Kitabı oku: «Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome IV», sayfa 9
ENTRETIEN XI
Le Roi, Monsieur de Chanvalon104, archevêque de Paris, et son Page
Le Page. – Sire, M. l'Archevêque de Paris demande s'il n'incommodera point Votre Majesté.
Le Roi. – Où est-il?
Le Page. – Sire, il est en bas où il attend vos ordres.
Le Roi. – Qu'on le fasse monter.
M. l'Archevêque, en entrant. – Sire, je vous demande pardon si j'interromps Votre Majesté.
Le Roi, le saluant. – Ah! mon cousin, ne parlez pas de cela, je sens une joie parfaite de vous voir. Page, donnez un siége.
M. l'Archevêque s'assied sur un siége pliant 105.
Le Roi. – Eh bien, mon cousin, comment vous portez-vous?
M. l'Archevêque. – Fort bien, Sire, au chagrin près.
Le Roi. – Comment un prélat comme vous peut-il avoir du chagrin? Vous vivez plus content dans votre diocèse que moi dans mon Louvre.
M. l'Archevêque. – Sire, les apparences sont fort trompeuses, car la paix et la tranquillité n'y règnent pas toujours.
Le Roi. – Quel est donc le sujet de votre inquiétude?
M. l'Archevêque. – Sire, c'est une dispute qui est survenue entre M. l'Evêque de Noyon106 et moi, qui a été fort loin, et qui nous rendra ennemis pour la vie.
Le Roi. – Au sujet de quoi, mon cousin?
L'Archevêque. – Sire, c'est au sujet de l'abbé Quélus107, qui fit dernièrement son premier sermon aux grands Cordeliers108. Tout l'auditoire parut content de lui, à la réserve de quelques personnes de qualité de mes amis, qui trouvèrent à redire à plusieurs propositions qu'il avança, condamnées par les conciles de Trente et de Vienne, et tout-à-fait damnables, mais que cet Evêque trouva excellentes, qui sont des sentiments nouveaux en matière de religion. Rome, jalouse de tout ce qu'elle enseigne, ne peut souffrir une autre doctrine que la sienne.
Le Roi. – Eh! quels sont ces sentiments nouveaux?
L'Archevêque. – Sire, ce sont ceux du quiétisme109, dont votre royaume est rempli, tant parmi les religieux que parmi les prêtres, dont j'ai été bien surpris. Ces hérétiques croient, et se sont fait une idée de faire parvenir les âmes à la perfection pendant leur vie sans pénitence, sans austérité, sans mortification; enseignant même que l'homme se doit tenir dans l'indifférence pour ses péchés et dans l'abandon; et qu'il ne faut pas même demander à Dieu aucune grâce du ciel, ayant une assurance imaginaire que l'on possède Dieu en cette vie, en lui-même et sans milieu.
Le Roi. – Voilà une doctrine bien pernicieuse, mon cousin; il faut y apporter du remède.
M. l'Archevêque. – C'est à quoi je vais travailler, Sire, et faire condamner les trois livres110 qu'on a imprimés sur ce sujet.
Le Roi. – Vous ferez très-bien, et j'y donne ma voix avec beaucoup de chaleur, pour le bien de mes peuples.
M. l'Archevêque. – Sire, ils auront une éternelle reconnoissance d'un si grand bienfait, et je puis bien en porter parole pour eux à Votre Majesté. Je prends congé d'Elle, de peur de lui être importun.
Le Roi. – Adieu, mon cousin, je vous souhaite une sainte prospérité dans vos affaires. Prions votre bon ange qu'il vous conseille bien dans vos entreprises.
M. l'Archevêque. – Je le souhaite, Sire, pour la plus grande gloire de Dieu.
Le Roi, en le quittant. – Ah! le saint personnage, ah! le digne prélat, et qu'il sera bien récompensé dans le ciel de toutes ses vertus.
ENTRETIEN XII
Madame de Maintenon, son valet de chambre, et le sieur Bernier, chirurgien du Roi
Mme de Maintenon, au valet de chambre. – Mon Dieu, La Fortune111, je n'en puis plus, j'ai des vapeurs qui me tuent et me montent à tout moment: Va, je te prie, chercher le chirurgien du Roi, afin qu'il me saigne.
La Fortune. – Madame, c'est une chose assez surprenante qu'à l'âge où vous êtes112, les vapeurs vous incommodent si fort.
Mme de Maintenon. – Tu vois, mon enfant, j'en suis plus fatiguée que jamais, comme si je n'avois que quinze ans.
La Fortune. – Madame, c'est un mal de mère, que l'on a bien de la peine à guérir surtout quand la matrice…
Mme de Maintenon. – Ne raisonne pas davantage, va où je te dis.
La Fortune. – J'y cours, Madame.
Mme de Maintenon, seule. – Peut-on voir un impertinent pareil à ce garçon? est-ce à un valet de parler de mal de femme, et de matrice? Oh! siècle avancé où toutes choses sont prématurées! chacun raisonne de tout, sans respect et sans distinction.
La Fortune, tout essoufflé. – Madame, Monsieur Bernier113 va venir tout à l'heure, il m'a prié seulement de vous dire, que vous eussiez la bonté d'attendre qu'il eût saigné la cavale du prince de Conti, qui vient d'être blessée, et qu'il aime autant que lui-même.
Mme de Maintenon. – Le compliment est assez honnête; la belle comparaison qu'il fait d'une cavale à moi! de quoi s'avise-t-il d'aller saigner une cavale?
La Fortune, en riant. – Madame, un chirurgien, un médecin et un maréchal114, ne mettent point de différence entre toutes les bêtes et les animaux qu'ils pansent, pourvu qu'ils gagnent de l'argent.
Mme de Maintenon, en colère. – Va, tu n'es qu'un sot, La Fortune, avec tous tes petits raisonnements; cours dire à Bernier qu'il vienne promptement, que le Roi en a à faire.
La Fortune, bas. – Peste soit de la vieille P…115; je voudrois qu'il te mît la lancette si avant qu'elle n'en sortît jamais pour tes péchés.
M. Bernier, arrivant. – Ah! Madame, mille excuses de vous avoir tant fait attendre; j'étois occupé au service du prince de Conty.
Mme de Maintenon, d'un air fier. – Vraiment vous lui rendez là un beau service, de saigner sa cavale! c'est le fait d'un maréchal, mais non pas le vôtre.
M. Bernier. – Madame, c'est la plus jolie bête du monde, qu'il aime comme sa vie, et je n'ai pu me dispenser de lui rendre un tel office.
Mme de Maintenon. – Je vois bien, Monsieur, que les gens de votre trempe font tout pour de l'argent; mais quoi qu'il en soit, entrons en matière. Je veux que vous me saigniez du pied à l'eau116, pour m'apaiser les vapeurs qui me montent incessamment, et qui me rendent rouge comme vous me voyez.
M. Bernier. – Le remède est admirable, Madame, pour se rafraîchir le sang.
Mme de Maintenon. – Il faut que le Roi se fasse aussi saigner, car je remarque que ce prince a le sang fort échauffé depuis qu'il…
M. Bernier, en riant. – Il n'y a point de doute, Madame, les jolies femmes incommodent toujours la santé des hommes, parce qu'ils font plus que leurs forces.
Mme de Maintenon. – Hélas! mon cher Monsieur, le Roi se perdra.
M. Bernier. – Madame, notre grand monarque reviendra de cette mort.
Mme de Maintenon. – Avec bien de la peine; à l'âge où il est, la nature s'épuise.
M. Bernier. – Madame, voilà ma lancette prête; vous plaît-il que je vous saigne?
Mme de Maintenon. – Très-volontiers, Monsieur; tenez, voilà mon pied: songez que je suis difficile à tirer du sang.
M. Bernier. – Ne craignez rien, Madame, nous en viendrons à bout; tournez seulement la tête, et ne vous mettez point en peine du reste.
Mme de Maintenon. – La Fortune, apportez un bassin et de l'eau.
La Fortune. – Madame, en voilà.
M. Bernier. – Madame, c'est fait.
Mme de Maintenon. – Quoi, Monsieur, si promptement, sans que je l'aie presque senti? A la vérité, vous êtes un brave homme, et ce n'est pas sans raison que le Roi vous aime.
M. Bernier, en faisant une profonde révérence. – Madame, je suis votre serviteur aussi bien qu'à Sa Majesté, qui a mille bontés pour moi, sans que je les aie méritées.
Mme de Maintenon. – Monsieur, sans compliment, prenez l'argent que voici.
M. Bernier s'en défend. – Vous vous raillez de votre valet, Madame; je vous ai bien d'autres obligations, et je n'en ferai rien.
Mme de Maintenon. – Monsieur, je vous prie, mettez ce louis d'or117 dans votre poche.
M. Bernier. – Madame, c'est donc pour vous obéir; commandez à votre très-humble serviteur quand il vous plaira.
Mme de Maintenon. – Cela suffit, Monsieur, adieu, je vous quitte.
ENTRETIEN XIII
Le Roi et Mademoiselle du Tron
Le Roi, à genoux devant cette belle. – Enfin, adorable mignonne, l'amour que je sens pour vous n'est plus exprimable. Ah! quels redoublements et quels transports inconnus vous me causez!
Mlle du Tron. – Sire, Votre Majesté change de couleur.
Le Roi, se pâmant. – Ah! mon bel ange… ma divine… je n'en puis plus… je me pâme.
(Le Roi tombe évanoui.)
Mlle du Tron, lui prenant la main. – Ah! Ciel, Sire, que vous m'embarrassez par votre foiblesse; revenez, mon cher prince, de ce triste état, ou je vais mourir moi-même.
Le Roi toujours pâmé
Mlle du Tron, lui baisant la bouche, continue. – Mon illustre monarque, que vous m'alarmez! vous me donnez de mortelles inquiétudes, hélas! que dira madame de Maintenon si elle vous trouve en cet état? Que deviendrai-je alors?
Le Roi, revenant de son évanouissement, dit: – Mon petit amour, ma charmante, où ai-je été? que le paradis des amants est un séjour délicieux, et quel plaisir de s'y perdre avec vous!
Mlle du Tron, soupirant. – Que vous m'avez causé de peine, Sire, en voyant Votre Majesté changée!
Le Roi, lui baisant la main. – Mon Dieu, ma chère demoiselle, que vous êtes bonne de vous affliger pour un pauvre prince qui mérite si peu de vous adorer, mais qui vous aime plus que sa vie.
Mlle du Tron. – Sire, serois-je assez malheureuse pour vous avoir causé cette foiblesse?
Le Roi. – Appelez-vous foiblesse, mon bel ange, la chose du monde qui me rend le plus heureux? Non, non, j'en chéris la cause comme mon unique bien.
Mlle du Tron. – Mon auguste prince, ménagez donc la tendresse que vous avez pour moi, de crainte que Votre Majesté ne devienne malade, ce qui me mettroit au désespoir.
Le Roi. – Peut-on, Mademoiselle, se posséder, lorsqu'on est charmé de vous? Vous inspirez aux personnes qui vous voient des sentiments qu'elles n'ont jamais eus, et qu'un mortel ne peut exprimer.
Mlle du Tron. – Mes charmes, Sire, sont donc bien extraordinaires, puisque les mortels ne les peuvent connoître?
Le Roi. – Ah! qu'ils sont puissants! ah! qu'ils sont merveilleux, ma divine beauté!
Mlle du Tron. – Sire, Votre Majesté va retomber dans son évanouissement, si elle y songe davantage.
Le Roi. – Non, non, Mademoiselle, je sens quelques forces qui viennent à mon secours.
Mlle du Tron. – Tant mieux, Sire, j'en suis ravie, et cela vient à propos, car voici Madame de Maintenon qui paroît.
Le Roi. – Eh! où va cette vieille jalouse? Elle enrage de n'être plus jeune, et de ne pouvoir charmer.
Mlle du Tron. – Quoi! dans l'âge où elle est?
Le Roi. – Oui, sans doute, et la bonne dame est plus amoureuse que jamais. Cachez-vous, mon soleil, pour un moment.
Mlle du Tron. – Il le faut bien.
ENTRETIEN XIV
Le Roi, Mademoiselle du Tron, cachée, et Madame de Maintenon
Le Roi, la saluant. – Où allez-vous donc, Madame, avec tant d'empressement?
Mme de Maintenon. – Sire, j'appréhendois que Votre Majesté fût trop longtemps seule; c'est pourquoi je viens l'entretenir.
Le Roi, voulant la conduire. – Madame, je vous quitte118 de ces soins obligeants; aujourd'hui j'ai des embarras en tête, qui demandent la solitude. Un courrier m'a dit ce matin le pitoyable état où mes côtes sont réduites, Saint-Malo, etc…119 bombardés et réduits en cendres, sont des choses bien sensibles pour un prince qui se voyoit il n'y a pas longtemps maître des mers.
Mme de Maintenon. – Peut-être, Sire, que le dommage n'est pas si grand que l'on croit, et que pour peu de chose on rétablira ce désordre.
Le Roi, d'un ton chagrin. – Parbleu, Madame, vous n'en savez rien; l'on ne rétablira pas la ville de Saint-Malo pour cent mille écus.
Mme de Maintenon. – Enfin, Sire, ce sont des coups du ciel que l'on n'a pu éviter, et il faut s'y résoudre.
Le Roi. – Je l'avoue, Madame; mais cela n'en est pas moins désagréable.
Mme de Maintenon. – Mon cher prince, il me semble que ce sont vos péchés qui sont cause de ces châtiments si touchants; n'y réfléchissez-vous point quelquefois?
Le Roi. – Ce n'est pas à vous, Madame, que j'en dois rendre compte; l'homme est né pour pécher, et sans le péché la miséricorde de Dieu seroit inconnue sur la terre.
Mme de Maintenon. – Il est vrai, Sire; mais Votre Majesté croit-elle que Dieu autorise tous les plaisirs criminels que la corruption du siècle ne fait passer que pour bagatelles et pour de simples passe-temps? Elle devroit éviter avec soin tous les plaisirs inutiles, qui sont de vrais obstacles au salut.
Le Roi. – Eh! quels sont ces plaisirs inutiles, Madame, que vous condamnez de la sorte? La nature n'a rien fait en vain.
Mme de Maintenon. – C'est la galanterie, et ces amusements de Cour par lesquels le Seigneur est offensé.
Le Roi, en riant. – Bon, n'est-ce que cela? pure bagatelle, Madame; ce sont les actions les plus innocentes de l'homme que celles de l'amour, et où il entre le moins de crime. N'est-ce pas la nature qui les a formées elle-même? Est-il donc rien de plus injuste que de condamner un penchant si doux et si universel?
Mme de Maintenon. – Je sais bien, Sire, que c'est celui qui vous entraîne. Il faut donc se rendre, sans combattre davantage vos sentiments. Mon Dieu, que Votre Majesté me paroît changée, depuis qu'elle voit Mademoiselle du Tron!
Le Roi. – En quoi, Madame, me trouvez-vous si changé?
Mme de Maintenon. – En toutes manières.
Le Roi. – Mais encore, Madame?
Mme de Maintenon. – En votre personne royale, en vos sentiments. Hélas! avant la vue fatale de cette syrène, Votre Majesté avoit un langage bien plus édifiant!
Le Roi, avec mépris. – Vous êtes dans l'erreur, Madame; c'est la force de votre dévotion qui vous inspire ces idées chagrines, qui ne viennent que d'une bile noire qui se répand dans vos veines. Prenez médecine, si vous m'en croyez, pour dissiper ces méchantes humeurs qui vous rendent insupportables à vous-même.
Mme de Maintenon, se fâchant. – Sire, je mettrai en usage ce remède que Votre Majesté me donne; et pour ne pas l'importuner davantage, je prends congé d'Elle.
Le Roi. – Allez, Madame, vous ne sauriez mieux faire.
Madame de Maintenon s'en va
Le Roi, seul. – O ciel, que cette femme est insupportable avec son esprit jaloux! Tout l'incommode, tout la chagrine, et rien ne lui plaît, sinon l'encens que l'on lui donne. Mais quel moyen de dire toujours des douceurs à une personne comme elle, de qui les appas sont usés et dans la dernière décadence? Non, je ne le puis faire, mon penchant ne me le peut permettre, et la présence d'une beauté naissante me fait renaître. Il est des moments dans lesquels, sans ce secours innocent, la vie me seroit à charge. La vieille dévote a beau prêcher la pénitence sur ce sujet, je ne m'en puis passer.
ENTRETIEN XV
Le Roi et Mademoiselle du Tron
Le Roi, en souriant. – Eh bien! Mademoiselle, vous avez entendu le beau sermon que Madame de Maintenon m'a fait; que dites-vous de son éloquence?
Mlle du Tron. – Sire, je dis que cette dame est infiniment savante, et qu'elle a la plus belle rhétorique du monde.
Le Roi. – Il est vrai, Mademoiselle, elle est toute sublime.
Mlle du Tron. – Elle est animée d'un si grand zèle, qu'elle persuade facilement ce qu'elle dit, et rien ne touche plus que sa conversation.
Le Roi. – La vôtre, ma chère demoiselle, est bien d'un autre prix; elle a pour moi des charmes qui ne se trouvent point ailleurs.
Mlle du Tron. – Sire, Votre Majesté a trop de bonté pour moi, et je ne mérite pas une préférence si avantageuse; mais je vois M. de Pontchartrain qui monte l'escalier; apparemment ce ministre veut entretenir Votre Majesté sur quelques affaires.
Le Roi, chagrin. – Cela se peut bien, Mademoiselle; mais, dieux! que cet importun vient mal à propos interrompre mes plaisirs! Je suis plus à plaindre que le plus chétif gentilhomme de mon royaume, n'ayant pas la liberté d'entretenir ce que j'aime; cependant je vois bien qu'il faut encore me résoudre à l'écouter.
Mlle du Tron. – Sire, il ne demeurera peut-être pas longtemps.
Le Roi. – Hélas! je le souhaite, mais je connois trop ces messieurs; leur conversation est toujours longue.
ENTRETIEN XVI
Le Roi, Mademoiselle du Tron et Monsieur de Pontchartrain
Mademoiselle du Tron, à l'arrivée de ce ministre, se retire comme auparavant pour le laisser seul avec le Roi
M. de Pontchartrain, s'en apercevant, dit: – Sire, j'interromps sans doute Votre Majesté, étant occupée si agréablement.
Le Roi, d'un air chagrin. – Monsieur, vous êtes toujours le bien venu; mais je ne suis pas présentement en humeur de vous entretenir.
M. de Pontchartrain. – Sire, je m'en vais, plutôt que d'être incommode à Votre Majesté.
Le Roi, en le retenant. – Demeurez, Monsieur, puisque vous voilà; qu'avez-vous à me dire?
M. de Pontchartrain. – Sire, le sujet qui m'amène est celui des impôts dont Votre Majesté m'a parlé l'autre jour.
Le Roi, d'un air sévère. – Eh bien, Monsieur, avancez; que voulez-vous dire?
M. de Pontchartrain. – Sire, je viens vous représenter que l'impôt sur les vents qui avoit été projeté, s'étant divulgué malgré moi dans Paris, chacun murmure contre les ordres de Votre Majesté, et que le peuple crie, et se mutine avant qu'on lui fasse du mal.
Le Roi. – Monsieur, je me moque du peuple et de ses cris. Il faut soutenir la guerre à quelque prix que ce soit.
M. de Pontchartrain. – Je le sais bien, Sire; mais cependant on ne peut fermer les oreilles à tout ce qui se dit.
Le Roi. – Eh bien, il faut laisser parler le monde et continuer d'agir. Mais enfin avançons, quel est votre but?
M. de Pontchartrain. – Sire, c'est de vous communiquer un avis qui paroît être utile à votre dessein: je l'ai trouvé écrit en un papier que quelqu'un a mis dans mon cabinet sur ma table.
Le Roi. – Voyons-le au plus vite, je vous prie, car…
M. de Pontchartrain. – Un fameux pilote expérimenté a fait une nouvelle découverte d'une probette120, qui fait connoître la force et les relâchements des vents, et combien par chaque air de vent on peut faire de lieues en une heure; ce qui nous est nécessaire pour mettre un impôt sur cet élément.
Le Roi. – Eh bien, faites faire l'expérience de cet instrument; et s'il se trouve bon et juste, on n'a qu'à s'en servir.
M. de Pontchartrain. – Auprès de ce papier j'en ai trouvé un autre, qui vient, à ce qu'il me paroît, de quelque esprit satirique; il contient des remontrances que les vents ont adressées à Votre Majesté; si Elle n'y fait pas droit, elles pourront la divertir. Les voici.
Le Roi. – Voyons donc vite, car je suis sans cesse exposé à lire et entendre bien des sottises.
Le Roi lit:
Très-humbles remontrances des vents et des zéphirs, au Roi
Puissant et souverain Monarque, Nous, Éléments, habitants de l'air, enfants d'Éole notre Père, favoris des astres, nous soupirons et nous nous abaissons tranquillement devant Votre Majesté, pour lui faire connoître notre profond chagrin, et lui demander justice. Nous voyons avec un extrême regret que ses ministres nous veulent assujettir à un dur esclavage de maltôte121, honteux pour notre franchise que nous avons reçue de la nature; comme elle nous a placés au plus éminent et au plus beau séjour qu'elle ait formé, nous ne pouvons souffrir de contrainte sur notre liberté. De plus, Sire, l'auteur souverain de la nature nous a créés pour le bien et la satisfaction des hommes, qui ne peuvent vivre sans nous. Quelle tyrannie ce seroit de nous voir sous le joug d'un impôt infâme qui arrêteroit notre course céleste et naturelle, en nous privant de nos avantages! Permettez-nous donc, grand Roi, de nous retirer de France sans être dragonnés, ni bombardés, et de nous réfugier dans des pays de paix où les puissances souveraines ne troublent point leurs sujets par aucune tyrannie, faute de quoi, nous déclarons à Votre Majesté que nous serons contraires à toutes ses flottes qu'elle mettra sur mer, et à tout ce qu'elle entreprendra sur les eaux. Nos chères Sœurs, même nos Zéphirs qui lui ont été si favorables, ont résolu de ne plus paroître dans ses palais, ni dans les belles solitudes qui font ses délices. Combien de fois, Sire, avez-vous loué notre agréable fraîcheur, étant aux pieds des beautés qui vous ont enchanté! Tous ces bienfaits sont oubliés aussi bien que ceux des Vents nos alliés, qui ont tant de fois favorisé vos armées navales. Souvenez-vous donc, illustre Prince, de toutes nos faveurs, et ne nous ôtez point notre liberté ordinaire, à faute de quoi, nous vous quittons tous pour n'être plus occupés qu'au service de l'Empereur122, le grand Achille de ce siècle, qui fait respirer le repos et la paix dans l'île Britannique et dans les pays où il règne.
Signé: Les Vents et les Zéphirs.
Le Roi, en colère. – Je me soucie fort peu de ces menaces et de leurs impertinents auteurs; je ne veux avoir aucun égard pour les éléments, ils m'ont trop peu favorisé dans cette dernière guerre.
M. de Pontchartrain. – Sire, vous savez que les vents ne sont pas la cause que votre flotte est dans la Méditerranée; c'est la faute d'un ingénieur du parti ennemi, qui a trahi Votre Majesté.
Le Roi. – Je l'avoue, Monsieur; mais cependant, malgré toutes ces raisons, il nous faut de l'argent à quelque prix que ce soit.
M. de Pontchartrain. – Je le sais fort bien, Sire, aussi vos ordres passeront; c'est ce que nous avons arrêté dans notre conseil.
Le Roi. – Je vous en prie, Monsieur, et donnez-moi du repos, je vous serai obligé. Adieu, jusqu'à une autre fois.
M. de Pontchartrain s'en va
Saint-Malo étoit d'autant plus exposé qu'il étoit plus redoutable aux ennemis. On lit dans la Gazette: «de Paris le 12 janvier 1692: «on a reçu avis que les armateurs, principalement ceux de Saint-Malo, continuoient d'amener incessamment un grand nombre de prises.
«2 février. – Deux vaisseaux du Roi, l'un de 20; l'autre de 26 pièces de canon, attaquèrent le 24 du mois dernier à la hauteur de Jersey deux anglois, l'un de 50 et l'autre de 60 pièces de canon: après six heures de combat ils les obligèrent à se retirer assez maltraitez.»
Les années suivantes, Saint-Malo fut bombardé deux fois par les Anglois, le 26 novembre 1693 et le 14 juillet 1695. (Cunat, Saint-Malo et ses marins.) Le Mercure galant (vol. de juillet) contient, de la p. 262 à la p. 275, un Journal du bombardement de Saint-Malo, avec des extraits de lettres sur le même sujet, de la page 275 à la page 280. A la fin de l'hiver précédent, les habitants qui se rappeloient le bombardement de 1693 et qui ne prévoyoient pas celui qu'ils devoient subir, sans en souffrir d'ailleurs, au mois de juillet suivant, avoient multiplié chez eux les divertissements; un ballet, le Retour des plaisirs, dont la musique avoit été faite par le maître de musique de la cathédrale, fut dansé; à la seconde entrée, un chœur de Malouins chantoit devant Neptune:
Désormais sur ces bords vivons sans épouvante;Neptune a de l'Anglois repoussé la fureur.
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