Kitabı oku: «Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV», sayfa 10
ENTRETIEN XVII
Le Roi et Mademoiselle du Tron, qui sort du cabinet où elle s'étoit retirée
Le Roi. – Quel chagrin pour moi, ma belle demoiselle, de ne pouvoir jouir de la liberté qui est si commune aux hommes! toujours fatigué d'affaires, je me vois malgré moi privé de ce doux repos, de cette innocente paix, qui fait tout le bonheur de la vie. Oh! je suis résolu de ne voir plus personne que mon bel enfant, et je défendrai à mes pages et à mes gardes de laisser entrer personne lorsque nous serons ensemble.
Mlle du Tron. – Votre Majesté a raison, Sire; c'est une peine effroyable que d'être sans cesse occupé du monde; il est des heures et des moments où la solitude a bien des charmes pour les cœurs.
Le Roi, se passionnant. – Il est vrai, ma divine, particulièrement quand on est avec vous, qui donnez des agréments aux déserts les plus affreux.
Mlle du Tron, en riant. – Sire, Votre Majesté est toujours galante.
Le Roi, lui donnant un baiser. – Qui ne le seroit avec vous, ma chère demoiselle, qui inspirez les beaux sentiments?
Mlle du Tron, d'un air tendre. – Mon illustre Monarque, que l'amour a d'attraits pour des cœurs bien unis, et qu'il est difficile de résister à ses coups charmants! Mon Dieu, que je sens de foible dans mon âme, et que je me vois peu en état de les repousser. Ah! Sire, ayez pitié de ma foiblesse!
Le Roi, voulant profiter de ce moment favorable à sa passion, demeure court, et dit auparavant: – Oui, je la vais secourir, cette foiblesse si ravissante, adorable beauté; mais que dis-je? des charmes si extraordinaires ne me permettent plus d'avancer, et je sens mes forces qui m'abandonnent. Hélas! faut-il pour mon malheur, que je me trouve incapable de vous servir?
Mlle du Tron, rougissant. – Sire, la course est trop pénible pour Votre Majesté.
Le Roi, confus, en l'embrassant. – Mon petit amour, me pardonnez-vous cette infortune? Hélas! la nature et le trop d'amour m'ont trahi dans le même temps.
Mlle du Tron. – Oui, oui, mon cher Prince, je n'y songe pas; c'est un défaut commun aux amants sur le retour.
Le Roi. – Ah! que votre sincérité me plaît! il est vrai, Mademoiselle, qu'à mon âge l'on n'est plus bon soldat d'amour. Ce Dieu qui est dans sa vigueur, n'enrôle sous ses étendards que de jeunes personnes capables de soutenir les batailles auxquelles il les expose; je veux, et je ne puis. O désirs inutiles et qui ne finissent rien!
Mlle du Tron. – Mon Prince, ne vous chagrinez pas; Votre Majesté sort triomphante d'une attaque amoureuse.
Le Roi. – Que vous êtes bonne, Mademoiselle, d'excuser mes défauts!
Mlle du Tron. – Sire, je suis obligée de vous quitter; Votre Majesté aura, s'il lui plaît, la bonté de me le permettre.
Le Roi. – Où allez-vous, ma Déesse?
Mlle du Tron. – Il faut que je sorte pour une chose indispensable.
Le Roi. – Je serois au désespoir de vous contraindre; mais, mon cher cœur, revenez le plus tôt que vous pourrez si vous voulez me retrouver en vie.
Mlle du Tron. – C'est à quoi, Sire, je ne manquerai pas.
Le Roi, en la quittant. – Ah! qu'il est dur de se séparer de ce que l'on aime.
ENTRETIEN XVIII 123
Le Roi, le mareschal de Duras124, capitaine des Gardes du corps de Sa Majesté, Monsieur de Brissac125, major des Gardes du corps, et deux Pages de la Chambre
Le Roi. – Monsieur, je vous prie de ne laisser entrer personne aujourd'hui; j'ai mes raisons de n'être point visible.
M. de Duras. – Sire, il suffit que Votre Majesté l'ordonne.
Le Roi. – Oui, je le veux ainsi, Monsieur; vous m'obligerez.
M. de Brissac, à M. de Duras. – Le Roi le commande, il faut suivre ses ordres exactement.
Un Page de La Chambre126, à M. de Brissac. – Monsieur, voici le carrosse de Son Altesse Royale Monsieur le Duc d'Orléans, qui vient au château.
M. de Brissac. – Dites que Sa Majesté n'est pas ici.
Le Page. – Eh! où dirai-je qu'elle est, si ce Prince le veut savoir absolument?
M. de Duras. – Vous répondrez, Monsieur, que le Roi est monté à cheval, mais que vous ne savez de quel côté Sa Majesté est allée.
Le Page. – Cela suffit.
L'autre Page de la Chambre, riant, à M. de Duras. – Monsieur, parce que le Roi ne veut voir personne aujourd'huy, voici encore M. de Noyon, qui vient rendre visite à Sa Majesté.
M. de Brissac, s'éclatant de rire. – C'est toujours de pis en pis; faites à tous ceux qui viendront le même compliment.
ENTRETIEN XIX
Monsieur le duc d'Orléans127; Monsieur l'Evêque de Noyon128 et les deux Pages de la Chambre
M. Le duc d'Orléans. – Messieurs, le Roi est-il en haut; peut-on lui parler?
Un des Pages. – Non, Monsieur, Votre Altesse saura que Sa Majesté est montée à cheval, mais nous ne savons où Elle est allée.
M. de Noyon, arrivant, dit tout haut, à l'autre Page. – Monsieur, peut-on voir le Roi?
L'autre Page. – Non, Monseigneur, il est sorti à cheval.
M. Le duc d'Orléans, à M. de Noyon. – Il me paroît que nous ne sommes pas plus heureux l'un que l'autre.
M. de Noyon. – Hélas! tout de même; il faut que Votre Altesse Royale se console aussi bien que moi; la fortune nous favorisera une autre fois davantage.
M. Le duc d'Orléans. – Il faut l'espérer.
M. de Noyon. – Messieurs, vous présenterez mes respects au Roi, et direz à Sa Majesté que j'étois venu lui faire la révérence, et en même temps l'entretenir de quelques affaires importantes.
Les Pages. – Nous n'y manquerons pas, Monseigneur.
M. Le duc d'Orléans. – Vous lui direz aussi, je vous prie, que j'étois venu pour avoir l'honneur de La saluer.
Les Pages, faisant une profonde révérence. – C'est assez, mon Prince, nous suivrons vos ordres.
M. Le duc d'Orléans, à M. de Noyon. – Allons, mon cousin, remontons en carrosse.
ENTRETIEN XX
Le Roi, dans son cabinet, seul avec Mademoiselle du Tron
Le Roi. – Je viens, Mademoiselle, d'éviter un grand embarras par les ordres que…
Mlle du Tron. – Eh! quel est-il mon Prince?
Le Roi. – Celui des visites qui m'auroient sans doute accablé de complimens; mais j'en suis délivré, grâce au Ciel.
Mlle du Tron. – J'en suis ravie, Sire; quel chagrin de n'être point à soi quand on le veut! En vérité, les personnes Royales sont exposées à mille et mille inquiétudes qui les rongent à tout moment.
Le Roi, en riant. – On trouve le moyen de s'en défaire quand on le veut, ma belle; il suffit de le vouloir.
Mlle du Tron. – Je n'en doute pas, Sire, mais…
Le Roi, en s'approchant d'elle. – Où avez-vous donc été, Mademoiselle, depuis que j'ai eu le chagrin de vous quitter?
Mlle du Tron. – Sire, j'ai été prendre l'air dans le parc, où j'ai goûté mille plaisirs.
Le Roi. – Quoi, Mademoiselle, toute seule en cet endroit solitaire?
Mlle du Tron. – Oui, Sire, je l'aime passionnément, et j'en fais mes délices; je ne trouve rien de si agréable que la rêverie.
Le Roi. – En amour, Mademoiselle, c'est quelque chose de charmant quand deux cœurs sympathisent bien ensemble; de petites absences ont je ne sais quoi de ravissant; serois-je bien le motif de votre rêverie?
Mlle du Tron. – C'est quelque chose d'approchant, mon Prince.
Le Roi. – Parlez, belle mignonne, parlez, m'aimez-vous? suis-je assez fortuné pour jouir d'un si grand bien?
Mlle du Tron. – Mon Dieu, mon illustre Prince, qu'il est inutile de vous le dire! un monarque comme vous, le plus aimable du monde, peut-il en douter? Il ne faut avoir qu'un cœur et des yeux pour sentir véritablement qu'on aime Votre Majesté, quand elle n'auroit ni sceptre ni couronne; et l'amour se feroit un reproche sensible de ne pas faire adorer un grand héros comme vous.
Le Roi. – Ah! Mademoiselle, que vous êtes honnête! et qui peut reconnoître tant de bontés! mais hélas! que ne suis-je assez pénétrant pour démêler l'amour d'avec la civilité! Ce mot «je vous aime», est fort facile à prononcer; mais qu'il est difficile à remplir!
Mlle du Tron. – Je l'avoue, Sire.
Le Roi. – Une véritable tendresse est hors de prix; mais l'on s'en pique rarement aujourd'hui, où la politique et l'intérêt triomphent en tyrans des cœurs mercenaires.
Mlle du Tron, rêveuse, ne répond rien.
Le Roi lui dit. – Où en êtes-vous, belle rêveuse?
Mlle du Tron, en remuant la tête. – Sire, j'en suis en l'île de Tendresse129, que j'ai trouvée remplie d'un nombre infini d'amants, empressés, mais peu sincères.
Le Roi, en riant. – Vous n'éprouverez pas Mademoiselle, un pareil sort; mais ce que vous dites dans le général n'est pas une fiction, la chose est plus réelle que vous ne pensez.
Mlle du Tron. – Je le sais fort bien, Sire, c'est aussi pour cela que je le dis.
Le Roi. – Vos rêveries, Mademoiselle, sont si spirituelles, que je suis curieux de reconnoître cet heureux endroit de mon parc, que vous me marquez vous en avoir fait naître de si agréables.
Mlle du Tron. – Sire, il est fort facile de satisfaire Votre Majesté, il ne tiendra qu'à Elle d'en être bientôt le témoin oculaire; d'ailleurs, le temps est fort beau pour la promenade.
Le Roi. – Cela est vrai, et nous nous en trouverons mieux de prendre un peu l'air. Allons-y donc promptement.
ENTRETIEN XXI
Le Roi, Mademoiselle du Tron, Madame de Maintenon et Monsieur Fagon
Le Roi entre dans le parc avec Mademoiselle du Tron; Madame de Maintenon, l'apercevant, va au-devant de lui, suivie de M. Fagon, et dit:
Mme de Maintenon. – Quoi, Sire, toujours occupé avec les dames, pendant que vos ennemis prennent et bombardent vos villes? Ah! croyez-moi, Votre Majesté ne gagnera pas de batailles à Meudon, à Versailles ni à Marly; il faut qu'elle fasse d'autres efforts pour cueillir des lauriers cette campagne. Voyez les dépêches qu'un courrier vient d'apporter, qui marquent que nos affaires sont en très-mauvais état par mer et par terre.
Le Roi, en colère et d'un ton fort haut. – Parbleu, Madame, de quoi vous mêlez-vous? Vous êtes toujours sur pied. Et de qui viennent ces dépêches?
Mme de Maintenon. – Je ne sais pas bien encore, Sire; voici le paquet que Votre Majesté aura la bonté d'ouvrir.
Le Roi ouvre un paquet de lettres et dit: – Voyons d'abord, en voici une du maréchal de Boufflers130; l'autre, du duc de Villeroy131; et cette dernière est du comte de Montal, qui m'envoie apparemment les étendards et les drapeaux de la garnison de Dixmude132; la prise de cette place est un coup d'adresse, auquel mes louis ont eu un peu de part.
Mme de Maintenon lit la première. – Ah! Sire, le maréchal de Boufflers n'est point content des alliés; il dit qu'il n'a jamais vu pousser un siége avec tant de vigueur ni de courage.
Le Roi. – Ne me parlez plus de lui, Madame; ce n'est qu'un étourdi d'avoir laissé prendre Namur, qui étoit une place imprenable depuis qu'elle m'appartenoit.
Mme de Maintenon. – Sire, il ne faut pas jeter toute la faute sur le Maréchal; il n'étoit pas le seul commandant dans la ville. Prenons courage, nous avons encore le château.
Le Roi. – Ma foi, Madame, je n'estime plus une chose à demi partagée; je veux tout ou rien; qu'en dites-vous, monsieur le Médecin?
M. Fagon. – A la vérité, Sire, les choses sont plus agréables quand on les peut posséder entièrement.
Le Roi. – C'est aussi ma pensée; mais passons de la guerre à la médecine. Dites-moi, je vous prie, d'où me viennent de grandes oppressions de rate, et des palpitations continuelles que je sens?
M. Fagon. – Sire, Galien nous dit que les oppressions de rate viennent d'une grande mélancolie, laquelle fait enfler cette partie interne par les vapeurs qu'elle renvoie au cœur, qui la mettent en cet état.
Le Roi, soupirant. – Galien est sans doute un habile docteur; mais quel remède donne-t-il contre ce mal?
M. Fagon. – Sire, ce savant ordonne contre tous les maux, et nous aussi, tout ce qui leur est opposé. Par exemple, la joie est opposée à la mélancolie qui fait son séjour dans la rate: pourquoi il la faut bannir si l'on peut; et pour cet effet, on doit prendre dans la journée, deux ou trois onces de joie bien préparées133, qui dissipent la bile noire que le chagrin fait naître.
Mme de Maintenon. – Voilà un remède souverain, Monsieur; ne voyez-vous pas que Sa Majesté le met en usage?
M. Fagon, regardant Mlle du Tron. – Le remède est bon et agréable, Madame, mais il faut craindre…
Le Roi. – Qu'y a-t-il, Monsieur, à redouter? le breuvage est si doux.
M. Fagon, en riant. – Il est vrai, Sire, si Votre Majesté le prend avec modération, il ne lui fera point de mal; mais si elle passe la dose du médicament, Elle est en risque.
Mme de Maintenon. – Que je suis ravie, Monsieur, que vous avertissiez mon cher monarque de son salut! A l'âge où il est, les efforts ne lui valent rien, non plus que de certaines agitations d'idées et d'imagination qui lui échauffent le cerveau.
M. Fagon. – Rien n'est plus sûr, Madame; toutes les émotions ébranlent le corps et les parties sensibles qui se trouvent obligées de faire leur devoir par rapport aux passions qui les excitent, et si l'homme n'est bien fort, il succombe indubitablement.
Mlle du Tron. – Quel langage parlez-vous donc, Monsieur? l'on ne peut rien comprendre à votre discours.
Mme de Maintenon. – Mademoiselle, le style vous est peut-être inconnu; mais cependant j'en doute fort.
Mlle du Tron, d'un air fier et dédaigneux. – Je ne suis pas si savante que vous, Madame; mais le temps m'apprendra ce que je dois savoir.
Le Roi. – Si bien donc, Monsieur le Docteur, que pour se bien porter il ne faut point voir de femmes? Et comment s'en passer? Sans elles la vie est à charge, et nous devons au beau sexe les plus doux moments que la nature a formés.
M. Fagon. – Cependant, Sire, ces doux moments en font quelquefois naître de bien mauvais, et le tempérament foible et destitué de forces ne doit se servir des femmes et du vin que très-peu, seulement pour lui réjouir le cœur.
Le Roi, en riant. – Croyez-vous, Monsieur, que j'en use autrement?
M. Fagon. – Je ne sais, Sire, l'excès que Votre Majesté fait, mais l'un et l'autre sont dangereux.
Le Roi, lui prenant la main. – Monsieur, reposez-vous sur ma conduite, j'ai du ménagement dans mes passions.
Mme de Maintenon, à demi bas. – Pas trop.
Le Roi continue. – Je vous suis pourtant infiniment obligé de la part que vous prenez à ma santé.
M. Fagon. – Sire, ce n'est pas, comme Votre Majesté le peut croire, un autre motif qui me fait agir, que l'envie de voir régner plus longtemps votre personne Royale, tant pour la satisfaction de ses peuples, que pour la mienne; quel coup sensible ne seroit-ce point pour nous, si nous avions le malheur de perdre un Roi si doux et si débonnaire?
Mme de Maintenon. – Ah! Sainte-Vierge qu'entends-je? Vous avez grand tort, Monsieur, de nous faire un tombeau de douleurs avant le temps. Hélas! que deviendrois-je, mon Sauveur, si la mort m'enlevoit mon cher Prince?
Le Roi, d'un air railleur. – Calmez vos ennuis, Madame; eh! monsieur le Médecin, je ne suis pas encore si près de la mort que vous pensez; il me semble que je renais depuis quelque temps, je sens même augmenter ma vigueur de moment en moment.
M. Fagon, en riant. – Sire, Votre Majesté en a besoin.
Le Roi. – Je vous entends, Monsieur, nous en viendrons à bout avec le temps.
Mme de Maintenon. – Saint Ignace me puisse-t-il abandonner, si avant qu'il soit un mois, Votre Majesté ne regrette la paix et la douceur qu'elle goûtoit dans l'indifférence.
Mlle du Tron, au Roi. – Que cette vieille dame est ridicule avec son discours suranné, et ses expressions sanctifiées! Plût à Dieu que Saint Ignace l'emportât d'ici, et qu'elle nous laissât en repos.
Le Roi lui dit tout bas. – Un peu de complaisance, Mademoiselle, je vais bientôt la renvoyer dire son chapelet.
Mme de Maintenon. – Sire, Monsieur Erizzo134, ambassadeur de Venise, est arrivé à Versailles; il demande audience à Votre Majesté.
Le Roi. – Quelle diable de figure voulez-vous que je fasse, Madame, avec cet envoyé? J'enrage de ce que les Turcs ont été défaits135.
Mme de Maintenon. – Sire, il faut dissimuler, et lui faire connoître que Votre Majesté prend beaucoup de part à la victoire que la République a remportée sur les Turcs dans la Morée.
Le Roi. – Comment accorder ces paroles à son cœur?
Mme de Maintenon. – Mon Prince, il faut s'accommoder au temps.
Le Roi, poussant un soupir. – L'étrange politique! mais qui ne peut dissimuler ne peut régner. Madame, qu'on fasse mes compliments à l'Envoyé de Venise, et qu'on lui dise qu'en bref je lui donnerai audience.
Mme de Maintenon. – L'on suivra vos ordres, Sire; mais quand Votre Majesté viendra-t-elle à Versailles?
Le Roi, d'une façon impatiente. – Je verrai, Madame; allez seulement.
M. Fagon. – Sire, je prends la liberté d'accompagner, Madame.
Le Roi. – Vous ferez bien, de peur qu'elle ne s'amuse en chemin.
Mme de Maintenon. – Adieu, mon cher Monarque, conservez votre santé.
Le Roi. – Adieu, Madame, conservez votre esprit.
ENTRETIEN XXII
Le Roi et Mademoiselle du Tron
Le Roi. – La pauvre femme n'en peut plus, la jalousie l'étouffe, elle croit que je suis mort, éloigné de ses yeux; mais de la mort dont l'amour me menace, j'espère d'en revenir.
Mlle du Tron. – Ah! mon Prince, qu'une tendresse aussi outrée est peu agréable! il y entre du dépit, de l'envie, de l'intérêt, de la rage, et enfin tout ce qui est de plus lâche, et de plus abominable. Le cœur de cette dame est un labyrinthe fort obscur, qu'il est bien difficile de pénétrer.
Le Roi, souriant. – Comme celui de toutes les dames, Mademoiselle, qui sont cachées au dernier point.
Mlle du Tron, d'un ton sérieux. – Votre Majesté, Sire, doit mettre beaucoup de différence entre une femme et une femme, comme nous en mettons entre un homme et un homme.
Le Roi. – Je l'avoue, Mademoiselle, elles ont plus de mérite les unes que les autres, et sont beaucoup plus aimables; mais cependant il faut demeurer d'accord que la feinte et la dissimulation sont toujours leur partage.
Mlle du Tron. – Je ne m'aperçois point de cela, Sire.
Le Roi. – Oh! que vous le savez pourtant bien, ma chère Demoiselle! vous ne m'avez point encore fait un aveu tendre qui ait pu me contenter.
Mlle du Tron. – Ah! qu'il seroit peu à propos, mon cher Prince, de vous dire ce que vous pouvez faire naître! de grâce, que Votre Majesté ne m'embarrasse pas davantage sur cet effet; je sens trop la…
Le Roi. – Et pourquoi, ma belle? expliquez-moi, je vous prie…
Mlle du Tron. – Sire, je ne puis à présent; permettez que je me retire.
Le Roi. – Adieu donc, charmante; vous voulez me quitter?
Mlle du Tron. – Sire, un peu de repos pour rappeler mes esprits étonnés.
Le Roi. – Ah Ciel! faut-il que le mien soit troublé par des doutes si fâcheux, et si embarrassants!
ENTRETIEN XXIII
Le Roi, dans son cabinet, rêveur et parlant seul. – Ce n'est pas en vain que je m'inquiète, cette beauté ne m'aimera jamais. Elle est prévenue, à mon malheur, d'un autre objet qui la flatte, et qui l'entretient jour et nuit d'autres idées plus agréables; mais que faire? il est impossible de forcer les cœurs; peut-être que le temps m'en rendra le maître. L'absence de cet heureux amant et mes soins assidus pourront me procurer l'avantage auquel j'aspire. Ah! que la conquête d'un cœur est souvent difficile à faire, surtout lorsque l'amour en a disposé pour un autre! Il est vrai qu'elle a lieu de se plaindre de ma foiblesse qui a si mal secondé mes désirs, et n'a pu répondre à son attente. C'est un affront pour cette belle, qu'elle ne me pardonnera jamais, quoiqu'elle n'ose me le témoigner, et je crains que son cœur ne refuse de se donner à un Prince si peu capable de remplir ses devoirs dans les occasions les plus importantes. Ah! qu'il est dur de sentir tant d'amour, et de se trouver si peu en état d'en donner des marques sensibles! Quelle honte n'en rejaillira-t-il point sur l'histoire de ma vie, et à quelles railleries ne serai-je pas exposé si cette belle n'est pas discrète? il faut tâcher de réparer au plus tôt cet affront; petit Dieu des cœurs, viens à mon secours! hélas! pourquoi m'as-tu cruellement abandonné? Falloit-il laisser si peu de force et de courage à un Prince surnommé le Grand?
ENTRETIEN XXIV
Madame de Maintenon, et Monsieur Bontems
Mme de Maintenon, venant d'écouter à la porte du cabinet. – Monsieur, à qui parle donc le Roi? qui est-ce qui est avec lui?
M. Bontems. – Ma foi, Madame, je n'en sais rien.
Mme de Maintenon. – Mais j'ai vu sortir votre nièce du cabinet.
M. Bontems. – Vous êtes donc plus savante que moi, car je puis assurer que je n'en sais rien.
Mme de Maintenon. – Il faut avouer que vous avez grand tort de la laisser davantage ici; elle trouble entièrement le repos de notre grand Monarque.
M. Bontems. – Je ne saurois qu'y faire, car c'est par l'ordre du Roi qu'elle demeure si longtemps à Versailles.
Mme de Maintenon. – O fatalité sans égale! quand elle parut à l'Opéra et que ce Prince la vit, il en devint d'abord amoureux. Depuis ce triste moment je ne fais que languir.
M. Bontems. – J'en suis bien fâché, Madame; si j'avois prévu ce malheur, je ne l'aurois pas fait venir de Normandie. J'entre trop dans vos intérêts pour pouvoir jamais vous déplaire, du moins volontairement, et je suis au désespoir que sa présence vous chagrine.
Mme de Maintenon, poussant deux ou trois gros soupirs. – Ah! grands Saints, qui connoissez mes pensées, vous n'ignorez pas que j'enrage de la voir. De grâce, envoyez un de vos bons anges pour me consoler et me soutenir dans mes douleurs.
M. Bontems. – Madame, ne vous chagrinez pas, c'est un amour qui passera; l'infidélité du Roi ne détruira rien de vos affaires; ce Prince retournera toujours à vous comme à son souverain bien.
Mme de Maintenon. – Dieu le veuille, Monsieur, c'est le vœu que je fais tous les jours; mais hélas! que votre nièce est redoutable.
M. Bontems. – Ce n'est pas, Madame, par ses caresses, car rien n'est si indifférent qu'elle, et jamais elle n'a fait d'amitié à personne qu'au duc de136… son galant, qu'elle aime assez tendrement.
Mme de Maintenon. – Cependant, Monsieur, il faut vous avouer que je ne la trouve pas déplaisante en ses manières; elle charme quand elle parle, et le son de sa voix est incomparable; de plus, elle a beaucoup l'air de Cour, ce qui est un grand avantage.
M. Bontems. – Il est vrai, Madame; avez-vous aussi remarqué ce souris ravissant, qui l'embellit extrêmement?
Mme de Maintenon. – Oui, oui, Monsieur; ne me faites point son portrait; elle n'est que trop peinte dans mon esprit, et vous voyez que quelque tort qu'elle me fasse, je ne laisse pas de rendre justice à ses bonnes qualités. Mais, pour revenir au Duc dont vous m'avez parlé, qu'elle aime, le Roi peut-il s'accommoder d'un amour partagé, lui qui est si délicat en tendresse?
M. Bontems. – Je ne sais, Madame, comme cela va, j'en ai du chagrin aussi bien que ses tantes; et si elle nous avoit voulu croire, elle n'auroit jamais écouté le Roi.
Mme de Maintenon. – Son motif est, Monsieur, que le Roi fera sa fortune, et qu'il la mettra au rang de ses maîtresses, lesquelles à la vérité il n'a pas payées d'ingratitude pour leurs bons services.
M. Bontems. – La pensée est plus intéressée et plus maligne que je ne croyois. Quoi! ma nièce, à l'âge où elle est, use de politique aussi fine! De bonne foi je ne l'aurois jamais cru. Eh! que deviendra donc son pauvre amant? Il formera sans doute un ruisseau de larmes à ces tristes nouvelles.
Mme de Maintenon. – Bon, le Duc s'en consolera, et l'épousera quand le Roi en sera dégoûté.
M. Bontems. – Mais cependant, Madame, son front ne s'en trouvera pas mieux.
Mme de Maintenon. – Hélas! Monsieur, comptez-vous cela pour quelque chose? Dans le siècle où nous sommes, il n'y a point de familles distinguées qui ne joignent, même avec plaisir, l'aigrette de Vulcain aux armes que l'hymen leur donne, pourvu qu'elles y trouvent leur compte du côté de la fortune. Bon, bon, l'on fait semblant d'ignorer ce que l'on ne veut point connoître, sitôt qu'il nous apporte du bonheur.
M. Bontems. – En vérité, Madame, j'ai été fort heureux sur ce chapitre; car j'ai l'imagination fort sensible à échauffer de ce côté-là.
Mme de Maintenon. – Allez, allez, Monsieur, si votre sort avoit voulu vous faire cornu, vous auriez porté votre charge aussi bien que les autres; rendez-en grâces à votre étoile qui vous a préservé de ce malheur, puisque vous l'appelez ainsi.
M. Bontems. – Quoi, Madame, vous n'estimez pas un malheur d'être cocu?
Mme de Maintenon. – Non, Monsieur; il y a tant d'honnêtes gens qui le sont, que rien n'est plus à la mode. Combien avons-nous de princes, de comtes et de ducs, qui ne se font pas un déshonneur de dire: ma mère fut autrefois la maîtresse du Roi, ou celle du Dauphin, ou celle de l'Empereur137.
M. Bontems, s'éclatant de rire. – Sur ma foi, Madame, vous êtes admirable en raisons convaincantes; les maris aux aigrettes n'ont qu'à venir chez vous pour recevoir des consolations sur la démangeaison de leur front; mais quant à moi, toute la plus belle rhétorique du monde ne pourroit me persuader de bonheur de ce côté-là.
Mme de Maintenon. – Monsieur, changeons de thèse, et concluons que mademoiselle du Tron ne se mariera jamais, ou bien elle fera son époux de l'ordre des Chevaliers à la Crète138.
M. Bontems. – Tant pis pour elle, Madame; je ne veux point me mêler des affaires de Cour. Mais quittons la place, je vois venir monseigneur le Dauphin avec madame la princesse de Conty.
Mme de Maintenon. – Mon Dieu, que je hais cette femme! Je vous prie, Monsieur, de lui dire que je ne suis point à Meudon.
M. Bontems. – Je le ferai, Madame, si elle me le demande; mais de l'humeur qu'elle est, vous savez qu'elle ne s'en souciera point du tout.
Mme de Maintenon. – Cela m'est fort indifférent; je me soucie aussi peu d'elle qu'elle se soucie de moi. Adieu, je vous quitte; je la laisse avec son Dauphin aller à la chasse entre deux toiles139.
M. Bontems, faisant un signe de croix. – Ah! Madame, que dites-vous là? la pauvre Princesse n'y pense pas.
Mme de Maintenon, en riant. – Je crois qu'elle n'y pense que quand elle s'y trouve, ou quand la bête est dans ses filets.
M. Bontems. – Silence donc, Madame, s'il vous plaît, les voici.
Madame de Maintenon se retire
Quatre jours après, le dimanche 9 octobre «le Roi tint sur les fonts de baptême la fille du sieur Erizzo. Sa Majesté la nomma Louise, Madame fut la marraine, et la cérémonie fut faite dans la chapelle du château par le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France. Le Roi et la Reine d'Angleterre y assistèrent.» (Gazette de France.)
Erizzo ne se montra pas reconnoissant de ces faveurs répétées. Le jeudi 13 avril 1700, il arriva, dit Dangeau, un courrier de Rome envoyé par le cardinal d'Estrées, notre ambassadeur, pour rendre compte de ses démêlés avec Erizzo, qui continuoit à Rome contre lui les démêlés commencés en France; il avoit même fait un écrit très-offensant contre le cardinal d'Estrées dont le Roi approuvoit la conduite (Dangeau).
