Kitap dosya olarak indirilemez ancak uygulamamız üzerinden veya online olarak web sitemizden okunabilir.
Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 33
Mon grand embarras était la honte de me démentir ainsi moi-même si nettement et si hautement. Après les principes sévères que je venais d’établir avec tant de fracas, après les maximes austères que j’avais si fortement prêchées, après tant d’invectives mordantes contre les livres efféminés qui respiraient l’amour et la mollesse, pouvait-on rien imaginer de plus inattendu, de plus choquant, que de me voir tout d’un coup m’inscrire de ma propre main parmi les auteurs de ces livres que j’avais si durement censurés? Je sentais cette inconséquence dans toute sa force, je me la reprochais, j’en rougissais, je m’en dépitais: mais tout cela ne put suffire pour me ramener à la raison. Subjugué complètement, il fallut me soumettre à tout risque, et me résoudre à braver le qu’en-dira-t-on, sauf à délibérer dans la suite si je me résoudrais à montrer mon ouvrage ou non: car je ne supposais pas encore que j’en vinsse à le publier.
Ce parti pris, je me jette à plein collier dans mes rêveries, et à force de les tourner et retourner dans ma tête, j’en forme enfin l’espèce de plan dont on a vu l’exécution. C’était assurément le meilleur parti qui se pût tirer de mes folies: l’amour du bien, qui n’est jamais sorti de mon cœur, les tourna vers des objets utiles, et dont la morale eût pu faire son profit. Mes tableaux voluptueux auraient perdu toutes leurs grâces, si le doux coloris de l’innocence y eût manqué. Une fille faible est un objet de pitié, que l’amour peut rendre intéressant, et qui souvent n’est pas moins aimable: mais qui peut supporter sans indignation le spectacle des mœurs à la mode? et qu’y a-t-il de plus révoltant que l’orgueil d’une femme infidèle, qui, foulant ouvertement aux pieds tous ses devoirs, prétend que son mari soit pénétré de reconnaissance de la grâce qu’elle lui accorde de vouloir bien ne pas se laisser prendre sur le fait? Les êtres parfaits ne sont pas dans la nature, et leurs leçons ne sont pas assez près de nous. Mais qu’une jeune personne, née avec un cœur aussi tendre qu’honnête, se laisse vaincre à l’amour étant fille, et retrouve, étant femme, des forces pour le vaincre à son tour, et redevenir vertueuse, quiconque vous dira que ce tableau dans sa totalité est scandaleux et n’est pas utile est un menteur et un hypocrite; ne l’écoutez pas.
Outre cet objet de mœurs et d’honnêteté conjugale, qui tient radicalement à tout l’ordre social, je m’en fis un plus secret de concorde et de paix publique; objet plus grand, plus important peut-être en lui-même, et du moins pour le moment où l’on se trouvait. L’orage excité par l’Encyclopédie, loin de se calmer, était alors dans sa plus grande force. Les deux partis, déchaînés l’un contre l’autre avec la dernière fureur, ressemblaient plutôt à des loups enragés, acharnés à s’entre-déchirer, qu’à des chrétiens et des philosophes qui veulent réciproquement s’éclairer, se convaincre, et se ramener dans la voie de la vérité. Il ne manquait peut-être à l’un et à l’autre que des chefs remuants qui eussent du crédit, pour dégénérer en guerre civile, et Dieu sait ce qu’eût produit une guerre civile de religion, où l’intolérance la plus cruelle était au fond la même des deux côtés. Ennemi né de tout esprit de parti, j’avais dit franchement aux uns et aux autres des vérités dures qu’ils n’avaient pas écoutées. Je m’avisai d’un autre expédient, qui, dans ma simplicité, me parut admirable: c’était d’adoucir leur haine réciproque en détruisant leurs préjugés, et de montrer à chaque parti le mérite et la vertu dans l’autre, dignes de l’estime publique et du respect de tous les mortels. Ce projet peu sensé, qui supposait de la bonne foi dans les hommes, et par lequel je tombai dans le défaut que je reprochais à l’abbé de Saint-Pierre, eut le succès qu’il devait avoir; il ne rapprocha point les partis, et ne les réunit que pour m’accabler. En attendant que l’expérience m’eût fait sentir ma folie, je m’y livrai, j’ose le dire, avec un zèle digne du motif qui me l’inspirait, et je dessinai les deux caractères de Wolmar et de Julie, dans un ravissement qui me faisait espérer de parvenir à les rendre aimables tous les deux, et, qui plus est, l’un par l’autre.
Content d’avoir grossièrement esquissé mon plan, je revins aux situations de détail que j’avais tracées; et de l’arrangement que je leur donnai résultèrent les deux premières parties de la Julie, que le fis et mis au net durant cet hiver avec un plaisir inexprimable, employant pour cela le plus beau papier doré, de la poudre d’azur et d’argent pour sécher l’écriture, de la nonpareille bleue pour coudre mes cahiers, enfin ne trouvant rien d’assez galant, rien d’assez mignon pour les charmantes filles dont je raffolais comme un autre Pygmalion. Tous les soirs, au coin de mon feu, je lisais et relisais ces deux parties aux Gouverneuses. La fille, sans rien dire, sanglotait avec moi d’attendrissement; la mère, qui ne trouvant point là de compliments, n’y comprenait rien, restait tranquille, et se contentait dans les moments de silence de me répéter toujours: «Monsieur, cela est bien beau».
Mme d’Épinay, inquiète de me savoir seul en hiver au milieu des bois, dans une maison isolée, envoyait très souvent savoir de mes nouvelles. Jamais je n’eus de si vrais témoignages de son amitié pour moi, et jamais la mienne n’y répondit plus vivement. J’aurais tort de ne pas spécifier, parmi ces témoignages, qu’elle m’envoya son portrait, et qu’elle me demanda des instructions pour avoir le mien, peint par La Tour, et qui avait été exposé au Salon. Je ne dois pas non plus omettre une autre de ses attentions, qui paraîtra risible, mais qui fait [trait] à l’histoire de mon caractère, par l’impression qu’elle fit sur moi. Un jour qu’il gelait très fort, en ouvrant un paquet qu’elle m’envoyait, de plusieurs commissions dont elle s’était chargée, j’y trouvai un petit jupon de dessous, de flanelle d’Angleterre, qu’elle me marquait avoir porté, et dont elle voulait que je me fisse faire un gilet. Le tour de son billet était charmant, plein de caresse et de naïveté. Ce soin, plus qu’amical, me parut si tendre, comme si elle se fût dépouillée pour me vêtir, que dans mon émotion je baisai vingt fois, en pleurant, le billet et le jupon. Thérèse me croyait devenu fou. Il est singulier que, de toutes les marques d’amitié que Mme d’Épinay m’a prodiguées, aucune ne m’a jamais touché comme celle-là, et que, même depuis notre rupture, je n’y ai jamais repensé sans attendrissement. J’ai longtemps conservé son petit billet et je l’aurais encore s’il n’eût eu le sort de mes autres lettres du même temps.
Quoique mes rétentions me laissassent alors peu de relâche en hiver, et qu’une partie de celui-ci je fusse réduit à l’usage des sondes, ce fut pourtant, à tout prendre, la saison que, depuis ma demeure en France, j’ai passée avec le plus de douceur et de tranquillité. Durant quatre ou cinq mois que le mauvais temps me tint davantage à l’abri des survenants, je savourai, plus que je n’ai fait avant et depuis, cette vie indépendante, égale et simple, dont la jouissance ne faisait pour moi qu’augmenter le prix, sans autre compagnie que celle des deux Gouverneuses en réalité, et celle des deux cousines en idée. C’est alors surtout que je me félicitais chaque jour davantage du parti que j’avais eu le bon sens de prendre, sans égard aux clameurs de mes amis, fâchés de me voir affranchi de leur tyrannie, et quand j’appris l’attentat d’un forcené, quand Deleyre et Mme d’Épinay me parlaient dans leurs lettres du trouble et de l’agitation qui régnaient dans Paris, combien je remerciai le Ciel de m’avoir éloigné de ces spectacles d’horreurs et de crimes, qui n’eussent fait que nourrir, qu’aigrir l’humeur bilieuse que l’aspect des désordres publics m’avait donnée; tandis que, ne voyant plus autour de ma retraite que des objets riants et doux, mon cœur ne se livrait qu’à des sentiments aimables. Je note ici avec complaisance le cours des derniers moments paisibles qui m’ont été laissés. Le printemps qui suivit cet hiver si calme vit éclore le germe des malheurs qui me restent à décrire, et dans le tissu desquels on ne verra plus d’intervalle semblable, où j’aie eu le loisir de respirer.
Je crois pourtant me rappeler que durant cet intervalle de paix et jusqu’au fond de ma solitude, je ne restai pas tout à fait tranquille de la part des holbachiens. Diderot me suscita quelque tracasserie, et je suis fort trompé si ce n’est durant cet hiver que parut Le Fils naturel, dont j’aurai bientôt à parler. Outre que par des causes qu’on saura dans la suite, il m’est resté peu de monuments sûrs de cette époque, ceux mêmes qu’on m’a laissés sont très peu précis quant aux dates. Diderot ne datait jamais ses lettres. Mme d’Épinay, Mme d’Houdetot, ne dataient guère les leurs que du jour de la semaine et Deleyre faisait comme elles le plus souvent. Quand j’ai voulu ranger ces lettres dans leur ordre, il a fallu suppléer, en tâtonnant des dates incertaines, sur lesquelles je ne puis compter. Ainsi, ne pouvant fixer avec certitude le commencement de ces brouilleries j’aime mieux rapporter ci-après dans un seul article tout ce que je m’en puis rappeler.
Le retour du printemps avait redoublé mon tendre délire, et dans mes érotiques transports, j’avais composé pour les dernières parties de la Julie plusieurs lettres qui se sentent du ravissement dans lequel je les écrivis. Je puis citer entre autres celles de l’Élysée et de la promenade sur le lac, qui, si je m’en souviens bien, sont à la fin de la quatrième partie. Quiconque, en lisant ces deux lettres, ne sent pas amollir et fondre son cœur dans l’attendrissement qui me les dicta, doit fermer le livre: il n’est pas fait pour juger des choses de sentiment.
Précisément dans le même temps, j’eus de Mme d’Houdetot une seconde visite imprévue. En l’absence de son mari, qui était capitaine de gendarmerie, et de son amant, qui servait aussi, elle était venue à Eaubonne, au milieu de la vallée de Montmorency, où elle avait loué une assez jolie maison. Ce fut de là qu’elle vint faire à l’Hermitage une nouvelle excursion. À ce voyage, elle était à cheval et en homme. Quoique je n’aime guère ces sortes de mascarades, je fus pris à l’air romanesque de celle-là et, pour cette fois, ce fut de l’amour. Comme il fut le premier et l’unique en toute ma vie, et que ses suites le rendront à jamais mémorable et terrible à mon souvenir, qu’il me soit permis d’entrer dans quelques détails sur cet article.
Mme la comtesse d’Houdetot approchait de la trentaine, et n’était point belle; son visage était marqué de la petite vérole; son teint manquait de finesse, elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds: mais elle avait l’air jeune avec tout cela, et sa physionomie, à la fois vive et douce, était caressante. Elle avait une forêt de grands cheveux noirs, naturellement bouclés, qui lui tombaient au jarret; sa taille était mignonne, et elle mettait dans tous ses mouvements de la gaucherie et de la grâce tout à la fois. Elle avait l’esprit très naturel et très agréable; la gaieté, l’étourderie et la naïveté s’y mariaient heureusement: elle abondait en saillies charmantes qu’elle ne recherchait point et qui partaient quelquefois malgré elle. Elle avait plusieurs talents agréables, jouait du clavecin, dansait bien, faisait d’assez jolis vers. Pour son caractère, il était angélique; la douceur d’âme en faisait le fond; mais, hors la prudence et la force, il rassemblait toutes les vertus. Elle était surtout d’une telle sûreté dans le commerce, d’une telle fidélité dans la société, que ses ennemis même n’avaient pas besoin de se cacher d’elle. J’entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haïssaient; car, pour elle, elle n’avait pas un cœur qui pût haïr, et je crois que cette conformité contribua beaucoup à me passionner pour elle. Dans les confidences de la plus intime amitié, je ne lui ai jamais ouï parler mal des absents, pas même de sa belle-sœur. Elle ne pouvait ni déguiser ce qu’elle pensait à personne, ni même contraindre aucun de ses sentiments, et je suis persuadé qu’elle parlait de son amant à son mari même, comme elle en parlait à ses amis, à ses connaissances et à tout le monde indifféremment. Enfin, ce qui prouve sans réplique la pureté et la sincérité de son excellent naturel, c’est qu’étant sujette aux plus énormes distractions et aux plus risibles étourderies, il lui en échappait souvent de très imprudentes pour elle-même, mais jamais d’offensantes pour qui que ce fût.
On l’avait mariée très jeune et malgré elle au comte d’Houdetot, homme de condition, bon militaire, mais joueur, chicaneur, très peu aimable, et qu’elle n’a jamais aimé. Elle trouva dans M. de Saint-Lambert tous les mérites de son mari, avec des qualités plus agréables, de l’esprit, des vertus, des talents. S’il faut pardonner quelque chose aux mœurs du siècle, c’est sans doute un attachement que sa durée épure, que ses effets honorent, et qui ne s’est cimenté que par une estime réciproque.
C’était un peu par goût, à ce que j’ai pu croire, mais beaucoup pour complaire à Saint-Lambert, qu’elle venait me voir. Il l’y avait exhortée, et il avait raison de croire que l’amitié qui commençait à s’établir entre nous rendrait cette société agréable à tous les trois. Elle savait que j’étais instruit de leurs liaisons, et pouvant me parler de lui sans gêne, il était naturel qu’elle se plût avec moi. Elle vint; je la vis; j’étais ivre d’amour sans objet; cette ivresse fascina mes yeux, cet objet se fixa sur elle; je vis ma Julie en Mme d’Houdetot, et bientôt je ne vis plus que Mme d’Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d’orner l’idole de mon cœur. Pour m’achever, elle me parla de Saint-Lambert en amante passionnée. Force contagieuse de l’amour; en l’écoutant en me sentant auprès d’elle, j’étais saisi d’un frémissement délicieux, que je n’avais éprouvé jamais auprès de personne. Elle parlait, et je me sentais ému; je croyais ne faire que m’intéresser à ses sentiments, quand j’en prenais de semblables; j’avalais à longs traits la coupe empoisonnée, dont je ne sentais encore que la douceur. Enfin, sans que je m’en aperçusse et sans qu’elle s’en aperçut, elle m’inspira pour elle-même tout ce qu’elle exprimait pour son amant. Hélas! ce fut bien tard, ce fut bien cruellement brûler d’une passion non moins vive que malheureuse pour une femme dont le cœur était plein d’un autre amour.
Malgré les mouvements extraordinaires que j’avais éprouvés auprès d’elle, je ne m’aperçus pas d’abord de ce qui m’était arrivé: ce ne fut qu’après son départ que, voulant penser à Julie, je fus frappé de ne pouvoir plus penser qu’à Mme d’Houdetot. Alors mes yeux se dessillèrent; je sentis mon malheur, j’en gémis, mais je n’en prévis pas les suites.
J’hésitai longtemps sur la manière dont je me conduirais avec elle, comme si l’amour véritable laissait assez de raison pour suivre des délibérations. Je n’étais pas déterminé quand elle revint me prendre au dépourvu. Pour lors j’étais instruit. La honte, compagne du mal, me rendit muet, tremblant devant elle; je n’osais ouvrir la bouche ni lever les yeux; j’étais dans un trouble inexprimable, qu’il était impossible qu’elle ne vît pas. Je pris le parti de le lui avouer, et de lui en laisser deviner la cause: c’était la lui dire assez clairement.
Si j’eusse été jeune et aimable, et que dans la suite Mme d’Houdetot eût été faible, je blâmerais ici sa conduite: mais tout cela n’étant pas, je ne puis que l’applaudir et l’admirer. Le parti qu’elle prit était également celui de la générosité et de la prudence. Elle ne pouvait s’éloigner brusquement de moi sans en dire la cause à Saint-Lambert, qui l’avait lui-même engagée à me voir; c’était exposer deux amis à une rupture, et peut-être à un éclat qu’elle voulait éviter. Elle avait pour moi de l’estime et de la bienveillance. Elle eut pitié de ma folie; sans la flatter elle la plaignit et tâcha de m’en guérir. Elle était bien aise de conserver à son amant et à elle-même un ami dont elle faisait cas: elle ne me parlait de rien avec plus de plaisir que de l’intime et douce société que nous pouvions former entre nous trois, quand je serais devenu raisonnable; elle ne se bornait pas toujours à ces exhortations amicales, et ne m’épargnait pas au besoin les reproches plus durs que j’avais bien mérités.
Je me les épargnais encore moins moi-même. Sitôt que je fus seul, je revins à moi; j’étais plus calme après avoir parlé: l’amour connu de celle qui l’inspire en devient plus supportable. La force avec laquelle je me reprochais le mien m’en eût dû guérir, si la chose eût été possible. Quels puissants motifs n’appelai-je point à mon aide pour l’étouffer! Mes mœurs, mes sentiments, mes principes, la honte, l’infidélité, le crime, l’abus d’un dépôt confié par l’amitié, le ridicule enfin de brûler à mon âge de la passion la plus extravagante pour un objet dont le cœur préoccupé ne pouvait ni me rendre aucun retour, ni me laisser aucun espoir: passion de plus, qui, loin d’avoir rien à gagner par la constance, devenait moins souffrable de jour en jour.
Qui croirait que cette dernière considération, qui devait ajouter du poids à toutes les autres, fut celle qui les éluda? Quel scrupule, pensai-je, puis-je me faire d’une folie nuisible à moi seul? Suis-je donc un jeune cavalier fort à craindre pour Mme d’Houdetot? Ne dirait-on pas, à mes présomptueux remords, que ma galanterie, mon air, ma parure, vont la séduire? Eh! pauvre Jean-Jacques, aime à ton aise, en sûreté de conscience, et ne crains pas que tes soupirs nuisent à Saint-Lambert.
On a vu que jamais je ne fus avantageux même dans ma jeunesse. Cette façon de penser était dans mon tour d’esprit, elle flattait ma passion; c’en fut assez pour m’y livrer sans réserve, et rire même de l’impertinent scrupule que je croyais m’être fait par vanité plus que par raison. Grande leçon pour les âmes honnêtes, que le vice n’attaque jamais à découvert, mais qu’il trouve le moyen de surprendre, en se masquant toujours de quelque sophisme, et souvent de quelque vertu.
Coupable sans remords, je le fus bientôt sans mesure et, de grâce, qu’on voie comment ma passion suivit la trace de mon naturel, pour m’entraîner enfin dans l’abîme. D’abord, elle prit un air humble pour me rassurer, et pour me rendre entreprenant, elle poussa cette humilité jusqu’à la défiance. Mme d’Houdetot, sans cesser de me rappeler à mon devoir, à la raison, sans jamais flatter un moment ma folie, me traitait au reste avec la plus grande douceur, et prit avec moi le ton de l’amitié la plus tendre. Cette amitié m’eût suffi, je le proteste, si je l’avais crue sincère; mais la trouvant trop vive pour être vraie, n’allai-je pas me fourrer dans la tête que l’amour, désormais si peu convenable à mon âge, à mon maintien, m’avait avili aux yeux de Mme d’Houdetot; que cette jeune folle ne voulait que se divertir de moi et de mes douceurs surannées; qu’elle en avait fait confidence à Saint-Lambert, et que l’indignation de mon infidélité ayant fait entrer son amant dans ses vues, ils s’entendaient tous les deux pour achever de me faire tourner la tête et me persifler? Cette bêtise, qui m’avait fait extravaguer à vingt-six ans, auprès de Mme de Larnage, que je ne connaissais pas, m’eût été pardonnable à quarante-cinq, auprès de Mme d’Houdetot, si j’eusse ignoré qu’elle et son amant étaient trop honnêtes gens l’un et l’autre pour se faire un aussi barbare amusement.
Mme d’Houdetot continuait à me faire des visites que je ne tardai pas à lui rendre. Elle aimait à marcher, ainsi que moi: nous faisions de longues promenades dans un pays enchanté. Content d’aimer et de l’oser dire, j’aurais été dans la plus douce situation, si mon extravagance n’en eût détruit tout le charme. Elle ne comprit rien d’abord à la sotte humeur avec laquelle je recevais ses caresses: mais mon cœur, incapable de savoir jamais rien cacher de ce qui s’y passe, ne lui laissa pas longtemps ignorer mes soupçons; elle en voulut rire; cet expédient ne réussit pas; des transports de rage en auraient été l’effet: elle changea de ton. Sa compatissante douceur fut invincible; elle me fit des reproches qui me pénétrèrent; elle me témoigna, sur mes injustes craintes, des inquiétudes dont j’abusai. J’exigeai des preuves qu’elle ne se moquait pas de moi. Elle vit qu’il n’y avait nul autre moyen de me rassurer. Je devins pressant, le pas était délicat. Il est étonnant, il est unique peut-être qu’une femme ayant pu venir jusqu’à marchander, s’en soit tirée à si bon compte. Elle ne me refusa rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder. Elle ne m’accorda rien qui pût la rendre infidèle, et j’eus l’humiliation de voir que l’embrasement dont ses légères faveurs allumaient mes sens n’en porta jamais aux siens la moindre étincelle.
J’ai dit quelque part qu’il ne faut rien accorder aux sens, quand on veut leur refuser quelque chose. Pour connaître combien cette maxime se trouva fausse avec Mme d’Houdetot, et combien elle eut raison de compter sur elle-même, il faudrait entrer dans les détails de nos longs et fréquents tête-à-tête, et les suivre dans toute leur vivacité durant quatre mois que nous passâmes ensemble dans une intimité presque sans exemple entre deux amis de différents sexes, qui se renferment dans les formes dont nous ne sortîmes jamais. Ah! si j’avais tardé si longtemps à sentir le véritable amour, qu’alors mon cœur et mes sens lui payèrent bien l’arrérage! et quels sont donc les transports qu’on doit éprouver auprès d’un objet aimé qui nous aime, si même un amour non partagé peut en inspirer de pareils?
Mais j’ai tort de dire un amour non partagé; le mien l’était en quelque sorte; il était égal des deux côtés, quoiqu’il ne fût pas réciproque. Nous étions ivres d’amour l’un et l’autre, elle pour son amant, moi pour elle; nos soupirs, nos délicieuses larmes se confondaient. Tendres confidents l’un de l’autre, nos sentiments avaient tant de rapports, qu’il était impossible qu’ils ne se mêlassent pas en quelque chose; et toutefois, au milieu de cette dangereuse ivresse, jamais elle ne s’est oubliée un moment; et moi je proteste, je jure que si, quelquefois égaré par mes sens, j’ai tenté de la rendre infidèle, jamais je ne l’ai véritablement désiré. La véhémence de ma passion la contenait par elle-même. Le devoir des privations avait exalté mon âme. L’éclat de toutes les vertus ornait à mes yeux l’idole de mon cœur; en souiller la divine image eût été l’anéantir. J’aurais pu commettre le crime; il a cent fois été commis dans mon cœur; mais avilir ma Sophie? Ah! cela se pouvait-il jamais? Non, non; je le lui ai cent fois dit à elle-même, eussé-je été le maître de me satisfaire, sa propre volonté l’eût-elle mise à ma discrétion, hors quelques courts moments de délire, j’aurais refusé d’être heureux à ce prix. Je l’aimais trop pour vouloir la posséder.
Il y a près d’une lieue de l’Hermitage à Eaubonne; dans mes fréquents voyages, il m’est arrivé quelquefois d’y coucher; un soir, après avoir soupé tête-à-tête, nous allâmes nous promener au jardin par un très beau clair de lune. Au fond de ce jardin était un assez grand taillis, par où nous fûmes chercher un joli bosquet orné d’une cascade dont je lui avais donné l’idée, et qu’elle avait fait exécuter. Souvenir immortel d’innocence et de jouissance! Ce fut dans ce bosquet, qu’assis avec elle sur un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, je trouvai, pour rendre les mouvements de mon cœur, un langage vraiment digne d’eux. Ce fut la première et l’unique fois de ma vie; mais je fus sublime, si l’on peut nommer ainsi tout ce que l’amour le plus tendre et le plus ardent peut porter d’aimable et de séduisant dans un cœur d’homme. Que d’enivrantes larmes je versai sur ses genoux! Que je lui en fis verser malgré elle! Enfin, dans un transport involontaire, elle s’écria: «Non, jamais homme ne fut si aimable, et jamais amant n’aima comme vous! Mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et mon cœur ne saurait aimer deux fois». Je me tus en soupirant; je l’embrassai; quel embrassement! Mais ce fut tout. Il y avait six mois qu’elle vivait seule, c’est-à-dire loin de son amant et de son mari; il y en avait trois que je la voyais presque tous les jours, et toujours l’amour en tiers entre elle et moi. Nous avions soupé tête-à-tête, nous étions seuls, dans un bosquet au clair de la lune, et après deux heures de l’entretien le plus vif et le plus tendre, elle sortit au milieu de la nuit de ce bosquet et des bras de son ami, aussi intacte, aussi pure de corps et de cœur qu’elle y était entrée. Lecteur, pesez toutes ces circonstances, je n’ajouterai rien de plus.
Et qu’on n’aille pas s’imaginer qu’ici mes sens me laissaient tranquille, comme auprès de Thérèse et de Maman. Je l’ai déjà dit, c’était de l’amour cette fois, et l’amour dans toute son énergie et dans toutes ses fureurs. Je ne décrirai ni les agitations, ni les frémissements, ni les palpitations, ni les mouvements convulsifs, ni les défaillances de cœur que j’éprouvais continuellement; on en pourra juger par l’effet que sa seule image faisait sur moi. J’ai dit qu’il y avait loin de l’Hermitage à Eaubonne: je passais par les coteaux d’Andilly, qui sont charmants. Je rêvais en marchant à celle que j’allais voir, à l’accueil caressant qu’elle me ferait, au baiser qui m’attendait à mon arrivée. Ce seul baiser, ce baiser funeste, avant même de le recevoir, m’embrasait le sang à tel point que ma tête se troublait, un éblouissement m’aveuglait, mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir; j’étais forcé de m’arrêter, de m’asseoir; toute ma machine était dans un désordre inconcevable: j’étais prêt à m’évanouir. Instruit du danger, je tâchais, en partant, de me distraire et de penser à autre chose. Je n’avais pas fait vingt pas que les mêmes souvenirs et tous les accidents qui en étaient la suite revenaient m’assaillir sans qu’il me fût possible de m’en délivrer, et de quelque façon que je m’y sois pu prendre, je ne crois pas qu’il me soit jamais arrivé de faire seul ce trajet impunément. J’arrivais à Eaubonne, faible, épuisé, rendu, me soutenant à peine. À l’instant que je la voyais, tout était réparé, je ne sentais plus auprès d’elle que l’importunité d’une vigueur inépuisable et toujours inutile. Il y avait sur ma route, à la vue d’Eaubonne, une terrasse agréable, appelée le mont Olympe, où nous nous rendions quelquefois, chacun de notre côté. J’arrivais le premier; j’étais fait pour l’attendre; mais que cette attente me coûtait cher! Pour me distraire, j’essayais d’écrire avec mon crayon des billets que j’aurais pu tracer du plus pur de mon sang: je n’en ai pu jamais achever un qui fût lisible. Quand elle en trouvait quelqu’un dans la niche dont nous étions convenus, elle n’y pouvait voir autre chose que l’état vraiment déplorable où j’étais en l’écrivant. Cet état, et surtout sa durée, pendant trois mois d’irritation continuelle et de privation, me jeta dans un épuisement dont je n’ai pu me tirer de plusieurs années, et finit par me donner une descente que j’emporterai ou qui m’emportera au tombeau. Telle a été la seule jouissance amoureuse de l’homme du tempérament le plus combustible, mais le plus timide en même temps, que peut-être la nature ait jamais produit. Tels ont été les derniers beaux jours qui m’aient été comptés sur la terre: ici commence le long tissu des malheurs de ma vie, où l’on verra peu d’interruption.
On a vu, dans tout le cours de ma vie, que mon cœur, transparent comme le cristal, n’a jamais su cacher durant une minute entière un sentiment un peu vif qui s’y fût réfugié. Qu’on juge s’il me fut possible de cacher longtemps mon amour pour Mme d’Houdetot. Notre intimité frappait tous les yeux, nous n’y mettions ni secret ni mystère. Elle n’était pas de nature à en avoir besoin, et comme Mme d’Houdetot avait pour moi l’amitié la plus tendre, qu’elle ne se reprochait point, que j’avais pour elle une estime dont personne ne connaissait mieux que moi toute la justice; elle, franche, distraite, étourdie; moi, vrai, maladroit, fier, impatient, emporté, nous donnions encore sur nous, dans notre trompeuse sécurité, beaucoup plus de prise que nous n’aurions fait si nous eussions été coupables. Nous allions l’un et l’autre à la Chevrette, nous nous y trouvions souvent ensemble, quelquefois même par rendez-vous. Nous y vivions à notre ordinaire, nous promenant tous les jours tête-à-tête, en parlant de nos amours, de nos devoirs, de notre ami, de nos innocents projets, dans le parc, vis-à-vis l’appartement de Mme d’Épinay, sous ses fenêtres, d’où, ne cessant de nous examiner, et se croyant bravée, elle assouvissait son cœur, par ses yeux, de rage et d’indignation.
Les femmes ont toutes l’art de cacher leur fureur, surtout quand elle est vive; Mme d’Épinay, violente, mais réfléchie, possède surtout cet art éminemment. Elle feignit de ne rien voir, de ne rien soupçonner, et dans le même temps qu’elle redoublait avec moi d’attentions, de soins, et presque d’agaceries, elle affectait d’accabler sa belle-sœur de procédés malhonnêtes, et de marques d’un dédain qu’elle semblait vouloir me communiquer. On juge bien qu’elle ne réussissait pas; mais j’étais au supplice. Déchiré de sentiments contraires, en même temps que j’étais touché de ses caresses, j’avais peine à contenir ma colère quand je la voyais manquer à Mme d’Houdetot. La douceur angélique de celle-ci lui faisait tout endurer sans se plaindre, et même sans lui en savoir plus mauvais gré. Elle était d’ailleurs souvent si distraite, et toujours si peu sensible à ces choses-là, que la moitié du temps elle ne s’en apercevait pas.
J’étais si préoccupé de ma passion, que ne voyant rien de Sophie (c’était un des noms de Mme d’Houdetot), je ne remarquais pas même que j’étais devenu la fable de toute la maison et des survenants. Le baron d’Holbach, qui n’était jamais venu, que je sache, à la Chevrette, fut au nombre de ces derniers. Si j’eusse été aussi défiant que je le suis devenu dans la suite, j’aurais fort soupçonné Mme d’Épinay d’avoir arrangé ce voyage pour lui donner l’amusant cadeau de voir le Citoyen amoureux. Mais j’étais alors si bête, que je ne voyais pas même ce qui crevait les yeux à tout le monde. Toute ma stupidité ne m’empêcha pourtant pas de trouver au Baron l’air plus content, plus jovial qu’à son ordinaire. Au lieu de me regarder noir, selon la coutume, il me lâchait cent propos goguenards, auxquels je ne comprenais rien. J’ouvrais de grands yeux sans rien répondre; Mme d’Épinay se tenait les côtes de rire; je ne savais sur quelle herbe ils avaient marché. Comme rien ne passait encore les bornes de la plaisanterie, tout ce que j’aurais eu de mieux à faire, si je m’en étais aperçu, eût été de m’y prêter. Mais il est vrai qu’à travers la railleuse gaieté du baron l’on voyait briller dans ses yeux une maligne joie, qui m’aurait peut-être inquiété, si je l’eusse aussi bien remarquée alors que je me la rappelai dans la suite.
