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Kitabı oku: «Le Montonéro», sayfa 11
DEUXIÈME PARTIE
LE MONTONERO
XI
EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage, cependant pittoresque et accidenté de la partie du Llano de Manso, où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient leur rendre leur couleur primitive.
Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.
A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques, de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui formait le fond du paysage.
Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands vautours chauves tournoyaient en larges cercles.
A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.
Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les dernières plaines atteignent la lisière du Grand Chaco, le refuge presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa guise.
Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension; d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation, sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire, en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard malheureux conduit dans cette région.
Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science par des découvertes intéressantes.
C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs courses fatigantes à travers le désert.
Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres du désert.
Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant, selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del Bosquecillo.
Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.
Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.
Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs, ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec celui de leurs compagnons.
Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.
Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels, chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant, hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la civilisation.
Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait, était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi; il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.
Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite, ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur, rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que, de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la tête d'une expédition de guerre.
Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.
Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.
Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les guerriers les plus rapprochés d'eux.
Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour, ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait accès dans le bois.
Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller plus loin ce jour-là.
Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer les feux de veille et à préparer le repas du soir.
Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de veiller au salut de leurs compagnons.
Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.
Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant, mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur échauffer le cerveau.
Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles, ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion, depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints, plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.
Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures et de caractère.
Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.
– Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.
– Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il arrive trop à point pour que nous le dédaignions.
– Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons mangé, ce qui commence à être assez long.
– Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les vivres nécessaires.
– Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille demande.
– Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.
Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se chargea de répondre.
– Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont chargés de représenter.
– Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens, presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du désert n'enseigne pas de telles choses.
– Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le vieux chef.
– C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de vous offrir une gorgée d'aguardiente.
Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.
Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard d'étonnement sur l'officier.
– Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas accepté, moi, ce que vous m'avez offert.
L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.
– Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.
– Pourquoi cette question, chef?
– Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources que le grand Esprit Macunhan a semée à profusion dans le désert, suffit pour calmer leur soif.
– Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous blesser.
– Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle, répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.
– Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas d'inconvénient.
Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout simplement allumé des cigares.
– Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser? répondit l'Indien.
– D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel étonnement.
– Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?
– Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro, quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui, d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.
– Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?
– Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait, n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef, sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un guerrier indien.
Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.
– Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes Cavalheiros; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.
Le jeune officier s'inclina affirmativement.
– Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les Indiens?
– Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et les protège.
– Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent lorsque je leur adresse la parole.
– Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà, que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à m'adresser?
– Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes, que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale l'affaire que nous avons à traiter.
– Je désire qu'il en soit ainsi.
– Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte que l'alliance proposée soit conclue entre nous.
– Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.
– Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el Rincón del Bosquecillo?
– C'est ici.
– Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission, prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après les fatigues de la journée qui vient de finir.
– Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens, répondit le chef avec un bienveillant sourire.
Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et ne tardèrent pas à s'endormir.
Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.
Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés dans leurs ponchos.
Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et les oreilles ouvertes au moindre bruit.
Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et étoilée.
Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif, puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard investigateur autour de lui:
– A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur? Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la réunion qui demain doit avoir lieu?
Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le regardait avec tristesse:
– Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma: il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs, il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la recherche de son père.
Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la voix qu'il répondit, au bout d'un instant:
– Cette pensée tourmente toujours mon fils?
– Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce que le Cougouar ait rempli sa promesse.
– Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?
– Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi, depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.
– Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la rappelle-t-il pas?
– Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience qui ne provient que de son amour filial.
– Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés: il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre; jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.
Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur le sol et ferma les yeux.
Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus d'éveillé que les sentinelles.
