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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 16

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Au reste, on ne nous laissait guère le soin d’éviter l’ennui par nous-mêmes; et les importuns nous en donnaient trop par leur affluence, pour nous en laisser quand nous restions seuls. L’impatience qu’ils m’avaient donnée autrefois n’était pas diminuée, et toute la différence était que j’avais moins de temps pour m’y livrer. La pauvre Maman n’avait point perdu son ancienne fantaisie d’entreprises et de systèmes. Au contraire, plus ses besoins domestiques devenaient pressants, plus, pour y pourvoir, elle se livrait à ses visions. Moins elle avait de ressources présentes, plus elle s’en forgeait dans l’avenir. Le progrès des ans ne faisait qu’augmenter en elle cette manie; et à mesure qu’elle perdait le goût des plaisirs du monde et de la jeunesse, elle le remplaçait par celui des secrets et des projets. La maison ne désemplissait pas de charlatans, de fabricants, de souffleurs, d’entrepreneurs de toute espèce, qui, distribuant par millions la fortune, finissaient par avoir besoin d’un écu. Aucun ne sortait de chez elle à vide, et l’un de mes étonnements est qu’elle ait pu suffire aussi longtemps à tant de profusions sans en épuiser la source, et sans lasser ses créanciers.

Le projet dont elle était le plus occupée au temps dont je parle, et qui n’était pas le plus déraisonnable qu’elle eût formé, était de faire établir à Chambéry un Jardin royal de plantes, avec un démonstrateur appointé, et l’on comprend d’avance à qui cette place était destinée. La position de cette ville au milieu des Alpes était très favorable à la botanique, et Maman, qui facilitait toujours un projet par un autre, y joignait celui d’un collège de pharmacie, qui véritablement paraissait très utile dans un pays aussi pauvre, où les apothicaires sont presque les seuls médecins. La retraite du protomédecin Grossi à Chambéry, après la mort du roi Victor, lui parut favoriser beaucoup cette idée, et la lui suggéra peut-être. Quoi qu’il en soit, elle se mit à cajoler Grossi, qui pourtant n’était pas très cajolable; car c’était bien le plus caustique et le plus brutal monsieur que j’aie jamais connu. On en jugera par deux ou trois traits que je vais citer pour échantillon.

Un jour, il était en consultation avec d’autres médecins, un entre autres qu’on avait fait venir d’Annecy, et qui était le médecin ordinaire du malade. Ce jeune homme, encore mal appris pour un médecin, osa n’être pas de l’avis de monsieur le proto. Celui-ci, pour toute réponse, lui demanda, quand il s’en retournait, par où il passait, et quelle voiture il prenait. L’autre, après l’avoir satisfait, lui demande à son tour s’il y a quelque chose pour son service. «Rien, rien, dit Grossi, sinon que je veux m’aller mettre à une fenêtre, sur votre passage, pour avoir le plaisir de voir passer un âne à cheval». Il était aussi avare que riche et dur. Un de ses amis lui voulut un jour emprunter de l’argent avec de bonnes sûretés: «Mon ami, lui dit-il, en lui serrant le bras et grinçant les dents, quand saint Pierre descendrait du ciel pour m’emprunter dix pistoles, et qu’il me donnerait la Trinité pour caution, je ne les lui prêterais pas». Un jour, invité à dîner chez M. le comte Picon, gouverneur de Savoie, et très dévot, il arrive avant l’heure, et Son Excellence, alors occupée à dire le rosaire, lui en propose l’amusement. Ne sachant trop que répondre, il fait une grimace affreuse, et se met à genoux. Mais à peine avait-il récité deux Ave, que, n’y pouvant plus tenir, il se lève brusquement, prend sa canne et s’en va sans mot dire. Le comte Picon court après et lui crie: «Monsieur Grossi! Monsieur Grossi! Restez donc, vous avez là-bas à la broche une excellente bartavelle. – Monsieur le comte! lui répond l’autre en se retournant, vous me donneriez un ange rôti que je ne resterais pas». Voilà quel était M. le protomédecin Grossi, que Maman entreprit et vint à bout d’apprivoiser. Quoique extrêmement occupé, il s’accoutuma à venir très souvent chez elle, prit Anet en amitié, marqua faire cas de ses connaissances, en parlait avec estime, et, ce qu’on n’aurait pas attendu d’un pareil ours, affectait de le traiter avec considération, pour effacer les impressions du passé. Car, quoique Anet ne fût plus sur le pied d’un domestique, on savait qu’il l’avait été, et il ne fallait pas moins que l’exemple et l’autorité de M. le protomédecin pour donner, à son égard, le ton qu’on n’aurait pas pris de tout autre. Claude Anet, avec un habit noir, une perruque bien peignée, un maintien grave et décent, une conduite sage et circonspecte, des connaissances assez étendues en matière médicale et en botanique, et la faveur du chef de la faculté, pouvait raisonnablement espérer de remplir avec applaudissement la place de démonstrateur royal des plantes, si l’établissement projeté avait lieu, et réellement Grossi en avait goûté le plan, l’avait adopté, et n’attendait, pour le proposer à la cour, que le moment où la paix permettrait de songer aux choses utiles, et laisserait disposer de quelque argent pour y pourvoir.

Mais ce projet, dont l’exécution m’eût probablement jeté dans la botanique, pour laquelle il me semble que j’étais né, manqua par un de ces coups inattendus qui renversent les desseins les mieux concertés. J’étais destiné à devenir, par degrés, un exemple des misères humaines. On dirait que la Providence, qui m’appelait à ces grandes épreuves, écartait de la main tout ce qui m’eût empêché d’y arriver. Dans une course qu’Anet avait faite au haut des montagnes, pour aller chercher du génipi, plante rare qui ne croît que sur les Alpes, et dont M. Grossi avait besoin, ce pauvre garçon s’échauffa tellement, qu’il gagna une pleurésie, dont le génipi ne put le sauver, quoiqu’il y soit, dit-on, spécifique, et malgré tout l’art de Grossi, qui certainement était un très habile homme, malgré les soins infinis que nous prîmes de lui, sa bonne maîtresse et moi, il mourut le cinquième jour entre nos mains, après la plus cruelle agonie, durant laquelle il n’eut d’autres exhortations que les miennes; et je les lui prodiguai avec des élans de douleur et de zèle qui, s’il était en état de m’entendre, devaient être de quelque consolation pour lui. Voilà comment je perdis le plus solide ami que j’eus en toute ma vie, homme estimable et rare, en qui la nature tint lieu d’éducation, qui nourrit dans la servitude toutes les vertus des grands hommes, et à qui, peut-être, il ne manqua, pour se montrer tel à tout le monde, que de vivre et d’être placé.

Le lendemain j’en parlais avec Maman dans l’affliction la plus vive et la plus sincère, et tout d’un coup, au milieu de l’entretien, j’eus la vile et indigne pensée que j’héritais de ses nippes, et surtout d’un bel habit noir qui m’avait donné dans la vue. Je le pensai, par conséquent je le dis; car près d’elle c’était pour moi la même chose. Rien ne lui fit mieux sentir la perte qu’elle avait faite que ce lâche et odieux mot, le désintéressement et la noblesse d’âme étant des qualités que le défunt avait éminemment possédées. La pauvre femme, sans rien répondre, se tourna de l’autre côté et se mit à pleurer. Chères et précieuses larmes! Elles furent entendues et coulèrent toutes dans mon cœur; elles y lavèrent jusqu’aux dernières traces d’un sentiment bas et malhonnête; il n’y en est jamais entré depuis ce temps-là.

Cette perte causa à Maman autant de préjudice que de douleur. Depuis ce moment ses affaires ne cessèrent d’aller en décadence. Anet était un garçon exact et rangé, qui maintenait l’ordre dans la maison de sa maîtresse. On craignait sa vigilance, et le gaspillage était moindre. Elle-même craignait sa censure, et se contenait davantage dans ses dissipations. Ce n’était pas assez pour elle de son attachement, elle voulait conserver son estime, et elle redoutait le juste reproche qu’il osait quelquefois lui faire qu’elle prodiguait le bien d’autrui autant que le sien. Je pensais comme lui, je le disais même; mais je n’avais pas le même ascendant sur elle, et mes discours n’en imposaient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, pour laquelle j’avais aussi peu d’aptitude que de goût; je la remplis mal. J’étais peu soigneux, j’étais fort timide; tout en grondant à part moi, je laissais tout aller comme il allait. D’ailleurs j’avais bien obtenu la même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyais le désordre, j’en gémissais, je m’en plaignais, et je n’étais pas écouté. J’étais trop jeune et trop vif pour avoir le droit d’être raisonnable, et quand je voulais me mêler de faire le censeur, Maman me donnait de petits soufflets de caresses, m’appelait son petit mentor, et me forçait à reprendre le rôle qui me convenait.

Le sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu mesurées devaient nécessairement la jeter tôt ou tard me fit une impression d’autant plus forte, qu’étant devenu l’inspecteur de sa maison, je jugeais par moi-même de l’inégalité de la balance entre le doit et l’avoir. Je date de cette époque le penchant à l’avarice que je me suis toujours senti depuis ce temps-là. Je n’ai jamais été follement prodigue que par bourrasques; mais jusqu’alors je ne m’étais jamais beaucoup inquiété si j’avais peu ou beaucoup d’argent. Je commençai à faire cette attention et à prendre du souci de ma bourse. Je devenais vilain par un motif très noble; car en vérité, je ne songeais qu’à ménager à Maman quelque ressource dans la catastrophe que je prévoyais. Je craignais que ses créanciers ne fissent saisir sa pension, qu’elle ne fût tout à fait supprimée, et je m’imaginais, selon mes vues étroites, que mon petit magot lui serait alors d’un grand secours. Mais pour le faire, et surtout pour le conserver, il fallait me cacher d’elle; car il n’eût pas convenu, tandis qu’elle était aux expédients qu’elle eût su que j’avais de l’argent mignon. J’allais donc cherchant par-ci, par-là, de petites caches où je fourrais quelques louis en dépôt, comptant augmenter ce dépôt sans cesse jusqu’au moment de le mettre à ses pieds. Mais j’étais si maladroit dans le choix de mes cachettes, qu’elle les éventait toujours; puis, pour m’apprendre qu’elle les avait trouvées, elle ôtait l’or que j’y avais mis, et en mettait davantage en autres espèces. Je venais tout honteux rapporter à la bourse commune mon petit trésor, et jamais elle ne manquait de l’employer en nippes ou meubles à mon profit, comme épée d’argent, montre, ou autre chose pareille.

Bien convaincu qu’accumuler ne me réussirait jamais, et serait pour elle une mince ressource, je sentis enfin que je n’en avais point d’autre contre le malheur que je craignais que de me mettre en état de pourvoir par moi-même à sa subsistance, quand, cessant de pourvoir à la mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer. Malheureusement, jetant mes projets du côté de mes goûts, je m’obstinais à chercher follement ma fortune dans la musique, et sentant naître des idées et des chants dans ma tête, je crus qu’aussitôt que je serais en état d’en tirer parti j’allais devenir un homme célèbre, un Orphée moderne dont les sons devaient attirer tout l’argent du Pérou. Ce dont il s’agissait pour moi, commençant à lire passablement la musique, était d’apprendre la composition. La difficulté était de trouver quelqu’un pour me l’enseigner; car avec mon Rameau seul, je n’espérais pas y parvenir par moi-même, et depuis le départ de M. Le Maître, il n’y avait personne en Savoie qui entendît rien à l’harmonie.

Ici l’on va voir encore une de ces inconséquences dont ma vie est remplie, et qui m’ont fait si souvent aller contre mon but, lors même que j’y pensais tendre directement. Venture m’avait beaucoup parlé de l’abbé Blanchard, son maître de composition, homme de mérite et d’un grand talent, qui pour lors était maître de musique de la cathédrale de Besançon, et qui l’est maintenant de la chapelle de Versailles. Je me mis en tête d’aller à Besançon prendre leçon de l’abbé Blanchard, et cette idée me parut si raisonnable, que je parvins à la faire trouver telle à Maman. La voilà travaillant à mon petit équipage, et cela avec la profusion qu’elle mettait à toute chose. Ainsi, toujours avec le projet de prévenir une banqueroute et de réparer dans l’avenir l’ouvrage de sa dissipation, je commençai dans le moment même par lui causer une dépense de huit cents francs: j’accélérais sa ruine pour me mettre en état d’y remédier. Quelque folle que fût cette conduite, l’illusion était entière de ma part, et même de la sienne. Nous étions persuadés l’un et l’autre, moi que je travaillais utilement pour elle, elle que je travaillais utilement pour moi.

J’avais compté trouver Venture encore à Annecy, et lui demander une lettre pour l’abbé Blanchard. Il n’y était plus. Il fallut, pour tout renseignement me contenter d’une messe à quatre parties de sa composition et de sa main, qu’il m’avait laissée. Avec cette recommandation, je vais à Besançon, passant par Genève, où je fus voir mes parents, et par Nyon, où je fus voir mon père, qui me reçut comme à son ordinaire et se chargea de me faire parvenir ma malle, qui ne venait qu’après moi, parce que j’étais à cheval. J’arrive à Besançon. L’abbé Blanchard me reçoit bien, me promet ses instructions, et m’offre ses services. Nous étions prêts à commencer quand j’apprends par une lettre de mon père que ma malle a été saisie et confisquée aux Rousses, bureau de France sur les frontières de Suisse. Effrayé de cette nouvelle, j’emploie les connaissances que je m’étais faites à Besançon pour savoir le motif de cette confiscation; car, bien sûr de n’avoir point de contrebande, je ne pouvais concevoir sur quel prétexte on l’avait pu fonder. Je l’apprends enfin: il faut le dire, car c’est un fait curieux.

Je voyais à Chambéry un vieux Lyonnais, fort bon homme, appelé M. Duvivier, qui avait travaillé au visa sous la Régence, et qui, faute d’emploi, était venu travailler au cadastre. Il avait vécu dans le monde; il avait des talents, quelque savoir, de la douceur, de la politesse; il savait la musique, et comme j’étais de chambrée avec lui, nous nous étions liés de préférence au milieu des ours mal léchés qui nous entouraient. Il avait à Paris des correspondances qui lui fournissaient ces petits riens, ces nouveautés éphémères, qui courent on ne sait pourquoi, qui meurent on ne sait comment, sans que jamais personne y repense quand on a cessé d’en parler. Comme je le menais quelquefois dîner chez Maman, il me faisait sa cour en quelque sorte, et, pour se rendre agréable, il tâchait de me faire aimer ces fadaises pour lesquelles j’eus toujours un tel dégoût, qu’il ne m’est arrivé de la vie d’en lire une à moi seul. Pour lui complaire, je prenais ces précieux torche-culs, je les mettais dans ma poche, et je n’y songeais plus que pour le seul usage auquel ils étaient bons. Malheureusement un de ces maudits papiers resta dans la poche de veste d’un habit neuf que j’avais porté deux ou trois fois, pour être en règle avec les commis. Ce papier était une parodie janséniste, assez plate, de la belle scène du Mithridate de Racine. Je n’en avais pas lu dix vers, et l’avais laissé par oubli dans ma poche. Voilà ce qui fit confisquer mon équipage. Les commis firent à la tête de l’inventaire de cette malle un magnifique procès-verbal, où, supposant que cet écrit venait de Genève pour être imprimé et distribué en France, ils s’étendaient en saintes invectives contre les ennemis de Dieu et de l’Église, et en éloges de leur pieuse vigilance, qui avait arrêté l’exécution de ce projet infernal. Ils trouvèrent sans doute que mes chemises sentaient aussi l’hérésie; car, en vertu de ce terrible papier, tout fut confisqué, sans que jamais, comme que j’aie pu m’y prendre, j’aie eu ni raison ni nouvelle de ma pauvre pacotille. Les gens des fermes à qui l’on s’adressa demandaient tant d’instructions, de renseignements, de certificats, de mémoires, que, me perdant mille fois dans ce labyrinthe, je fus contraint de tout abandonner. J’ai un vrai regret de n’avoir pas conservé le procès-verbal du bureau des Rousses. C’était une pièce à figurer avec distinction parmi celles dont le recueil doit accompagner cet écrit.

Cette perte me fit revenir à Chambéry, tout de suite, sans avoir rien fait avec l’abbé Blanchard, et, tout bien pesé, voyant le malheur me suivre dans toutes mes entreprises, je résolus de m’attacher uniquement à Maman, de courir sa fortune, et de ne plus m’inquiéter inutilement d’un avenir auquel je ne pouvais rien. Elle me reçut comme si j’avais rapporté des trésors, remonta peu à peu ma petite garde-robe, et mon malheur, assez grand pour l’un et pour l’autre, fut presque aussitôt oublié qu’arrivé.

Quoique ce malheur m’eût refroidi sur mes projets de musique, je ne laissais pas d’étudier toujours mon Rameau; et à force d’efforts je parvins enfin à l’entendre et à faire quelques petits essais de composition dont le succès m’encouragea. Le comte de Bellegarde, fils du marquis d’Entremont, était revenu de Dresde, après la mort du roi Auguste. Il avait vécu longtemps à Paris: il aimait extrêmement la musique, et avait pris en passion celle de Rameau. Son frère, le comte de Nangis, jouait du violon, Mme la comtesse de la Tour, leur sœur, chantait un peu. Tout cela mit à Chambéry la musique à la mode, et l’on établit une manière de concert public, dont on voulut d’abord me donner la direction; mais on s’aperçut bientôt qu’elle passait mes forces, et l’on s’arrangea autrement. Je ne laissai pas d’y donner quelques petits morceaux de ma façon, et entre autres une cantate qui plut beaucoup. Ce n’était pas une pièce bien faite, mais elle était pleine de chants nouveaux et de choses d’effet que l’on n’attendait pas de moi. Ces messieurs ne purent croire que, lisant si mal la musique, je fusse en état d’en composer de passable, et ils ne doutèrent pas que je me fusse fait honneur du travail d’autrui. Pour vérifier la chose, un matin M. de Nangis vint me trouver avec une cantate de Clérambault, qu’il avait transposée, disait-il, pour la commodité de la voix, et à laquelle il fallait faire une autre basse, la transposition rendant celle de Clérambault impraticable sur l’instrument. Je répondis que c’était un travail considérable, et qui ne pouvait être fait sur-le-champ. Il crut que je cherchais une défaite, et me pressa de lui faire au moins la basse d’un récitatif. Je la fis donc, mal sans doute, parce qu’en toute chose il me faut, pour bien faire, mes aises et la liberté; mais je la fis du moins dans les règles, et comme il était présent, il ne put douter que je ne susse les éléments de la composition. Ainsi je ne perdis pas mes écolières, mais je me refroidis un peu sur la musique, voyant qu’on faisait un concert et que l’on s’y passait de moi.

Ce fut à peu près dans ce temps-là que, la paix étant faite, l’armée française repassa les monts. Plusieurs officiers vinrent voir Maman, entre autres M. le comte de Lautrec, colonel du régiment d’Orléans, depuis plénipotentiaire à Genève, et enfin maréchal de France, auquel elle me présenta. Sur ce qu’elle lui dit, il parut s’intéresser beaucoup à moi, et me promit beaucoup de choses, dont il ne s’est souvenu que la dernière année de sa vie, lorsque je n’avais plus besoin de lui. Le jeune marquis de Sennecterre, dont le père était alors ambassadeur à Turin, passa dans le même temps à Chambéry. Il dîna chez Mme de Menthon; j’y dînais aussi ce jour-là. Après le dîner il fut question de musique; il la savait très bien. L’opéra de Jephté était alors dans sa nouveauté; il en parla, on le fit apporter. Il me fit frémir, en me proposant d’exécuter à nous deux cet opéra, et tout en ouvrant le livre, il tomba sur ce morceau célèbre, à deux chœurs:

La terre, l’enfer, le Ciel même,

Tout tremble devant le Seigneur.

Il me dit: «Combien voulez-vous faire de parties? je ferai pour ma part ces six-là». Je n’étais pas encore accoutumé à cette pétulance française; et quoique j’eusse quelquefois ânonné des partitions, je ne comprenais pas comment le même homme pouvait faire en même temps six parties, ni même deux. Rien ne m’a plus coûté dans l’exercice de la musique que de sauter aussi légèrement d’une partie à l’autre, et d’avoir l’œil à la fois sur toute une partition. À la manière dont je me tirai de cette entreprise, M. de Sennecterre dut être tenté de croire que je ne savais pas la musique. Ce fut peut-être pour vérifier ce doute qu’il me proposa de noter une chanson qu’il voulait donner à Mlle de Menthon. Je ne pouvais m’en défendre. Il chanta la chanson; je l’écrivis, même sans la faire beaucoup répéter. Il la lut ensuite, et trouva, comme il était vrai, qu’elle était très correctement notée. Il avait vu mon embarras, il prit plaisir à faire valoir ce petit succès. C’était pourtant une chose très simple. Au fond, je savais fort bien la musique; je ne manquais que de cette vivacité du premier coup d’œil que je n’eus jamais sur rien, et qui ne s’acquiert en musique que par une pratique consommée. Quoi qu’il en soit, je fus sensible à l’honnête soin qu’il prit d’effacer dans l’esprit des autres, et dans le mien, la petite honte que j’avais eue; et douze ou quinze ans après, me rencontrant avec lui dans diverses maisons de Paris, je fus tenté plusieurs fois de lui rappeler cette anecdote, et de lui montrer que j’en gardais le souvenir. Mais il avait perdu les yeux depuis ce temps-là: je craignis de renouveler ses regrets en lui rappelant l’usage qu’il en avait su faire, et je me tus.

Je touche au moment qui commence à lier mon existence passée avec la présente. Quelques amitiés de ce temps-là, prolongées jusqu’à celui-ci, me sont devenues bien précieuses. Elles m’ont souvent fait regretter cette heureuse obscurité où ceux qui se disaient mes amis l’étaient et m’aimaient pour moi, par pure bienveillance, non par la vanité d’avoir des liaisons avec un homme connu, ou par le désir secret de trouver ainsi plus d’occasions de lui nuire. C’est d’ici que je date ma première connaissance avec mon vieux ami Gauffecourt, qui m’est toujours resté, malgré les efforts qu’on a faits pour me l’ôter. Toujours resté! non. Hélas! je viens de le perdre. Mais il n’a cessé de m’aimer qu’en cessant de vivre, et notre amitié n’a fini qu’avec lui. M. de Gauffecourt était un des hommes les plus aimables qui aient existé. Il était impossible de le voir sans l’aimer, et de vivre avec lui sans s’y attacher tout à fait. Je n’ai vu de ma vie une physionomie plus ouverte, plus caressante, qui eût plus de sérénité, qui marquât plus de sentiment et d’esprit, qui inspirât plus de confiance. Quelque réservé qu’on pût être, on ne pouvait, dès la première vue, se défendre d’être aussi familier avec lui que si on l’eût connu depuis vingt ans, et moi qui avais tant de peine d’être à mon aise avec les nouveaux visages, j’y fus avec lui du premier moment. Son ton, son accent, son propos accompagnaient parfaitement sa physionomie. Le son de sa voix était net, plein, bien timbré, une belle voix de basse, étoffée et mordante, qui remplissait l’oreille et sonnait au cœur. Il est impossible d’avoir une gaieté plus égale et plus douce, des grâces plus vraies et plus simples, des talents plus naturels et cultivés avec plus de goût. Joignez à cela un cœur aimant, mais aimant un peu trop tout le monde, un caractère officieux avec peu de choix, servant ses amis avec zèle, ou plutôt se faisant l’ami des gens qu’il pouvait servir, et sachant faire très adroitement ses propres affaires en faisant très chaudement celles d’autrui. Gauffecourt était fils d’un simple horloger, et avait été horloger lui-même. Mais sa figure et son mérite l’appelaient dans une autre sphère, où il ne tarda pas d’entrer. Il fit connaissance avec M. de la Closure, résident de France à Genève, qui le prit en amitié. Il lui procura à Paris d’autres connaissances qui lui furent utiles, et par lesquelles il parvint à avoir la fourniture des sels du Valais, qui lui valait vingt mille livres de rente. Sa fortune, assez belle, se borna là du côté des hommes; mais du côté des femmes la presse y était: il eut à choisir, et fit ce qu’il voulut. Ce qu’il eut de plus rare et de plus honorable pour lui fut qu’ayant des liaisons dans tous les états, il fut partout chéri, recherché de tout le monde, sans jamais être envié ni haï de personne, et je crois qu’il est mort sans avoir eu de sa vie un seul ennemi. Heureux homme! Il venait tous les ans aux bains d’Aix, où se rassemble la bonne compagnie des pays voisins. Lié avec toute la noblesse de Savoie, il venait d’Aix à Chambéry voir le comte de Bellegarde, et son père le marquis d’Entremont, chez qui Maman fit et me fit faire connaissance avec lui. Cette connaissance, qui semblait devoir n’aboutir à rien, et fut nombre d’années interrompue, se renouvela dans l’occasion que je dirai et devint un véritable attachement. C’est assez pour m’autoriser à parler d’un ami avec qui j’ai été si étroitement lié; mais, quand je ne prendrais aucun intérêt personnel à sa mémoire, c’était un homme si aimable et si heureusement né, que, pour l’honneur de l’espèce humaine, je la croirais toujours bonne à conserver. Cet homme si charmant avait pourtant ses défauts, ainsi que, les autres, comme on pourra voir ci-après; mais s’il ne les eût pas eus, peut-être eût-il été moins aimable. Pour le rendre intéressant autant qu’il pouvait l’être, il fallait qu’on eût quelque chose à lui pardonner.

Une autre liaison du même temps n’est pas éteinte, et me leurre encore de cet espoir du bonheur temporel, qui meurt si difficilement dans le cœur de l’homme. M. de Conzié, gentilhomme savoyard, alors jeune et aimable, eut la fantaisie d’apprendre la musique, ou plutôt de faire connaissance avec celui qui l’enseignait. Avec de l’esprit et du goût pour les belles connaissances, M. de Conzié avait une douceur de caractère qui le rendait très liant, et je l’étais beaucoup moi-même pour les gens en qui je la trouvais. La liaison fut bientôt faite. Le germe de littérature et de philosophie qui commençait à fermenter dans ma tête, et qui n’attendait qu’un peu de culture et d’émulation pour se développer tout à fait, les trouvait en lui. M. de Conzié avait peu de disposition pour la musique; ce fut un bien pour moi; les heures des leçons passaient à tout autre chose qu’à solfier. Nous déjeunions, nous causions, nous lisions quelques nouveautés, et pas un mot de musique. La correspondance de Voltaire avec le prince royal de Prusse faisait du bruit alors: nous nous entretenions souvent de ces deux hommes célèbres, dont l’un, depuis peu sur le trône, s’annonçait déjà tel qu’il devait dans peu se montrer, et dont l’autre, aussi décrié qu’il est admiré maintenant, nous faisait plaindre sincèrement le malheur qui semblait le poursuivre, et qu’on voit si souvent être l’apanage des grands talents. Le prince de Prusse avait été peu heureux dans sa jeunesse, et Voltaire semblait fait pour ne l’être jamais. L’intérêt que nous prenions l’un à l’autre s’étendait à tout ce qui s’y rapportait. Rien de tout ce qu’écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces lectures m’inspira le désir d’apprendre à écrire avec élégance, et de tâcher d’imiter le beau coloris de cet auteur, dont j’étais enchanté. Quelque temps après parurent ses Lettres philosophiques. Quoiqu’elles ne soient assurément pas son meilleur ouvrage, ce fut celui qui m’attira le plus vers l’étude, et ce goût naissant ne s’éteignit plus depuis ce temps-là.

Mais le moment n’était pas venu de m’y livrer tout de bon. Il me restait encore une humeur un peu volage, un désir d’aller et venir, qui s’était plutôt borné qu’éteint, et que nourrissait le train de la maison de Mme de Warens, trop bruyant pour mon humeur solitaire. Ce tas d’inconnus qui lui affluaient journellement de toutes parts, et la persuasion où j’étais que ces gens-là ne cherchaient qu’à la duper chacun à sa manière, me faisaient un vrai tourment de mon habitation. Depuis qu’ayant succédé à Claude Anet dans la confidence de sa maîtresse je suivais de plus près l’état de ses affaires, j’y voyais un progrès en mal dont j’étais effrayé. J’avais cent fois remontré, prié, pressé, conjuré, et toujours inutilement. Je m’étais jeté à ses pieds, je lui avais fortement représenté la catastrophe qui la menaçait, je l’avais vivement exhortée à réformer sa dépense, à commencer par moi, à souffrir plutôt un peu tandis qu’elle était encore jeune que, multipliant toujours ses dettes et ses créanciers, de s’exposer sur ses vieux jours à leurs vexations et à la misère. Sensible à la sincérité de mon zèle, elle s’attendrissait avec moi, et me promettait les plus belles choses du monde. Un croquant arrivait-il? À l’instant tout était oublié. Après mille épreuves de l’inutilité de mes remontrances, que me restait-il à faire que de détourner les yeux du mal que je ne pouvais prévenir? je m’éloignais de la maison dont je ne pouvais garder la porte; je faisais de petits voyages à Nyon, à Genève, à Lyon, qui, m’étourdissant sur ma peine secrète, en augmentaient en même temps le sujet par ma dépense. Je puis jurer que j’en aurais souffert tous les retranchements avec joie si Maman eût vraiment profité de cette épargne; mais certain que ce que je me refusais passait à des fripons, j’abusais de sa facilité pour partager avec eux, et, comme le chien qui revient de la boucherie, j’emportais mon lopin du morceau que je n’avais pu sauver.

Les prétextes ne me manquaient pas pour tous ces voyages, et Maman seule m’en eût fourni de reste, tant elle avait partout de liaisons, de négociations, d’affaires, de commissions à donner à quelqu’un de sûr. Elle ne demandait qu’à m’envoyer, je ne demandais qu’à aller; cela ne pouvait manquer de faire une vie assez ambulante. Ces voyages me mirent à portée de faire quelques bonnes connaissances, qui m’ont été dans la suite agréables ou utiles; entre autres, à Lyon, celle de M. Perrichon, que je me reproche de n’avoir pas assez cultivé, vu les bontés qu’il a eues pour moi; celle du bon Parisot, dont je parlerai dans son temps; à Grenoble, celles de Mme Deybens et de Mme la présidente de Bardonanche, femme de beaucoup d’esprit, et qui m’eût pris en amitié si j’avais été à portée de la voir plus souvent; à Genève, celle de M. de la Closure, résident de France, qui me parlait souvent de ma mère, dont, malgré la mort et le temps son cœur n’avait pu se déprendre; celle des deux Barrillot, dont le père, qui m’appelait son petit-fils, était d’une société très aimable, et l’un des plus dignes hommes que j’aie jamais connus. Durant les troubles de la République, ces deux citoyens se jetèrent dans les deux partis contraires: le fils dans celui de la bourgeoisie, le père dans celui des magistrats, et lorsqu’on prit les armes en 1737, je vis, étant à Genève, le père et le fils sortir armés de la même maison, l’un pour monter à l’hôtel de ville, l’autre pour se rendre à son quartier, sûrs de se trouver deux heures après, l’un vis-à-vis de l’autre, exposés à s’entr’égorger. Ce spectacle affreux me fit une impression si vive que je jurai de ne tremper jamais dans aucune guerre civile, et de ne soutenir jamais au-dedans la liberté par les armes, ni de ma personne, ni de mon aveu, si jamais je rentrais dans mes droits de citoyen. Je me rends le témoignage d’avoir tenu ce serment dans une occasion délicate, et l’on trouvera, du moins je le pense, que cette modération fut de quelque prix.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain