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Kitabı oku: «Annette Laïs», sayfa 12
XVIII.
LA FAMILLE LAÏS
Philippe me reçut comme un ami. Sa chambre, toute petite, était un musée en désordre où il y avait de très belles choses qu'on voyait mal. Son atelier était auprès de la fenêtre: il consistait en une table supportant une douzaine de paires de ciseaux, rangées par ordre de taille, et deux ou trois emporte-pièces de formes diverses. Auprès de la chaise où il se tenait, un immense carton renfermait ses œuvres, jetées pêle-mêle.
Pauvre bon Philippe! il dut me dire assurément d'excellentes choses, des choses nouvelles pour moi et dignes d'intérêt; mais Annette tenait tout mon esprit avec tout mon cœur. Je ne voyais qu'Annette, je n'écoutais qu'Annette; toute parole qui n'était pas le nom d'Annette elle-même glissait sur mon entendement comme un vain son. Philippe me montra un grand nombre de découpures magnifiques, non point pour me les faire admirer, mais comme preuves à l'appui de sa démonstration. Mes efforts pour comprendre étaient sincères et même douloureux. Je ne pouvais pas. Il s'animait, il me parlait avec une passion extrême. Je distinguais les mots et je ne pouvais les attacher ensemble.
Elle m'avait vu! Elle me connaissait! A mon insu, nos âmes communiquaient. Ma folie était de la sagesse! Oh! comme je discernais merveilleusement à cette heure les émotions confuses de ma fièvre cérébrale! Je l'aimais déjà! C'était le travail providentiel, la douleur qui accompagne toute naissance. Mon amour naissait en moi sans le concours de ma volonté; le germe se développait quelque part où ne va pas l'œil de la conscience. Et de même en elle sans doute, car, souvenez-vous, elle avait souffert en même temps que moi; en même temps que moi le docteur Josaphat l'avait soignée; il l'avait soignée pour la même maladie!
N'était-ce pas frappant? N'y avait-il pas là évidente prédestination.
Sur cette pente, on peut aller fort loin. Il n'est pas de religion si bizarre que les faits ne semblent appuyer jusqu'à un certain point, et pour voir dans les nuages qui courent des géants couchés, des crocodiles antédiluviens, des danses de péris ou des batailles homériques, il suffit de regarder fixement.
Pauvre beau Philippe! De temps en temps, il me demandait: «La voyez-vous? la voyez-vous?»
Et toujours il sous-entendait la couleur, son rêve, comme ma pensée à moi sous-entendait Annette, ma destinée.
«La voyez-vous, René? N'y a-t-il pas dans cet arbre les teintes chaudes que vont prendre les feuillées à l'automne? Vous y tromperiez-vous? Soyez franc! sont-ce là les feuillages du printemps?
– Non, non, certes, Philippe.»
J'étais franc. Je n'aurais pas voulu le tromper pour un empire, mais je voyais ailleurs que sur son papier, impitoyablement blanc et noir, le baiser ardent du soleil sur la tête rougissante de nos hêtres, là-bas, au pays de Vannes, vers la lisière de ce bois connu qui festonne la lande dorée, immense et plate comme une mer. Je voyais nos grands chênes aux branches bossues, nos châtaigniers cossus où Dieu a jeté le pain du pauvre parmi le plus opulent de tous les feuillages. Et sous ces arbres propices, dans le sentier mystérieux qui incline vers la coulée, ma vision glissait, non point ma vision du théâtre, non point le papillon aux ailes de gaze, tourbillonnant avec les roses, mais la jeune fille, mais le sourire d'enfant, mais la robe de percale et le fichu de mousseline, Annette, Annette, mon cœur et ma joie, Annette que j'aimais, Annette qui m'aimait, Annette Laïs, Annette de Kervigné, ma fiancée, ma femme, le meilleur de mon âme!
Philippe disait:
«Vous êtes un artiste.»
Puis, feuilletant du noir et du blanc, il s'écriait:
«Je prétends, parce que cela est vrai, que cette danseuse catalane n'a pas la même carnation que cette fille de Circassie. Regardez bien! Voici deux robes: laquelle est verte? Voici deux têtes: laquelle est blonde?»
Je tombai juste. Il y a une veine dans le bonheur. Et puis ne croyez pas qu'il n'y eut rien, absolument rien de vrai dans la théorie de Philippe Laïs. On ne peut pas parler de rien. En outre, les efforts d'une volonté puissante, servie par une intelligence d'élite, ne peuvent pas aboutir à néant. La couleur existait dans les œuvres de mon beau-frère: il l'y mettait de force. Mais, comme tous ceux qui se trompent de ce côté en maniant le levier, il tournait contre lui-même l'arme destinée à décupler la vigueur humaine. Il remuait un atome avec l'instrument qui ébranle les montagnes. Et mesurant l'importance du résultat à la terrible dépense de l'effort, il grossissait l'atome au point d'y voir la montagne.
La palette d'Eugène Delacroix était dans ses yeux aveuglés; il voyait entre son blanc rigide et son noir implacable tout un clavier d'éblouissantes couleurs; il s'enivrait de gammes imaginaires, comme ce musicien sourd dont la perfide compagnie avait remplacé le clavecin trop bruyant par une rangée de touches d'ivoire et d'ébène qui étaient muettes.
Il est dans le pays de Châteaulin, sur la paroisse de Lannelio, un vieillard qui habite une grande maison en ruines. C'est un gentilhomme qui porte les braies de toile du paysan. Ceux du bourg l'appellent «le Montreur,» et offrent le spectacle de sa folie aux étrangers comme une curiosité divertissante. J'allai voir le Montreur une fois par une soirée d'été. Le soleil se couchait au loin derrière les collines, découpant le profil des grands bois. Au détour du sentier j'aperçus un vieillard de haute taille, vêtu de toile blanche de la tête aux pieds, et dont les longs cheveux, éclatants comme la neige, tombaient en masses ondées sous les bords larges de son chapeau. Il fumait sa pipe gravement; il regardait les bois, derrière lesquels descendait le soleil.
Habitué qu'il était aux visites, il me salua d'une façon solennelle et courtoise qui rappelait les belles manières des états de Bretagne, et, sans préambule, il me dit:
«Nos futaies vont jusqu'à cet arbre de pin qui monte tout seul au dessus des chênes. Il y a douze cents journaux de bois d'un tenant, savoir: sept cents sur Lannelio, cinq cents sur Phébihen, dont le cocher relève de nous. Tout le pays de prés, à droite de la rivière, est à maman; papa a les guérets, la lande, les trois moulins et le bas taillis qui va vers la ville. Bonnes terres. Entrez, si vous voulez visiter le château.»
Du château, il ne restait absolument que les murs, percés de vastes fenêtres dont les châssis de pierres formaient la croix latine. Le soleil oblique entrait par toutes ces ouvertures béantes et colorait vivement les amas de décombres.
«Ceci, me dit-il au seuil de la principale porte, est l'écusson du papa; d'azur aux six merlettes d'argent, trois, deux, une, avec la bande de gueules sur le tout, chargé de trois macles d'or; l'autre est à maman: de sable à la croix ancrée d'argent. Nous avons en haut les écussons d'alliance, depuis notre auteur, qui fut écuyer de Pierre Mauclerc, duc de Bretagne… Voilà le vestibule: six andouillers de bronze, six de chêne, six de cornes, six de fer, en tout vingt quatre, pour pendre les chapeaux, les manteaux, les fusils, si l'on veut. Ceux de bronze ont coûté bon, tels que vous voyez. Ils furent achetés du temps du roi Louis XV par mon trisaïeul, qui était sénéchal de Tréguier.»
Ce disant, le montreur me montrait avec une conviction profonde la muraille crevassée où il n'y avait rien, sinon des lambeaux poudreux, vieilles tapisseries tissées par des araignées mortes.
Dans la salle à manger, il me montra la table de chêne, belle pièce et qui avait de l'âge: les buffets, bourrés de vielle argenterie, poinçonnée à cent marques, car chacune des aïeules avait apporté sa part; les dressoirs avec la porcelaine de Chine, achetée à Lorient, quand vivait la Compagnie des Indes, assassinée par les Anglais; les chaises, dont chacune avait au dos une tête de sanglier, de renard ou de loup; et les quatre grands tableaux de chasse qui venaient de loin et dont les amateurs offraient beaucoup d'argent.
La salle à manger était comme le vestibule. Elle avait le ciel pour toit. Deux poules y picotaient le sol. L'homme qui m'avait amené clignait de l'œil avec triomphe. Je me sentais le cœur pris dans un étau.
Nous passâmes au salon, où il y avait une vache maigre qui allaitait languissamment un avorton de veau. Le montreur ne vit ni le veau, ni la vache qui lui barraient le chemin, mais il se découvrit pieusement devant le cordon des portraits de famille imaginaires.
«Papa disait, reprit-il, que la cheminée de marbre fut la première qu'on vit dans ce pays-ci. Elle a les six merlettes d'argent sur champ d'azur, sans la bande, parce que nous brisâmes de la bande au temps de la duchesse Anne seulement. Nous n'étions pas les aînés, mais les aînés sont éteints, et nous voilà chefs de noms et d'armes.»
Il fit une pause et son visage prit une expression de fierté modeste.
«Douze fauteuils et douze chaises en velours d'Utrecht ciselé, poursuivit-il. Solide étoffe et qui dure; les bergères en tapisserie, les canapés aussi. Maman travailla vingt cinq ans pour les recouvrir.»
Sa voix s'altéra. De la main qui tenait son grand chapeau, il me désigna deux endroits de la muraille nue et ajouta, les larmes aux yeux:
«Le portrait du bonhomme et le portrait de la bonne femme.»
A Paris, vous ne savez pas ce que peut avoir de grand et de touchant cette façon de désigner le père et la mère.
Nous allâmes dans cinquante chambres que la manie du vieillard reconstruisait et meublait. Il nous conseilla de prendre garde en montant les escaliers qui n'étaient plus, et dix fois, avec une intention polie, quoique le sol fût uniformément battu, il nous prévint qu'il y avait un pas.
Il n'omit rien, il nous montra tout, depuis la chambre des ducs, qui servait à Monseigneur l'évêque de Quimper, jusqu'aux écuries, où jamais il n'y avait eu moins de douze chevaux. Ces choses me saisissent énergiquement, bien que je ne sois pas poëte. Je finis par prendre à cette exhibition un plaisir étrange, et j'aurais presque pu dire que je voyais les mille objets fantômes évoqués par sa manie.
Quand nous nous retirâmes, le soleil était couché depuis longtemps, et la lune épandait ses rayons pâles au travers des fenêtres vides. Il vint nous reconduire jusqu'à la porte extérieure, et pria Dieu d'être avec nous.
«Est-ce cocasse assez? me demanda mon guide, un esprit fort de Lannelio.
– Eh bien! ajouta-t-il, sortez-le de là, il en sait plus long que Monsieur-Recteur, (monsieur le curé).
Philippe Laïs était ainsi. Il avait son château illusoire qu'il parcourait tête nue. Mais tournait-il un instant le dos à cette maison de sa folie, il vous découvrait des trésors d'intelligence et d'art. Comme peintre, c'était un savant de premier ordre. Il asservissait des facultés de géant à une idée microscopique, parce que cette idée, agrandie en effet par le microscope de son rêve, lui apparaissait comme un gigantesque monument, et il dépensait sa vie à cette tâche de faire voir aux autres ce qu'il voyait lui-même.
Je ne sais pas ce que je lui répondis ce jour là de si convenable et de si parfaitement approprié à son dada, mais je dus toucher bien juste, car il me proposa son amitié. Ce n'était pas un petit cadeau qu'il me faisait là, à part même le prix immense que ma situation donnait à son offre. Philippe ne se livrait pas à tout le monde. Il avait été froissé souvent, raillé presque toujours. La France n'est pas le pays du rêve; on n'y voit de féeries qu'au spectacle, et, pour y croire, on y demande à toucher, après avoir vu. On dit que saint Thomas, l'apôtre, convertit les Parthes; il aurait eu du succès dans les Gaules. Philippe, confiant par nature, était devenu froid devant toutes ces défiances.
Mais une croyance en moi, car il faut que chacun ait son idée fixe, c'est qu'il y avait une sympathie préexistante entre moi et cette famille. Ils m'aimèrent tous avant de me connaître, et je pense bien que Philippe saisit avec un empressement involontaire le premier prétexte venu pour m'aimer.
«Voulez-vous être mon élève?» me demanda-t-il.
On juge si j'acceptai avec transport.
Il appela son père, qui arriva en pantoufles, s'enquérant d'où venait cette grande joie. Il avait la plume à la main, car son métier était d'écrire. Il connaissait plusieurs langues orientales et faisait des traductions du persan pour une librairie savante: rude état où l'on regrette parfois de ne savoir pas border des souliers.
Quand il sut que Philippe avait trouvé un ami et un élève, M. Laïs sourit avec bonté. Ce sourire disait beaucoup: on y lisait toute une histoire. Ce sourire avouait que M. Laïs ne partageait aucune des illusions de son fils; c'était une tristesse douce, bienveillante, résignée; ce sourire proclamait en même temps l'affection sans bornes qu'il avait pour Philippe.
Tout en souriant, il me considéra attentivement. Il me sembla que mon secret était percé à jour par ce regard si courtois, mais si fin.
Peut-être ne me trompais-je pas; un nuage passa sous ses cheveux blancs et rida légèrement l'ivoire de son front. Il me tendit la main.
«J'aimerai l'ami de mon fils, prononça-t-il avec une solennité que n'en comportait la situation.
Je ne vis point en lui un adversaire, mais je sentis que le véritable gardien de la maison, c'était lui.
M. Laïs qui se nommait Philippe comme son fils, était un insulaire de l'Archipel, où sa famille avait occupé une haute position, tant sous le rapport de l'influence politique que sous celui de la fortune. Il y avait trente-huit ans qu'il habitait la France, où il s'était réfugié, en 1804, après la défaite totale des Souliotes et la conquête de l'Albanie par Ali Pacha. Il avait alors vingt-cinq ans et ne savait pas d'autre métier que la guerre. Il avait son brevet de capitaine dans les bandes Souliotes, mais comme la France ne lui offrait en échange qu'un grade de sous-officier, il donna des leçons d'italien pour vivre. A Corfou, ville où s'était passée la plus grande partie de sa jeunesse, on parle l'italien autant que le grec.
En 1805, il épousa une de ses élèves, Mlle Coutard, qui apprenait l'italien pour débuter aux Bouffes. Au théâtre, Mlle Laïs s'appela Mme Martini; elle y tint avec un certain éclat l'emploi de mezzo-soprano jusqu'à en 1813, où une maladie de larynx la contraignit à la retraite. Elle mourut en 1825, en donnant la vie à Annette.
Ses dernières années s'étaient passées dans la retraite et dans la piété. A son lit de mort, elle obtint de son mari la promesse qu'il se convertirait à la religion catholique.
M. Laïs restait veuf avec trois enfants: Marcos, filleul de Botzaris, qui était né la première année de son mariage; Philippe qui n'avait que cinq ans, et Annette au berceau.
Depuis 1823, Marcos avait passé la mer et servait la cause de l'insurrection hellène auprès de son héroïque parrain. M. Laïs mit Philippe en pension, confia le berceau d'Annette à une parente, et, libre désormais des obstacles que sa femme avait mis à son départ, il reprit le mousquet pour conquérir l'indépendance de la Grèce. Marcos périt les armes à la main. M. Laïs reçut cinq blessures de 1825 à 1827 et fut porté pour mort à Navarin, où il combattait, comme simple soldat volontaire, à bord d'une frégate française.
L'oppression musulmane était vaincue et l'Europe entière acclamait la Grèce libre. Mais les acclamations prouvent peu. Sur ce trône qui sortait de terre, on coucha un marmot allemand. Athènes fut aux Bavarois, et M. Laïs, guéri par miracle, revint en France. Il avait senti, loin de cette terre où sa femme dormait, que la France était pour lui une patrie.
Philippe annonçait un peintre de talent; au couvent, Annette remportait tous les prix. Leur mère avait laissé quelque fortune, et la famille vivait dans l'aisance. La ruine d'un notaire spéculateur changea tout cela, et M. Laïs dut gagner le pain de ses enfants. C'était un homme sensé, doué de connaissances brillantes et variées, parfaitement distingué de formes, et c'était, par-dessus tout, l'honneur même; mais ce n'était pas un homme d'expédients. Annette fut retirée du couvent vers sa douzième année; Philippe dut chercher un atelier où il pût utiliser son savoir-faire. M. Laïs espérait en son grand ouvrage sur l'art grec; il avait un grand ouvrage; adressez-vous à ceux qui font de grands ouvrages si vous voulez savoir ce que la science ou l'art pur amènent de farine à la maison.
M. Laïs termina son grand ouvrage. C'est moi qui l'ai fait éditer dix ans après sa mort. Le nom de M. Laïs a fleuri comme une plante semée sur sa tombe.
On vendit les meubles; on changea de logement; il y eut de la misère dans ce pauvre nid d'exilés. Philippe ne trouvait rien de ses toiles. Un jour, il rencontra un Anglais au bois de Vincennes qui paya trois guinées une carte de visite où Philippe découpait le donjon.
Ce fut le point de départ. Sans cet Anglais, Philippe aurait été un peintre: à moins qu'il ne fût mort de faim avec son père et sa sœur.
On ne sait jamais comment ces choses arrivent. Si quelqu'un avait dit à M. Laïs, plus fier qu'un roi dans son malheur, que sa fille Annette, son doux et cher amour, danserait et jouerait la comédie au théâtre Beaumarchais, M. Laïs se serait fâché tout rouge. Annette dansait à ravir, pourtant, Annette chantait comme un rossignol, Annette avait un charmant talent sur le piano. Elle trouva une leçon.
Pauvre petit cœur! Qu'il fut bon l'argent qu'elle rapporta pour la première fois à son père! Philippe était justement malade et M. Laïs bien embarrassé. La première élève en procura une seconde: singulière élève, celle-là, qui ne se souciait ni du nom ni de la valeur des notes, mais qui voulait apprendre en quinze jours à faire semblant de savoir jouer du piano.
Vous avez deviné que c'était une actrice, et même une lamentable actrice, car toute comédienne qui se respecte sait faire semblant de tout.
C'était une débutante du théâtre Beaumarchais, qui parlait savoyard, mais qui était protégée par un actionnaire.
Annette vit cet actionnaire, qui lui parut être de tout point un homme fort respectable.
L'actionnaire s'informa d'elle, de ses parents, etc. Il ne dit point son nom, mais, le lendemain, Annette trouva chez son élève un autre monsieur des plus aimables, qui s'appelait M. Laroche. On lui dit qu'elle ferait sa fortune au théâtre et qu'il n'y avait qu'un saut de Beaumarchais à l'Opéra, quand on était tournée comme elle. Annette ne savait pas ce qu'est une comédienne, soit en haut, soit en bas de l'échelle artistique; elle n'avait pour le théâtre ni vocation ni répugnance; le mot fortune n'avait eu pour elle aucune signification sans l'espoir qu'il éveillait d'apporter un bien-être nouveau à son père et à son frère. Elle disait tout à la maison. M. Laïs fut informé le jour même de ce qui s'était passé, mais aussi il reçut la visite de ce bon M. Laroche. Je ne connaissais pas tous les talents de Laroche: c'était un diplomate. Il prouva deux choses à M. Laïs: 1o que la salle Beaumarchais était un conservatoire, un séminaire d'étoiles, une pépinière de fleurs rares destinée à renouveler les plates-bandes des théâtres royaux; 2o que lui, M. Laïs, n'avait pas le droit de refuser trente mille francs d'appointements pour sa fille. Il ajouta quelques mots adroits au sujet de protections puissantes qui changent les conditions de la vie théâtrale, dressant une véritable balustrade entre le péril banal et le jeune sujet qui ne connaît de sa profession que les joies permises et les triomphes honnêtes. Il y avait deux faces au caractère de M. Laïs: c'était à la fois un soldat plein d'énergie et un savant très timide, c'était aussi un solitaire. Il ignorait beaucoup les choses qui s'apprennent en vivant. Enfin, nous ne devons pas oublier que la femme dont il aimait et respectait la mémoire avait été dix ans comédienne.
Annette signa un engagement au théâtre Beaumarchais, qui lui donna soixante-quinze francs par mois, en attendant les appointements de trente mille francs.
Nous savons que M. de Kervigné et son Laroche n'en furent pas beaucoup plus avancés pour cela.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticipé en donnant ces détails au lecteur. L'histoire de la famille Laïs ne me fut point racontée ce jour-là.
Comme j'allais me retirer, après une entrevue de plus de deux heures, Annette, qui avait pris sa gentille et modeste toilette de ville, entra dans l'atelier de son frère. Sa présence me causait toujours une telle émotion que je craignis de ne la pouvoir point cacher. Quelle allait être d'ailleurs sa conduite vis-à-vis de moi? Savait-elle feindre? Cela m'eût blessé, quoique ce soit une science infuse chez les femmes. Allait-elle au contraire rougir, trembler, balbutier, se trahir?..
Rougir? Pourquoi? Trembler en ce lieu qui refermait tout son bonheur, elle, Annette! Oh! je ne connaissais personne qui pût m'aider à la juger par analogie. Elle était de celles qui vont toujours leur chemin tout droit et qui font naître ainsi à chaque instant de charmantes frayeurs, aussitôt guéries. Elle donna son front à son père et me salua d'un sourire ami.
Elle dit, et jamais je n'ai frémi de si bon cœur! elle dit au moment où Philippe me prenait par la main pour me présenter à elle:
«C'est moi qui ai ouvert à M. René. Nous avons causé… et d'ailleurs, je le connais depuis plus longtemps que toi.»
