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Kitabı oku: «Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique», sayfa 18

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ARTICLE IV. DE LA COLONIEDU POSTE-VINCENNES SUR LA WABASH;

Et des colonies françaises sur le Mississipi et le lac Érié.

AYANT descendu l’Ohio par Preston, Washington155, Charleston (de Kentucky), et par Cincinnati, chef-lieu de North-West Territory, j’arrivai à Louisville, distant d’environ trois cent cinquante milles (cent seize lieues) de Gallipolis. Tout cet espace est encore si peu habité, qu’à peine put-on me montrer cinq villages et huit fermes en embryon. Louisville est un lieu de Kentucky d’environ cent maisons, situé deux milles au-dessus des falls ou chutes d’Ohio, qui sont seulement des rapides que l’on me fit franchir en canot. Pendant huit jours j’y attendis la formation d’une caravane de quatre à cinq cavaliers, nécessaire pour traverser trente-six à quarante lieues de forêts et de prairies, si parfaitement désertes, qu’on n’y trouve pas une cabane pour gîter. Après trois jours de marche forcée, nous arrivâmes le 2 août 1796 au village louisianais, nommé Poste-Vincennes, sur la rivière Wabash; l’aspect du local est une prairie irrégulière d’environ trois lieues de long sur une de large, bordée de tous côtés de l’éternelle forêt, parsemée de quelques arbres et d’une grande quantité de plantes à ombelle, hautes de trois à quatre pieds; des champs de maïs, de tabac, de blé, d’orge, de pastèques, même de coton, entourent le village, composé d’une cinquantaine de maisons, dont la blancheur égaie la vue après la longue monotonie des bois. Ces maisons sont rangées sur la rive gauche de la Wabash, qui est large d’environ cent toises, et qui en basses eaux est inférieure de vingt pieds au sol du village. Ici il n’y a pas de banquettes comme sur l’Ohio; au contraire, la berge forme une espèce de digue avec talus, dominant de plusieurs pieds le niveau de la prairie. Ce talus est l’ouvrage des débordements successifs de la Wabash. Chaque maison, selon la bonne coutume canadienne, est isolée de toute autre, et environnée de sa cour et de son jardin, clos de palissades. Mon œil fut réjoui de la vue des pêchers chargés de fruits, mais attristé de celle de l’odieux stramonium, qui foisonne universellement aux lieux habités depuis Gallipolis et plus haut. Attenant au village et à la rivière, est un enclos fermé de pieux pointus de six pieds de hauteur; un fossé de huit pieds de large au plus règne tout autour: cela s’appelle un fort; et en effet, c’en est assez pour se défendre d’un coup de main des sauvages.

J’étais adressé à l’un des principaux propriétaires né hollandais, parlant bien français; je reçus chez lui pendant dix jours, tous les bons offices d’une hospitalité aisée, simple et franche. Le lendemain de mon arrivée, il y avoit audience des juges du canton; je m’y rendis pour faire mes observations sur le physique et le moral des habitants rassemblés. Dès mon entrée, je fus frappé de voir l’auditoire partagé en deux races d’hommes totalement divers de visage et d’habitude de corps; les uns ayant les cheveux blonds ou châtains, le teint fleuri, la figure pleine, et le corps d’un embonpoint qui annonçait la santé et l’aisance; les autres ayant le visage très-maigre, la peau hâve et tannée, et tout le corps comme exténué de jeûne, sans parler des vêtemens qui annonçaient la pauvreté. Je reconnus bientôt que ces derniers étaient les colons français établis depuis environ soixante ans dans ce lieu, tandis que les premiers étaient des colons américains qui depuis quatre à six ans seulement y avaient acheté des terres qu’ils cultivaient. Les Français, à la réserve de trois ou quatre, ne savaient point l’anglais; Les Américains, presqu’en totalité, ne savaient guère plus de français; comme j’avais appris, depuis un an, assez d’anglais pour converser avec eux, j’eus l’avantage, pendant mon séjour, d’entendre les récits et les rapports des deux parts. (Extrait de mon Journal.)

«Les Français, lamentant leur détresse, me racontèrent que depuis quelques années, et particulièrement depuis la dernière guerre des sauvages (1788), la fortune avait pris à tâche de les accabler de pertes et de privations; auparavant, et depuis la paix de 1763, époque de la cession du Canada à l’Angleterre, et de la Louisiane à l’Espagne, ils avaient joui sous la protection de cette dernière puissance d’un degré et d’un genre singulier de bien-être. Presque abandonnés à eux-mêmes, au sein des déserts, éloignés de soixante lieues du plus prochain poste sur le Mississipi, sans charge d’impôts, en paix avec les sauvages, ils passaient la vie à chasser, à pêcher, à faire la traite des pelleteries, à cultiver quelques grains et quelques légumes pour le besoin de leurs familles. Plusieurs d’entr’eux avaient épousé des filles de sauvages, et ces alliances avaient consolidé l’amitié des tribus environnantes. Le Poste avait compté jusqu’à trois cents habitants. Pendant la guerre de l’indépendance, l’heureux éloignement où ils étaient de son théâtre les préserva long-temps d’y être compromis; mais vers 1782, sur des motifs bien ou mal fondés, un officier kentokois ayant dirigé contre eux un petit corps, ils furent pillés, et leurs bestiaux, richesse principale, dévorés et enlevés. Le traité de 1783 annexa leur colonie aux États-Unis, et sous ce régime ils commencèrent de réparer leurs pertes. Malheureusement, vers 1788, des hostilités se déclarèrent entre les sauvages et les Américains. Il fut dur d’opter entre deux amis; mais le devoir comme la prudence les ayant joints aux Américains, les sauvages commencèrent contre eux une guerre d’autant plus cruelle, qu’elle fut celle d’une amitié déçue et irritée. Les bestiaux furent tués, le village bloqué, et pendant plusieurs années, à peine les habitants purent-ils cultiver à la portée du fusil; des réquisitions militaires vinrent se joindre à ces calamités; cependant en 1792, le congrès, ému de pitié, donna quatre cents arpents à chaque tête contribuable, et cent arpents de plus à chaque homme de milice. C’eût été la fortune de familles américaines; ce ne fut pour ces colons, plutôt chasseurs que cultivateurs, qu’un don passager que sans prudence, sans lumières, ils vendirent chacun moins de deux cents livres à des Américains; encore ceux-ci les payèrent-ils en toiles et autres marchandises leur rapportant vingt et vingt-cinq pour cent de bénéfice. Ces terres, de qualité excellente, se vendaient déja en 1796, deux dollars l’arpent (total, 2000 livres au lieu de 200 livres), et j’oserais assurer qu’aujourd’hui elles en valent dix. Ainsi réduits la plupart à leurs jardins ou au terrain le plus indispensable, les habitants du Poste n’ont plus eu pour vivre que le secours de leurs fruits, de leurs légumes, des pommes de terre, du maïs, et très-rarement quelque viande de chasse. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient devenus maigres comme des Arabes.—Ils crient à la supplantation, à la spoliation, et surtout ils se plaignent qu’en tout procès et contestation, étant jugés par des lois américaines qu’ils n’entendent pas, et par cinq juges, dont deux français n’entendent que médiocrement les lois et la langue, il leur est impossible de soutenir la concurrence. Les Américains repoussent ces reproches par ceux de l’ignorance, du défaut de toute industrie et d’une indolence indienne. Il est vrai que cette ignorance est extrême en tout genre; jamais dans ce village il n’avait existé d’école avant que la révolution française y eut poussé M. l’abbé R.... que j’y trouvai missionnaire, et missionnaire poli, instruit, bien élevé, et, chose admirable! tolérant. Sur quatre-vingt-dix têtes françaises, à peine en pouvait-on citer six qui sussent lire et écrire; tandis que parmi les Américains, sur cent individus, hommes ou femmes, quatre-vingt-dix au moins savent l’un et l’autre. Le langage de ces Français n’est pas un patois comme on me l’avait dit, mais un français passable, mêlé de beaucoup de termes et de locutions de soldat. Cela devait être ainsi, tous ces postes ayant été primitivement fondés ou habités en majeure partie par des troupes; le régiment de Carignan a servi de souche au Canada. Je voulus savoir l’époque de fondation et l’histoire première du Poste-Vincennes; mais en dépit de l’autorité et du crédit que quelques savants attribuent aux traditions, à peine pus-je tirer quelques notions précises sur la guerre de 1757, quoiqu’il y ait là des vieillards de temps antérieur. Ce n’est que par aperçu que je suppose l’origine première vers 1735.»

De leur côté, les colons américains me confirmèrent la plupart de ces récits; mais envisageant les faits sous un autre point de vue «Si les Canadiens156, me dirent-ils, se trouvent dans une fâcheuse situation, ce n’est pas à nous, c’est à eux mêmes ou à leur gouvernement qu’ils en doivent adresser le reproche. Ce sont, il est vrai, de bonnes gens, hospitaliers et sociables; mais il sont d’une ignorance, d’une paresse demi-sauvages; ils n’entendent rien en affaires ni domestiques, ni civiles, ni politiques; leurs femmes ne savent ni coudre, ni filer, ni faire du beurre: elles perdent tout leur temps à voisiner, à babiller, et la maison reste sale et en désordre. Les maris n’ont de goût que pour la chasse, la pêche, les voyages de long cours, et une vie toute dissipée. Ils ne font jamais comme nous des provisions d’une saison à l’autre; ils ne savent ni saler, ni fumer le porc, le daim, ni faire la bière, le saour-crout, ni distiller le blé ou les pêches, toutes choses capitales pour un cultivateur. S’ils ont quelques denrées ou marchandises, ils veulent, pour s’indemniser de la petite quantité, les vendre quinze et vingt pour cent plus cher que nous qui avons abondance; et tout leur argent s’en va en achats de babioles, de futilités, et en amourettes de sauvagesses, espèce de filles aussi coquettes et bien plus gaspilleuses que les blanches: de même tout leur temps se consume en causeries, en narrations interminables d’aventures insignifiantes, et en courses à la ville157 pour voir leurs amis. Lorsque la paix de 1783 rendit ces habitans citoyens des États-Unis, au lieu de sujets du roi d’Espagne qu’ils étaient, leur première demande fut celle d’un officier commandant; et ils eurent toute la peine possible à comprendre ce que c’était qu’une administration municipale, choisie par eux et dans leur sein. Aujourd’hui même ils n’ont pas de sujets capables de la former. Ils ne veulent pas apprendre notre langue; et nous, qui sommes les maîtres du pays, nous ne sommes pas faits pour apprendre celle d’une peuplade de quatre-vingts à quatre-vingt-dix personnes qui demain se dégoûteront et s’en iront en Louisiane, et qui feront bien; car avec leur peu d’industrie, ils sont incapables de soutenir notre concurrence, etc.»

D’après les récits des Américains et des Canadiens, pareil état de choses a lieu dans les établissements illinois et de la Haute-Louisiane; le découragement, l’apathie, la misère, règnent également chez les colons français de Kaskaskias, de Cahokias, de la Prairie du Rocher, de Saint-Louis, etc.; la nature du gouvernement y a contribué d’une part, en ce que le régime, d’abord français, puis espagnol, étant purement militaire, l’officier commandant est un véritable aga ou pacha, qui donne, vend, ôte à son gré les priviléges d’entrée, de sortie, d’achat et d’accaparement de denrées; en sorte qu’il n’existe aucune liberté, ni de commerce, ni de propriété, et que pour deux ou trois maisons riches, la totalité des habitans est dénuée et pauvre. C’est absolument le régime turk, au sabre près; car j’aime à rendre cette justice aux Espagnols de nos jours, que leur gouvernement n’est pas sanguinaire comme ci-devant.

D’autre part, les mœurs et les habitudes des premiers colons ont été une cause originelle et fondamentale de non-succès et de ruine: soldats dans le principe, ou contraints de le devenir par leurs guerres avec les voisins, ces colons ont été conduits par la nature des choses à préférer une vie tour-à-tour agitée et dissipée, indolente et oiseuse, comme celle des sauvages, à la vie sédentaire, active et patiente des laboureurs Anglo-Américains. Aussi, lorsque dans ces dernières années, ceux-ci ont pu s’introduire dans les établissemens illinois sur la rive gauche du Mississipi, qui dépendent d’eux, leur industrie y a pris un tel ascendant, qu’en cinq ou six ans ils sont devenus les acquéreurs et les possesseurs de la majeure partie des villages. Les anciens colons en détresse leur ont vendu à vil prix, comme au Poste-Vincennes, leurs inutiles possessions; et tel a été le progrès de leur supplantation, qu’en 1796, le village de Kaskaskias, presque en son entier, appartenait à la seule maison E...., et que la maison V...... possédait ailleurs 60,000 acres d’excellentes terres. Sur la rive droite du Mississipi, terrain espagnol, quelques Américains se sont liés avec les plus riches maisons du pays, et déja, par ce moyen, ils sont devenus négociants et propriétaires principaux. D’autre part, le gouvernement espagnol, pour donner de la valeur à ses terres, ayant adopté la mesure de les concéder à des Américains qui se naturalisent, ces Américains supplantent en commerce, en agriculture, en industrie, en activité, les colons français qui se retirent peu à peu devant eux, et passent en Canada ou en Basse-Louisiane. Deux de mes quatre compagnons de voyage Kentockois se rendaient ainsi au Missouri pour s’y établir; ils me dirent que déja plus de huit cents Américains étaient fixés dans le pays, et que si l’on continuait d’afféager des terres, il y passerait sous trois ans quatre ou cinq mille familles du Kentucky, où les terres sont devenues trop chères, et où les titres de propriété ont été de tout temps trop sujets à procès.

J’avais eu l’intention de passer avec eux jusqu’à Saint-Louis, distant de soixante-dix lieues du Poste-Vincennes; mais plusieurs inconvénients m’en détournèrent. Je me contentai de prendre note des faits que m’attestèrent plusieurs témoins oculaires qui, cette année même, et dans les quatre précédentes, avaient visité les lieux; d’après ces informations, il y a du Poste-Vincennes au Kas (c’est-à-dire Kaskaskias), quarante-trois heures de marche158, estimées par M. Arrow Smith environ cent soixante milles. Le pays, à partir du ruisseau Ombra, à trois lieues du Poste, n’est plus une forêt continue, mais une prairie tartare, clair-semée en quelques endroits de petits bouquets de bois, plate, nue, venteuse et froide en hiver: elle est garnie en été de plantes hautes et fortes qui froissent tellement les jambes du cavalier dans l’étroit sentier où l’on marche, que l’aller et le venir usent une paire de bottes. Les eaux y sont rares, et l’on peut s’y égarer, comme l’avait fait un de mes compagnons qui, lui troisième, y avait erré dix-sept jours trois ans auparavant. Les orages, les pluies, les mouches, les taons y sont excessivement incommodes en été. Il y a cinq ans, l’on ne traversait point ces prairies sans voir des troupes de quatre à cinq cents buffles; aujourd’hui il n’en reste plus: ils ont passé le Mississipi à la nage, importunés par les chasseurs, et surtout par les sonnettes des vaches américaines. A l’extrémité de ces prairies, près du Mississipi, est le village de Kas, situé en vallée excessivement chaude; il est tellement ruiné qu’il n’y reste pas douze familles canadiennes, et cependant en 1764, le colonel Bouquet y comptait quatre cents têtes: en face, à l’autre bord du fleuve, était ci-devant Sainte-Geneviève, assez gros village cité pour sa saline: le Mississipi, dans ses débordements, l’a totalement balayé: les habitants se sont retirés à deux milles de là, sur des hauteurs, où ils vivent dans des maisons à pans de bois, chacun sur sa terre. Cinq lieues au-dessus du Kas et du même côté, était le fort de Chartres, construit en murailles, avec une magnificence extraordinaire: le terrible fleuve l’a pareillement renversé; il attaque déja un bastion de la Nouvelle-Madrid, établissement formé en 1791, en face de l’embouchure d’Ohio, à cent toises du Mississipi qui en a miné le pied de manière qu’aux premières pluies, une forte partie s’éboulera. Ce grand, ce magnifique Mississipi, vanté comme une terre promise par M. B...., est un très-mauvais voisin; fort d’une masse d’eaux boueuses et jaunâtres, large de mille à quinze cents toises, que chaque année il fait déborder de vingt-cinq pieds perpendiculaires, il va poussant cette masse à travers un terrain meuble de sable et d’argile; il forme des îles et les détruit; charrie des arbres qu’ensuite il bouleverse; varie sa route à travers les obstacles qu’il se donne, finit par vous atteindre à des distances où vous ne l’auriez jamais soupçonné: semblable en ceci à la plupart des grands agens de la nature, volcans, orages, etc., qui sans doute sont admirables, mais que la prudence conseille de n’admirer qu’à distance: ajoutez que ses rives chaudes et humides sont très-fiévreuses pendant l’été et l’automne. Tel est le cas du village de la Prairie du Rocher, où l’on compte dix familles; et tel celui de Cahokias ou Caho, qui n’a pas plus de quarante feux, au lieu de quatre-vingts qu’il avait en 1790: en face de Caho (rive droite), est Saint-Louis ou Pancore, ville ou bourg de soixante-dix maisons rassemblées, ayant un beau et utile fort en pierre, de deux acres de superficie, avec seulement cinq ou six familles riches, sur cinq cents têtes blanches d’un peuple pauvre, indolent et fiévreux. Ces cinq ou six familles possèdent le peu qu’il y a d’esclaves noirs, et elles les traitent avec douceur; les lois espagnoles sur les noirs dans la Louisiane, sont les plus douces de tous les codes européens. Cela n’empêcha pas qu’il n’y eût, de la part de ces Africains, en 1791, une insurrection en Basse-Louisiane; et cette insurrection fut cause qu’ayant fait armer dans la Haute tous les blancs enregistrés, l’on connut que leur nombre précis était de cinq cents. M. le colonel Sargent, secrétaire-général du North-West-Territory, homme d’un esprit distingué, qui, dans l’année 1790, inspecta les établissements de la rive gauche, dits illinois, m’a attesté que la totalité des familles françaises n’excédait pas cent cinquante; ainsi toute la ci-devant Haute-Louisiane ne peut s’estimer à sept cents hommes de milice, c’est-à-dire à plus de deux mille cinq cents têtes françaises.

Ces récits, je l’avoue, sont très-différents de ceux que l’on a faits à Paris dans ces derniers temps, où l’on représentait ce pays comme un empire bientôt florissant. Mais je les tiens de plusieurs témoins oculaires sans intérêt de spéculation de terres ou d’emplois, et je les raconte impartialement, comme j’ai fait de l’Égypte et de la Syrie, sans prétendre empêcher qu’on aille les vérifier. Je me trouve trop bien de mon système pour le changer.

Ce dépérissement général des établissements français sur les frontières de la Louisiane et même du Canada159, comparé à l’accroissement non moins général de ceux des Anglo-Américains, a été pour moi un sujet fréquent de méditation, afin de connaître les causes d’une issue si diverse dans des circonstances semblables de sol et de climat. Croire avec quelques personnes que les Français ne supportent pas bien ce climat, est un moyen d’explication que je ne puis admettre; car l’expérience a convaincu tous les officiers et médecins de l’armée Rochambeau, que le tempérament français résiste mieux au froid, au chaud, aux variations et aux fatigues que le tempérament anglo-américain. Il paraît que notre fibre a plus d’élasticité et de vie que la leur; et la balance penche encore en notre faveur par le vice de leur régime diététique que j’ai exposé, et par l’abus des spiritueux auxquels ils sont presque aussi adonnés que les sauvages. On a remarqué, dans l’expédition du général Wayne et dans d’autres, que les buveurs d’eau-de-vie résistent moins que les buveurs d’eau: et quant aux sauvages, l’on sait que l’eau-de-vie va extirpant leur race bien plus activement que la guerre et la petite-vérole.

En analysant ce sujet très-digne d’intérêt, il m’a paru que les véritables raisons de la différence d’issue se trouvaient dans la différence des moyens d’exécution et de l’emploi du temps; c’est-à-dire, de ce qu’on nomme habitudes et caractère national; or, ces habitudes et ce caractère ont pour causes principales le système d’éducation domestique et la nature du gouvernement, l’un et l’autre plus puissans que le fond même du tempérament physique. Quelques traits comparés de la vie journalière des colons des deux peuples, rendront sensible la vérité de cette opinion.

Le colon américain de sang anglais ou allemand, naturellement froid et flegmatique, calcule à tête reposée un plan de ferme; il s’occupe sans vivacité, mais sans relâche, de tout ce qui tend à sa création ou à son perfectionnement. Si, comme quelques voyageurs lui en font le reproche, il devient paresseux, ce n’est qu’après avoir acquis ce qu’il a projeté, ce qu’il considère comme nécessaire ou suffisant.

Le Français, au contraire, avec son activité pétulante et inquiète, entreprend par passion, par engouement, un projet dont il n’a calculé ni les frais, ni les obstacles; plus ingénieux peut-être, il raille son rival allemand ou anglais, sur sa lenteur, qu’il compare à celle des bœufs; mais l’Anglais et l’Allemand lui répondent avec leur froid bon sens, que, pour le labourage, la patience des bœufs convient mieux que la fougue de coursiers fringants et piaffants; et en effet, il arrive souvent qu’après avoir commencé et défait, corrigé et changé, après s’être tourmenté l’esprit de désirs et de craintes, le Français finit par se dégoûter et par tout abandonner.

Le colon américain, lent et taciturne, ne se lève pas de très-grand matin; mais une fois levé, il passe la journée entière à une suite non interrompue de travaux utiles: dès le déjeuner, il donne froidement des ordres à sa femme, qui les reçoit avec timidité et froideur, et qui les exécute sans contrôle. Si le temps est beau, il sort et laboure, coupe des arbres, fait des clôtures, etc.; si le temps est mauvais, il inventorie la maison, la grange, les étables, raccommode les portes, les fenêtres, les serrures, pose des clous, construit des tables ou des chaises, et s’occupe sans cesse à rendre son habitation sûre, commode et propre.—Avec ces dispositions se suffisant à lui-même, s’il trouve une occasion, il vendra sa ferme pour aller dans les bois, à dix et vingt lieues de la frontière, se faire un nouvel établissement; il y passera des années à abattre des arbres, à se construire d’abord une hutte, puis une étable, puis une grange; à défricher le sol, à le semer, etc.; sa femme, patiente et sérieuse comme lui, le secondera de son côté, et ils resteront quelquefois six mois sans voir un visage étranger; mais au bout de quatre ou cinq ans, ils auront conquis un terrain qui assure l’existence de leur famille.

Le colon français, au contraire, se lève matin, ne fût-ce que pour s’en vanter; il délibère avec sa femme sur ce qu’il fera, il prend ses avis; ce serait miracle qu’ils fussent toujours d’accord: la femme commente, contrôle, conteste; le mari insiste ou cède, se fâche ou se décourage: tantôt la maison lui devient à charge, et il prend son fusil, va à la chasse ou en voyage, ou causer avec ses voisins. Tantôt il reste chez lui, et passe le temps à causer de bonne humeur, ou à quereller et gronder. Les voisins font des visites ou en rendent; voisiner et causer sont, pour des Français, un besoin d’habitude si impérieux, que sur toute la frontière de la Louisiane et du Canada l’on ne saurait citer un colon de cette nation, établi hors de la portée et de la vue d’un autre: en plusieurs endroits, ayant demandé à quelle distance était le colon le plus écarté: «Il est dans le désert, me répondait-on, avec les ours, à une lieue de toute habitation, sans avoir personne avec qui causer

Ce trait, lui seul, est l’un des plus caractéristiques et des plus distinctifs des deux nations; aussi, plus j’y ai réfléchi, plus je me suis persuadé que le silence domestique des Américains, ce qui s’entend aussi des Anglais, des Hollandais et des autres peuples du nord dont ils dérivent, est l’une des causes les plus radicales de leur industrie, de leur activité, de leur réussite en agriculture, en commerce, en arts; avec le silence ils concentrent leurs idées et se donnent le loisir de les combiner, de faire des calculs exacts de leurs dépenses et de leurs rentrées; ils acquièrent plus de netteté dans la pensée, et par suite, dans l’expression; d’où résulte plus de précision et d’aplomb dans tout leur système de conduite publique ou privée. Par inverse, avec la causerie et le perpétuel caquet domestique, le Français évapore ses idées, les soumet à la contradiction, suscite autour de lui des tracasseries féminines, des médisances et des querelles de voisins, et finit par avoir gaspillé son temps sans résultats utiles à lui et à sa famille. L’on croit que ces détails sont des bagatelles; mais ils sont l’emploi du temps; et le temps, comme l’a dit Franklin, est l’étoffe dont nous fabriquons la vie. Il faut que cette dissipation morale et physique ait une efficacité particulière à rendre l’esprit superficiel; car, ayant plusieurs fois questionné des Canadiens de frontière sur des distances de lieux et de temps, sur des mesures de grandeur ou de capacité, j’ai trouvé qu’en général ils n’avaient pas d’idées nettes et précises; qu’ils recevaient les sensations sans les réfléchir; enfin, qu’ils ne savaient faire aucun calcul un peu compliqué. «Il y a, me disaient-ils, d’ici à tel endroit, la distance d’une ou de deux fumées de pipe; l’on peut ou l’on ne peut pas y arriver entre deux soleils, etc.» Tandis qu’il n’est pas de colon américain qui ne réponde avec précision sur le nombre des milles, des heures; sur les grandeurs en pieds et yards, sur les poids en livres ou gallons, et qui ne fasse très-bien un calcul composé de plusieurs éléments actuels ou contingents: or, ce genre de science pratique a des conséquences très-importantes et très-étendues sur toutes les opérations de la vie; et ce qui pourra surprendre, il est bien moins répandu chez le peuple français, même d’Europe, qu’on ne serait porté à le penser.

L’on pourra dire, comme je l’ai ouï assez souvent, que ce besoin de conversation ou de causerie, est un effet de la vivacité du sang, et d’une gaieté expansive de tempérament et d’esprit; mais si j’en juge par ma propre expérience, il est bien plutôt un produit factice de l’habitude et de l’opinion; étant allé en Turkie, causeur comme un Français, j’en revins après trois ans de résidence, silencieux comme un musulman; de retour en France, je repris aisément mes habitudes natives; mais à peine eus-je vécu quelques mois aux États-Unis, que je contractai de nouveau la taciturnité américaine qui a encore disparu depuis que je suis revenu en France; et je remarque que l’empire de ces habitudes nationales est d’autant plus puissant et plus subjuguant, qu’il est fondé sur des préjugés d’amour-propre et de bon ton social; chez les Turks et chez les Américains, parler beaucoup est un attribut de basse classe, un signe de peu d’éducation; tandis que chez les Français, se taire est une affectation de morgue et de hauteur; entretenir est un témoignage d’esprit et de politesse; et l’on manque de l’un ou de l’autre si on laisse tomber la conversation.

C’est encore par un préjugé de ce genre, né de l’éducation et de l’opinion, que souvent les Français taxent d’immoralité la facilité avec laquelle les Américains vendent et abandonnent leur sol natal ou acquis et amélioré par leurs soins, pour aller s’établir dans un autre; car l’on ne voit pas quel genre de moralité il peut y avoir à rester dans un lieu où l’on ne se trouve pas bien; mais quand on remonte à l’origine de cette idée, l’on découvre qu’elle a été inventée par les lois et entretenue par les gouvernants d’un peuple primitivement serf. Enchaîner les hommes à leur glèbe par des préjugés d’affection, fut de tout temps le but secret ou découvert d’une politique oppressive, et craintive de perdre sa proie. Or, comme ce fut pour rompre de telles chaînes religieuses et civiles, que les Américains émigrèrent d’abord, il ne serait pas étonnant que l’émigration, en devenant pour eux un besoin d’habitude, ne réunît encore à leurs yeux le charme d’user de leur liberté. Au reste, les effets en sont et en seront bien autrement utiles à la civilisation du monde que l’esprit végétatif des peuples sédentaires, qui préfèrent de se consumer chez eux d’oisiveté et de guerres, à s’en aller former au loin de brillantes et utiles colonies.

Ce serait peut-être ici le lieu de rechercher l’origine des habitudes taciturnes ou causeuses des deux nations dont je m’occupe; d’examiner quelle analogie existe entre un ciel habituellement brumeux, sombre, et un tempérament mélancolique et sérieux; si un temps froid et humide porte au spleen, par quelque action physique sur les nerfs et sur les entrailles: si, par inverse, un ciel clair, un soleil brillant, portent à la gaieté, par un effet stimulant du fluide lumineux sur le fluide nerveux, électrique comme lui; mais parce qu’une telle question, traitée sous tous ses aspects, se compliquerait d’une foule d’éléments divers; qu’il faudrait discuter pourquoi des peuples méridionaux, tels que les Indous, les Turks, les Espagnols, sont aussi taciturnes que des peuples septentrionaux; pourquoi en Angleterre même les habitans des villes très-actives, telles que Londres, ne sont pas moins causeurs que des Français; pourquoi dans ces derniers temps nous-mêmes avions cessé de l’être, selon la remarque des étrangers; pourquoi dans tous les pays les femmes le sont plus que les hommes, et les esclaves plus que les libres; parce qu’enfin il faudrait analyser ce qu’on entend par nation; voir si chaque classe, chaque profession n’a pas un caractère moral propre, et si le caractère général politique est autre chose que celui de la classe ou des individus qui gouvernent; je me bornerai à dire que les prétendus principes généraux, hâtivement posés par quelques écrivains politiques, sont en grande partie démentis par une analyse exacte des faits; et que le climat et le tempérament, alors même qu’ils sont une cause physique primordiale du caractère d’un peuple, sont soumis à une cause postérieure et secondaire encore plus énergique, l’action des gouvernements et des lois qui ont la faculté de violenter nos actions, de créer des habitudes nouvelles et contraires aux anciennes, et par là de changer le caractère des nations, ainsi que l’histoire en fournit de nombreux exemples. Le sujet que j’ai traité dans les deux articles précédents m’en fournirait un lui-même; car en étudiant les mœurs des colons de Gallipolis et du Poste-Vincennes, j’ai trouvé des différences remarquables à beaucoup d’égards, et je me suis clairement aperçu que les Français de Louis XIV et de Louis XV, avec leurs idées féodales et chevaleresques, étaient de beaucoup inférieurs en industrie, en idées de police, à la génération qui, depuis 1771, a reçu l’impression de tant d’idées libérales en organisation sociale. J’ai vivement regretté que cette colonie de Sioto, précieuse par la moralité et l’industrie de ses membres, n’ait pas été dirigée dès le principe vers la Wabash ou vers le Mississipi: l’addition de ses moyens à ceux des anciens colons y eût formé une masse capable de se défendre de l’invasion des Sauvages et des agioteurs américains, et eût pu devenir un noyau de ralliement pour d’autres Français prévoyants, et désireux de laisser à leurs enfants un héritage de liberté et de paix.

155.Il y a plus de soixante endroits divers du nom de Washington aux États-Unis. Il y a aussi une douzaine de Charleston; en général la nomenclature géographique de ce pays est pleine de répétitions de ses propres noms ou de noms d’Europe, par la raison que chaque colon, anglais, irlandais ou écossais, donne à son nouveau séjour le nom de son lieu natal: et l’on peut dire, sous plus d’un rapport, que les États-Unis sont une seconde édition de l’Angleterre; mais cette copie est tirée sur un bien plus grand format que l’original. On en jugera dans un siècle.
156.C’est le nom que les Américains donnent à tous les habitants français des postes de leur frontière à l’ouest et au nord.
157.C’est-à-dire à la Nouvelle-Orléans, distante de près de cinq cents lieues par le fleuve. Au Poste-Vincennes on dit d’un homme qui va à la Nouvelle-Orléans, il va en ville, comme si l’on était dans le faubourg.
158.Je joins l’itinéraire qui m’a été communiqué comme chose très-connue. L’on y remarquera le peu d’accord qu’il y a entre les lieues et les heures, et la trivialité des dénominations canadiennes, indice du caractère et des mœurs des gens qui les ont imposées.
  Itinéraire du Poste-Vincennes à Kaskaskias.
159.Par exemple, au Fort Détroit, le caractère ne diffère pas de celui que je viens de citer; et lorsque j’y passai en septembre suivant, le plus grand nombre des Français parlait de se retirer sur le terrain du Roi (Georges), plutôt que de se former au régime municipal et laborieux des Américains.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2018
Hacim:
424 s. 24 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain