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Kitabı oku: «Monsieur de Camors — Complet», sayfa 11
Elle s'était arrêtée tout à coup devant un pont rustique jeté sur une étroite rivière.
— Je ne m'en doute pas.
— Vous ne savez donc rien deviner? — J'y veux mettre un rocher artificiel, mon cousin.
— Pourquoi pas naturel, ma cousine? Moi, pendant que j'y serais, je le mettrais naturel.
— C'est une idée, dit la marquise en reprenant sa marche et en traversant le pont. — Mais il tonne vraiment... J'adore le tonnerre à la campagne... et vous?
— Moi, je le préfère à Paris.
— Pourquoi?
— Parce que je ne l'entends pas.
— Vous n'avez aucune imagination.
— J'en ai, mais je l'étouffe.
— Très possible. Je vous soupçonne de cacher, en général, vos mérites... et à moi en particulier.
— Pourquoi vous cacherais-je mes mérites?
— «Cacherais-je» est ravissant!.. Pourquoi? Mais par charité... pour ne pas m'éblouir... par égard pour mon repos... Vous êtes vraiment trop bon, je vous assure... Ah çà! mais voilà de l'eau maintenant.
De larges gouttes de pluie commençaient, en effet, à crépiter dans le feuillage et à s'étaler sur le sable jaune de l'allée; le jour s'abaissait de plus en plus et de soudaines rafales courbaient la cime des arbres.
— Il faut retourner, dit la jeune femme, cela devient grave.
Elle reprit avec un peu de hâte le chemin du château; mais, au bout de quelques pas, un éclair blanc déchira brusquement la nue au-dessus de leurs têtes, un bruyant éclat de tonnerre retentit et un déluge de pluie fondit sur la campagne.
Il y avait heureusement près de là un abri où la marquise et son compagnon purent se jeter. C'était une ruine qu'on avait conservée pour l'ornement du parc, et qui avait été la chapelle de l'ancien château. Elle avait presque les dimensions d'une église de village. Les murailles, à peu près intactes, disparaissaient sous un épais manteau de lierre; des arbustes avaient poussé sur le faîte, et se mêlaient aux branches des vieux arbres qui entouraient la ruine et l'ombrageaient. La charpente n'existait plus: l'extrémité du chœur et l'emplacement qu'avait dû occuper l'autel étaient seuls couverts par un reste de toiture. Il y avait là un encombrement de brouettes, de bêches, de râteaux et d'outils de toute sorte que les jardiniers avaient l'habitude d'y retirer. La marquise courut se réfugier au milieu de ce pêle-mêle, dans cet étroit espace, et son compagnon l'y suivit.
L'orage cependant redoublait de violence; la pluie tombait par nappes dans l'enceinte des vieilles murailles, inondant le sol bas de l'ancienne nef; les éclairs se succédaient presque sans intervalles, et par instants des fragments de gravier se détachaient de la voûte et venaient s'écraser sur les dalles du petit chœur.
— Moi, je trouve cela très beau, dit madame de Campvallon.
— Moi également, dit Camors en levant les yeux vers la voûte disloquée qui les protégeait à demi; mais je ne sais pas en vérité si nous sommes en sûreté ici.
— Si vous avez peur, allez-vous-en, dit la marquise.
— J'ai peur pour vous.
— Vous êtes trop bon, je vous dis!
Elle ôta sa toque et se mit à la brosser tranquillement avec son gant pour y effacer quelques gouttes de pluie.
Après une pause, elle releva soudain sa tête nue, et, adressant à Camors un de ces regards profonds qui préparent un homme à quelque question redoutable:
— Cousin, dit-elle, si vous étiez sûr qu'un de ces beaux éclairs dût vous tuer dans un quart d'heure... qu'est-ce que vous feriez?
— Mais, dit Camors, ma cousine, naturellement... je vous ferais mes adieux.
— Comment?
Il la regarda en face à son tour.
— Savez-vous, dit-il, qu'il y a des moments où je suis tenté de vous croire diabolique?
— Véritablement? Eh bien, il y a des moments où je suis tentée de le croire moi-même. Par exemple, dans ce moment-ci, savez-vous ce que je voudrais. Je voudrais disposer de la foudre... et, dans deux minutes, vous n'existeriez plus.
— Parce que?
— Parce que je me souviens... je me souviens qu'il y a un homme à qui je me suis offerte et qui m'a refusée... et que cet homme est vivant... et que cela me déplaît un peu... beaucoup... passionnément.
— Est-ce sérieux, madame? reprit Camors, — pour dire quelque chose.
Elle se mit à rire.
— Vous ne le croyez pas, j'espère, dit-elle. Je ne suis pas si méchante... C'était une plaisanterie, et même d'un goût médiocre, j'en conviens... mais sérieusement maintenant, monsieur et cousin, que pensez-vous de moi? quelle femme pensez-vous que je sois devenue avec les temps?
— Je vous jure que je l'ignore absolument.
— Admettons que je fusse devenue, comme vous me faisiez l'honneur de le supposer tout à l'heure, une personne diabolique, croyez-vous que vous n'y seriez pour rien, dites-moi? Ne croyez-vous pas qu'il y a dans la vie des femmes une heure décisive où un mauvais germe qu'on jette dans leur âme peut y pousser de terribles moissons? Ne croyez-vous pas cela, dites?.. et que je serais excusable si j'avais envers vous les sentiments d'un ange exterminateur?.. et que j'ai quelque mérite à être ce que je suis, une bonne femme, très simple, qui vous aime bien... avec un peu de rancune, mais pas beaucoup... et qui, en somme, vous souhaite toute sorte de prospérités en ce monde et dans l'autre?.. Ne me répondez pas, cela vous embarrasserait, et c'est inutile.
Elle sortit de son abri et alla tendre son visage sous le ciel découvert comme pour voir où en était l'orage.
— C'est fini, dit-elle. Allons-nous-en.
Elle s'aperçut alors que la partie inférieure de la ruine était transformée en un véritable lac d'eau et de boue: elle s'arrêta au bord des degrés du chœur, et laissa échapper un petit cri.
— Comment faire? dit-elle en regardant ses chaussures légères.
Puis, se retournant vers Camors:
— Monsieur, allez me chercher un bateau!
Camors recula lui-même au moment de poser le pied dans la fange grasse et dans l'eau stagnante qui remplissaient toute l'enceinte de la nef.
— Veuillez attendre un peu, dit-il: je vais aller vous chercher des bottes, des sabots, n'importe quoi.
— Beaucoup plus simple! dit-elle avec un mouvement de résolution brusque. Vous allez me porter jusqu'à l'entrée.
Et, sans attendre la réponse du jeune homme, elle s'occupa d'enrouler le bas de ses jupes avec beaucoup de soin, et, quand elle eut fait:
— Portez-moi, dit-elle.
Il la regardait avec étonnement, s'imaginant qu'elle plaisantait encore; mais elle était d'un grand sérieux.
— De quoi avez-vous peur? reprit-elle.
— Je n'ai pas peur.
— Est-ce que vous n'êtes pas assez fort?
— Mon Dieu, je crois que si!
Il l'enleva dans ses bras comme dans un berceau, pendant qu'elle maintenait sa robe de ses deux mains, puis il descendit les degrés et se dirigea vers la porte avec son étrange fardeau. Il avait quelques précautions à prendre pour ne pas glisser sur le sol inondé, et cela l'absorba pendant les premiers pas; mais, quand son pied fut affermi, il eut la curiosité naturelle d'observer la contenance de la marquise. La tête nue de la jeune femme reposait, un peu renversée, sur le bras qui la soutenait; ses lèvres étaient entr'ouvertes par un sourire presque méchant qui laissait voir ses dents fines et blanches comme du lait; — la même expression de malice farouche brillait dans ses yeux sombres, qui s'attachèrent pendant deux secondes sur ceux de Camors avec une persistance pénétrante, puis se voilèrent soudain sous la frange bleuâtre de ses paupières. — Il eut comme le sentiment d'un éclair qui lui eût traversé la moelle des os.
— Voulez-vous me rendre fou? murmura-t-il.
— Qui sait? dit-elle.
Au même instant, elle s'échappa de ses bras, et, posant ses pieds à terre, elle sortit de la ruine.
Ils regagnèrent le château sans échanger un mot. Près d'entrer dans le salon seulement, la jeune marquise se retourna vers Camors, et lui dit:
— Soyez sûr qu'au fond je suis très bonne... vraiment!
Malgré cette affirmation, M. de Camors s'empressa de partir le lendemain matin, comme il l'avait d'ailleurs décidé.
Il emportait de la scène de la veille une impression des plus pénibles. Elle avait blessé son orgueil, exalté son impossible passion, inquiété son honneur. Qu'était cette femme, et que lui voulait-elle? Était-ce l'amour ou la vengeance qui lui inspirait cette coquetterie infernale? Quoi qu'il en fût, M. de Camors n'était pas assez novice dans les aventures de ce genre pour ne pas apercevoir clairement l'abîme entr'ouvert sous la glace rompue: aussi résolut-il sincèrement de la refermer entre eux pour jamais. Le meilleur procédé pour y réussir eût été assurément de cesser toutes relations avec la marquise; mais comment expliquer cette conduite au général, sans éveiller ses soupçons et sans risquer de perdre sa femme dans son esprit? Cela était impossible. Il s'arma donc de tout son courage, et se résigna à subir d'une âme inerte toutes les épreuves que l'inimitié véritable ou feinte de la marquise pouvait encore lui réserver.
II
Il eut à cette époque une idée singulière. Il était membre de plusieurs cercles et des plus aristocratiques. Il eut la pensée de réunir un certain groupe d'hommes, choisis parmi l'élite de ses collègues, et de former avec eux une association secrète qui aurait pour objet de fixer et de maintenir entre ses membres les principes du point d'honneur dans leur plus stricte sévérité. Cette société, dont on a parlé vaguement dans le public sous le nom de société des Raffinés et aussi des Templiers, — qui était son véritable nom, — n'avait rien de commun avec les Dévorants, illustrés par Balzac. Elle n'avait aucun caractère romanesque ni dramatique. Ceux qui en faisaient partie ne prétendaient en aucune façon se mettre en dehors de la morale commune, ni au-dessus des lois du pays. Ils ne se liaient par aucun serment d'assistance mutuelle à outrance. Ils s'engageaient simplement sur leur parole à observer dans leurs rapports réciproques les règles les plus pures de l'honneur. Ces règles étaient précisées dans leur code. Il est assez difficile de savoir exactement quel en était le texte; mais il semble qu'elles aient concerné à peu près uniquement les questions d'honneur familières entre hommes dans les régions spéciales du cercle, du jeu, du sport, du duel et de la galanterie. C'était, par exemple, forfaire à l'honneur et se disqualifier, étant membre de cette association, que de s'attaquer soit à la femme, soit à la maîtresse d'un de ses confrères. Il n'y avait d'autre sanction pénale que l'exclusion; mais les conséquences de l'exclusion étaient graves, chacun des affiliés cessant dès ce moment de connaître et même de saluer le membre indigne. Les Templiers trouvaient dans cette secrète entente un avantage précieux: c'était la sûreté particulière de leurs relations entre eux dans les différentes circonstances de la vie mondaine où ils se trouvaient chaque jour, soit dans les coulisses, soit dans les salons, soit autour des tables du cercle, soit dans les tribunes du turf.
Parmi ses compagnons et ses émules de la haute vie parisienne, Camors était sans doute une exception pour la profondeur et la décision systématique de ses doctrines: il n'en était pas une quant au scepticisme absolu et au matérialisme pratique; mais le besoin d'une loi morale est si naturel à l'homme, et il lui est si doux d'obéir à un frein élevé, que les adeptes choisis auxquels le projet de Camors fut d'abord soumis l'accueillirent avec enthousiasme, heureux de substituer une sorte de religion positive et formelle, si restreintes qu'en fussent les limites, aux confuses et flottantes notions de l'honneur courant. Pour Camors lui-même, on le devine, c'était une barrière nouvelle qu'il entendait élever entre lui et la passion qui le fascinait. Il se liait ainsi, avec une force redoublée, du seul lien moral qui lui restât. Il compléta son œuvre en faisant accepter au général la présidence de l'association. Le général, pour qui l'honneur était une sorte de déité mystérieuse, mais réelle, fut enchanté de présider au culte de son idole. Il sut bon gré à son jeune ami de sa conception, et l'en estima encore davantage.
On était arrivé au milieu de l'hiver. La marquise de Campvallon avait repris depuis longtemps le train de sa vie à la fois sévère et élégant, exacte à l'église le matin, au Bois et aux ventes de charité dans la journée, à l'Opéra ou aux Italiens le soir. Elle avait revu M. de Camors sans ombre d'émotion apparente, et l'avait même traité avec plus de naturel et de simplicité qu'autrefois: aucun retour sur le passé, aucune allusion à la scène du parc pendant l'orage, comme si elle eût épanché ce jour-là, une fois, pour toutes, ce qu'elle avait sur le cœur. Cela ressemblait à de l'indifférence. M. de Camors eût dû en être ravi, et il en était fâché. Un intérêt cruel, mais puissant et déjà trop cher à son âme blasée, disparaissait ainsi de sa vie. Il inclinait à croire décidément que madame de Campvallon était d'un caractère beaucoup moins profond et moins compliqué qu'il ne se l'était figuré, qu'elle s'était éteinte peu à peu dans la banalité mondaine, et qu'elle était devenue en réalité ce qu'elle prétendait être, une bonne personne contente de son sort et inoffensive.
Il était un soir dans sa stalle, à l'orchestre de l'Opéra. On donnait les Huguenots. La marquise occupait sa loge entre les colonnes. Diverses rencontres que fit Camors dans les couloirs pendant les premiers entr'actes l'empêchèrent d'aller rendre aussitôt qu'à l'ordinaire ses hommages à sa cousine. Enfin, après le quatrième acte, il alla la saluer dans sa loge, où il la trouva seule, le général étant descendu au foyer. Il fut étonné, en entrant, de voir sur les joues de la jeune femme des traces de larmes récentes: ses yeux, d'ailleurs, étaient tout humides. Elle parut mécontente d'être surprise en flagrant délit d'attendrissement.
— La musique me fait toujours un peu mal aux nerfs, dit-elle.
— Allons! répondit Camors, vous qui me reprochez de cacher mes mérites, pourquoi cacher les vôtres? Si vous êtes encore capable de larmes, tant mieux!
— Mais non, dit-elle. Je n'ai aucun mérite à cela... h! mon Dieu! si vous saviez... c'est tout le contraire.
— Quel mystère vous êtes!
— Êtes-vous bien curieux de le connaître, ce mystère?.. tant que cela?
Eh bien, soyez heureux... Aussi bien il est temps d'en finir...
Elle écarta un peu son fauteuil du bord de la loge et de la vue du public, se tourna vers Camors et reprit:
— Vous voulez donc savoir ce que je suis, ce que je sens, ce que je pense... ou plutôt simplement vous voulez savoir si je songe à l'amour... Eh bien, je ne songe qu'à cela. — Quoi encore?.. Si j'ai des amants ou si je n'en ai pas? — Je n'en ai pas, et je n'en aurai jamais, — non par vertu, — je ne crois à rien, — mais par estime de moi et par mépris des autres... Ces petites intrigues, ces petites passions, ces petites amours que je vois dans le monde me soulèvent le cœur... Il faut vraiment que les femmes qui se donnent pour si peu soient de basses créatures! Quant à moi, je me rappelle vous l'avoir dit un jour, — il y a mille ans de cela! — ma personne m'est sacrée, et, pour commettre un sacrilège, je voudrais, comme les vestales de Rome, un amour aussi grand que mon crime, aussi terrible que la mort... J'ai pleuré tout à l'heure pendant ce magnifique quatrième acte. Ce n'était pas seulement parce que j'entendais la plus merveilleuse musique qu'on ait jamais entendue sur la terre, c'est parce que j'admirais, parce que j'enviais passionnément les superbes amours de ces temps-là... Et c'était vraiment ainsi! Quand je lis les histoires de ce beau XVIe siècle, je suis en extase. Comme ces gens-là savaient aimer... et mourir! Une nuit d'amour, et ils meurent! C'est charmant! — Voilà, mon cousin; maintenant, allez-vous-en: on nous regarde. On va croire que nous nous aimons, et, comme nous n'avons pas ce plaisir-là, il est inutile d'en récolter les désagréments. D'ailleurs, je suis encore en pleine cour de Charles IX, et vous me faites pitié avec votre habit noir et votre chapeau rond. Bonsoir.
— Je vous remercie beaucoup, dit Camors.
Il prit la main qu'elle lui tendait avec indifférence et sortit de la loge.
Il rencontra M. de Campvallon dans le couloir.
— Parbleu! mon cher ami, dit le général en lui saisissant le bras, il faut que je vous communique une idée qui m'a travaillé toute la soirée.
— Quelle idée, général?
— Eh bien, il y avait là, ce soir, un tas de petites jeunes personnes ravissantes... Ça m'a fait penser à vous. Je l'ai même dit à ma femme: «Il faut marier Camors à une de ces jeunesses-là!»
— Oh! général!
— Eh bien, quoi?
— C'est bien grave. Si l'on se trompe dans son choix... ça va loin!
— Bah! bah! ce n'est pas si difficile que ça... Prenez-moi une femme comme la mienne... qui ait beaucoup de religion, peu d'imagination et pas de tempérament... Voilà tout le secret!.. je vous dis ça entre nous, mon cher.
— Enfin, général, j'y penserai.
— Pensez-y, dit le général d'un air profond.
Et il alla retrouver sa jeune femme, qu'il connaissait si bien.
Quant à elle, elle se connaissait bien elle-même, et s'était définie avec une étonnante vérité. Madame de Campvallon n'était pas, d'ailleurs, à sa manière, plus que M. de Camors à la sienne, une exception dans le monde parisien, quoique deux âmes aussi énergiques et deux esprits aussi bien doués en dussent pousser les communes dépravations à un degré rare.
L'atmosphère artificielle de la haute civilisation parisienne enlève aux femmes, en effet, le sentiment et le goût du devoir, ne leur laissant que le sentiment et le goût du plaisir. Elles perdent, dans ce milieu éclatant et faux comme une féerie de théâtre, la notion vraie de la vie en général, de la vie chrétienne en particulier, et il est permis d'affirmer que toutes celles qui ne se font pas, à l'écart du tourbillon, une sorte de thébaïde (il y en a), sont des païennes. Elles sont des païennes, parce que les voluptés des sens et de l'esprit les intéressent seules, et qu'elles n'ont pas une fois par an une idée, une impression de l'ordre moral, à moins qu'elles n'y soient forcément rappelées par la maternité, — que quelques-unes détestent; elles sont des païennes, comme les belles catholiques profanes du XVIe siècle, amoureuses du luxe, des riches étoffes, des meubles précieux, des lettres, des arts, d'elles-mêmes et de l'amour; elles sont des païennes charmantes comme Marie Stuart, et capables comme elle de se retrouver chrétiennes sous la hache.
Nous parlons, bien entendu, des meilleures, de l'élite, de celles qui lisent, qui pensent, qui rêvent. Quant aux autres, celles qui ne prennent de la vie de Paris que les petits côtés et l'étourdissement puéril, ces folles affairées qui se visitent, se donnent rendez-vous, s'entraînent, s'habillent, commèrent, s'agitent jour et nuit dans le néant, et dansent avec une sorte de frénésie dans les rayons du soleil parisien, sans pensées, sans passions, sans vertus, et même sans vices, — il faut avouer qu'il est impossible de rien imaginer de plus méprisable.
La marquise de Campvallon était donc bien véritablement, comme elle l'avait dit à cet homme qui lui ressemblait, une grande païenne; comme elle l'avait dit encore, — à l'une de ces heures solennelles où la destinée des femmes hésite et se décide, le plus souvent sous l'influence de celui qu'elles aiment, M. de Camors avait jeté dans son esprit et dans son cœur une semence qui avait merveilleusement fructifié.
Camors ne songea guère à se le reprocher; mais, frappé de toutes les harmonies qui le rapprochaient de la marquise, il regretta plus amèrement que jamais les fatalités qui les séparaient. — Se sentant, d'ailleurs, plus sûr de lui depuis qu'il s'était enchaîné lui-même par des obligations d'honneur plus strictes, il s'abandonna dès ce moment avec moins de scrupule aux curiosités et aux émotions d'un danger contre lequel il se croyait invinciblement protégé. Il ne craignait pas de rechercher plus souvent la société de sa belle cousine, et contracta même l'habitude d'entrer chez elle une ou deux fois par semaine en sortant de la Chambre. Quand il la trouvait seule, leur entretien prenait invariablement de part et d'autre le tour ironique et sourdement provocant où ils excellaient tous deux. Il n'avait pas oublié la confidence hardie de l'Opéra, et il la lui rappelait volontiers, lui demandant si elle avait enfin découvert le héros d'amour qu'elle cherchait, et qui devait être, suivant lui, un scélérat comme Bothwell, ou un musicien comme Rizzio.
— Il y a, répondait-elle, des scélérats qui sont en même temps musiciens... Chantez-moi donc quelque chose, à propos.
Vers la fin de l'hiver, la marquise donna un bal, ses fêtes avaient une juste renommée de magnificence et de bon goût. Elle en faisait les honneurs avec une grâce souveraine. Ce soir-là, elle avait une toilette très simple, comme il sied à une maîtresse de maison courtoise: une longue robe de velours sombre, les bras nus sans bijoux, un collier de grosses perles sur son sein rose, et pour coiffure sa couronne héraldique posée sur l'édifice léger de ses cheveux blonds. Camors surprit son regard quand il entra, comme si elle l'eût attendu. Il était venu la voir dans la soirée précédente, et il y avait eu entre eux une escarmouche plus vive qu'à l'ordinaire. Il fut saisi de son éclat. Sa beauté, surexcitée sans doute par les ardeurs secrètes de la lutte et comme illuminée par une flamme intérieure, avait la splendeur fine et pleine d'un albâtre transparent. Quand il fut parvenu à la joindre et à la saluer, cédant malgré lui à un mouvement d'admiration passionnée:
— Vous êtes vraiment belle, ce soir, à faire commettre un crime!..
Elle le regarda fixement dans les yeux.
— Je voudrais voir cela! dit-elle.
Et elle s'éloigna avec sa nonchalance superbe.
Le général s'était approché, et, frappant sur l'épaule du comte:
— Camors, lui dit-il, vous ne dansez pas comme à l'ordinaire...
Faisons-nous un piquet?
— Volontiers, général.
Et tous deux, traversant deux ou trois salons, gagnèrent le boudoir particulier de la marquise, petite pièce de forme ovale, fort haute, et tendue d'une épaisse soie rouge semée de fleurs noires et blanches. Quoique les portes fussent enlevées, deux lourdes portières isolaient complètement ce réduit de la galerie voisine. C'était là que le général avait coutume de jouer et quelquefois de dormir pendant ses fêtes. Une petite table à jeu était dressée devant un divan. Sauf ce détail, le boudoir conservait son aspect familier de tous les jours, ouvrages de femme commencés, livres, journaux et revues épars sur les meubles.
Après deux ou trois parties, que le général gagna (Camors était distrait):
— Je me reproche, jeune homme, dit M. de Campvallon, de vous enlever si longtemps à ces dames... Je vous rends votre liberté... Je vais jeter les yeux sur les journaux.
— Il n'y a rien de neuf, je crois, dit Camors en se levant.
Il prit lui-même un journal, et s'installa le dos contre la cheminée, se chauffant les pieds tour à tour. Le général, appesanti sur le divan, parcourut le Moniteur de l'Armée, approuva quelques promotions militaires, en blâma d'autres, et peu à peu s'assoupit, la tête penchée sur sa poitrine.
M. de Camors ne lisait pas. Il écoutait vaguement la musique de l'orchestre et rêvait. À travers les harmonies, les rumeurs et les chauds parfums du bal, il suivait par la pensée toutes les évolutions de celle qui en était la maîtresse et la reine: il voyait son pas souple et fier, il entendait sa voix grave et musicale, il respirait son souffle. — Ce jeune homme avait tout usé: l'amour et le plaisir n'avaient plus pour lui ni secrets ni tentations; mais son imagination blasée et vieillie se réveillait tout enflammée devant ce beau marbre vivant et palpitant. Cette beauté pure, sévère et dévorée de feux, le troublait jusqu'au fond des veines. Elle était vraiment pour lui plus qu'une femme, plus qu'une mortelle. Les fables antiques, les déesses amoureuses, les bacchantes enivrées, les voluptés surhumaines, l'inconnu et l'impossible dans le plaisir terrestre, — tout était vrai, réel, possible, à deux pas, sous sa main, — et il n'était séparé de tout cela que par l'ombre importune de ce vieillard endormi! — Mais cette ombre enfin, c'était l'honneur...
Ses yeux, comme perdus dans sa rêverie, étaient fixés devant lui, sur la portière qui faisait face à la cheminée. — Tout à coup cette portière se souleva, presque sans bruit, et la marquise présenta sous les plis de la draperie son jeune front couronné. — Elle embrassa d'un regard l'intérieur du boudoir, et, après une pause, elle laissa retomber doucement la portière, et s'avança directement vers Camors étonné et immobile. — Elle lui prit les deux mains sans parler, le regarda profondément, jeta encore un rapide coup d'œil sur son mari endormi; puis, se dressant un peu sur ses pieds, elle tendit ses lèvres au jeune homme. — Il eut le vertige, oublia tout, se pencha, et lui obéit.
À la même minute, le général fit un brusque mouvement et s'éveilla; mais déjà la marquise était devant lui, les deux mains posées sur la table à jeu, et lui souriant:
— Bonjour, mon général, dit-elle.
Le général murmurant quelques mots d'excuse, elle le repoussa gaiement sur son divan.
— Continuez donc, ajouta-t-elle; je venais chercher mon cousin pour un bout de cotillon.
Et elle reprit le chemin de la galerie. Camors, pâle comme un spectre, la suivit. En passant sous la portière, elle se retourna et lui dit à demi-voix:
— Voilà le crime!
Puis elle se perdit dans la foule, qui remplissait encore les salons.
M. de Camors n'essaya pas de la rejoindre, et il lui parut qu'elle-même l'évitait. — Un quart d'heure plus tard, il quittait l'hôtel de Campvallon.
Il rentra aussitôt chez lui. Une lampe était allumée dans sa chambre. Quand il se vit dans la glace en passant, il se fit peur. — Cette scène effroyable l'avait atterré. Il n'était plus temps de s'y tromper: son élève était devenue son maître. Le fait en soi n'avait rien de surprenant. Les femmes s'élèvent plus haut que nous dans la grandeur morale: il n'y a pas de vertu, pas de dévouement, pas d'héroïsme où elles ne nous dépassent; mais, une fois lancées dans les abîmes, elles y tombent plus vite et plus bas que les hommes. Cela tient à deux causes: elles ont plus de passion, et elles n'ont point d'honneur.
Car enfin cet honneur est quelque chose, et il ne faut pas le diffamer. L'honneur est d'un usage noble, délicat, salutaire. Il rehausse les qualités viriles. C'est la pudeur de l'homme. Il est quelquefois une force, toujours une grâce. — Mais penser que l'honneur suffise à tout, qu'en face des grands intérêts, des grandes passions, des grandes épreuves de la vie, il soit un soutien et une défense infaillibles, qu'il supplée aux principes venus de plus haut, et qu'enfin il remplace Dieu, — c'est commettre une grave méprise: c'est s'exposer à perdre en quelque minute fatale toute estime de soi, et à tomber tout à coup pour jamais dans ce sombre océan d'amertume où le comte de Camors, en cet instant même, se débattait avec désespoir, comme un naufragé au sein de la nuit.
Il livra en lui-même pendant cette nuit néfaste un dernier combat plein d'angoisses, et le perdit. Le lendemain soir, à six heures, il était chez la marquise.
Il la trouva dans sa chambre, entourée de son luxe royal. Elle était à demi couchée sur une causeuse au coin du feu, un peu pâle et fatiguée. Elle le reçut avec son aisance et sa froideur ordinaires.
— Bonjour, lui dit-elle; vous allez bien?
— Pas trop, dit Camors.
— Pourquoi donc ça?
— J'imagine que vous vous en doutez.
Elle le regarda avec de grands yeux étonnés et ne répondit pas.
— Je vous en supplie, madame, reprit Camors en souriant, plus de musique, car la toile est levée et le drame commence.
— Ah! voyons cela!
— M'aimez-vous, dit-il, ou avez-vous simplement prétendu m'éprouver hier au soir? Pouvez-vous et voulez-vous me le dire?
— Je le pourrais certainement, mais je ne le veux pas.
— Je vous aurais crue plus franche.
— J'ai mes heures.
— Eh bien, reprit Camors, si l'heure de la franchise est passée pour vous, elle est venue pour moi...
— Cela fait compensation, dit-elle.
— Et je vais vous le prouver, poursuivit Camors.
— Je m'en fais une fête, dit la marquise en s'assujettissant doucement sur sa causeuse, comme quelqu'un qui se met à l'aise pour mieux jouir d'une circonstance agréable.
— Moi, madame, je vous aime... et comme vous voulez être aimée... Je vous aime ardemment et mortellement, assez pour me faire tuer, et assez pour vous tuer.
— Bon, cela! dit la marquise à demi-voix.
— Mais, continua-t-il d'un accent sourd et contenu, en vous aimant, en vous le disant, en essayant de vous faire partager mon amour, je viole indignement des obligations d'honneur que vous connaissez, — d'autres même que vous ignorez. C'est un crime, vous l'avez dit. Je ne cherche pas à m'atténuer ma faute. Je la vois, je la juge et je l'accepte. Je brise le dernier lien moral qui me restât. Je sors des rangs des hommes d'honneur, je sors même des rangs de l'humanité... Je n'ai plus rien d'humain que mon amour, rien de sacré que vous; mais il faut que mon crime se sauve au moins par quelque grandeur... Eh bien, voici comment je le conçois... Je conçois deux êtres également libres et forts s'aimant et s'estimant seuls l'un l'autre par-dessus tout, n'ayant d'affection, de dévouement, de loyauté, d'honneur que l'un pour l'autre, mais ayant tout cela entre eux à un degré suprême. Je vous donne et je vous consacre absolument ma personne, tout ce que je peux être et tout ce que je puis devenir, à la condition d'un retour égal... Restons dans la convention sociale, hors de laquelle nous serions misérables tous deux... Secrètement unis et secrètement isolés sur des hauteurs inconnues, au milieu de la foule humaine, la dominant et la méprisant, mettons en commun nos dons, nos facultés, nos puissances, nos deux royautés parisiennes, la vôtre, qui ne peut grandir, la mienne, qui grandira, si vous m'aimez... et vivons ainsi l'un par l'autre et l'un pour l'autre jusqu'à la mort... Vous rêviez, disiez-vous, des amours étranges et presque sacrilèges, en voilà un. — Seulement, avant de l'accepter, songez-y bien, car je vous atteste que cela est fort sérieux. Mon amour pour vous est immense... Je vous aime assez pour dédaigner et fouler aux pieds ce que les derniers des hommes respectent encore... Je vous aime assez pour trouver en vous seule, en votre seule estime, en votre seule tendresse, dans l'orgueil et dans l'ivresse d'être à vous... l'oubli et la consolation de l'amitié outragée, de la foi trahie, de l'honneur perdu!.. Mais, madame, c'est là un sentiment avec lequel vous auriez tort de jouer, vous devez le comprendre... Eh bien, si vous voulez de mon amour, si vous voulez de cette alliance, — contraire à toutes les lois du monde... mais grande du moins et singulière... — daignez me le dire, et je tombe à vos pieds... Si vous n'en voulez pas, si elle vous fait peur, si vous n'êtes pas prête à toutes les obligations redoutables qu'elle entraîne, dites-le encore... ne craignez pas un mot, pas un reproche... Quoi qu'il puisse m'en coûter, je brise ma vie, je pars, je m'éloigne de vous sans retour, et ce qui s'est passé hier est oublié à jamais.
