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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 29
Depuis lors, Diderot et Grimm semblèrent prendre à tâche d’aliéner de moi les Gouverneuses, leur faisant entendre que si elles n’étaient pas plus à leur aise, c’était mauvaise volonté de ma part, et qu’elles ne feraient jamais rien avec moi. Ils tâchaient de les engager à me quitter, leur promettant un regrat de sel, un bureau à tabac et je ne sais quoi encore, par le crédit de Mme d’Épinay. Ils voulurent même entraîner Duclos, ainsi que d’Holbach, dans leur ligue, mais le premier s’y refusa toujours. J’eus alors quelque vent de tout ce manège; mais je ne l’appris bien distinctement que longtemps après et j’eus souvent à déplorer le zèle aveugle et peu discret de mes amis, qui cherchant à me réduire, incommodé comme j’étais, à la plus triste solitude, travaillaient dans leur idée à me rendre heureux par les moyens les plus propres en effet à me rendre misérable.
Le carnaval suivant, 1753, Le Devin fut joué à Paris et j’eus le temps, dans cet intervalle, d’en faire l’ouverture et le divertissement. Ce divertissement, tel qu’il est gravé, devait être en action d’un bout à l’autre, et dans un sujet suivi, qui, selon moi, fournissait des tableaux très agréables. Mais quand je proposai cette idée à l’Opéra, on ne m’entendit seulement pas, et il fallut coudre des chants et des danses à l’ordinaire: cela fit que ce divertissement, quoique plein d’idées charmantes, qui ne déparent point les scènes, réussit très médiocrement. J’ôtai le récitatif de Jelyote, et je rétablis le mien, tel que je l’avais fait d’abord et qu’il est gravé; et ce récitatif, un peu francisé, je l’avoue, c’est-à-dire traîné par les acteurs, loin de choquer personne, n’a pas moins réussi que les airs, et a paru, même au public, tout aussi bien fait pour le moins. Je dédiai ma pièce à M. Duclos, qui l’avait protégée, et je déclarai que ce serait ma seule dédicace. J’en ai pourtant fait une seconde avec son consentement: mais il a dû se tenir encore plus honoré de cette exception, que si je n’en avais fait aucune.
J’ai sur cette pièce beaucoup d’anecdotes, sur lesquelles des choses plus importantes à dire ne me laissent pas le loisir de m’étendre ici. J’y reviendrai peut-être un jour dans le supplément. Je n’en saurais pourtant omettre une qui peut avoir trait à tout ce qui suit. Je visitais un jour dans le cabinet du baron d’Holbach sa musique; après en avoir parcouru de beaucoup d’espèces, il me dit, en me montrant un recueil de pièces de clavecin: «Voilà des pièces qui ont été composées pour moi; elles sont pleines de goût, bien chantantes; personne ne les connaît ni ne les verra que moi seul. Vous en devriez choisir quelqu’une pour l’insérer dans votre divertissement». Ayant dans la tête des sujets d’airs et de symphonies beaucoup plus que je n’en pouvais employer, je me souciais très peu des siens. Cependant il me pressa tant, que par complaisance je choisis une pastorale que j’abrégeai, et que je mis en trio pour l’entrée des compagnes de Colette. Quelques mois après, et tandis qu’on représentait Le Devin, entrant un jour chez Grimm, je trouvai du monde autour de son clavecin, d’où il se leva brusquement à mon arrivée. En regardant machinalement sur son pupitre, j’y vis ce même recueil du baron d’Holbach, ouvert précisément à cette même pièce qu’il m’avait pressé de prendre, en m’assurant qu’elle ne sortirait jamais de ses mains. Quelque temps après je vis encore ce même recueil ouvert sur le clavecin de M. d’Épinay, un jour qu’il avait musique chez lui. Grimm ni personne ne m’a jamais parlé de cet air, et je n’en parle ici moi-même que parce qu’il se répandit quelque temps après un bruit que je n’étais pas l’auteur du Devin du Village. Comme je ne fus jamais un grand croque-note, je suis persuadé que sans mon Dictionnaire de Musique on aurait dit à fa fin que je ne la savais pas.
Quelque temps avant qu’on donnât Le Devin du Village, il était arrivé à Paris des bouffons italiens, qu’on fit jouer sur le théâtre de l’Opéra sans prévoir l’effet qu’ils y allaient faire. Quoiqu’ils fussent détestables, et que l’orchestre, alors très ignorant, estropiât à plaisir les pièces qu’ils donnèrent, elles ne laissèrent pas de faire à l’Opéra français un tort qu’il n’a jamais réparé. La comparaison de ces deux musiques, entendues le même jour, sur le même théâtre, déboucha les oreilles françaises. Il n’y en eut point qui pût endurer la traînerie de leur musique, après l’accent vif et marqué de l’italienne. Sitôt que les bouffons avaient fini, tout s’en allait. On fut forcé de changer l’ordre, et de mettre les bouffons à la fin. On donnait Eglé, Pygmalion, Le Sylphe; rien ne tenait. Le seul Devin du Village soutint la comparaison, et plus encore après la Serva Padrona. Quand je composai mon intermède, j’avais l’esprit rempli de ceux-là; ce furent eux qui m’en donnèrent l’idée, et j’étais bien éloigné de prévoir qu’on les passerait en revue à côté de lui. Si j’eusse été un pillard, que de vols seraient alors devenus manifestes, et combien on eût pris soin de les faire sentir! Mais rien: on a eu beau faire, on n’a pas trouvé dans ma musique la moindre réminiscence d’aucune autre; et tous mes chants, comparés aux prétendus originaux, se sont trouvés aussi neufs que le caractère de musique que j’avais créé. Si l’on eût mis Mondonville ou Rameau à pareille épreuve, ils n’en seraient sortis qu’en lambeaux.
Les bouffons firent à la musique italienne des sectateurs très ardents. Tout Paris se divisa en deux partis plus échauffés que s’il se fût agi d’une affaire d’État ou de religion. L’un, plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches et des femmes soutenait la musique française; l’autre, plus vif, plus fier, plus enthousiaste, était composé des vrais connaisseurs, des gens à talents, des hommes de génie. Son petit peloton se rassemblait à l’Opéra, sous la loge de la Reine. L’autre parti remplissait tout le reste du parterre et de la salle; mais son foyer principal était sous la loge du Roi. Voilà d’où vinrent ces noms de partis célèbres dans ce temps-là, de Coin du Roi et de Coin de la Reine. La dispute, en s’animant, produisit des brochures. Le coin du Roi voulut plaisanter; il fut moqué par Le Petit Prophète: il voulut se mêler de raisonner; il fut écrasé par la Lettre sur la musique française. Ces deux petits écrits, l’un de Grimm, et l’autre de moi, sont les seuls qui survivent à cette querelle; tous les autres sont déjà morts.
Mais Le Petit Prophète, qu’on s’obstina longtemps à m’attribuer malgré moi, fut pris en plaisanterie, et ne fit pas la moindre peine à son auteur; au lieu que la Lettre sur la musique fut prise au sérieux, et souleva contre moi toute la nation qui se crut offensée dans sa musique. La description de l’incroyable effet de cette brochure serait digne de la plume de Tacite. C’était le temps de la grande querelle du Parlement et du Clergé. Le Parlement venait d’être exilé; la fermentation était au comble; tout menaçait d’un prochain soulèvement. La brochure parut; à l’instant toutes les autres querelles furent oubliées; on ne songea qu’au péril de la musique française, et il n’y eut plus de soulèvement que contre moi. Il fut tel que la nation n’en est jamais bien revenue. À la cour on ne balançait qu’entre la Bastille et l’exil, et la lettre de cachet allait être expédiée si M. de Voyer n’en eût fait sentir le ridicule. Quand on lira que cette brochure a peut-être empêché une révolution dans l’État, on croira rêver. C’est pourtant une vérité bien réelle, que tout Paris peut encore attester, puisqu’il n’y a pas aujourd’hui plus de quinze ans de cette singulière anecdote.
Si l’on n’attenta pas à ma liberté, l’on ne m’épargna pas du moins les insultes; ma vie même fut en danger. L’orchestre de l’Opéra fit l’honnête complot de m’assassiner quand j’en sortirais. On me le dit; je n’en fus que plus assidu à l’Opéra; et je ne sus que longtemps après que M. Ancelet, officier des mousquetaires, qui avait de l’amitié pour moi, avait détourné l’effet du complot en me faisant escorter à mon insu à la sortie du spectacle. La Ville venait d’avoir la direction de l’Opéra. Le premier exploit du prévôt des marchands fut de me faire ôter mes entrées, et cela de la façon la plus malhonnête qu’il fût possible, c’est-à-dire en me les faisant refuser publiquement à mon passage; de sorte que je fus obligé de prendre un billet d’amphithéâtre, pour n’avoir pas l’affront de m’en retourner ce jour-là.
L’injustice était d’autant plus criante, que le seul prix que j’avais mis à ma pièce, en la leur cédant, était mes entrées à perpétuité; car, quoique ce fût un droit pour tous les auteurs, et que j’eusse ce droit à double titre, je ne laissai pas de le stipuler expressément en présence de M. Duclos. Il est vrai qu’on m’envoya pour mes honoraires, par le caissier de l’Opéra, cinquante louis que je n’avais pas demandés; mais, outre que ces cinquante louis ne faisaient pas même la somme qui me revenait dans les règles, ce paiement n’avait rien de commun avec le droit d’entrée, formellement stipulé, et qui en était entièrement indépendant. Il y avait dans ce procédé une telle complication d’iniquité et de brutalité, que le public, alors dans sa plus grande animosité contre moi, ne laissa pas d’en être unanimement choqué; et tel qui m’avait insulté la veille, criait le lendemain tout haut dans la salle qu’il était honteux d’ôter ainsi les entrées à un auteur qui les avait si bien méritées, et qui pouvait même les réclamer pour deux. Tant est juste le proverbe italien, qu’Ogn’un ama la giustizia in casa d’altrui.
Je n’avais là-dessus qu’un parti à prendre; c’était de réclamer mon ouvrage, puisqu’on m’en ôtait le prix convenu. J’écrivis pour cet effet à M. d’Argenson qui avait le département de l’Opéra; et je joignis à ma lettre un mémoire qui était sans réplique, et qui demeura sans réponse et sans effet, ainsi que ma lettre. Le silence de cet homme injuste me resta sur le cœur, et ne contribua pas à augmenter l’estime très médiocre que j’eus toujours pour son caractère et pour ses talents. C’est ainsi qu’on a gardé ma pièce à l’Opéra, en me frustrant du prix pour lequel je l’avais cédée. Du faible au fort, ce serait voler; du fort au faible, c’est seulement s’approprier le bien d’autrui.
Quant au produit pécuniaire de cet ouvrage, quoiqu’il ne m’ait pas rapporté le quart de ce qu’il aurait rapporté dans les mains d’un autre, il ne laissa pas d’être assez grand pour me mettre en état de subsister plusieurs années, et suppléer à la copie qui allait toujours assez mal. J’eus cent louis du Roi, cinquante de Mme de Pompadour pour la représentation de Bellevue, où elle fit elle-même le rôle de Colin; cinquante de l’Opéra, et cinq cents francs de Pissot pour la gravure; en sorte que cet intermède, qui ne me coûta jamais que cinq ou six semaines de travail, me rapporta presque autant d’argent, malgré mon malheur et ma balourdise, que m’en a depuis rapporté l’Émile, qui m’avait coûté vingt ans de méditation et trois ans de travail. Mais je payai bien l’aisance pécuniaire où me mit cette pièce, par les chagrins infinis qu’elle m’attira. Elle fut le germe des secrètes jalousies qui n’ont éclaté que longtemps après. Depuis son succès, je ne remarquai plus ni dans Grimm, ni dans Diderot, ni dans presque aucun des gens de lettres de ma connaissance, cette cordialité, cette franchise, ce plaisir de me voir, que j’avais cru trouver en eux jusqu’alors. Dès que je paraissais chez le Baron, la conversation cessait d’être générale. On se rassemblait par petits pelotons, on se chuchotait à l’oreille, et je restais seul sans savoir avec qui parler. J’endurai longtemps ce choquant abandon et voyant que Mme d’Holbach, qui était douce et aimable, me recevait toujours bien, je supportais les grossièretés de son mari, tant qu’elles furent supportables. Mais un jour il m’entreprit sans sujet, sans prétexte, et avec une telle brutalité devant Diderot, qui ne dit pas un mot, et devant Margency, qui m’a dit souvent depuis lors avoir admiré la douceur et la modération de mes réponses, qu’enfin chassé de chez lui par ce traitement indigne, j’en sortis résolu de n’y plus rentrer. Cela ne m’empêcha pas de parler toujours honorablement de lui et de sa maison; tandis qu’il ne s’exprimait jamais sur mon compte qu’en termes outrageants, méprisants, sans me désigner autrement que par ce petit cuistre, et sans pouvoir cependant articuler aucun tort d’aucune espèce que j’aie eu jamais avec lui, ni avec personne à laquelle il prît intérêt. Voilà comment il finit par vérifier mes prédictions et mes craintes. Pour moi, je crois que mes dits amis m’auraient pardonné de faire des livres, et d’excellents livres, parce que cette gloire ne leur était pas étrangère, mais qu’ils ne purent me pardonner d’avoir fait un opéra, ni les succès brillants qu’eut cet ouvrage, parce qu’aucun d’eux n’était en état de courir la même carrière, ni d’aspirer aux mêmes honneurs. Duclos seul, au-dessus de cette jalousie, parut même augmenter d’amitié pour moi, et m’introduisit chez Mlle Quinault, où je trouvai autant d’attentions, d’honnêtetés, de caresses, que j’avais peu trouvé de tout cela chez M. d’Holbach.
Tandis qu’on jouait Le Devin du Village à l’Opéra, il était aussi question de son auteur à la Comédie Française, mais un peu moins heureusement. N’ayant pu, dans sept ou huit ans, faire jouer mon Narcisse aux Italiens, je m’étais dégoûté de ce théâtre, par le mauvais jeu des acteurs dans le français, et j’aurais bien voulu avoir fait passer ma pièce aux Français, plutôt que chez eux. Je parlai de ce désir au comédien La Noue avec lequel j’avais fait connaissance, et qui, comme on sait, était homme de mérite et auteur. Narcisse lui plut, il se chargea de le faire jouer anonyme, et en attendant il me procura les entrées qui me furent d’un grand agrément, car j’ai toujours préféré le Théâtre-Français aux deux autres. La pièce fut reçue avec applaudissement, et représentée sans qu’on en nommât l’auteur; mais j’ai lieu de croire que les comédiens et bien d’autres ne l’ignoraient pas. Les demoiselles Gaussin et Grandval jouaient les rôles d’amoureuses; et quoique l’intelligence du tout fût manquée, à mon avis, on ne pouvait pas appeler cela une pièce absolument mal jouée. Toutefois je fus surpris et touché de l’indulgence du public, qui eut la patience de l’entendre tranquillement d’un bout à l’autre, et d’en souffrir même une seconde représentation, sans donner le moindre signe d’impatience. Pour moi, je m’ennuyai tellement à la première, que je ne pus tenir jusqu’à la fin, et sortant du spectacle, j’entrai au café de Procope où je trouvai Boissy et quelques autres, qui probablement s’étaient ennuyés comme moi. Là, je dis hautement mon peccavi, m’avouant humblement ou fièrement l’auteur de la pièce, et en parlant comme tout le monde en pensait. Cet aveu public de l’auteur d’une mauvaise pièce qui tombe fut fort admiré, et me parut très peu pénible. J’y trouvai même un dédommagement d’amour-propre dans le courage avec lequel il fut fait, et je crois qu’il y eut en cette occasion plus d’orgueil à parler, qu’il n’y aurait eu de sotte honte à se taire. Cependant, comme il était sûr que la pièce, quoique glacée à la représentation, soutenait la lecture, je la fis imprimer, et dans la préface, qui est un de mes bons écrits, je commençai de mettre à découvert mes principes, un peu plus que je n’avais fait jusqu’alors.
J’eus bientôt occasion de les développer tout à fait dans un ouvrage de plus grande importance; car ce fut, je pense, en cette année 1753, que parut le programme de l’Académie de Dijon sur l’Origine de l’inégalité parmi les hommes. Frappé de cette grande question, je fus surpris que cette Académie eût osé la proposer; mais, puisqu’elle avait eu ce courage, je pouvais bien avoir celui de la traiter et je l’entrepris.
Pour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint-Germain un voyage de sept ou huit jours, avec Thérèse, notre hôtesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies. Je compte cette promenade pour une des plus agréables de ma vie. Il faisait très beau; ces bonnes femmes se chargèrent des soins et de la dépense; Thérèse s’amusait avec elles; et moi, sans souci de rien, je venais m’égayer sans gêne aux heures des repas. Tout le reste du jour, enfoncé dans la forêt, j’y cherchais, j’y trouvais l’image des premiers temps, dont je traçais fièrement l’histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j’osais dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui l’ont défigurée, et comparant l’homme de l’homme avec l’homme naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable source de ses misères. Mon âme, exaltée par ces contemplations sublimes, s’élevait auprès de la Divinité, et voyant de là mes semblables suivre, dans l’aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d’une faible voix qu’ils ne pouvaient entendre: «Insensés qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux vous viennent de vous».
De ces méditations résulta le Discours sur l’Inégalité, ouvrage qui fut plus du goût de Diderot que tous mes autres écrits, et pour lequel ses conseils me furent le plus utiles, mais qui ne trouva dans toute l’Europe que peu de lecteurs qui l’entendissent, et aucun de ceux-là qui voulût en parler. Il avait été fait pour concourir au prix, je l’envoyai donc, mais sûr d’avance qu’il ne l’aurait pas, et sachant bien que ce n’est pas pour des pièces de cette étoffe que sont fondés les prix des académies.
Cette promenade et cette occupation firent du bien à mon humeur et à ma santé. Il y avait déjà plusieurs années que, tourmenté de ma rétention, je m’étais livré tout à fait aux médecins, qui, sans alléger mon mal, avaient épuisé mes forces et détruit mon tempérament. Au retour de Saint-Germain, je me trouvai plus de forces et me sentis beaucoup mieux. Je suivis cette indication, et, résolu de guérir ou mourir sans médecins et sans remèdes, je leur dis adieu pour jamais, et je me mis à vivre au jour la journée, restant coi quand je ne pouvais aller, et marchant sitôt que j’en avais la force. Le train de Paris parmi les gens à prétentions était si peu de mon goût; les cabales des gens de lettres, leurs honteuses querelles, leur peu de bonne foi dans leurs livres, leurs airs tranchants dans le monde m’étaient si odieux, si antipathiques; je trouvais si peu de douceur, d’ouverture de cœur, de franchise dans le commerce même de mes amis, que, rebuté de cette vie tumultueuse, je commençais de soupirer ardemment après le séjour de la campagne, et ne voyant pas que mon métier me permît de m’y établir, j’y courais du moins passer les heures que j’avais de libres. Pendant plusieurs mois, d’abord après mon dîner, j’allais me promener seul au Bois de Boulogne, méditant des sujets d’ouvrages, et je ne revenais qu’à la nuit.
Gauffecourt, avec lequel j’étais alors extrêmement lié, se voyant obligé d’aller à Genève pour son emploi, me proposa ce voyage; j’y consentis. Je n’étais pas assez bien pour me passer des soins de la Gouverneuse: il fut décidé qu’elle serait du voyage, que sa mère garderait la maison, et tous nos arrangements pris, nous partîmes tous trois ensemble le premier juin 1754.
Je dois noter ce voyage comme l’époque de la première expérience qui, jusqu’à l’âge de quarante deux ans que j’avais alors, ait porté atteinte au naturel pleinement confiant avec lequel j’étais né, et auquel je m’étais toujours livré sans réserve et sans inconvénient. Nous avions un carrosse bourgeois, qui nous menait avec les mêmes chevaux à très petites journées. Je descendais et marchais souvent à pied. À peine étions-nous à la moitié de notre route, que Thérèse marqua la plus grande répugnance à rester seule dans la voiture avec Gauffecourt, et que quand, malgré ses prières, je voulais descendre, elle descendait et marchait aussi. Je la grondai longtemps de ce caprice, et même je m’y opposai tout à fait, jusqu’à ce qu’elle se vît forcée enfin à m’en déclarer la cause. Je crus rêver, je tombai des nues quand j’appris que mon ami M. de Gauffecourt, âgé de plus soixante ans, podagre, impotent, usé de plaisirs et de jouissances, travaillait depuis notre départ à corrompre une personne qui n’était plus ni belle ni jeune, qui appartenait à son ami, et cela par les moyens les plus bas, les plus honteux, jusqu’à lui présenter sa bourse, jusqu’à tenter de l’émouvoir par la lecture d’un livre abominable, et par la vue des figures infâmes dont il était plein. Thérèse, indignée, lui lança une fois son vilain livre par la portière, et j’appris que le premier jour, une violente migraine m’ayant fait aller coucher sans souper, il avait employé tout le temps de ce tête-à-tête à des tentatives et des manœuvres plus dignes d’un satyre et d’un bouc que d’un honnête homme auquel j’avais confié ma compagne et moi-même. Quelle surprise! quel serrement de cœur tout nouveau pour moi! Moi qui jusqu’alors avais cru l’amitié inséparable de tous les sentiments aimables et nobles qui font tout son charme, pour la première fois de ma vie je me vois forcé de l’allier au dédain, et d’ôter ma confiance et mon estime à un homme que j’aime et dont je me crois aimé! Le malheureux me cachait sa turpitude. Pour ne pas exposer Thérèse, je me vis forcé de lui cacher mon mépris, et de receler au fond de mon cœur des sentiments qu’il ne devait pas connaître. Douce et sainte illusion de l’amitié! Gauffecourt leva le premier ton voile à mes yeux. Que de mains cruelles l’ont empêché depuis lors de retomber!
À Lyon, je quittai Gauffecourt pour prendre ma route par la Savoie, ne pouvant me résoudre à passer derechef si près de Maman sans la revoir. Je la revis… Dans quel état, mon Dieu! quel avilissement! Que lui restait-il de sa vertu première? Était-ce la même Mme de Warens, jadis si brillante, à qui le curé de Pontverre m’avait adressé? Que mon cœur fut navré! Je ne vis plus pour elle d’autre ressource que de se dépayser. Je lui réitérai vivement et vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans mes lettres, de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais consacrer mes jours et ceux de Thérèse à rendre les siens heureux. Attachée à sa pension, dont cependant, quoique exactement payée, elle ne tirait plus rien depuis longtemps, elle ne m’écouta pas. Je lui fis encore quelque légère part de ma bourse, bien moins que je n’aurais dû, bien moins que je n’aurais fait, si je n’eusse été parfaitement sûr qu’elle n’en profiterait pas d’un sou. Durant mon séjour à Genève, elle fit un voyage en Chablais, et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d’argent pour achever son voyage; je n’avais pas sur moi ce qu’il fallait pour cela; je le lui envoyai une heure après par Thérèse. Pauvre Maman! Que je dise encore ce trait de son cœur. Il ne lui restait pour dernier bijou qu’une petite bague. Elle l’ôta de son doigt pour la mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l’instant au sien, en baisant cette noble main qu’elle arrosa de ses pleurs. Ah! c’était alors le moment d’acquitter ma dette! Il fallait tout quitter pour la suivre, m’attacher à elle jusqu’à sa dernière heure, et partager son sort quel qu’il fût. Je n’en fis rien; distrait par un autre attachement, je sentis relâcher le mien pour elle, faute d’espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je gémis sur elle, et ne la suivis pas. De tous les remords que j’ai sentis en ma vie, voilà le plus vif et le plus permanent. Je méritai par là les châtiments terribles qui depuis lors n’ont cessé de m’accabler: puissent-ils avoir expié mon ingratitude! Elle fut dans ma conduite; mais elle a trop déchiré mon cœur pour que jamais ce cœur ait été celui d’un ingrat.
Avant mon départ de Paris, j’avais esquissé la dédicace de mon Discours sur l’Inégalité. Je l’achevai à Chambéry, et la datai du même lieu, jugeant qu’il était mieux, pour éviter toute chicane, de ne la dater ni de France ni de Genève. Arrivé dans cette ville, je me livrai à l’enthousiasme républicain qui m’y avait amené. Cet enthousiasme augmenta par l’accueil que j’y reçus. Fêté, caressé dans tous les États, je me livrai tout entier au zèle patriotique, et, honteux d’être exclu de mes droits de citoyen par la profession d’un autre culte que celui de mes pères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. Je pensais que l’Évangile étant le même pour tous les chrétiens, et le fond du dogme n’étant différent qu’en ce qu’on se mêlait d’expliquer ce qu’on ne pouvait entendre, il appartenait en chaque pays au seul souverain de fixer et le culte et ce dogme inintelligible, et qu’il était par conséquent du devoir du citoyen d’admettre le dogme et de suivre le culte prescrit par la loi. La fréquentation des Encyclopédistes, loin d’ébranler ma foi, l’avait affermie par mon aversion naturelle pour la dispute et pour les partis. L’étude de l’homme et de l’univers m’avait montré partout les causes finales et l’intelligence qui les dirigeait. La lecture de la Bible, et surtout de l’Évangile, à laquelle je m’appliquais depuis quelques années, m’avait fait mépriser les basses et sottes interprétations que donnaient à Jésus-Christ les gens les moins dignes de l’entendre. En un mot, la philosophie, en m’attachant à l’essentiel de la Religion, m’avait détaché de ce fatras de petites formules dont les hommes l’ont offusquée. Jugeant qu’il n’y avait pas pour un homme raisonnable deux manières d’être chrétien, je jugeais aussi que tout ce qui est forme et discipline était dans chaque pays du ressort des lois. De ce principe si sensé, si social, si pacifique, et qui m’a attiré de si cruelles persécutions, il s’ensuivait que, voulant être citoyen, je devais être protestant, et rentrer dans le culte établi dans mon pays. Je m’y déterminai; je me soumis même aux instructions du pasteur de la paroisse où je logeais, laquelle était hors la ville. Je désirai seulement de n’être pas obligé de paraître en Consistoire. L’Édit Ecclésiastique cependant y était formel; on voulut bien y déroger en ma faveur, et l’on nomma une commission de cinq ou six membres pour recevoir en particulier ma profession de foi. Malheureusement le ministre Perdriau, homme aimable et doux, avec qui j’étais lié, s’avisa de me dire qu’on se réjouissait de m’entendre parler dans cette petite assemblée. Cette attente m’effraya si fort, qu’ayant étudié jour et nuit, pendant trois semaines, un petit discours que j’avais préparé, je me troublai lorsqu’il fallut le réciter, au point de n’en pouvoir pas dire un seul mot, et je fis dans cette conférence le rôle du plus sot écolier. Les commissaires parlaient pour moi; je répondais bêtement oui et non; ensuite je fus admis à la communion, et réintégré dans mes droits de Citoyen: je fus inscrit comme tel dans le rôle des gardes que payent les seuls citoyens et bourgeois, et j’assistai à un conseil général extraordinaire, pour recevoir le serment du syndic Mussard. Je fus si touché des bontés que me témoignèrent en cette occasion le Conseil, le Consistoire, et des procédés obligeants et honnêtes de tous les magistrats, ministres et citoyens, que pressé par le bon homme De Luc, qui m’obsédait sans cesse, et encore plus par mon propre penchant, je ne songeai à retourner à Paris que pour dissoudre mon ménage, mettre en règle mes petites affaires, placer Mme Le Vasseur et son mari, ou pourvoir à leur subsistance, et revenir avec Thérèse m’établir à Genève pour le reste de mes jours.
Cette résolution prise, je fis trêve aux affaires sérieuses pour m’amuser avec mes amis jusqu’au temps de mon départ. De tous ces amusements celui qui me plut davantage, fut une promenade autour du lac, que je fis en bateau avec De Luc père, sa bru, ses deux fils et ma Thérèse. Nous mîmes sept jours à cette tournée, par le plus beau temps du monde. J’en gardai le vif souvenir des sites qui m’avaient frappé à l’autre extrémité du lac, et dont je fis la description, quelques années après, dans La Nouvelle Héloïse.
Les principales liaisons que je fis à Genève, outre les De Luc, dont j’ai parlé, furent le jeune ministre Vernes, que j’avais déjà connu à Paris, et dont j’augurais mieux qu’il n’a valu dans la suite; M. Perdriau, alors pasteur de campagne, aujourd’hui professeur de belles-lettres, dont la société pleine de douceur et d’aménité, me sera toujours regrettable quoiqu’il ait cru du bel air de se détacher de moi; M. Jalabert, alors professeur de physique, depuis conseiller et syndic, auquel je lus mon Discours sur l’Inégalité (mais non pas la dédicace), et qui en parut transporté; le professeur Lullin, avec lequel, jusqu’à sa mort, je suis resté en correspondance, et qui m’avait même chargé d’emplettes de livres pour la Bibliothèque; le professeur Vernet, qui me tourna le dos, comme tout le monde, après que je lui eus donné des preuves d’attachement et de confiance qui l’auraient dû toucher, si un théologien pouvait être touché de quelque chose; Chappuis, commis et successeur de Gauffecourt, qu’il voulut supplanter, et qui bientôt fut supplanté lui-même; Marcet de Mézières, ancien ami de mon père, et qui s’était aussi montré le mien; mais qui après avoir jadis bien mérité de la patrie, s’étant fait auteur dramatique, et prétendant aux Deux-Cents, changea de maximes, et devint ridicule avant sa mort. Mais celui de tous dont j’attendis davantage, fut Moultou, jeune homme de la plus grande espérance par ses talents, par son esprit plein de feu, que j’ai toujours aimé, quoique sa conduite à mon égard ait été souvent équivoque, et qu’il ait des liaisons avec mes plus cruels ennemis, mais qu’avec tout cela, je ne puis m’empêcher de regarder encore comme appelé à être un jour le défenseur de ma mémoire et le vengeur de son ami.
Au milieu de ces dissipations, je ne perdis ni le goût ni l’habitude de mes promenades solitaires, et j’en faisais souvent d’assez grandes sur les bords du lac, durant lesquelles ma tête, accoutumée au travail, ne demeurait oisive. Je digérais le plan déjà formé de mes Institutions politiques, dont j’aurai bientôt à parler; je méditais une Histoire du Valais, un plan de tragédie en prose dont le sujet, qui n’était pas moins que Lucrèce, ne m’ôtait pas l’espoir d’atterrer les rieurs, quoique j’osasse laisser paraître encore cette infortunée, quand elle ne le peut plus sur aucun théâtre français. Je m’essayais en même temps sur Tacite, et je traduisis le premier livre de son histoire, qu’on trouvera parmi mes papiers.
