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Kitabı oku: «Le Montonéro», sayfa 10
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A TRAVERS CHAMPS
Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment assis sur le rebord de la barque:
– Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.
– Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.
– Êtes-vous libres, d'abord?
– Nous le sommes.
– Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?
– Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.
Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.
– Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.
– Voyons, répondit Mataseis.
– Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?
– A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera rude? reprit le positif Mataseis.
– Il le sera; il vous prend pour tout faire, vous entendez: tout, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.
– Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.
– Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?
Les deux bandits échangèrent un regard.
– C'est convenu, dirent-ils.
– Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans sa poche et la leur remettant.
Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.
– Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de votre marché; acceptez-vous ces conditions?
– Nous les acceptons.
– Jurez donc de les tenir fidèlement.
Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.
– Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois; puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.
– C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?
– Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre maître.
– Soit, vous êtes libre; partez.
Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre, il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la direction de San Miguel.
Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.
Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent en courant dans l'obscurité.
– Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.
– Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles: malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.
Le Guaranis sourit sans répondre.
– Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.
– Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.
– Que voulez-vous dire?
– C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.
– Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!
– Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.
En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.
– Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se passe-t-il? Mon Dieu!
Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.
– Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne sont plus désormais à craindre.
– Que voulez-vous dire?
– Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service; vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.
Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant comme un homme ivre.
– C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable sauve peut-être trois existences.
Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.
La vue du Français les rassura.
– Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.
– Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut attendre.
En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.
– J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.
Ils le suivirent.
L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.
Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.
Cet homme était don Santiago Pincheyra.
– Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.
– Ami, répondit le peintre.
– Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous nos amis sont ici.
Ils entrèrent.
Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.
Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume, il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il leur présentait des cravates de soie noire:
– Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement, vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.
– Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.
Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.
– Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?
– Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?
– Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.
– Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.
– Partons donc, alors.
– Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.
– En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous mettrons en route.
– Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce moment.
– Pourquoi?
– Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que quelques-uns de nous n'en aient pas.
– J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.
– Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.
Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le montonero disparut dans la galerie.
Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et le Guaranis.
– Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant, avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de…
– Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?
– En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin, mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps ma mauvaise fortune.
– Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi, excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions afin de les exécuter à votre entière satisfaction.
– Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.
– Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.
– Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.
– Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi, vous consentez à ce que je vous accompagne?
– Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la mort, nous ne nous quitterons plus.
– Et vous me parlerez comme autrefois?
– Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un sourire.
– Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.
– Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire d'essayer de me rassurer.
– Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend plus que vous; quant aux chevaux…
– Ce soin me regarde, interrompit Tyro.
Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne s'en inquiéta pas.
Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant l'entrée du souterrain.
Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs chevaux en bride.
– Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.
La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en selle.
Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.
Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.
Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu se fit entendre dans les buissons.
– Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.
– En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.
Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine haletait, son visage était inondé de sueur.
– Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.
– Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.
– Elle est certaine.
– Quelle direction devons-nous suivre?
– Celle des montagnes.
– Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant, au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.
Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans tenir compte des obstacles.
Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité irrésistible d'un tourbillon.
La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.
– Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.
Tyro l'entendit.
– Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.
– A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.
– Qu'importe, j'ai préparé un relais.
– Un relais, nous sommes trop nombreux.
– Deux cents chevaux vous attendent.
– Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?
– Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.
– Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.
La course recommença rapide et fiévreuse.
Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus pour ne plus se relever.
Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés, les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en courant.
Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.
A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes neigeuses masquaient l'horizon.
Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le corral, en faisant tournoyer son lasso.
Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se fut mis en devoir de le harnacher.
Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.
– Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.
– Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une yegua madrina, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de nos compagnons partiront en avant avec eux.
– Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le montonero, rien n'est plus facile.
L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques cavaliers.
Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.
– Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de monter à cheval.
– Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.
Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute bride.
– ¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et en avant! En avant!
On repartit.
Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.
Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.
Cependant la fuite ne laissait pas que d'être fatigante pour les deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs. Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts, de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.
– Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.
– Je le sais moi, répondit Sacatripas.
– Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me le dire, n'est-ce pas?
– C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il a été tué deux heures trop tard.
– C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?
– Parce qu'il avait eu le temps de parler.
– L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas interrompu. Et vous êtes sûr de cela?
– Parfaitement sûr.
– Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela. Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant, nous ne…
Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et en bondissant sur sa selle.
– Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.
– Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.
– Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?
– Dame! Voyez vous-même.
Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie s'était sensiblement rapprochée.
– ¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces démons.
– Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même qu'il se trouve parmi eux.
– Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma revanche.
– Comptez-vous combattre ces gens-là?
– Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière, comme un chien peureux.
– Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de vitesse.
– A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une recua fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.
– Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage, répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.
– Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.
Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des patriotes.
– Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en sûreté la marquise et sa fille.
– Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?
– Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame; j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.
La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que par un soupir.
– Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?
– Comme sur vous-même, maître.
– Partez alors, et que Dieu vous protège.
Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.
Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les contreforts des cordillières.
– Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.
Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa tête.
Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.
Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine et lâcha la détente, puis repartit au galop.
Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.
Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.
– Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.
La troupe s'arrêta aussitôt.
– Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant eux? En avant! Et vive le roi!
– En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.
Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai: il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.
Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à s'avancer.
Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.
Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui, et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué d'une longue traite, il le renversa.
Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:
– Rendez-vous, lui dit-il.
– Non, répondit celui-ci.
– A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.
– Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San Miguel ainsi que ses compagnons.
– Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.
– Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.
L'Espagnol réprima un geste de colère.
– C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit, mais vous vous en repentirez. En retraite!
Et il partit.
– Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main pour l'aider à se relever.
Celui-ci lui lança un regard farouche.
– Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est pas fini entre nous, nous nous reverrons.
– Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.
Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.
