Sadece Litres'te okuyun

Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.

Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 30

Yazı tipi:

Après quatre mois de séjour à Genève, je retournai au mois d’octobre à Paris, et j’évitai de passer par Lyon, pour ne pas me retrouver en route avec Gauffecourt. Comme il entrait dans mes arrangements de ne revenir à Genève que le printemps prochain, je repris pendant l’hiver mes habitudes et mes occupations, dont la principale fut de voir les épreuves de mon Discours sur l’Inégalité, que je faisais imprimer en Hollande par le libraire Rey, dont je venais de faire la connaissance à Genève. Comme cet ouvrage était dédié à la République, et que cette dédicace pouvait ne pas plaire au Conseil, je voulais attendre l’effet qu’elle ferait à Genève, avant que d’y retourner. Cet effet ne me fut pas favorable, et cette dédicace, que le plus pur patriotisme m’avait dictée, ne fit que m’attirer des ennemis dans le Conseil, et des jaloux dans la bourgeoisie. M. Chouet, alors premier syndic, m’écrivit une lettre honnête, mais froide, qu’on trouvera dans mes recueils, liasse A, no 3. Je reçus des particuliers, entre autres de De Luc et de Jalabert, quelques compliments; et ce fut là tout: je ne vis point qu’aucun Genevois me sût un vrai gré du zèle de cœur qu’on sentait dans cet ouvrage. Cette indifférence scandalisa tous ceux qui la remarquèrent. Je me souviens que, dînant un jour à Clichy, chez Mme Dupin, avec Grommelin, résident de la République, et avec M. de Mairan, celui-ci dit, en pleine table, que le Conseil me devait un présent et des honneurs publics pour cet ouvrage, et qu’il se déshonorait s’il y manquait. Grommelin, qui était un petit homme noir et bassement méchant, n’osa rien répondre en ma présence, mais il fit une grimace effroyable qui fit sourire Mme Dupin. Le seul avantage que me procura cet ouvrage, outre celui d’avoir satisfait mon cœur, fut le titre de citoyen, qui me fut donné par mes amis, puis par le public à leur exemple, et que j’ai perdu dans la suite pour l’avoir trop bien mérité.

Ce mauvais succès ne m’aurait pourtant pas détourné d’exécuter ma retraite à Genève, si des motifs plus puissants sur mon cœur n’y avaient concouru. M. d’Épinay, voulant ajouter une aile qui manquait au château de la Chevrette, faisait une dépense immense pour l’achever. Étant allé voir un jour, avec Mme d’Épinay, ces ouvrages, nous poussâmes notre promenade un quart de lieue plus loin, jusqu’au réservoir des eaux du parc qui touchait la forêt de Montmorency, et où était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu’on appelait l’Hermitage. Ce lieu solitaire et très agréable m’avait frappé, quand je le vis pour la première fois, avant mon voyage de Genève. Il m’était échappé de dire dans mon transport: «Ah! madame, quelle habitation délicieuse! Voilà un asile tout fait pour moi». Mme d’Épinay ne releva pas beaucoup mon discours; mais à ce second voyage je fus tout surpris de trouver, au lieu de la vieille masure, une petite maison presque entièrement neuve, fort bien distribuée, et très logeable pour un petit ménage de trois personnes. Mme d’Épinay avait fait faire cet ouvrage en silence et à très peu de frais, en détachant quelques matériaux et quelques ouvriers de ceux du château. Au second voyage, elle me dit en voyant ma surprise: «Mon ours, voilà votre asile; c’est vous qui l’avez choisi, c’est l’amitié qui vous l’offre; j’espère qu’elle vous ôtera la cruelle idée de vous éloigner de moi». Je ne crois pas avoir été de mes jours plus vivement, plus délicieusement ému: je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie, et si je ne fus pas vaincu dès cet instant même, je fus extrêmement ébranlé. Mme d’Épinay, qui ne voulait pas en avoir le démenti, devint si pressante, employa tant de moyens, tant de gens pour me circonvenir, jusqu’à gagner pour cela Mme Le Vasseur et sa fille, qu’enfin elle triompha de mes résolutions. Renonçant au séjour de ma patrie, je résolus, je promis d’habiter l’Hermitage; et en attendant que le bâtiment fût sec, elle prit soin d’en préparer les meubles, en sorte que tout fut prêt pour y entrer le printemps suivant.

Une chose qui aida beaucoup à me déterminer fut l’établissement de Voltaire auprès de Genève. Je compris que cet homme y ferait révolution; que j’irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris, qu’il me faudrait batailler sans cesse, et que je n’aurais d’autre choix dans ma conduite que celui d’être un pédant insupportable, ou un lâche et mauvais citoyen. La lettre que Voltaire m’écrivit sur mon dernier ouvrage me donna lieu d’insinuer mes craintes dans ma réponse; l’effet qu’elle produisit les confirma. Dès lors je tins Genève perdue, et je ne me trompai pas. J’aurais dû peut-être aller faire tête à l’orage, si je m’en étais senti le talent. Mais qu’eussé-je fait seul, timide et parlant très mal, contre un homme arrogant, opulent, étayé du crédit des grands, d’une brillante faconde, et déjà l’idole des femmes et des jeunes gens? je craignis d’exposer inutilement au péril mon courage; je n’écoutai que mon naturel paisible, que mon amour du repos, qui, s’il me trompa, me trompe encore aujourd’hui sur le même article. En me retirant à Genève, j’aurais pu m’épargner de grands malheurs à moi-même; mais je doute qu’avec tout mon zèle ardent et patriotique, j’eusse fait rien de grand et d’utile pour mon pays.

Tronchin, qui, dans le même temps à peu près, fut s’établir à Genève, vint quelque temps après à Paris faire le saltimbanque, et en emporta des trésors. À son arrivée, il me vint voir avec le chevalier de Jaucourt. Mme d’Épinay souhaitait fort de le consulter en particulier, mais la presse n’était pas facile à percer. Elle eut recours à moi. J’engageai Tronchin à l’aller voir. Ils commencèrent ainsi, sous mes auspices, des liaisons qu’ils resserrèrent ensuite à mes dépens. Telle a toujours été ma destinée; sitôt que j’ai rapproché l’un de l’autre deux amis que j’avais séparément, ils n’ont jamais manqué de s’unir contre moi. Quoique dans le complot que formaient dès lors les Tronchin d’asservir leur patrie, ils dussent tous me haïr mortellement, le docteur pourtant continua longtemps à me témoigner de la bienveillance. Il m’écrivit même après mon retour à Genève, pour m’y proposer la place de bibliothécaire honoraire. Mais mon parti était pris, et cette offre ne m’ébranla pas.

Je retournai dans ce temps-là chez M. d’Holbach. L’occasion en avait été la mort de sa femme, arrivée, ainsi que celle de Mme de Francueil, durant mon séjour à Genève. Diderot, en me la marquant, me parla de la profonde affliction du mari. Sa douleur émut mon cœur. Je regrettais vivement moi-même cette aimable femme. J’écrivis sur ce sujet à M. d’Holbach. Ce triste événement me fit oublier tous ses torts, et lorsque je fus de retour de Genève, et qu’il fut de retour lui-même d’un tour de France qu’il avait fait pour se distraire, avec Grimm et d’autres amis, j’allai le voir, et je continuai jusqu’à mon départ pour l’Hermitage. Quand on sut dans sa coterie que Mme d’Épinay, qu’il ne voyait point encore, m’y préparait un logement, les sarcasmes tombèrent sur moi comme la grêle, fondés sur ce qu’ayant besoin de l’encens et des amusements de la ville, je ne soutiendrais pas la solitude seulement quinze jours. Sentant en moi ce qu’il en était, je laissai dire, et j’allai mon train. M. d’Holbach ne laissa pas de m’être utile, pour placer le vieux bonhomme Le Vasseur, qui avait plus de quatre-vingts ans, et dont sa femme, qui s’en sentait surchargée, ne cessait de me prier de la débarrasser. Il fut mis dans une maison de charité, où l’âge et le regret de se voir loin de sa famille le mirent au tombeau presque en arrivant. Sa femme et ses autres enfants le regrettèrent peu. Mais Thérèse, qui l’aimait tendrement, n’a jamais pu se consoler de sa perte, et d’avoir souffert que, si près de son terme, il allât loin d’elle achever ses jours.

J’eus à peu près dans le même temps une visite à laquelle je ne m’attendais guère, quoique ce fût une bien ancienne connaissance. Je parle de mon ami Venture, qui vint me surprendre un beau matin, lorsque je ne pensais à rien moins. Un autre homme était en lui. Qu’il me parut changé! Au lieu de ses anciennes grâces, je ne lui trouvai plus qu’un air crapuleux, qui m’empêcha de m’épanouir avec lui. Ou mes yeux n’étaient plus les mêmes, ou la débauche avait abruti son esprit, ou tout son premier éclat tenait à celui de la jeunesse, qu’il n’avait plus. Je le vis presque avec indifférence, et nous nous séparâmes assez froidement. Mais quand il fut parti, le souvenir de nos anciennes liaisons me rappela si vivement celui de mes jeunes ans, si doucement, si sagement consacrés à cette femme angélique qui maintenant n’était guère moins changée que lui, les petites anecdotes de cet heureux temps, la romanesque journée de Toune, passée avec tant d’innocence et de jouissance entre ces deux charmantes filles dont une main baisée avait été l’unique faveur, et qui, malgré cela, m’avait laissé des regrets si vifs, si touchants, si durables: tous ces ravissants délires d’un jeune cœur, que j’avais sentis alors dans toute leur force, et dont je croyais le temps passé pour jamais; toutes ces tendres réminiscences me firent verser des larmes sur ma jeunesse écoulée, et sur ses transports désormais perdus pour moi. Ah! combien j’en aurais versées sur leur retour tardif et funeste, si j’avais prévu les maux qu’il m’allait coûter!

Avant de quitter Paris, j’eus durant l’hiver qui précéda ma retraite un plaisir bien selon mon cœur, et que je goûtai dans toute sa pureté. Palissot, académicien de Nancy, connu par quelques drames, venait d’en donner un à Lunéville, devant le roi de Pologne. Il crut apparemment faire sa cour en jouant, dans ce drame, un homme qui avait osé se mesurer avec le Roi, la plume à la main. Stanislas, qui était généreux et qui n’aimait pas la satire, fut indigné qu’on osât ainsi personnaliser en sa présence. M. le comte de Tressan écrivit, par l’ordre de ce prince, à d’Alembert et à moi, pour m’informer que l’intention de Sa Majesté était que le sieur Palissot fût chassé de son Académie. Ma réponse fut une vive prière à M. de Tressan d’intercéder auprès du roi de Pologne pour obtenir la grâce du sieur Palissot. La grâce fut accordée, et M. de Tressan, en me le marquant au nom du roi, ajouta que ce fait serait inscrit sur les registres de l’Académie. Je répliquai que c’était moins accorder une grâce que perpétuer un châtiment. Enfin, j’obtins, à force d’instances, qu’il ne serait fait mention de rien dans les registres, et qu’il ne resterait aucune trace publique de cette affaire. Tout cela fut accompagné, tant de la part du roi que de celle de M. de Tressan, de témoignages d’estime et de considération dont je fus extrêmement flatté, et je sentis en cette occasion que l’estime des hommes qui en sont si dignes eux-mêmes, produit dans l’âme un sentiment bien plus doux et plus noble que celui de la vanité. J’ai transcrit dans mon recueil les lettres de M. de Tressan avec mes réponses, et l’on en trouvera les originaux dans la liasse A, numéros 9, 10 et 11.

Je sens bien que, si jamais ces Mémoires parviennent à voir le jour, je perpétue ici moi-même le souvenir d’un fait dont je voulais effacer la trace; mais j’en transmets bien d’autres malgré moi. Le grand objet de mon entreprise, toujours présent à mes yeux, l’indispensable devoir de la remplir dans toute son étendue, ne m’en laisseront point détourner par de plus faibles considérations qui m’écarteraient de mon but. Dans l’étrange, dans l’unique situation où je me trouve, je me dois trop à la vérité pour devoir rien de plus à autrui. Pour me bien connaître, il faut me connaître dans tous mes rapports, bons et mauvais. Mes confessions sont nécessairement liées avec celles de beaucoup de gens: je fais les unes et les autres avec la même franchise, en tout ce qui se rapporte à moi, ne croyant devoir à qui que ce soit plus de ménagements que je n’en ai pour moi-même, et voulant toutefois en avoir beaucoup plus. Je veux être toujours juste et vrai, dire d’autrui le bien tant qu’il me sera possible, ne dire jamais que le mal qui me regarde, et qu’autant que j’y suis forcé. Qui est-ce qui, dans l’état où l’on m’a mis, a droit d’exiger de moi davantage? Mes confessions ne sont point faites pour paraître de mon vivant, ni de celui des personnes intéressées. Si j’étais le maître de ma destinée et de celle de cet écrit, il ne verrait le jour que longtemps après ma mort et la leur. Mais les efforts que la terreur de la vérité fait faire à mes puissants oppresseurs pour en effacer les traces me forcent à faire, pour les conserver, tout ce que me permettent le droit le plus exact et la plus sévère justice. Si ma mémoire devait s’éteindre avec moi, plutôt que de compromettre personne, je souffrirais un opprobre injuste et passager sans murmure; mais puisque enfin mon nom doit vivre, je dois tâcher de transmettre avec lui le souvenir de l’homme infortuné qui le porta, tel qu’il fut réellement, et non tel que d’injustes ennemis travaillent sans relâche à le peindre.

Livre IX

L’impatience d’habiter l’Hermitage ne me permit pas d’attendre le retour de la belle saison; et, sitôt que mon logement fut prêt, je me hâtai de m’y rendre, aux grandes huées de la coterie holbachique, qui prédisait hautement que je ne supporterais pas trois mois de solitude, et qu’on me verrait dans peu revenir, avec ma courte honte, vivre comme eux à Paris. Pour moi qui, depuis quinze ans hors de mon élément, me voyais près d’y rentrer, je ne faisais pas même attention à leurs plaisanteries. Depuis que je m’étais, malgré moi, jeté dans le monde, je n’avais cessé de regretter mes chères Charmettes, et la douce vie que j’y avais menée. Je me sentais fait pour la retraite et la campagne; il m’était impossible de vivre heureux ailleurs. À Venise, dans le train des affaires publiques, dans la dignité d’une espèce de représentation, dans l’orgueil des projets d’avancement; à Paris, dans le tourbillon de la grande société, dans la sensualité des soupers, dans l’éclat des spectacles, dans la fumée de la gloriole, toujours mes bosquets, mes ruisseaux, mes promenades solitaires, venaient, par leur souvenir, me distraire, me contrister, m’arracher des soupirs et des désirs. Tous les travaux auxquels j’avais pu m’assujettir, tous les projets d’ambition, qui, par accès, avaient animé mon zèle, n’avaient d’autre but que d’arriver un jour à ces bienheureux loisirs champêtres auxquels, en ce moment, je me flattais de toucher. Sans m’être mis dans l’honnête aisance que j’avais cru seule pouvoir m’y conduire, je jugeais, par ma situation particulière, être en état de m’en passer, et pouvoir arriver au même but par un chemin tout contraire. Je n’avais pas un sou de rente; mais j’avais un nom, des talents; j’étais sobre, et je m’étais ôté les besoins les plus dispendieux, tous ceux de l’opinion. Outre cela, quoique paresseux, j’étais laborieux cependant quand je voulais l’être, et ma paresse était moins celle d’un fainéant que celle d’un homme indépendant, qui n’aime à travailler qu’à son heure. Mon métier de copiste de musique n’était ni brillant ni lucratif! mais il était sûr. On me savait gré dans le monde d’avoir eu le courage de le choisir. Je pouvais compter que l’ouvrage ne me manquerait pas, et il pouvait me suffire pour vivre en bien travaillant. Deux mille francs qui me restaient du produit du Devin du Village et de mes autres écrits me faisaient une avance pour n’être pas à l’étroit, et plusieurs ouvrages que j’avais sur le métier me promettaient, sans rançonner les libraires, des suppléments suffisants pour travailler à mon aise, sans m’excéder, et même en mettant à profit les loisirs de la promenade. Mon petit ménage, composé de trois personnes, qui toutes s’occupaient utilement, n’était pas d’un entretien fort coûteux. Enfin mes ressources, proportionnées à mes besoins et à mes désirs, pouvaient raisonnablement me promettre une vie heureuse et durable dans celle que mon inclination m’avait fait choisir.

J’aurais pu me jeter tout à fait du côté le plus lucratif, et, au lieu d’asservir ma plume à la copie, la dévouer entière à des écrits qui, du vol que j’avais pris et que je me sentais en état de soutenir, pouvaient me faire vivre dans l’abondance et même dans l’opulence, pour peu que j’eusse voulu joindre des manœuvres d’auteur au soin de publier de bons livres. Mais je sentais qu’écrire pour avoir du pain eût bientôt étouffé mon génie et tué mon talent, qui était moins dans ma plume que dans mon cœur, et né uniquement d’une façon de penser élevée et fière, qui seule pouvait le nourrir. Rien de vigoureux, rien de grand ne peut partir d’une plume toute vénale. La nécessité, l’avidité peut-être m’eût fait faire plus vite que bien. Si le besoin du succès ne m’eût pas plongé dans les cabales il m’eût fait chercher à dire moins des choses utiles et vraies que des choses qui plussent à la multitude, et d’un auteur distingué que je pouvais être, je n’aurais été qu’un barbouilleur de papier. Non, non: j’ai toujours senti que l’état d’auteur n’était, ne pouvait être illustre et respectable qu’autant qu’il n’était pas un métier. Il est trop difficile de penser noblement quand on ne pense que pour vivre. Pour pouvoir, pour oser dire de grandes vérités, il ne faut pas dépendre de son succès. Je jetais mes livres dans le public avec la certitude d’avoir parlé pour le bien commun, sans aucun souci du reste. Si l’ouvrage était rebuté, tant pis pour ceux qui n’en voulaient pas profiter: pour moi, je n’avais pas besoin de leur approbation pour vivre. Mon métier pouvait me nourrir, si mes livres ne se vendaient pas; et voilà précisément ce qui les faisait vendre.

Ce fut le 9 avril 1756 que je quittai la ville pour n’y plus habiter; car je ne compte pas pour habitation quelques courts séjours que j’ai faits depuis, tant à Paris qu’à Londres et dans d’autres villes, mais toujours de passage, ou toujours malgré moi. Mme d’Épinay vint nous prendre tous trois dans son carrosse; son fermier vint charger mon petit bagage, et je fus installé dès le même jour. Je trouvai ma petite retraite arrangée et meublée simplement, mais proprement et même avec goût. La main qui avait donné ses soins à cet ameublement le rendait à mes yeux d’un prix inestimable, et je trouvais délicieux d’être l’hôte de mon amie, dans une maison de mon choix, qu’elle avait bâtie exprès pour moi.

Quoiqu’il fît froid, et qu’il y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des primevères; les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol, qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison. Après un léger sommeil, oubliant à mon réveil ma transplantation, je me croyais encore dans la rue de Grenelle, quand tout à coup ce ramage me fit tressaillir, et je m’écriai dans mon transport: «Enfin tous mes vœux sont accomplis!» Mon premier soin fut de me livrer à l’impression des objets champêtres dont j’étais entouré. Au lieu de commencer à m’arranger dans mon logement, je commençai par m’arranger pour mes promenades, et il n’y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure, que je n’eusse parcouru dès le lendemain. Plus j’examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde. Il avait de ces beautés touchantes qu’on ne trouve guère auprès des villes; et jamais, en s’y trouvant transporté tout d’un coup, on n’eût pu se croire à quatre lieues de Paris.

Après quelques jours livrés à mon délire champêtre, je songeai à ranger mes paperasses et à régler mes occupations. Je destinai, comme j’avais toujours fait, mes matinées à la copie, et mes après-dînées à la promenade, muni de mon petit livret blanc et de mon crayon: car n’ayant jamais pu écrire et penser à mon aise que sub dio, je n’étais pas tenté de changer de méthode, et je comptais bien que la forêt de Montmorency, qui était presque à ma porte, serait désormais mon cabinet de travail. J’avais plusieurs écrits commencés; j’en fis la revue. J’étais assez magnifique en projet; mais, dans les tracas de la ville, l’exécution jusqu’alors avait marché lentement. J’y comptais mettre un peu plus de diligence quand j’aurais moins de distraction. Je crois avoir assez bien rempli cette attente et pour un homme souvent malade, souvent à la Chevrette, à Épinay, à Eaubonne, au château de Montmorency, souvent obsédé chez lui de curieux désœuvrés, et toujours occupé la moitié de la journée à la copie, si l’on compte et mesure les écrits que j’ai faits dans les six ans que j’ai passés tant à l’Hermitage qu’à Montmorency, l’on trouvera, je m’assure, que si j’ai perdu mon temps durant cet intervalle, ce n’a pas été du moins dans l’oisiveté.

Des divers ouvrages que j’avais sur le chantier, celui que je méditais depuis plus longtemps, dont je m’occupais avec le plus de goût, auquel je voulais travailler toute ma vie, et qui devait, selon moi, mettre le sceau à ma Réputation, était mes Institutions politiques. Il y avait treize à quatorze ans que j’en avais conçu la première idée, lorsque étant à Venise j’avais eu quelque occasion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté. Depuis lors mes vues s’étaient beaucoup étendues par l’étude historique de la morale. J’avais vu que tout tenait radicalement à la politique, et que, de quelque façon qu’on s’y prît, aucun peuple ne serait jamais que ce que la nature de son gouvernement le ferait être; ainsi cette grande question du meilleur gouvernement possible me paraissait se réduire à celle-ci: Quelle est la nature du gouvernement propre à former un peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin, à prendre ce mot dans son plus grand sens? J’avais cru voir que cette question tenait de bien près à cette autre-ci, si même elle en était différente: Quel est le gouvernement qui, par sa nature, se tient toujours le plus près de la loi? De là, qu’est-ce que la loi? et une chaîne de questions de cette importance. Je voyais que tout cela me menait à de grandes vérités, utiles au bonheur du genre humain, mais surtout à celui de ma patrie, où je n’avais pas trouvé, dans le voyage que je venais d’y faire, les notions des lois et de la liberté assez justes ni assez nettes à mon gré: et j’avais cru cette manière indirecte de les leur donner, la plus propre à ménager l’amour-propre de ses membres, et à me faire pardonner d’avoir pu voir là-dessus un peu plus loin qu’eux.

Quoiqu’il y eût déjà cinq ou six ans que je travaillais à cet ouvrage, il n’était encore guère avancé. Les livres de cette espèce demandent de la méditation, du loisir, de la tranquillité. De plus je faisais celui-là, comme on dit, en bonne fortune, et je n’avais voulu communiquer mon projet à personne, pas même à Diderot. Je craignais qu’il ne parût trop hardi pour le siècle et le pays où j’écrivais et que l’effroi de mes amis ne me gênât dans l’exécution. J’ignorais encore s’il serait fait à temps et de manière à pouvoir paraître de mon vivant. Je voulais pouvoir, sans contrainte, donner à mon sujet tout ce qu’il me demandait; bien sûr que, n’ayant point l’humeur satirique, et ne voulant jamais chercher d’application, je serais toujours irrépréhensible en toute équité. Je voulais user pleinement, sans doute, du droit de penser, que j’avais par ma naissance, mais toujours en respectant le gouvernement sous lequel j’avais à vivre, sans jamais désobéir à ses lois, et très attentif à ne pas violer le droit des gens, je ne voulais pas non plus renoncer par crainte à ses avantages.

J’avoue même qu’étranger et vivant en France je trouvais ma position très favorable pour oser dire la vérité; sachant bien que, continuant, comme je voulais faire, à ne rien imprimer dans l’État sans permission, je n’y devais compte à personne de mes maximes et de leur publication partout ailleurs. J’aurais été bien moins libre à Genève même, où, dans quelque lieu que mes livres fussent imprimés, le magistrat avait droit d’épiloguer sur leur contenu. Cette considération avait beaucoup contribué à me faire céder aux instances de Mme d’Épinay, et renoncer au projet d’aller m’établir à Genève. Je sentais, comme je l’ai dit dans l’Émile, qu’à moins d’être homme d’intrigue, quand on veut consacrer des livres au vrai bien de la patrie, il ne faut point les composer dans son sein.

Ce qui me faisait trouver ma position plus heureuse était la persuasion où j’étais que le gouvernement de France, sans peut-être me voir de fort bon œil, se ferait un honneur, sinon de me protéger, au moins de me laisser tranquille. C’était, ce me semblait, un trait de politique très simple et cependant très adroite, de se faire un mérite de tolérer ce qu’on ne pouvait empêcher; puisque si l’on m’eût chassé de France, ce qui était tout ce qu’on avait droit de faire, mes livres n’auraient pas moins été faits, et peut-être avec moins de retenue; au lieu qu’en me laissant en repos on gardait l’auteur pour caution de ses ouvrages, et de plus, on effaçait des préjugés bien enracinés dans le reste de l’Europe, en se donnant la réputation d’avoir un respect éclairé pour le droit des gens.

Ceux qui jugeront sur l’événement que ma confiance m’a trompé pourraient bien se tromper eux-mêmes. Dans l’orage qui m’a submergé, mes livres ont servi de prétexte, mais c’était à ma personne qu’on en voulait. On se souciait très peu de l’auteur, mais on voulait perdre Jean-Jacques, et le plus grand mal qu’on ait trouvé dans mes écrits était l’honneur qu’ils pouvaient me faire. N’enjambons point sur l’avenir. J’ignore si ce mystère, qui en est encore un pour moi, s’éclaircira dans la suite aux yeux des lecteurs. Je sais seulement que, si mes principes manifestés avaient dû m’attirer les traitements que j’ai soufferts, j’aurais tardé moins longtemps à en être la victime, puisque celui de tous mes écrits où ces principes sont manifestés avec le plus de hardiesse, pour ne pas dire d’audace avait paru, avait fait son effet, même avant ma retraite à l’Hermitage, sans que personne eût songé, je ne dis pas à me chercher querelle, mais à empêcher seulement la publication de l’ouvrage en France, où il se vendait aussi publiquement qu’en Hollande. Depuis lors La Nouvelle Héloïse parut encore avec la même facilité, j’ose dire avec le même applaudissement, et ce qui semble presque incroyable, la profession de foi de cette même Héloïse mourante est exactement la même que celle du Vicaire savoyard. Tout ce qu’il y a de hardi dans le Contrat social était auparavant dans le Discours sur l’Inégalité; tout ce qu’il y a de hardi dans l’Émile était auparavant dans la Julie. Or, ces choses hardies n’excitèrent aucune rumeur contre les deux premiers ouvrages; donc ce ne furent pas elles qui l’excitèrent contre les derniers.

Une autre entreprise à peu près du même genre, mais dont le projet était plus récent, m’occupait davantage en ce moment: c’était l’extrait des ouvrages de l’abbé de Saint-Pierre, dont, entraîné par le fil de ma narration, je n’ai pu parler jusqu’ici. L’idée m’en avait été suggérée, depuis mon retour de Genève, par l’abbé de Mably, non pas immédiatement, mais par l’entremise de Mme Dupin, qui avait une sorte d’intérêt à me la faire adopter. Elle était une des trois ou quatre jolies femmes de Paris dont le vieux abbé de Saint-Pierre avait été l’enfant gâté, et si elle n’avait pas eu décidément la préférence, elle l’avait partagée au moins avec Mme d’Aiguillon. Elle conservait pour la mémoire du bon homme un respect et une affection qui faisaient honneur à tous deux, et son amour-propre eût été flatté de voir ressusciter, par son secrétaire, les ouvrages mort-nés de son ami. Ces mêmes ouvrages ne laissaient pas de contenir d’excellentes choses, mais si mal dites, que la lecture en était difficile à soutenir, et il est étonnant que l’abbé de Saint-Pierre, qui regardait ses lecteurs comme de grands enfants, leur parlât cependant comme à des hommes, par le peu de soin qu’il prenait de s’en faire écouter. C’était pour cela qu’on m’avait proposé ce travail, comme utile en lui-même, et comme très convenable à un homme laborieux en manœuvre, mais paresseux comme auteur, qui, trouvant la peine de penser très fatigante, aimait mieux, en chose de son goût, éclaircir et pousser les idées d’un autre que d’en créer. D’ailleurs, en ne me bornant pas à la fonction de traducteur, il ne m’était pas défendu de penser quelquefois par moi-même, et je pouvais donner telle forme à mon ouvrage, que bien d’importantes vérités y passeraient sous le manteau de l’abbé de Saint-Pierre, encore plus heureusement que sous le mien. L’entreprise, au reste, n’était pas légère, il ne s’agissait de rien moins que de lire, de méditer, d’extraire vingt-trois volumes, diffus, confus, pleins de longueurs, de redites, de petites vues courtes ou fausses, parmi lesquelles il en fallait pêcher quelques-unes, grandes, belles, et qui donnaient le courage de supporter ce pénible travail. Je l’aurais moi-même souvent abandonné, si j’eusse honnêtement pu m’en dédire; mais en recevant les manuscrits de l’abbé, qui me furent donnés par son neveu, le comte de Saint-Pierre, à la sollicitation de Saint-Lambert, je m’étais en quelque sorte engagé d’en faire usage, et il fallait ou les rendre, ou tâcher d’en tirer parti. C’était dans cette dernière intention que j’avais apporté ces manuscrits à l’Hermitage, et c’était là le premier ouvrage auquel je comptais donner mes loisirs.

J’en méditais un troisième, dont je devais l’idée à des observations faites sur moi-même, et je me sentais d’autant plus de courage à l’entreprendre que j’avais lieu d’espérer faire un livre vraiment utile aux hommes, et même un des plus utiles qu’on pût leur offrir, si l’exécution répondait dignement au plan que je m’étais tracé. L’on a remarqué que la plupart des hommes sont, dans le cours de leur vie, souvent dissemblables à eux-mêmes, et semblent se transformer en des hommes tout différents. Ce n’était pas pour établir une chose aussi connue que je voulais faire un livre: j’avais un objet plus neuf et même plus important; c’était de chercher les causes de ces variations, et de m’attacher à celles qui dépendaient de nous, pour montrer comment elles pouvaient être dirigées par nous-mêmes, pour nous rendre meilleurs et plus sûrs de nous. Car il est, sans contredit, plus pénible à l’honnête homme de résister à des désirs déjà tout formés qu’il doit vaincre, que de prévenir, changer ou modifier ces mêmes désirs dans leur source, s’il était en état d’y remonter. Un homme tenté résiste une fois parce qu’il est fort et succombe une autre fois parce qu’il est faible; s’il eût été le même qu’auparavant, il n’aurait pas succombé.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain