Kitabı oku: «Les Mystères du Louvre», sayfa 19
– Les rois sont faits pour passer par toutes les déceptions, fit-il avec amertume. Va, parle librement; si tu es obligée de dire du mal de ceux que je croyais mes amis, dis-en le moins possible, non par égard pour eux, mais pour moi.
– Je voudrais me taire absolument sur leur compte, mon bien-aimé seigneur, car ces révélations portent sur une personne qui ne m'est pas moins proche qu'à vous-même.
– Je crains de comprendre, un désaccord entre notre mère et toi?..
– Mon frère, poursuivit-elle sans relever cette question, je suis plus malheureuse que vous ne sauriez penser, car je porte en moi deux affections, toutes deux profondes, immuables, et ceux qui en sont l'objet gémissent l'un et l'autre dans les fers; vous, dans ce palais; lui, dans les cachots de la Conciergerie.
– Lui? répéta le roi, dont l'œil s'anima d'un sourire amical un peu sarcastique, à l'idée d'une intrigue de sa sœur.
– Un gentilhomme, un jeune homme lettré, plein de talent…
– Pour qu'il ait été distingué par la dixième muse, par la Marguerite des Marguerites, son mérite doit être hors de contestation…
Et François Ier, entraîné par son instinct de galanterie, continuait de sourire, ne pressentant, sous tout ceci, qu'une intrigue d'amour, et charmé de surprendre le secret de sa sœur.
– Hélas! vous riez, sire, et cependant il y va de sa tête et de mon repos!
– Eh quoi! les choses sont-elles si graves?.. Le nom de ce gentilhomme?
– Vous l'avez vu à la cour de l'évêque de Meaux, messire Guillaume Briçonnet, il s'appelle Guillaume de Pavannes…
– L'évêque de Meaux… murmura le roi, auquel ceci remettait en mémoire les embarras causés par le parti de la Réforme.
Mais craignant de décourager les confidences de sa sœur:
– Il me revient, en effet, une vague idée de ce chevalier de Pavanes, un beau jeune homme… Et c'est lui auquel tu portes intérêt?
– Un intérêt profond, sire.
– Et pour quel méchef le détient-on à la Conciergerie, ce pauvre gentilhomme?
– On l'accuse d'hérésie, de traduction des livres saints.
– Un crime qui devient bien commun… murmura le roi, tout pensif.
– Dites une accusation bien commode pour perdre ceux qu'on hait, sire.
Le roi entrevit les griefs dont Marguerite avait parlé au début.
– A moins que les torts de ce jeune chevalier ne soient par trop scandaleux, et ne motivent, en effet, une répression véhémente, auquel cas encore, madame notre mère est investie du droit de grâce, il me semble que vous pouviez réclamer d'elle des lettres de pardon pour lui.
– C'est là qu'est mon affliction, sire. Notre honorée mère eût souhaité m'accorder cette preuve de bienveillance, mais elle en a été empêchée…
– Empêchée, sangdieu! Qui donc serait assez osé pour imposer ses volontés à la régente de France? Foi de gentilhomme, je l'en ferai repentir!
– Celui-là, sire, c'est votre chancelier, messire Antoine Duprat.
Ce nom éclata comme une tempête.
– Vous avez raison, Marguerite, prononça le roi tout assombri, vous mettez en cause des personnes qui ne sont pas du vulgaire, et cette affaire est digne de notre attention. Mais nous ne vous avons jamais rien refusé; faites-nous connaître le fond des choses, et ayez confiance en nous.
– O mon généreux frère, mon seul ami, j'en étais bien sûre, vous aurez égard à ma peine; vous êtes le roi, d'ailleurs, vous, le vrai, la seul roi; vous ne recevez d'injonctions de personne, et quand une parole tombe de vos lèvres, elle devient une loi.
Prenez donc en pitié votre sœur et celui qu'on persécute à cause d'elle. N'abandonnez pas à un ministre déloyal le droit de vie et de mort sur vos sujets. Fermez les yeux sur les fautes de votre mère, mais frappez de votre justice ceux qui la poussèrent à les commettre, et qui s'en servent pour l'humilier.
Le faible monarque, en proie à un combat pénible eût tout donné pour écarter cette situation critique. Se décider entre sa sœur, sa mère et son ministre favori, c'était bien autre chose que d'apposer sa signature au bas d'un décret.
Cependant, ceux qui étaient près de lui ayant toujours le dé sur ceux qui se trouvaient loin, et son affection constante inclinant pour sa sœur:
– Allons, dit-il avec résignation, puisqu'il le faut, j'entendrai tout. Parle, ma mignonne, apprends-moi dans l'exil ce que je chercherais vainement sur mon trône, la vérité. Par quels liens le chancelier prétend-il régner sur sa souveraine, et soumettre sa volonté à la sienne?
Marguerite aborda le récit de l'odieuse tragédie qui avait coûté la vie à Semblançay, à Jean Poncher et à Rainier Gentil. Elle ne dissimula rien, mais avec un tact généreux, elle évita d'insister sur les griefs relatifs à la duchesse d'Angoulême.
Plus d'une fois, durant ce long exposé, le sang jaillit à la figure du roi, lorsqu'il sut à ne plus en douter, comment sa mère et son premier ministre, dans le but de perdre un général et de discréditer sa favorite, avaient sacrifié la plus belle partie de nos armées et aliéné un des fleurons de la couronne, l'idée de tant de braves immolés sans fruit, de tant d'héroïsme perdu, faillit lui arracher des larmes.
Un frémissement non moins cruel passa sur son front, quand revint ce nom de Semblançay, de l'homme qu'il appelait son père, frappé, innocent, de la peine des plus indignes scélérats, et cela par la complicité froide et calculée de sa propre mère!
Le soupçon lui en était venu parfois, comme une de ces intuitions horribles… que l'on écarte avec hâte, ou que les étouffe sous des paradoxes. Marguerite changeait le doute en certitude, elle avait reçu l'aveu du misérable qui avait vendu le surintendant.
François Ier la laissa parler jusqu'au bout sans l'interrompre. Il se tenait les coudes appuyés sur la table, le visage caché dans ses mains.
Lorsque sa sœur eut achevé, il sortit de cette attitude, et ses traits étaient tellement bouleversés qu'elle ne put retenir un cri d'effroi.
– Oui, dit-il avec un sourire contraint, décidément la vérité est plus difficile à entendre que je ne le soupçonnais… Rassure-toi, sœur, je ferai justice…
– Que votre arrêt se résume en trois mots, mon auguste frère: Rien contre notre mère, grâce pour le chevalier de Pavanes, la peine des traîtres pour le ministre félon!..
Il lui fit signe de la main de ne rien ajouter, et se rapprochant de la table, il s'y installa pour écrire.
Marguerite ne respirait plus; avec un peu d'attention, le roi eût entendu les battements brusques et sonores de sa poitrine.
Il attira à lui une des feuilles de papier éparses sur la table, prit une plume et étendit le bras pour la tremper dans l'encre.
Deux coups frappés à la porte suspendirent ce mouvement.
La princesse se sentit défaillir, comme s'ils eussent donné le signal de sa perte; le roi eut un geste et une interjection d'impatience.
Un huissier entre-bâilla la portière, et d'un ton respectueux annonça une visite de conséquence.
– Je n'en reçois aucune, fût-ce celle de l'infant! répondit François Ier.
– Sire, insista l'huissier, c'est une députation de la sainte inquisition, son directeur en tête…
Les lèvres pâlies et tremblantes de la princesse s'agitèrent pour répéter tout bas:
– La sainte inquisition!..
Le roi, singulièrement adouci, demanda encore:
– Savez-vous le motif de leur démarche?
– Sire, ils viennent complimenter Votre Majesté sur l'organisation d'un tribunal de la foi ordonnée par elle à Paris.
Marguerite s'était levée pour s'éloigner; à ces mots, elle éprouva comme un étourdissement; la chambre, les meubles tourbillonnaient devant ses yeux.
Le roi la vit chanceler, il lui prit le bras pour la soutenir, et, la conduisant vers la porte de son appartement intime:
– Va, mignonne, lui dit-il; ces visites ne sont jamais longues; nous reprendrons ensuite nos affaires où elles en étaient.
Elle ne répondit rien, se laissa conduire, mais jusqu'à sa sortie, son regard demeura fixé sur la page blanche, à laquelle elle semblait dire adieu.
Comment, dans quel but surtout, les chefs du saint office avaient-ils été informés si exactement de ce qui se passait en France! Pourquoi cette ardeur à en apporter leurs félicitations?
Marguerite de Valois s'était adressé ces deux questions, dont le mot n'était que trop aisé à comprendre. Il fallait affermir dans l'esprit variable du roi la haine contre les réformés, afin de neutraliser son ascendant et de prévenir un acte de grâce. N'y avait-il pas solidarité entre les inquisiteurs d'Espagne et ceux de Paris?
Les adroits diplomates ne venaient pas, du reste, avec une seule corde à leur arc. Avec leurs compliments, ils apportaient des menaces déguisées et des promesses tentatrices.
Ils apprirent au royal prisonnier, que le succès de sa sœur à Madrid avait excité l'inquiétude de son implacable ennemi le connétable de Bourbon. Tremblant pour son influence menacée par celle de la princesse Marguerite, il était accouru du fond de la province dans la capitale, décidé à user toutes ses ressources pour neutraliser les charmes de la sœur du roi et pour combattre par-dessus tout les projets d'hymen qui gagnaient de plus en plus dans l'opinion publique.
Le connétable, arrivé la veille seulement, avait, il est vrai, reçu le plus décourageant accueil parmi les gentilshommes auxquels il s'était présenté. Il n'était à leurs yeux qu'un traître, un transfuge; ils concevaient que l'empereur utilisât ses talents, mais ils s'étaient toujours tenus vis-à-vis de lui sur le pied d'une extrême réserve, et depuis qu'ils appréciaient mieux les qualités de François Ier, depuis surtout que Marguerite de Valois avait conquis leurs sympathies et leur admiration, ils reniaient le prince félon.
L'empereur voulant engager le marquis de Veillanne à le loger, le fier seigneur lui avait répondu:
– Je ne puis rien refuser à Votre Majesté; mais je vous déclare que si le duc de Bourbon descend dans mon palais, je le brûlerai dès qu'il en sera sorti, comme un lieu infecté de la perfidie, et par conséquent indigne d'être jamais habité par des gens d'honneur (Anquetil).
L'empereur s'était contenté de froncer le sourcil et avait donné ordre au chef de sa maison, son camerero mayor, d'aviser à loger le duc dans un pavillon de son palais. Il pouvait ne pas estimer Bourbon, mais il en avait besoin, et il n'était pas de ceux qui sacrifient leurs intérêts à leurs scrupules.
Il fallait donc opposer un contre-poids à cet adversaire; ce contre-poids ne pouvait venir de la noblesse, dont les sympathies étaient honorables mais stériles; mais le saint office, qui était un État dans l'État, pouvait l'offrir; il l'offrit, en reconnaissance des services rendus à la foi par l'établissement de l'inquisition et de la chambre ardente, et sous la condition que le zèle des inquisiteurs n'éprouverait aucun contre-temps et s'exercerait en plénitude.
C'était encore un pacte.
Il fut échangé bien des paroles dans cette conférence, car elle se prolongea plusieurs heures.
Enfin on se sépara, et le roi ne se hâta pas, quand il fut libre, d'envoyer chercher sa sœur. Ce fut elle qui revint d'elle-même le trouver.
Elle prit la feuille de papier dont il avait voulu se servir avant l'arrivée de la députation, et la mettant devant lui d'une main tremblante:
– Allons, mon cher seigneur, lui dit-elle, j'ai votre promesse…
Mais il éloigna faiblement le papier, et se rejetant dans son fauteuil de cuir de Cordoue, sans oser la regarder en face:
– Vous avez ma parole, chère sœur, ma parole de faire justice, et je la maintiens…
– Alors?.. interrompit-elle en lui tendant de nouveau la page blanche.
– Mais pour faire bonne justice… il faut des preuves… Foi de gentilhomme! apportez-moi ces preuves que vous dites exister, et je signe!..
Des preuves!.. Mais elle lui avait dit aussi comment Rainier Gentil avait été exécuté, pour étouffer son témoignage; elle lui avait dit que les quittances et les ordres étaient entre les mains d'un démon qui se ferait plutôt brûler avec que de s'en dessaisir… et il osait les lui demander!.. dérision!..
Ah! décidément, encore une fois, Duprat avait le don de prophétie; car il lui avait prédit mot pour mot ce qui lui arrivait!
XXVI
LA CASSETTE DU CHANCELIER
Les persécutions organisées en France par Antoine Duprat, signalèrent à coup sûr une de nos périodes critiques. Ce qu'il y avait d'honorable, d'intelligent dans le haut clergé, au sein même de la Sorbonne et du Parlement, gémissait de ses excès, mais l'inflexible et haineux chancelier ne se ralentissait pas.
Le catalogue des peines destinées aux novateurs occupait les plus chers de ses instants. Entouré de ses assesseurs, il aimait à préluder par cette rédaction au supplice de ses ennemis.
Nous pénétrerons une après-dînée dans sa chambre, où, plus tranquille encore que dans son cabinet de travail, il s'entretenait avec frère Roma et quelques autres membres du tribunal de la foi.
A en juger par sa physionomie, une question d'une gravité toute particulière s'agitait entre eux. Les inquisiteurs parlaient beaucoup, entremêlant leurs discours de citation de la Bible et des Pères.
Frère Roma faisait exception néanmoins; ainsi que les grands capitaines qui se réservent pour assurer la victoire par un coup décisif, il écoutait et observait.
Quant à Duprat, il se bornait à des interjections rapides, à quelques mots secs et saccadés. Il est vraisemblable qu'il consultait son entourage pour la forme, sur un point nettement arrêté dans sa tête.
Mais ce n'était pas une affaire de minime importance, car en la roulant sous sa volonté inflexible, il éprouvait d'involontaires frissons, et parfois son œil fixe s'arrêtait sans rien voir sur l'endroit le plus obscur de l'appartement.
Alors, les pommettes de ses joues se couvraient d'une ardeur empourprée, ses lèvres se desséchaient, et la fièvre précipitait les battements de sa poitrine.
De quoi s'agissait-il donc? D'inaugurer l'application de la peine capitale aux novateurs.
Jusque-là, nous l'avons indiqué, on s'était tenu dans les limites des autres châtiments; châtiments terribles, et dignes d'une époque encore barbare, tels que celui infligé à Jean Leclerc et à ses complices.
Ces malheureux, obstinés dans leurs idées réformistes, avaient prétendu maintenir à Meaux l'hérésie abandonnée par l'évêque Guillaume. Jean Leclerc, leur chef, en tête, ils avaient osé, tous les fanatiques se ressemblent et arrivent à des excès, déchirer une bulle relative aux indulgences, affichée aux portes de la ville par des religieux. Non contents de ce méfait, ils avaient substitué à la proclamation catholique un plaidoyer contre le trafic des indulgences et des sacrements.
Arrêtés aussitôt, ils furent amenés à Paris et fouettés pendant trois jours de la main du bourreau sur les places publiques. Puis on les reconduisit à Meaux, pour renouveler ce supplice, et avant de les remettre en liberté on les marqua au front d'un fer rouge.
Mais enfin leur laissa-t-on la vie sauve.
Or, c'est à la vie des novateurs qu'Antoine Duprat en voulait.
Le président de Mouchy était en train d'échafauder une véhémente argumentation, lorsqu'un bruissement léger trahit la présence d'un intrus dans le redoutable cénacle.
L'émoi fut grand, le chancelier, derrière le siège de qui l'étranger se tenait blotti, se retourna vivement, mais se montra aussitôt rassuré.
– Ne craignez rien, messires, dit-il, c'est un familier de ma maison sur lequel nous pourrions compter au besoin, et pour qui je n'ai pas de secrets.
Triboulet s'avança en affectant un air modeste et recueilli dont l'effet ne fut pas aussi prompt qu'il l'espérait.
– Un bouffon!.. s'écria le président.
– Le fou de la cour!.. exclama frère Roma en manière d'écho.
– Votre serviteur le plus humble, messire, fit Triboulet; croyez-en monseigneur le chancelier: quand on veut le succès d'une cause, aucun dévouement n'est à dédaigner.
– Et maître Triboulet m'a donné plus d'une preuve du sien, ajouta le chancelier.
Les membres du conseil s'inclinèrent en forme d'aquiescement.
– Tu viens à propos, maître, reprit Duprat: il fait ici une chaleur excessive, ouvre un des châssis de la croisée, et donne-moi un verre du breuvage là-bas, dans l'aiguière.
Puis il invita le révérend Démocharès à reprendre son discours interrompu, et pour réparer par sa déférence ce petit incident, il se tourna entièrement devant lui et l'écouta avec une attention marquée.
Triboulet obéit discrètement, entrebâilla le châssis, et apporta, en marchant sur la pointe des pieds, une coupe que le chancelier prit et vida sans même y porter les yeux.
Le discours terminé, il en témoigna sa haute satisfaction; les arguments lui en paraissaient irréfutables, c'était la voix d'en haut qui s'exprimait par la bouche du docteur et concluait avec lui à l'urgence de la peine de mort.
Mais ces émotions achevaient de remuer sa bile et d'allumer son sang.
– Triboulet, dit-il en se penchant à l'oreille du bouffon accroupi près de lui, encore un verre de cette boisson?
Son esclave impassible remplit une seconde fois la coupe et la lui remit.
Il la vida d'un trait. Cette liqueur rafraîchissante semblait exciter le feu dont il était brûlé.
C'était à frère Roma à parler.
– Comme tout le monde, fit-il d'un ton insinuant, je me suis délecté aux sublimes réflexions de notre très honoré président, et puisque la nécessité de la peine capitale est désormais démontrée et acquise, je solliciterai l'attention de vos révérences sur les moyens dont on pourrait user pour en rendre l'application plus éloquente et plus efficace.
Chacun comprit que l'ingénieux jacobin avait découvert un nouveau genre de supplice, et l'intérêt qu'il inspirait se manifesta par les signes les plus encourageants.
– Que monseigneur le chancelier me pardonne, continua-t-il en forme de parenthèse; mais ceci est un sujet tellement intime, que je le crois de nature à être soumis aux délibérations des seuls membres du tribunal de la foi…
Triboulet comprit parfaitement.
– Je me retire, mon révérend, dit-il.
Et en effet, il sortit, en faisant retomber derrière lui la porte assez bruyamment pour qu'on n'en doutât pas.
– Dans la tâche qui m'a été dévolue depuis quelques semaines de prêcher et d'exhorter certains hérétiques endurcis, j'ai reconnu que la persuasion est un moyen peu efficace pour vaincre des résistances insolentes telles que celles du chevalier de Pavanes. Or, la peine doit être proportionnée à l'endurcissement des coupables; autrement il n'y aurait plus équité.
– Mais, hasarda un des jacobins, on ne peut les exécuter qu'une fois!..
A cette réflexion, un sourire triomphant passa sur les traits de dom Roma.
– La chambre ardente, répliqua-t-il, est instituée pour décréter la peine du bûcher, elle ne faillira pas à sa tâche, le zèle connu de ses membres en est un sûr garant. Mais le bûcher tout d'un coup, en une seule fois, c'est bientôt fait pour un crime commis avec préméditation, récidive et scandale. Décapiter ou pendre le condamné, puis le brûler quand il n'est plus en état de ressentir le tourment du feu, c'était digne des anciens temps, des âges barbares…
Je soumets à la sagesse du conseil un procédé nouveau.
Chacun redoubla d'intérêt.
– Nous possédons, dans l'arsenal de nos lois, un supplice qu'on nomme l'estrapade. Il consiste à attacher le coupable sous les épaules, à le hisser à une potence par une poulie, et à le laisser retomber sur la terre un nombre limité de fois, ou jusqu'à ce que mort s'en suive.
Eh bien, vénérés seigneurs, appliquons l'estrapade en même temps que le feu. Une potence sera dressée à côté du bûcher, on y attachera le condamné suivant la pratique habituelle, puis, quand la flamme sera suffisamment ardente, au moyen de la corde et de la poulie, on le laissera retomber non sur la terre, mais sur le foyer, autant de fois qu'il sera nécessaire, jusqu'à ce qu'il ait rendu à Satanas son âme maudite.
Nous prions le lecteur, si quelque doute lui venait à l'esprit sur l'exactitude de ce monstrueux exposé, de se reporter à l'histoire, qui malheureusement entre dans bien d'autres détails (Sauval, Dulaure, etc.)
Démocharés et ses assesseurs regardèrent frère Roma avec envie et admiration. Antoine Duprat se leva de son siège et alla lui serrer les mains.
Le nouveau supplice fut adopté à l'unanimité.
Puis, le chancelier, s'excusant sur l'abondance de ses travaux, qui lui causaient une lassitude inaccoutumée, déclara la séance terminée.
Il se sentait, en effet, en proie à une pesanteur de tête. Une somnolence qu'il s'efforçait vainement de combattre répandait la torpeur dans ses membres.
Ayant rendu leur salut aux inquisiteurs, il fit un ou deux pas vacillants à travers la chambre, se retrouva près de son fauteuil, voulut gagner son lit, trébucha, avança le bras pour se retenir, et fut très heureux de s'affaisser sur son siège et non sur la natte.
Cependant il lutta encore un moment contre ce sommeil étrange; mais tous ses mouvements se bornèrent à une crispation de ses doigts, à soulever sa tête, qui retomba alourdie contre le dossier, et à retenir ouvertes ses paupières, qui papillotaient et finirent par se clore sous une pression trop pesante.
Il était plongé dans cette léthargie depuis une dizaine de minutes, lorsque le panneau de l'issue dérobée glissa avec discrétion dans sa rainure.
Une étincelle jaillit, éclaira la chambre et Triboulet alluma un candélabre sur un guéridon; la lumière vint frapper en plein visage le ministre endormi, insensible à toute impression extérieure.
Un rire diabolique envahit les traits du bouffon, et se termina par un éclat strident; on eût juré un chacal qui glapit.
Son œil rond comme celui d'un oiseau de proie, rayonnait dans son orbite, attaché sur son maître; il jouissait de l'impuissance où gisait ce tyran si redouté de tous, et dont en ce moment il tenait la volonté, l'existence à sa merci.
L'expression de son triomphe était terrible.
Enfin!.. murmura-t-il; enfin l'heure est venue!
S'approchant alors de lui, et le couvrant toujours de son rire sardonique, il se mit à écarter le haut de sa robe d'hermine, fit sauter les boutons du justaucorps qu'il portait par-dessous, et le fouilla.
Alors, ce ne fut plus un glapissement de bête fauve, mais un cri d'aigle victorieux qu'il fit entendre.
Ses longs doigts osseux venaient de se saisir d'un objet passé avec soin au cou d'Antoine Duprat, un cordon portant une petite clef.
Il l'enleva avec prestesse, et, s'adressant à son patron, comme si véritablement il le tenait enchaîné et que celui-ci l'entendit:
– C'est la clef de ton cœur, mon maître; tu m'as choisi pour ton jongleur, je gagne mon argent; ce tour-ci en vaut bien un autre!
Puis, palpant cette clef, talisman inappréciable, et se repaissant de ce contact:
– Pauvre grand dignitaire, te voilà à la merci d'un bouffon! Pauvre ambitieux insensé… c'est moi qui suis le sage de nous deux!.. Allons, à l'œuvre!
Le flambeau d'une main, la clef de l'autre, il se dirigea vers le coffret de fer où le chancelier serrait ses richesses de tout genre.
La clef fit son office; les deux compartiments s'ouvrirent ensemble. Dans l'un s'entassaient des piles d'or, dans l'autre se montraient seulement quelques papiers.
Triboulet regarda à peine le premier.
– Voilà qui ferait de jolis grelots à mon bonnet et à mademoiselle du Carillon!.. se contenta-t-il de dire avec ironie.
Mais ses prunelles se rallumèrent en considérant les feuillets disposés sous enveloppes dans le second.
– Foi de gentilhomme! jura-t-il avec un rire assez sérieux, on me prendrait pour un larron larronnant; je suis pourtant un bien modeste filou, puisque de tout ceci, je n'en veux qu'à ces chiffons.
Il examinait successivement le titre de chaque dossier et les remettait en place avec soin, jusqu'à ce qu'il rencontrât celui qu'il cherchait.
C'était le plus mince, il ne contenait que trois fragments de papier sur lesquels couraient quatre à cinq lignes d'une écriture rapide, avec une signature de la même main.
– Vive Dieu! exclama-t-il en les agitant avec joie, je les tiens donc!.. Ah!.. rira bien qui verra la fin de tout ceci!..
Mais, reprit-il en dirigeant son regard sardonique sur le chancelier, puisque je suis un honnête voleur, il faut faire les choses au complet et rendre à chacun son compte, autrement la comédie serait défectueuse.
Il vint à la table, y tailla à même les papiers blancs trois morceaux pareils à ceux qu'il tenait, les plaça dans le dossier, remit celui-ci à son ordre, et referma le coffre-fort.
– A chacun son bien! fit-il toujours riant et moqueur.
Sur quoi il cacha dans la poche de son pourpoint les précieux papiers, replaça fidèlement la petite clef au coup de son patron, rattacha ses vêtements, éteignit sa lumière, et se glissa comme il était venu par la porte secrète.
