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Kitabı oku: «Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires», sayfa 14
§ IX. Religion de Moïse, ou culte de l'ame du monde (You-piter)
«Tel fut le législateur des Hébreux, qui, voulant séparer sa nation de toute autre, et se former un empire isolé et distinct, conçut le dessein d'en asseoir les bases sur les préjugés religieux, et d'élever autour de lui un rempart sacré d'opinions et de rites. Mais vainement proscrit-il le culte des symboles régnant dans la Basse-Égypte et la Phénicie; son dieu n'en fut pas moins un dieu égyptien de l'invention de ces prêtres dont Moïse avait été le disciple; et Yahouh, décelé par son propre nom, l'essence (des êtres), et par son symbole, le buisson de feu, n'est que l'ame du monde, le principe moteur, que, peu après, la Grèce adopta sous la même dénomination dans son You-piter, être générateur, et sous celle d'Êi, l'existence; que les Thébains consacraient sous le nom de Kneph; que Saïs adorait sous l'emblème d'Isis voilée, avec cette inscription: Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n'a levé mon voile; que Pythagore honorait sous le nom de Vesta, et que la philosophie stoïcienne définissait avec précision en l'appelant le principe du feu. Moïse voulut en vain effacer de sa religion tout ce qui rappelait le culte des astres: une foule de traits restèrent malgré lui pour le retracer; et les sept lumières ou planètes du grand chandelier, les douze pierres ou signes de l'urim du grand-prêtre, la fête des deux équinoxes, ouvertures et portes de deux hémisphères, la cérémonie de l'agneau ou belier céleste; enfin, le nom d'Osiris même conservé dans son cantique, et l'arche ou coffre imité du tombeau où ce dieu fut enfermé, demeurent pour servir de témoins à la filiation de ses idées et à leur extraction de la source commune.
§ X. Religion de Zoroastre
«Tel fut aussi Zoroastre, qui, deux siècles après Moïse, rajeunit et moralisa, chez les Mèdes et les Bactriens tout le système égyptien d'Osiris et de Typhon, sous le nom d'Ormuzd et d'Ahrimanes; qui, pour expliquer le système de la nature, supposa deux grands dieux ou pouvoirs, l'un occupé a créer, à produire, dans un empire de lumière et de douce chaleur (dont le type est l'été), et par cela, dieu de science, de bienfaisance, de vertu; l'autre occupé à détruire dans un empire de ténèbres et de froid (dont le type est le pôle d'hiver), et par cela dieu d'ignorance, de malfaisance et de pèché; qui, par des expression figurées, ensuite méconnues, appela création du monde le renouvellement de la scène physique à chaque printemps; appela résurrection le renouvellement des périodes des astres dans leurs conjonctions; vie future, enfer, paradis, ce qui n'était que le Tartare et l'Élysée des astrologues et des géographes; en un mot, qui ne fit que consacrer les rêveries déja existantes du système mystique.
§ XI. Brahmisme, ou système indien
«Tel encore fut le législateur indien, qui, sous le nom de Mênou, antérieur à Zoroastre et à Moïse, consacra, sur les bords du Gange, la doctrine des trois principes ou dieux que connut la Grèce, l'un desquels, nommé Brahuma ou Ioupiter, fut l'auteur de toute production ou création (le soleil du printemps); le second, nommé Chiven ou Pluton, fut le dieu de toute destruction (le soleil d'hiver); et le troisième, nommé Vichenou ou Neptune, fut le dieu conservateur de l'état stationnaire (le soleil solstitial, stator), tous trois distincts, et cependant tous trois ne formant qu'un seul dieu ou pouvoir, lequel, chanté dans les vedas comme dans les hymnes orphiques, n'est autre chose que le Youpiter aux trois yeux31, ou soleil aux trois formes d'action, dans les trois ritous ou saisons: là vous avez la source de tout le système trinitaire subtilisé par Pythagore et Platon, totalement défiguré par leurs interprètes.
§ XII. Boudhisme, ou systèmes mystiques
«Tels enfin ont été les réformateurs moralistes révérés depuis Mênou, sous les noms de Boudah, Gaspa, Chekia, Goutama, etc., qui des principes de la métempsycose, diversement modifiés, ont déduit des doctrines mystiques d'abord utiles en ce qu'elles inspiraient à leurs sectateurs l'horreur du meurtre, la compassion pour tout être sensible, la crainte des peines et l'espoir des récompenses destinées à la vertu et au vice, dans une autre vie, sous une forme nouvelle; mais ensuite devenues pernicieuses par l'abus d'une métaphysique visionnaire, qui, prenant à tâche de contrarier l'ordre naturel, voulut que le monde palpable et matériel fût une illusion fantastique; que l'existence de l'homme fût un rêve dont la mort était le vrai réveil, que son corps fût une prison impure dont il devait se hâter de sortir, ou une enveloppe grossière que, pour rendre perméable à la lumière interne, il devait atténuer, diaphaniser, par le jeûne, les macérations, les contemplations, et par une foule de pratiques anachorétiques si étranges, que le vulgaire étonné ne put s'expliquer le caractère de leurs auteurs qu'en les considérant comme des êtres surnaturels, avec cette difficulté de savoir s'ils furent dieu devenu homme, ou l'homme devenu dieu.
«Voilà les matériaux qui, depuis des siècles nombreux, existaient épars dans l'Asie, quand un concours fortuit d'événements et de circonstances vint, sur les bords de l'Euphrate et de la Méditerranée, en former de nouvelles combinaisons.
§ XIII. Christianisme, ou culte allégorique du soleil, sous ses noms cabalistiques de Chris-en ou Christ, et d'Yêsus ou Jésus
«En constituant un peuple séparé, Moïse avait vainement prétendu le défendre de l'invasion de toute idée étrangère: un penchant invincible, fondé sur les affinités d'une même origine, avait sans cesse ramené les Hébreux vers le culte des nations voisines; et les relations indispensables du commerce et de la politique qu'il entretenait avec elles en avaient de jour en jour fortifié l'ascendant. Tant que le régime national se maintint, la force coërcitive du gouvernement et des lois, en s'opposant aux innovations, retarda leur marche; et cependant les hauts lieux étaient pleins d'idoles, et le dieu soleil avait son char et ses chevaux peints dans les palais des rois et jusque dans le temple d'Yâhouh; mais lorsque les conquêtes des sultans de Ninive et de Babylone eurent dissous le lien de la puissance publique, le peuple, livré à lui-même, et sollicité par ses conquérants, ne contraignit plus son penchant pour les opinions profanes, et elles s'établirent publiquement en Judée. D'abord les colonies assyriennes, transportées à la place des tribus, remplirent le royaume de Samarie des dogmes des mages, qui bientôt pénétrèrent dans le royaume de Juda; ensuite Jérusalem ayant été subjuguée, les Égyptiens, les Syriens, les Arabe, accourus dans ce pays ouvert, y apportèrent de toutes parts les leurs, et la religion de Moïse fut déja doublement altérée. D'autre part les prêtres et les grands, transportés à Babylone et élevés dans les sciences des Kaldéens, s'imburent, pendant un séjour de cinquante ans, de toute leur théologie; et de ce moment se naturalisèrent chez les Juifs les dogmes du génie ennemi (Satan), de l'archange Michel, de l'ancien des jours (Ormuzd), des anges rebelles, du combat des cieux, de l'ame immortelle et de la résurrection; toutes choses inconnues à Moïse, ou condamnées par le silence même qu'il en avait gardé.
«De retour dans leur patrie, les émigrés y rapportèrent ces idées; et d'abord leur innovation y suscita les disputes de leurs partisans les Pharisiens, et de leurs opposants les Sadducéens, représentants de l'ancien culte national. Mais les premiers, secondés du penchant du peuple et de ses habitudes déja contractées, appuyés de l'autorité des Perses, leurs libérateurs et leurs maîtres, terminèrent par prendre l'ascendant sur les seconds, et les enfants de Moïse consacrèrent la théologie de Zoroastre.
«Une analogie fortuite entre deux idées principales favorisa surtout cette coalition, et devint la base d'un dernier système, non moins étonnant dans sa fortune que dans les causes de sa formation.
«Depuis que les Assyriens avaient détruit le royaume de Samarie, des esprits judicieux, prévoyant la même destinée pour Jérusalem, n'avaient cessé de l'annoncer, de la prédire; et leurs prédictions avaient toutes eu ce caractère particulier, d'être terminées par des vœux de rétablissement et de régénération, énoncés sous la forme de prophéties: les hiérophantes, dans leur enthousiasme, avaient peint un roi libérateur qui devait rétablir la nation dans son ancienne gloire; le peuple hébreu devait redevenir un peuple puissant, conquérant, et Jérusalem la capitale d'un empire étendu surtout l'univers.
«Les événements ayant réalisé la première partie de ces prédictions, la ruine de Jérusalem, le peuple attacha à la seconde une croyance d'autant plus entière, qu'il tomba dans le malheur; et les Juifs affligés attendirent avec l'impatience du besoin et du désir, le roi victorieux et libérateur qui devait venir sauver la nation de Moïse et relever l'empire de David.
«D'autre part, les traditions sacrées et mythologiques des temps antérieurs avaient répandu dans toute l'Asie un dogme parfaitement analogue. On n'y parlait que d'un grand médiateur, d'un juge final, d'un sauveur futur, qui, roi, dieu conquérant et législateur, devait ramener l'âge d'or sur la terre, la délivrer de l'empire du mal, et rendre aux hommes le règne du bien, la paix et le bonheur. Ces idées occupaient d'autant plus les peuples, qu'ils y trouvaient des consolations de l'état funeste et des maux réels où les avaient plongés les dévastations successives des conquêtes et des conquérants, et le barbare despotisme de leurs gouvernements. Cette conformité entre les oracles des nations et ceux des prophètes, excita l'attention des Juifs; et sans doute les prophètes avaient eu l'art de calquer leurs tableaux sur le style et le génie des livres sacrés employés aux mystères païens: c'était donc en Judée une attente générale que celle du grand envoyé, du sauveur final, lorsqu'une circonstance singulière vint déterminer l'époque de sa venue.
«Il était écrit dans les livres sacrés des Perses et des Kaldéens, que le monde, composé d'une révolution totale de douze mille, était partagé en deux révolutions partielles, dont l'une, âge et règne du bien, se terminait au bout de six mille, et l'autre, âge et règne du mal, se terminait au bout de six autres mille.
«Par ces récits, les premiers auteurs avaient entendu la révolution annuelle du grand orbe céleste, appelé le monde (révolution composée de douze mois ou signes, divisés chacun en mille parties); et les deux périodes systématiques de l'hiver et de l'été, composée chacune également de six mille. Ces expressions, toutes équivoques, ayant été mal expliquées, et ayant reçu un sens absolu et moral au lieu de leur sens physique et astrologique, il arriva que le monde annuel fut pris pour un monde séculaire, les mille de temps pour des mille d'années; et supposant, d'après les faits, que l'on vivait dans l'âge du malheur, on en inféra qu'il devait finir au bout des six mille ans prétendus.
«Or, dans les calculs admis par les Juifs, on commençait à compter près de six mille ans depuis la création (fictive) du monde. Cette coïncidence produisit de la fermentation dans les esprits. On ne s'occupa plus que d'une fin prochaine; on interrogea les hiérophantes et leurs livres mystiques, qui en assignèrent divers termes; on attendit le réparateur; à force d'en parler, quelqu'un dit l'avoir vu, ou même un individu exalté crut l'être et se fit des partisans, lesquels, privés de leur chef par un incident vrai sans doute, mais passé obscurément, donnèrent lieu, par leurs récits, à une rumeur graduellement organisée en histoire: sur ce premier canevas établi, toutes les circonstances des traditions mythologiques vinrent bientôt se placer, et il en résulta un système authentique et complet, dont il ne fut plus permis de douter.
«Elles portaient, ces traditions mythologiques: Que dans l'origine, une femme et un homme avaient, par leur chute, introduit dans le monde le mal et le péché.» (Suivez la pl. III.)
«Et par-là elles indiquaient le fait astronomique de la vierge céleste et de l'homme bouvier (Bootes), qui, en se couchant héliaquement à l'équinoxe d'automne, livraient le ciel aux constellations de l'hiver, et semblaient, en tombant sous l'horizon, introduire dans le monde le génie du mal, Ahrimanes, figuré par la constellation du serpent.
«Elles portaient, ces traditions: «Que la femme avait entraîné, séduit l'homme.»
«Et en effet, la vierge se couchant la première, semble entraîner à sa suite le bouvier.
«Que la femme l'avait tenté en lui présentant des fruits beaux à voir et bons à manger, qui donnaient la science du bien et du mal.»
«Et en effet, la vierge tient en main une branche de fruits qu'elle semble étendre vers le bouvier; et le rameau, emblème de l'automne, placé dans le tableau de Mithra, sur la frontière de l'hiver et de l'été, semble ouvrir la porte et donner la science, la clef du bien et du mal.
«Elles portaient: «Que ce couple avait été chassé du jardin céleste, et qu'un chérubin à épée flamboyante avait été placé à la porte pour le garder.»
«Et en effet, quand la vierge et le bouvier tombent sous l'horizon du couchant, Persée monte de l'autre côté, et, l'épée à la main, ce génie semble les chasser du ciel de l'été, jardin et règne des fruits et des fleurs.
«Elles portaient: «Que de cette vierge devait naître, sortir un rejeton, un enfant qui écraserait la tête du serpent, et délivrerait le monde du péché.»
«Et par-là elles désignaient le soleil, qui, à l'époque du solstice d'hiver, au moment précis où les mages des Perses tiraient l'horoscope de la nouvelle année, se trouvait placé dans le sein de la vierge, en lever héliaque à l'horizon oriental, et qui, à ce titre, était figuré dans leurs tableaux astrologiques sous la forme d'un enfant allaité par une vierge chaste, et devenait ensuite, à l'équinoxe du printemps, le belier ou l'agneau, vainqueur de la constellation du serpent, qui disparaissait des cieux.
«Elles portaient: «Que, dans son enfance, ce réparateur de nature divine ou céleste vivrait abaissé, humble, obscur, indigent.»
«Et cela, parce que le soleil d'hiver est abaissé sous l'horizon, et que cette période première de ses quatre âges ou saisons, est un temps d'obscurité, de disette, de jeûne, de privations.
«Elles portaient: «Que, mis à mort par des méchants, il était ressuscité glorieusement; qu'il était remonté des enfers aux cieux, où il régnerait éternellement.»
«Et par-là elles retraçaient la vie du soleil, qui, terminant sa carrière au solstice d'hiver, lorsque dominaient Typhon et les anges rebelles, semblait être mis à mort par eux; mais qui, bientôt après, renaissait, résurgeait dans la voûte des cieux, où il est encore.
«Enfin ces traditions, citant jusqu'à ses noms astrologiques et mystérieux, disaient qu'il s'appelait tantôt Chris, c'est-à-dire le conservateur; et voilà ce dont vous, Indiens, avez fait votre dieu Chris-en ou Chris-na; et vous, chrétiens, Grecs et Occidentaux, votre Cris-tos, fils de Marie; et tantôt, qu'il s'appelait Yês, par la réunion de trois lettres, lesquelles, en valeur numérale, formaient le nombre 608, l'une des périodes solaires: et voilà, ô Européens! le nom qui, avec la finale latine, est devenu votre Iês-us ou Jésus, nom ancien et cabalistique attribué au jeune Bacchus, fils clandestin (nocturne) de la vierge Minerve, lequel, dans toute l'histoire de sa vie et même de sa mort, retrace l'histoire du dieu des chrétiens, c'est-à-dire de l'astre du jour, dont ils sont tous les deux l'emblème.»
À ces mots, un grand murmure s'éleva de la part des groupes chrétiens: mais les musulmans, les lamas, les Indiens les rappelèrent à l'ordre, et l'orateur achevant son discours:
«Vous savez maintenant, dit-il, comment le reste de ce système se composa dans le chaos et l'anarchie des trois premiers siècles; comment une foule d'opinions bizarres partagèrent les esprits, et les partagèrent avec un enthousiasme et une opiniâtreté réciproques, parce que, fondées également sur des traditions anciennes, elles étaient également sacrées. Vous savez comment, après trois cents ans, le gouvernement s'étant associé à l'une de ces sectes, en fit la religion orthodoxe, c'est-à-dire dominante, à l'exclusion des autres, lesquelles, par leur infériorité, devinrent des hérésies; comment et par quels moyens de violence et de séduction cette religion s'est propagée, accrue, puis divisée et affaiblie; comment, six cents ans après l'innovation du christianisme, un autre système se forma encore de ses matériaux et de ceux des juifs, et comment Mahomet sut se composer un empire politique et théologique aux dépens de ceux de Moïse et des vicaires de Jésus....
«Maintenant, si vous résumez l'histoire entière de l'esprit religieux, vous verrez que dans son principe il n'a eu pour auteur que les sensations et les besoins de l'homme; que l'idée de Dieu n'a eu pour type et modèle que celle des puissances physiques, des êtres matériels agissant en bien ou en mal, c'est-à-dire en impressions de plaisir ou de douleur sur l'être sentant; que, dans la formation de tous ces systèmes, cet esprit religieux a toujours suivi la même marche, les mêmes procédés; que dans tous, le dogme n'a cessé de représenter, sous le nom des dieux, les opérations de la nature, les passions des hommes et leurs préjugés; que dans tous, la morale a eu pour but le désir du bien-être et l'aversion de la douleur; mais que les peuples et la plupart des législateurs, ignorant les routes qui y conduisaient, se sont fait des idées fausses, et par-là même opposées, du vice et de la vertu, du bien et du mal, c'est-à-dire de ce qui rend l'homme heureux ou malheureux; que dans tous, les moyens et les causes de propagation et d'établissement ont offert les mêmes scènes de passions et d'événements, toujours des disputes de mots, des prétextes de zèle, des révolutions et des guerres suscitées par l'ambition des chefs, par la fourberie des promulgateurs, par la crédulité des prosélytes, par l'ignorance du vulgaire, par la cupidité exclusive et l'orgueil intolérant de tous: enfin, vous verrez que l'histoire entière de l'esprit religieux n'est que celle des incertitudes de l'esprit humain, qui, placé dans un monde qu'il ne comprend pas, veut cependant en deviner l'énigme; et qui, spectateur toujours étonné de ce prodige mystérieux et visible, imagine des causes, suppose des fins, bâtit des systèmes: puis, en trouvant un défectueux, le détruit pour un autre non moins vicieux; hait l'erreur qu'il quitte, méconnaît celle qu'il embrasse, repousse la vérité qui l'appelle, compose des chimères d'êtres disparates, et, rêvant sans cesse sagesse et bonheur, s'égare dans un labyrinthe de peines et de folies.»
CHAPITRE XXIII.
Identité du but des religions
Ainsi parla l'orateur des hommes qui avaient recherché l'origine et la filiation des idées religieuses....
Et les théologiens des divers systèmes raisonnant sur ce discours: «C'est un exposé impie, dirent les uns, qui ne tend à rien moins qu'à renverser toute croyance, à jeter l'insubordination dans les esprits, à anéantir notre ministère et notre puissance: c'est un roman, dirent les autres, un tissu de conjectures dressées avec art, mais sans fondement. Et les gens modérés et prudents ajoutaient: Supposons que tout cela soit vrai, pourquoi révéler ces mystères? Sans doute nos opinions sont pleines d'erreurs; mais ces erreurs sont un frein nécessaire à la multitude. Le monde va ainsi depuis deux mille ans, pourquoi le changer aujourd'hui?»
Et déja la rumeur du blâme qui s'élève contre toute nouveauté, commençait de s'accroître, quand un groupe nombreux d'hommes des classes du peuple et de sauvages de tout pays et de toute nation, sans prophètes, sans docteurs, sans code religieux, s'avançant dans l'arène, attirèrent sur eux l'attention de toute l'assemblée; et l'un d'eux, portant la parole, dit au législateur:
«Arbitre et médiateur des peuples! depuis le commencement de ce débat, nous entendons des récits étranges, inouïs pour nous jusqu'à ce jour; notre esprit, surpris, confondu de tant de choses, les unes savantes, les autres absurdes, qu'également il ne comprend pas, reste dans l'incertitude et le doute. Une seule réflexion nous frappe: en résumant tant de faits prodigieux, tant d'assertions opposées, nous nous demandons: Que nous importent toutes ces discussions? Qu'avons nous besoin de savoir ce qui s'est passé il y a cinq ou six mille ans, dans des pays que nous ignorons, chez des hommes qui nous resteront inconnus? Vrai ou faux, à quoi nous sert de savoir si le monde existe depuis six ou depuis vingt mille ans, s'il s'est fait de rien ou de quelque chose, de lui-même ou par un ouvrier, qui, à son tour, exige un auteur? Quoi! nous ne sommes pas assurés de ce qui se passe près de nous, et nous répondrons de ce qui peut se passer dans le soleil, dans la lune ou dans les espaces imaginaires! Nous avons oublié notre enfance, et nous connaîtrons celle du monde? Et qui attestera ce que nul n'a vu? qui certifiera ce que personne ne comprend?
«Qu'ajoutera d'ailleurs ou que diminuera à notre existence de dire oui ou non sur toutes ces chimères? Jusqu'ici nos pères et nous n'en avons pas eu la première idée, et nous ne voyons pas que nous en ayons eu plus ou moins de soleil, plus ou moins de subsistance, plus ou moins de mal ou de bien.
«Si la connaissance en est nécessaire, pourquoi avons-nous aussi-bien vécu sans elle, que ceux qui s'en inquiètent si fort? Si elle est superflue, pourquoi en prendrons-nous aujourd'hui le fardeau?» Et s'adressant aux docteurs et aux théologiens: «Quoi! il faudra que nous, hommes ignorants et pauvres, dont tous les moments suffisent à peine aux soins de notre subsistance et aux travaux dont vous profitez, il faudra que nous apprenions tant d'histoires que vous racontez, que nous lisions tant de livres que vous nous citez, que nous apprenions tant de diverses langues dans lesquelles ils sont composés! Mille ans de vie n'y suffiraient pas....
«Il n'est pas nécessaire, dirent lès docteurs, que vous acquériez tant de science: nous l'avons pour vous....
«Mais vous-mêmes, répliquèrent les hommes simples, avec toute votre science vous n'êtes pas d'accord! à quoi sert de la posséder?
«D'ailleurs, comment pouvez-vous répondre pour nous? Si la foi d'un homme s'applique à plusieurs, vous-mêmes quel besoin avez-vous de croire? Vos pères auront cru pour vous, et cela sera raisonnable; puisque c'est pour vous qu'ils ont vu.
«Ensuite, qu'est-ce que croire, si croire n'influe sur aucune action? Et sur quelle action influe, par exemple, de croire le monde éternel ou non?
«Cela offense Dieu, dirent les docteurs.—Où en est la preuve? dirent les hommes simples.—Dans nos livres, répondirent les docteurs.—Nous ne les entendons pas, répliquèrent les hommes simples.
«Nous les entendons pour vous, dirent les docteurs.
«Voilà la difficulté, reprirent les hommes simples. De quel droit vous établissez-vous médiateurs entre Dieu et nous?
«Par ses ordres, dirent les docteurs.
«Où est la preuve de ses ordres? dirent les hommes simples.—Dans nos livres, dirent les docteurs.—Nous ne les entendons pas, dirent les hommes simples; et comment ce Dieu juste vous donne-t-il ce privilége sur nous? Comment ce père commun nous oblige-t-il de croire à un moindre degré d'évidence que vous? Il vous a parlé, soit; il est infaillible, et il ne vous trompe pas; vous nous parlez, vous! qui nous garantit que vous n'êtes pas en erreur, ou que vous ne sauriez nous y induire? Et si nous sommes trompés, comment ce Dieu juste nous sauvera-t-il contre la loi, ou nous condamnera-t-il sur celle que nous n'avons pas connue?
«Il vous a donné la loi naturelle, dirent les docteurs.
«Qu'est-ce que la loi naturelle? répondirent les hommes simples. Si cette loi suffit, pourquoi en a-t-il donné d'autres? si elle ne suffit pas, pourquoi l'a-t-il donnée imparfaite?
«Ses jugements sont des mystères, reprirent les docteurs, et sa justice n'est pas comme celle des hommes.—Si sa justice, répliquèrent les hommes simples, n'est pas comme la nôtre, quel moyen avons-nous d'en juger? et, de plus, pourquoi toutes ces lois, et quel est le but qu'elles se proposent?
«De vous rendre plus heureux, reprit un docteur, en vous rendant meilleurs et plus vertueux: c'est pour apprendre aux hommes à user de ses bienfaits, et à ne point se nuire entre eux, que Dieu s'est manifesté par tant d'oracles et de prodiges.
«En ce cas, dirent les hommes simples, il n'est pas besoin de tant d'études ni de raisonnements: montrez-nous quelle est la religion qui remplit le mieux le but qu'elles se proposent toutes.»
Aussitôt, chacun des groupes vantant sa morale, et la préférant à toute autre, il s'éleva de culte à culte une nouvelle dispute plus violente. «C'est nous, dirent les musulmans, qui possédons la morale par excellence, qui enseignons toutes les vertus utiles aux hommes et agréables à Dieu. Nous professons la justice, le désintéressement, le dévouement à la Providence, la charité pour nos frères, l'aumône, la résignation; nous ne tourmentons point les ames par des craintes superstitieuses; nous vivons sans alarmes et nous mourons sans remords.»
«Comment osez-vous, répondirent les prêtres chrétiens, parler de morale, vous dont le chef a pratiqué la licence et prêché le scandale? vous dont le premier précepte est l'homicide et la guerre? Nous en prenons à témoin l'expérience: depuis douze cents ans votre zèle fanatique n'a cessé de répandre chez les nations le trouble et le carnage; et si aujourd'hui l'Asie, jadis florissante, languit dans la barbarie et l'anéantissement, c'est à votre doctrine qu'il en faut attribuer la cause; à cette doctrine ennemie de toute instruction, qui, d'un côté, sanctifiant l'ignorance et consacrant le despotisme le plus absolu dans celui qui commande, de l'autre, imposant l'obéissance la plus aveugle et la plus passive à ceux qui sont gouvernés, a engourdi toutes les facultés de l'homme, étouffé toute industrie, et plongé les nations dans l'abrutissement.
«Il n'en est pas ainsi de notre morale sublime et céleste; c'est elle qui a retiré la terre de sa barbarie primitive, des superstitions insensées ou cruelles de l'idolâtrie, des sacrifices humains, des orgies honteuses des mystères païens; qui a épuré les mœurs, proscrit les incestes, les adultères, policé les nations sauvages, fait disparaître l'esclavage, introduit des vertus nouvelles et inconnues, la charité pour les hommes, leur égalité devant Dieu, le pardon, l'oubli des injures, la répression de toutes les passions, le mépris des grandeurs mondaines; en un mot, une vie toute sainte et toute spirituelle.»
«Nous admirons, répliquèrent les musulmans, comment vous savez allier cette charité, cette douceur évangélique, dont vous faites tant d'ostentation, avec les injures et les outrages dont vous blessez sans cesse votre prochain. Quand vous inculpez si gravement les mœurs du grand homme que nous révérons, nous pourrions trouver des représailles dans la conduite de celui que vous adorez; mais dédaignant de tels moyens, et nous bornant au véritable objet de la question, nous soutenons que votre morale évangélique n'a point la perfection que vous lui attribuez; qu'il n'est point vrai qu'elle ait introduit dans le monde des vertus inconnues, nouvelles: et, par exemple, cette égalité des hommes devant Dieu, cette fraternité et cette bienveillance qui en sont la suite, étaient des dogmes formels de la secte des hermétiques ou samanéens, dont vous descendez. Et quant au pardon des injures, les païens mêmes l'avaient enseigné; mais, dans l'extension que vous lui donnez, loin d'être une vertu, il devient une immoralité, un vice. Votre précepte si vanté de tendre une joue après l'autre, n'est pas seulement contraire à tous les sentiments de l'homme, il est encore opposé à toute idée de justice; il enhardit les méchants par l'impunité; il avilit les bons par la servitude; il livre le monde au désordre, à la tyrannie; il dissout la société; et tel est l'esprit véritable de votre doctrine: vos évangiles, dans leurs préceptes et leurs paraboles, ne représentent jamais Dieu que comme un despote sans règle d'équité; c'est un père partial, qui traite un enfant débauché, prodigue, avec plus de faveur que ses autres enfants respectueux et de bonnes mœurs; c'est un maître capricieux, qui donne le même salaire aux ouvriers qui ont travaillé une heure et à ceux qui ont fatigué pendant toute la journée, et qui préfère les derniers venus aux premiers: partout c'est une morale misanthropique, antisociale, qui dégoûte les hommes de la vie, de la société, et ne tend qu'à faire des ermites et des célibataires.
«Et quant à la manière dont vous l'avez pratiquée, nous en appelons à notre tour au témoignage des faits: nous vous demandons si c'est la douceur évangélique qui a suscité vos interminables guerres de sectes, vos persécutions atroces de prétendus hérétiques, vos croisades contre l'arianisme, le manichéisme, le protestantisme, sans parler de celles que vous avez faites contre nous, et de vos associations sacriléges, encore subsistantes, d'hommes assermentés pour les continuer. Nous vous demandons si c'est la charité évangélique qui vous a fait exterminer les peuples entiers de l'Amérique, anéantir les empires du Mexique et du Pérou; qui vous fait continuer de dévaster l'Afrique, dont vous vendez les habitants comme des animaux, malgré votre abolition de l'esclavage; qui vous fait ravager l'Inde, dont vous usurpez les domaines; enfin, si c'est elle qui depuis trois siècles vous fait troubler dans leurs foyers les peuples des trois continents, dont les plus prudents, tels que le Chinois et le Japonais, ont été obligés de vous chasser pour éviter vos fers et recouvrer la paix intérieure.»
Et à l'instant les brames, les rabbins, les bonzes, les chamans, les prêtres des îles Moluques et des côtes de la Guinée accablant les docteurs chrétiens de reproches; «Oui! s'écrièrent-ils, ces hommes sont des brigands, des hypocrites, qui prêchent la simplicité pour surprendre la confiance; l'humilité, pour asservir plus facilement; la pauvreté, pour s'approprier toutes les richesses; ils promettent un autre monde, pour mieux envahir celui-ci; et tandis qu'ils vous parlent de tolérance et de charité, ils brûlent au nom de Dieu les hommes qui ne l'adorent pas comme eux.»
