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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 32

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Voilà comment, à demi trompé dans mon attente, menant une vie de mon goût, dans un séjour de mon choix, avec une personne qui m’était chère, je parvins pourtant à me sentir presque isolé. Ce qui me manquait m’empêchait de goûter ce que j’avais. En fait de bonheur et de jouissances, il me fallait tout ou rien. On verra pourquoi ce détail m’a paru nécessaire. Je reprends à présent le fil de mon récit.

Je croyais avoir des trésors dans les manuscrits que m’avait donnés le comte de Saint-Pierre. En les examinant, je vis que ce n’était presque que le recueil des ouvrages imprimés de son oncle, annotés et corrigés de sa main, avec quelques autres petites pièces qui n’avaient pas vu le jour. Je me confirmai, par ses écrits de morale, dans l’idée que m’avaient donnée quelques lettres de lui, que Mme de Créqui m’avait montrées, qu’il avait beaucoup plus d’esprit que je n’avais cru: mais l’examen approfondi de ses ouvrages de politique ne me montra que des vues superficielles, des projets utiles mais impraticables, par l’idée dont l’auteur n’a jamais pu sortir, que les hommes se conduisaient par leurs lumières plutôt que par leurs passions. La haute opinion qu’il avait des connaissances modernes lui avait fait adopter ce faux principe de la raison perfectionnée, base de tous les établissements qu’il proposait, et source de tous ses sophismes politiques. Cet homme rare, l’honneur de son siècle et de son espèce, et le seul peut-être, depuis l’existence du genre humain, qui n’eût d’autre passion que celle de la raison, ne fit cependant que marcher d’erreur en erreur dans tous ses systèmes, pour avoir voulu rendre les hommes semblables à lui, au lieu de les prendre tels qu’ils sont, et qu’ils continueront d’être. Il n’a travaillé que pour des êtres imaginaires, en pensant travailler pour ses contemporains.

Tout cela vu, je me trouvai dans quelque embarras sur la forme à donner à mon ouvrage. Passer à l’auteur ses visions, c’était ne rien faire d’utile; les réfuter à la rigueur était faire une chose malhonnête, puisque le dépôt de ses manuscrits, que j’avais accepté, et même demandé, m’imposait l’obligation d’en traiter honorablement l’auteur. Je pris enfin le parti qui me parut le plus décent, le plus judicieux, le plus utile. Ce fut de donner séparément les idées de l’auteur et les miennes, et, pour cela, d’entrer dans ses vues, de les éclaircir, de les étendre, et de ne rien épargner pour leur faire valoir tout leur prix.

Mon ouvrage devait donc être composé de deux parties absolument séparées: l’une, destinée à exposer de la façon dont je viens de dire les divers projets de l’auteur; dans l’autre, qui ne devait paraître qu’après que la première aurait fait son effet, j’aurais porté mon jugement sur ces mêmes projets: ce qui, je l’avoue, eût pu les exposer quelquefois au sort du sonnet du Misanthrope. À la tête de tout l’ouvrage devait être une vie de l’auteur, pour laquelle j’avais ramassé d’assez bons matériaux, que je me flattais de ne pas gâter en les employant. J’avais un peu vu l’abbé de Saint-Pierre dans sa vieillesse, et la vénération que j’avais pour sa mémoire m’était garant qu’à tout prendre M. le comte ne serait pas mécontent de la manière dont j’aurais traité son parent.

Je fis mon essai sur la Paix perpétuelle, le plus considérable et le plus travaillé de tous les ouvrages qui composaient ce recueil, et avant de me livrer à mes réflexions, j’eus le courage de lire absolument tout ce que l’abbé avait écrit sur ce beau sujet, sans jamais me rebuter par ses longueurs et par ses redites. Le public a vu cet extrait, ainsi je n’ai rien à en dire. Quant au jugement que j’en ai porté, il n’a point été imprimé, et j’ignore s’il le sera jamais; mais il fut fait en même temps que l’extrait. Je passai de là à la Polysynodie, ou pluralité des conseils, ouvrage fait sous le Régent, pour favoriser l’administration qu’il avait choisie, et qui fit chasser de l’Académie française l’abbé de Saint-Pierre, pour quelques traits contre l’administration précédente, dont la duchesse du Maine et le cardinal de Polignac furent fâchés. J’achevai ce travail comme le précédent, tant le jugement que l’extrait: mais je m’en tins là, sans vouloir continuer cette entreprise, que je n’aurais pas dû commencer.

La réflexion qui m’y fit renoncer se présente d’elle-même, et il était étonnant qu’elle ne me fût pas venue plus tôt. La plupart des écrits de l’abbé de Saint-Pierre étaient ou contenaient des observations critiques sur quelques parties du gouvernement de France, et il y en avait même de si libres, qu’il était heureux pour lui de les avoir faites impunément. Mais dans les bureaux des ministres, on avait de tout temps regardé l’abbé de Saint-Pierre comme une espèce de prédicateur, plutôt que comme un vrai politique, et on le laissait dire tout à son aise, parce qu’on voyait bien que personne ne l’écoutait. Si j’étais parvenu à le faire écouter, le cas eût été différent. Il était Français, je ne l’étais pas; et en m’avisant de répéter ses censures, quoique sous son nom, je m’exposais à me faire demander un peu rudement, mais sans injustice, de quoi je me mêlais. Heureusement, avant d’aller plus loin, je vis la prise que j’allais donner sur moi, et me retirai bien vite. Je savais que, vivant seul au milieu des hommes, et d’hommes tous plus puissants que moi, je ne pouvais jamais, de quelque façon que je m’y prisse, me mettre à l’abri du mal qu’ils voudraient me faire. Il n’y avait qu’une chose en cela qui dépendît de moi, c’était de faire en sorte au moins que, quand ils m’en voudraient faire, ils ne le pussent qu’injustement. Cette maxime, qui me fit abandonner l’abbé de Saint-Pierre, m’a fait souvent renoncer à des projets beaucoup plus chéris. Ces gens, toujours prompts à faire un crime de l’adversité, seraient bien surpris s’ils savaient tous les soins que j’ai pris en ma vie pour qu’on ne pût jamais me dire avec vérité dans mes malheurs: Tu les as bien mérités.

Cet ouvrage abandonné me laissa quelque temps incertain sur celui que j’y ferais succéder, et cet intervalle de désœuvrement fut ma perte, en me laissant tourner mes réflexions sur moi-même, faute d’objet étranger qui m’occupât. Je n’avais plus de projet pour l’avenir qui pût amuser mon imagination; il ne m’était pas même possible d’en faire, puisque la situation où j’étais était précisément celle où s’étaient réunis tous mes désirs: je n’en avais plus à former, et j’avais encore le cœur vide. Cet état était d’autant plus cruel, que je n’en voyais point à lui préférer. J’avais rassemblé mes plus tendres affections dans une personne selon mon cœur, qui me les rendait. Je vivais avec elle sans gêne, et pour ainsi dire à discrétion.

Cependant un secret serrement de cœur ne me quittait ni près ni loin d’elle. En la possédant, je sentais qu’elle me manquait encore, et la seule idée que je n’étais pas tout pour elle faisait qu’elle n’était presque rien pour moi.

J’avais des amis des deux sexes, auxquels j’étais attaché par la plus pure amitié, par la plus parfaite estime; je comptais sur le plus vrai retour de leur part, et il ne m’était pas même venu dans l’esprit de douter une seule fois de leur sincérité. Cependant cette amitié m’était plus tourmentante que douce, par leur obstination, par leur affectation même à contrarier tous mes goûts, mes penchants, ma manière de vivre; tellement qu’il me suffisait de paraître désirer une chose qui n’intéressait que moi seul, et qui ne dépendait pas d’eux, pour les voir tous se liguer à l’instant même pour me contraindre d’y renoncer. Cette obstination de me contrôler en tout dans mes fantaisies, d’autant plus injuste que, loin de contrôler les leurs, je ne m’en informais pas même, me devint si cruellement onéreuse qu’enfin je ne recevais pas une de leurs lettres sans sentir, en l’ouvrant, un certain effroi qui n’était que trop justifié par sa lecture. Je trouvais que, pour des gens tous plus jeunes que moi, et qui tous auraient eu grand besoin pour eux-mêmes des leçons qu’ils me prodiguaient, c’était aussi trop me traiter en enfant. Aimez-moi, leur disais-je, comme je vous aime; et du reste, ne vous mêlez pas plus de mes affaires que je ne me mêle des vôtres: voilà tout ce que je vous demande. Si de ces deux choses ils m’en ont accordé une, ce n’a pas été du moins la dernière.

J’avais une demeure isolée, dans une solitude charmante; maître chez moi, j’y pouvais vivre à ma mode, sans que personne eût à m’y contrôler. Mais cette habitation m’imposait des devoirs doux à remplir, mais indispensables. Toute ma liberté n’était que précaire; plus asservi que par des ordres, je devais l’être par ma volonté. Je n’avais pas un seul jour dont en me levant, je pusse dire: J’emploierai ce jour comme il me plaira. Bien plus, outre ma dépendance des arrangements de Mme d’Épinay, j’en avais une autre bien plus importune du public et des survenants. La distance où j’étais de Paris n’empêchait pas qu’il ne me vînt journellement des tas de désœuvrés qui, ne sachant que faire de leur temps, prodiguaient le mien sans aucun scrupule. Quand j’y pensais le moins, j’étais impitoyablement assailli, et rarement j’ai fait un joli projet pour ma journée, sans le voir renverser par quelque arrivant.

Bref: au milieu des biens que j’avais le plus convoités, ne trouvant point de pure jouissance, je revenais par élans aux jours sereins de ma jeunesse, et je m’écriais quelquefois en soupirant: «Ah! ce ne sont pas encore ici les Charmettes!»

Les souvenirs des divers temps de ma vie m’amenèrent à réfléchir sur le point où j’étais parvenu, et je me vis déjà sur le déclin de l’âge, en proie à des maux douloureux, et croyant approcher du terme de ma carrière, sans avoir goûté dans sa plénitude presque aucun des plaisirs dont mon cœur était avide, sans avoir donné l’essor aux vifs sentiments que j’y sentais en réserve, sans avoir savouré, sans avoir effleuré du moins cette enivrante volupté que je sentais dans mon âme en puissance, et qui, faute d’objet, s’y trouvait toujours comprimée, sans pouvoir s’exhaler autrement que par mes soupirs.

Comment se pouvait-il qu’avec une âme naturellement expansive, pour qui vivre, c’était aimer, je n’eusse pas trouvé jusqu’alors un ami tout à moi, un véritable ami, moi qui me sentais si bien fait pour l’être? Comment se pouvait-il qu’avec des sens si combustibles, avec un cœur tout pétri d’amour, je n’eusse pas du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé? Dévoré du besoin d’aimer, sans jamais l’avoir pu bien satisfaire je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourir sans avoir vécu.

Ces réflexions tristes, mais attendrissantes, me faisaient replier sur moi-même avec un regret qui n’était pas sans douceur. Il me semblait que la destinée me devait quelque chose qu’elle ne m’avait pas donné. À quoi bon m’avoir fait naître avec des facultés exquises, pour les laisser jusqu’à la fin sans emploi? Le sentiment de mon prix interne, en me donnant celui de cette injustice, m’en dédommageait en quelque sorte, et me faisait verser des larmes que j’aimais à laisser couler.

Je faisais ces méditations dans la plus belle saison de l’année, au mois de juin, sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des ruisseaux. Tout concourut à me replonger dans cette mollesse trop séduisante, pour laquelle j’étais né, mais dont le ton dur et sévère, où venait de me monter une longue effervescence, m’aurait dû délivrer pour toujours. J’allai malheureusement me rappeler le dîner du château de Tonne, et ma rencontre avec ces deux charmantes filles, dans la même saison et dans des lieux à peu près semblables à ceux où j’étais en ce moment. Ce souvenir, que l’innocence qui s’y joignait me rendait plus doux encore, m’en rappela d’autres de la même espèce. Bientôt je vis rassemblés autour de moi tous les objets qui m’avaient donné de l’émotion dans ma jeunesse. Mlle Galley, Mlle de Graffenried, Mlle de Breil, Mme Bazile, Mme de Larnage, mes jolies écolières, et jusqu’à la piquante Zulietta, que mon cœur ne peut oublier. Je me vis entouré d’un sérail de houris, de mes anciennes connaissances pour qui le goût le plus vif ne m’était pas un sentiment nouveau. Mon sang s’allume et pétille, la tête me tourne, malgré mes cheveux déjà grisonnants, et voilà le grave citoyen de Genève, voilà l’austère Jean-Jacques, à près de quarante-cinq ans, redevenu tout à coup le berger extravagant. L’ivresse dont je fus saisi, quoique si prompte et si folle, fut si durable et si forte, qu’il n’a pas moins fallu, pour m’en guérir, que la crise imprévue et terrible des malheurs où elle m’a précipité. Cette ivresse, à quelque point qu’elle fût portée, n’alla pourtant pas jusqu’à me faire oublier mon âge et ma situation, jusqu’à me flatter de pouvoir inspirer de l’amour encore, jusqu’à tenter de communiquer enfin ce feu dévorant, mais stérile, dont depuis mon enfance je sentais en vain consumer mon cœur. Je ne l’espérai point, je ne le désirai pas même. Je savais que le temps d’aimer était passé, je sentais trop le ridicule des galants surannés pour y tomber, et je n’étais pas homme à devenir avantageux et confiant sur mon déclin, après l’avoir été si peu durant mes belles années. D’ailleurs, ami de la paix, j’aurais craint les orages domestiques, et j’aimais trop sincèrement ma Thérèse pour l’exposer au chagrin de me voir porter à d’autres des sentiments plus vifs que ceux qu’elle m’inspirait.

Que fis-je en cette occasion? Déjà mon lecteur a deviné, pour peu qu’il m’ait suivi jusqu’ici. L’impossibilité d’atteindre aux êtres réels me jeta dans le pays des chimères, et ne voyant rien d’existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peuplé d’êtres selon mon cœur. Jamais cette ressource ne vint plus à propos, et ne se trouva si féconde. Dans mes continuelles extases, je m’enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d’homme. Oubliant tout à fait la race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d’amis sûrs, tendres, fidèles, tels que je n’en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à planer ainsi dans l’empyrée, au milieu des objets charmants dont je m’étais entouré, que j’y passais les heures, les jours sans compter; et perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de m’échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyais arriver de malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais ni modérer, ni cacher mon dépit, et n’étant plus maître de moi, je leur faisais un accueil si brusque, qu’il pouvait porter le nom de brutal. Cela ne fit qu’augmenter ma réputation de misanthropie, par tout ce qui m’en eût acquis une bien contraire, si l’on eût mieux lu dans mon cœur.

Au fort de ma plus grande exaltation, je fus retiré tout d’un coup par le cordon comme un cerf-volant, et remis à ma place par la nature, à l’aide d’une attaque assez vive de mon mal. J’employai le seul remède qui m’eût soulagé, savoir les bougies, et cela fit trêve à mes angéliques amours: car, outre qu’on n’est guère amoureux quand on souffre, mon imagination, qui s’anime à la campagne et sous les arbres, languit et meurt dans la chambre et sous les solives d’un plancher. J’ai souvent regretté qu’il n’existât pas des dryades; c’eût infailliblement été parmi elles que j’aurais fixé mon attachement.

D’autres tracas domestiques vinrent en même temps augmenter mes chagrins. Mme Le Vasseur, en me faisant les plus beaux compliments du monde, aliénait de moi sa fille tant qu’elle pouvait. Je reçus des lettres de mon ancien voisinage, qui m’apprirent que la bonne vieille avait fait à mon insu plusieurs dettes au nom de Thérèse, qui le savait et qui ne m’en avait rien dit. Les dettes à payer me fâchaient beaucoup moins que le secret qu’on m’en avait fait. Eh! comment celle pour qui je n’eus jamais aucun secret pouvait-elle en avoir pour moi? Peut-on dissimuler quelque chose aux gens qu’on aime? La coterie holbachique, qui ne me voyait faire aucun voyage à Paris, commençait à craindre tout de bon que je ne me plusse en campagne, et que je ne fusse assez fou pour y demeurer. Là commencèrent les tracasseries par lesquelles on cherchait à me rappeler indirectement à la ville. Diderot, qui ne voulait pas se montrer sitôt lui-même, commença par me détacher Deleyre, à qui j’avais procuré sa connaissance, lequel recevait et me transmettait les impressions que voulait lui donner Diderot, sans que lui, Deleyre, en vît le vrai but.

Tout semblait concourir à me tirer de ma douce et folle rêverie. Je n’étais pas guéri de mon attaque, quand je reçus un exemplaire du poème sur la ruine de Lisbonne que je supposai m’être envoyé par l’auteur. Cela me mit dans l’obligation de lui écrire, et de lui parler de sa pièce. Je le fis par une lettre qui a été imprimée longtemps après, sans mon aveu, comme il sera dit ci-après.

Frappé de voir ce pauvre homme, accablé, pour ainsi dire, de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l’insensé projet de le faire rentrer en lui-même, et de lui prouver que tout était bien. Voltaire, en paraissant toujours croire en Dieu, n’a réellement jamais cru qu’au diable, puisque son Dieu prétendu n’est qu’un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu’à nuire. L’absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l’image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compter et peser les maux de la vie humaine, j’en fis l’équitable examen, et je lui prouvai que de tous ces maux, il n’y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée, et qui n’eût sa source dans l’abus que l’homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre avec tous les égards, toute la considération, tout le ménagement, et je puis dire avec tout le respect possibles. Cependant, lui connaissant un amour-propre extrêmement irritable, je ne lui envoyai pas cette lettre à lui-même, mais au docteur Tronchin, son médecin et son ami, avec plein pouvoir de la donner ou supprimer, selon ce qu’il trouverait le plus convenable. Tronchin donna la lettre. Voltaire me répondit en peu de lignes qu’étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot sur la question. Tronchin, en m’envoyant cette lettre, en joignit une où il marquait peu d’estime pour celui qui la lui avait remise.

Je n’ai jamais publié ni même montré ces deux lettres, n’aimant point à faire parade de ces sortes de petits triomphes; mais elles sont en originaux dans mes recueils. (Liasse A, nos 20 et 21). Depuis lors, Voltaire a publié cette réponse qu’il m’avait promise, mais qu’il ne m’a pas envoyée. Elle n’est autre que le roman de Candide, dont je ne puis parler, parce que je ne l’ai pas lu.

Toutes ces distractions m’auraient dû guérir radicalement de mes fantasques amours, et c’était peut-être un moyen que le Ciel m’offrait d’en prévenir les suites funestes: mais ma mauvaise étoile fut la plus forte, et à peine recommençai-je à sortir, que mon cœur, ma tête et mes pieds reprirent les mêmes routes. Je dis les mêmes, à certains égards; car mes idées, un peu moins exaltées, restèrent cette fois sur la terre, mais avec un choix si exquis de tout ce qui pouvait s’y trouver d’aimable en tout genre, que cette élite n’était guère moins chimérique que le monde imaginaire que j’avais abandonné.

Je me figurai l’amour, l’amitié, les deux idoles de mon cœur, sous les plus ravissantes images. Je me plus à les orner de tous les charmes du sexe que j’avais toujours adoré. J’imaginai deux amies plutôt que deux amis, parce que si l’exemple est plus rare, il est aussi plus aimable. Je les douai de deux caractères analogues, mais différents; de deux figures non pas parfaites, mais de mon goût, qu’animaient la bienveillance et la sensibilité. Je fis l’une brune et l’autre blonde, l’une vive et l’autre douce, l’une sage et l’autre faible; mais d’une si touchante faiblesse, que la vertu semblait y gagner. Je donnai à l’une des deux un amant dont l’autre fut la tendre amie, et même quelque chose de plus; mais je n’admis ni rivalité ni querelle, ni jalousie, parce que tout sentiment pénible me coûte à imaginer, et que je ne voulais ternir ce riant tableau par rien qui dégradât la nature. Épris de mes deux charmants modèles, je m’identifiais avec l’amant et l’ami le plus qu’il m’était possible; mais je le fis aimable et jeune, lui donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais.

Pour placer mes personnages dans un séjour qui leur convînt, je passai successivement en revue les plus beaux lieux que j’eusse vus dans mes voyages, mais je ne trouvai point de bocage assez frais, point de paysage assez touchant à mon gré. Les vallées de la Thessalie m’auraient pu contenter, si je les avais vues; mais mon imagination, fatiguée à inventer, voulait quelque lieu réel qui pût lui servir de point d’appui, et me faire illusion sur la réalité des habitants que j’y voulais mettre. Je songeai longtemps aux îles Borromées, dont l’aspect délicieux m’avait transporté; mais j’y trouvai trop d’ornement et d’art pour mes personnages. Il me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon cœur n’a jamais cessé d’errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac à laquelle depuis longtemps mes vœux ont placé ma résidence dans le bonheur imaginaire auquel le sort m’a borné. Le lieu natal de ma pauvre Maman avait encore pour moi un attrait de prédilection. Le contraste des positions, la richesse et la variété des sites, la magnificence, la majesté de l’ensemble qui ravit les sens, émeut le cœur, élève l’âme, achevèrent de me déterminer, et j’établis à Vevey mes jeunes pupilles. Voilà tout ce que j’imaginai du premier bond; le reste n’y fut ajouté que dans la suite.

Je me bornai longtemps à un plan si vague, parce qu’il suffisait pour remplir mon imagination d’objets agréables, et mon cœur des sentiments dont il aime à se nourrir. Ces fictions, à force de revenir, prirent enfin plus de consistance, et se fixèrent dans mon cerveau sous une forme déterminée. Ce fut alors que la fantaisie me prit d’exprimer sur le papier quelques-unes des situations qu’elles m’offraient, et rappelant tout ce que j’avais senti dans ma jeunesse, de donner ainsi l’essor en quelque sorte au désir d’aimer, que je n’avais pu satisfaire, et dont je me sentais dévoré.

Je jetai d’abord sur le papier quelques lettres éparses, sans suite, et sans liaison, et lorsque je m’avisai de les vouloir coudre, j’y fus souvent fort embarrassé. Ce qu’il y a de peu croyable et de très vrai est que les deux premières parties ont été écrites presque en entier de cette manière, sans que j’eusse aucun plan bien formé, et même sans prévoir qu’un jour je serais tenté d’en faire un ouvrage en règle. Aussi voit-on que ces deux parties, formées après coup de matériaux qui n’ont pas été taillés pour la place qu’ils occupent, sont pleines d’un remplissage verbeux, qu’on ne trouve pas dans les autres.

Au plus fort de mes douces rêveries, j’eus une visite de Mme d’Houdetot, la première qu’elle m’eût faite en sa vie, mais qui malheureusement ne fut pas la dernière, comme on verra ci-après. La comtesse d’Houdetot était fille de feu M. de Bellegarde, fermier général, sœur de M. d’Épinay et de MM. de Lalive et de La Briche, qui depuis ont été tous deux introducteurs des ambassadeurs. J’ai parlé de la connaissance que je fis avec elle étant fille. Depuis son mariage, je ne la vis qu’aux fêtes de la Chevrette, chez Mme d’Épinay, sa belle-sœur. Ayant souvent passé plusieurs jours avec elle, tant à la Chevrette qu’à Épinay, non seulement je la trouvai toujours très aimable, mais je crus lui voir aussi pour moi de la bienveillance. Elle aimait assez à se promener avec moi; nous étions marcheurs l’un et l’autre, et l’entretien ne tarissait pas entre nous. Cependant je n’allai jamais la voir à Paris, quoiqu’elle m’en eût prié et même sollicité plusieurs fois. Ses liaisons avec M. de Saint-Lambert, avec qui je commençais d’en avoir, me la rendirent encore plus intéressante, et c’était pour m’apporter des nouvelles de cet ami, qui pour lors était, je crois, à Mahon, qu’elle vint me voir à l’Hermitage.

Cette visite eut un peu l’air d’un début de roman. Elle s’égara dans la route. Son cocher, quittant le chemin qui tournait, voulut traverser en droiture, du moulin de Clairvaux à l’Hermitage: son carrosse s’embourba dans le fond du vallon; elle voulut descendre et faire le reste du trajet à pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt percée; elle enfonçait dans la crotte; ses gens eurent toutes les peines du monde à la dégager, et enfin elle arriva à l’Hermitage en bottes, et perçant l’air d’éclats de rire, auxquels je mêlai les miens en la voyant arriver. Il fallut changer de tout; Thérèse y pourvut, et je l’engageai d’oublier la dignité pour faire une collation rustique dont elle se trouva fort bien. Il était tard, elle resta peu; mais l’entrevue fut si gaie qu’elle y prit goût et parut disposée à revenir. Elle n’exécuta pourtant ce projet que l’année suivante; mais, hélas! ce retard ne me garantit de rien.

Je passai l’automne à une occupation dont on ne se douterait pas, à la garde du fruit de M. d’Épinay. L’Hermitage était le réservoir des eaux du parc de la Chevrette. Il y avait un jardin clos de murs, et garni d’espaliers et d’autres arbres, qui donnaient plus de fruits à M. d’Épinay que son potager de la Chevrette, quoiqu’on lui en volât les trois quarts. Pour n’être pas un hôte absolument inutile, je me chargeai de la direction du jardin et de l’inspection du jardinier. Tout alla bien jusqu’au temps des fruits; mais à mesure qu’ils mûrissaient, je les voyais disparaître, sans savoir ce qu’ils étaient devenus. Le jardinier m’assura que c’étaient les loirs qui mangeaient tout. Je fis la guerre aux loirs, j’en détruisis beaucoup, et le fruit n’en disparaissait pas moins. Je guettai si bien, qu’enfin je trouvai que le jardinier lui-même était le grand loir. Il logeait à Montmorency, d’où il venait les nuits, avec sa femme et ses enfants, enlever les dépôts de fruits qu’il avait faits pendant la journée, et qu’il faisait vendre à la halle à Paris aussi publiquement que s’il eût eu un jardin à lui. Ce misérable que je comblais de bienfaits, dont Thérèse habillait les enfants, et dont je nourrissais presque le père, qui était mendiant, nous dévalisait aussi aisément qu’effrontément, aucun des trois n’étant assez vigilant pour y mettre ordre; et dans une seule nuit il parvint à vider ma cave, où je ne trouvai rien le lendemain. Tant qu’il ne parut s’adresser qu’à moi, j’endurai tout; mais voulant rendre compte du fruit, je fus obligé d’en dénoncer le voleur. Mme d’Épinay me pria de le payer, de le mettre dehors, et d’en chercher un autre; ce que je fis. Comme ce grand coquin rôdait toutes les nuits autour de l’Hermitage, armé d’un gros bâton ferré qui avait l’air d’une massue, et suivi d’autres vauriens de son espèce, pour rassurer les Gouverneuses, que cet homme effrayait terriblement, je fis coucher son successeur toutes les nuits à l’Hermitage, et, cela ne les tranquillisant pas encore, je fis demander à Mme d’Épinay un fusil que je tins dans la chambre du jardinier, avec charge à lui de ne s’en servir qu’au besoin, si l’on tentait de forcer la porte ou d’escalader le jardin, et de ne tirer qu’à poudre, uniquement pour effrayer les voleurs. C’était assurément la moindre précaution que pût prendre, pour la sûreté commune, un homme incommodé, ayant à passer l’hiver au milieu des bois, seul avec deux femmes timides. Enfin, je fis l’acquisition d’un petit chien pour servir de sentinelle. Deleyre m’étant venu voir dans ce temps-là, je lui contai mon cas, et ris avec lui de mon appareil militaire.

De retour à Paris, il en voulut amuser Diderot à son tour, et voilà comment la coterie holbachique apprit que je voulais tout de bon passer l’hiver à l’Hermitage. Cette constance, qu’ils n’avaient pu se figurer, les désorienta, et en attendant qu’ils imaginassent quelque autre tracasserie pour me rendre mon séjour déplaisant, ils me détachèrent, par Diderot, le même Deleyre, qui, d’abord ayant trouvé mes précautions toutes simples, finit par les trouver inconséquentes à mes principes, et pis que ridicules, dans des lettres où il m’accablait de plaisanteries amères, et assez piquantes pour m’offenser, si mon humeur eût été tournée de ce côté-là. Mais alors, saturé de sentiments affectueux et tendres, et n’étant susceptible d’aucun autre, je ne voyais dans ces aigres sarcasmes que le mot pour rire, et ne le trouvais que folâtre où tout autre l’eût trouvé extravagant.

À force de vigilance et de soins, je parvins à garder si bien le jardin, que, quoique la récolte du fruit eût presque manqué cette année, le produit fut triple de celui des années précédentes, et il est vrai que je ne m’épargnais point pour le préserver, jusqu’à escorter les envois que je faisais à la Chevrette et à Épinay, jusqu’à porter des paniers moi-même, et je me souviens que nous en portâmes un si lourd, la tante et moi, que, prêts à succomber sous le faix, nous fûmes contraints de nous reposer de dix en dix pas, et n’arrivâmes que tout en nage.

Quand la mauvaise saison commença de me renfermer au logis, je voulus reprendre mes occupations casanières; il ne me fut pas possible. Je ne voyais partout que les deux charmantes amies, que leur ami, leurs entours, le pays qu’elles habitaient, qu’objets créés ou embellis pour elles par mon imagination. Je n’étais plus un moment à moi-même, le délire ne me quittait plus. Après beaucoup d’efforts inutiles pour écarter de moi toutes ces fictions, je fus enfin tout à fait séduit par elles, et je ne m’occupai plus qu’à tâcher d’y mettre quelque ordre et quelque suite, pour en faire une espèce de roman.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain