre à cette attaque, Dom Fiacre continua en lisant à haute voix et avec emphase une très-ancienne inscription, gravée sur une table de marbre, et placée au plus haut d’un mur voisin du puits.
Isacidûm ductor lymphas medicavit amaras,
Et virgâ fontes extudit è silice.
Aspice, ut hic rigido surgunt è marmore rivi,
Et falso dulcis gurgite vena fluit;
Pulsat Honoratus rupem laticesque redundant,
Et sudis ad virgæ Mosis adæquat opus.
Sans doute, madame ne sait pas le latin?.. Ces vers comparent Saint-Honorat à Moyse, pour avoir fait sourdre de l’eau d’un rocher et rendu potables des eaux amères. Lymphas medicavit amaras!.. Saint Honorat chassa aussi de cette île les bêtes venimeuses qui la rendoient déserte…
– Chasser les bêtes venimeuses pour y mettre des moines; pardieu! mon révérend, s’écria M. Cogolin, c’est tomber de Nègre à Maure, de fièvre en chaud-mal, ou de Carybde en Scylla.
– Et il y fonda notre abbaye, la première de tout l’Occident. La réputation de sa vertu se répandit bientôt, et attira tant de solitaires des pays les plus éloignés, que l’île devint bientôt aussi peuplée que les déserts de la Thébaïde. Du temps de Saint-Amand, abbé, on y comptoit plus de trois mille solitaires.
Ce fut, madame, vers l’an 375, que saint Honorat fonda cet illustre monastère.
– Je vous demande pardon, mon révérend, mais Baillet prouve clairement que ce ne fut qu’en l’année 391; Tillemont, que ce ne fut qu’en 401, et l’abbé Expilly en 410. Mais, qu’importe! j’ai tant de foi, mon révérend Dom, que je puis en ajouter à ces quatre dates, et vous assurer qu’il m’en restera encore assez pour l’usage que j’en fais. Encore un mot: il me revient à l’instant que Bouche dit quelque part que saint Honorat naquit en 425. Son sentiment seroit donc qu’il fonda votre monastère cinquante ans environ avant sa naissance: cette opinion me semble la plus raisonnable, et je m’empresse de m’y ranger.
– Monsieur le gouverneur, je vois avec un grand chagrin, lui dit alors Dom Fiacre d’un air pénétré, que vous êtes rongé de la lèpre philosophique. Vous avez bu votre part de Voltaire; vous suez l’Encyclopédie. Croyez-moi, retenez votre raison à deux mains; l’esprit de la France est en orgie. Si ce n’est point pour moi, que ce soit pour madame, taisez-vous! que Dieu vous garde d’être une école de scandale.
En sortant de l’église de la Sainte-Trinité, ils se dirigèrent vers une haute et grosse tour bâtie sur le rocher, dont les pierres étoient taillées en pointe de diamant, et la porte tournée vers le Nord.
– Mais, est-ce bien là votre abbaye? demanda Déborah à Dom Fiacre; en honneur, je ne l’aurois jamais deviné; cette tour n’a pas le moindre caractère abbatial.
– Ce n’est pas non plus le caractère qu’on a voulu donner à cette merveille de la chrétienté. Elle fut commencée au dixième siècle, pour servir tout à la fois de logement et de rempart à ses religieux contre les Sarrasins et les corsaires, qui faisoient des courses le long du littoral. Ce fut sous le règne de Raymond-Béranger Ier, comte de Provence, qu’elle fut bâtie; mais elle ne fut amenée en perfection que par une bulle du pape Honorius II, exhortant touts les chrétiens à venir demeurer trois mois dans l’île, pour assister et défendre les moines de Lerins contre les attaques des infidèles, ou à contribuer, par leurs aumônes, à la construction de la tour, leur accordant les mêmes indulgences plénières que ses prédécesseurs avoient accordées aux Croisés. Cette bulle enjoignoit en outre à ceux qui s’étoient emparés de quelques églises et de quelques biens dépendant du monastère, de ne pas différer de les rendre.
– Sans vouloir faire le philosophe, vous me permettrez de vous dire, mon révérend Dom, que la bulle qui renferme ces privilèges est fort suspecte, et ne peut pas être d’Honorius II, à qui elle est attribuée, car le pape qui est censé l’avoir donnée y parle d’Eugène son prédécesseur: et il n’y a point de pape Honorius qui ait succédé à un Eugène. Secondement: Vous auriez dû dire à madame que ceux à qui il étoit enjoint de restituer les églises et les biens dérobés au monastère n’étoient rien moins que des évêques. Pendant que nos braves moines s’amusoient à se faire une citadelle pour garantir leurs biens du pillage des Sarrasins, les évêques les leur voloient.
Quant à l’injonction faite à touts les chrétiens de se rendre pendant trois mois dans une île qui n’a pas une lieue de superficie, vous conviendrez, mon Révérend, que c’étoit une mauvaise plaisanterie.
Tout en causant, ils avoient passé deux portes, et monté quelques degrés au haut desquels se trouvoit un pont-levis qui menoit au portail de la tour. Là, il se présenta un escalier étroit et obscur. Comme Déborah mettoit le pied sur la première marche, un gémissement se fit entendre, elle recula. Et voyant venir à elle un monstre énorme, qui descendoit en rampant, elle s’enfuit épouvantée. Dom Fiacre, pour la rassurer, lui prit le bras et la ramena auprès de l’animal qui avoit causé son effroi.
– N’ayez pas peur, lui disoit-il, c’est un de mes bons amis, un veau-marin, qui depuis quelque temps vit avec nous dans le monastère, sans avoir peur des hommes, comme vous voyez, et sans leur faire aucun mal. Caressez-le, madame; il est très-sensible aux flatteries. Nous l’avons pris ici, sur le bord de la mer. On en voit beaucoup, sur le rivage de ces îles, qui s’endorment au soleil.
Après avoir visité quelques cellules, un réfectoire immense, le logis de la garnison, une plate-forme munie de pièces de canon, et à l’extrémité du second dortoir la bibliothèque célèbre par le grand nombre de manuscrits et d’imprimés précieux qu’elle possédoit, ils entrèrent dans l’église de la tour, sous le vocable de sainte Croix, où reposoient les corps de plusieurs saints.
Dom Fiacre les conduisit premièrement devant la grande et magnifique châsse de saint Honorat, tout incrustée de pierreries, toute sculptée merveilleusement: ensuite, il leur présenta trois fleurs-de-lys d’argent, où se trouvoient enchâssés des ossements de saint Pierre, de saint Paul, de saint Jacques le majeur, de saint Jacques le mineur, et de presque touts les apôtres; une épine de la couronne de Jésus, du bois de la vraie croix, et plusieurs autres reliques insignes; enfin une caisse dorée, qui contenoit les ossements de cinq cents religieux tués par les Sarrasins, du temps de l’abbatiat de saint Porcaire, et une autre caisse de trente religieux martyrisés avec saint Aigulfe.
– Mon révérend, de peur de vous blesser encore, je ne me suis point permis de vous interrompre, dit alors M. de Cogolin, mais je vous prie maintenant de vouloir bien me permettre quelques remarques. Vous auriez dû ajouter, en parlant de saint Aigulfe, que son martyre et celui de ses compagnons n’est point l’ouvrage des Sarrasins, comme vous le donnez à penser à madame. Ne calomniez pas ces pauvres Sarrasins, on leur en a déjà assez mis sur le dos. Vous auriez dû lui dire que les moines de Lerins ayant élu pour leur abbé Aigulfe, moine de Fleury, celui-ci voulut réformer les désordres qui régnoient dans le monastère, et proposer la règle de Saint-Benoît, dont il avoit apporté le corps en France; que le pieux abbé ne trouva pas un esprit docile dans ses religieux, qui se portèrent à des excès horribles contre lui, excès qui auroient révolté le plus farouche Sarrasin; qu’ils tournèrent leur fureur même contre le monastère, et le ravagèrent, à faire honte à des Vandales; qu’ils enlevèrent Aigulfe et quelques autres moines attachés à lui, qu’ils leur coupèrent la langue, qu’ils leur crevèrent les yeux, et qu’après les avoir laissés deux ans dans l’île de Capreria, ils les massacrèrent dans une autre île déserte, l’an 675.
Mon Révérend, vous ne pouvez nier le fait. D’ailleurs, il n’est pas unique, et ce Paradisus terrestris, ce quies piorum, ce solamen dulce, ce sinus tranquillissimus, comme vous l’appeliez tout-à-l’heure, avec Dom Vincent Barral, fut souvent un affreux repaire. – Ce ne sont, mon Révérend, que de simples remarques historiques, faites sans malice; ne vous en fâchez pas, je vous en prie, et n’en accusez surtout ni Voltaire, ni l’Encyclopédie, ni les pauvres Sarrasins!
