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Kitabı oku: «Les français au pôle Nord», sayfa 14

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III

Prisonniers dans les glaces. – Approches de l'hiver polaire. – Bombardement pacifique. – Falaise de glace. – Aménagement intérieur. – Programme d'existence. – L'ordinaire des hivernants. – Comment s'entretient la chaleur animale. – Faisons du carbone. – Aliments respiratoires. – Ne jamais absorber de neige. – Première étoile. – Que sera l'hiver 1887? – Menaces. – La tempête. – En péril. – Attente passive.

C'en est fait!

Le pâle et fugitif sourire de la nature arctique s'est évanoui. Plus de soleil, peu ou point de lumière. Plus de ciel bleu, plus de mer azurée, sur laquelle flamboient les icebergs. Pas une ombre, pas d'horizon. Tout est gris, terne, brumeux. La distance et la hauteur n'existent plus. L'atmosphère âpre et glaciale est saturée de vapeurs. De gros nuages bas flottent lourdement au-dessus de la plaine blanche, et se résolvent en averses de neige. Au loin, des bruits bizarres, incessants, retentissent. Saisie par le froid qui la pénètre à travers les crevasses, la banquise craque sans relâche, emplissant l'air d'un tumulte vague, ininterrompu. On est au 30 septembre, et le thermomètre ne s'élève jamais au-dessus de −17° centigrades.

C'en est fait, l'hiver est commencé, la Gallia est captive.

En dépit d'une lutte farouche, surhumaine, elle s'est rendue, la vaillante, ou plutôt, elle a été prise de vive force, en plein combat.

Vainement l'intrépide capitaine et son héroïque équipage se sont acharnés avec l'énergie furieuse des désespérés, vainement ils ont livré à la banquise assaut sur assaut, brisé leurs outils, faussé leurs moteurs, presque épuisé leurs munitions et risqué cent fois leur vie. La brutale inertie des choses les a vaincus.

Les forces de l'homme, fussent-elles aidées par les engins les plus puissants, sont nécessairement limitées!

Et maintenant, les Français résignés, mais non abattus, se préparent à subir sur place les rigueurs de l'hivernage.

La Gallia, scellée dans la jeune glace qui recouvre le chenal, ressemble à un vaisseau de pierre. Agrès, manœuvres, vergues, mâts, bastingages, tout disparaît sous une épaisse couche de verglas revêtu de givre. De longs stalactites pendent bizarrement en festons alourdis dont les pointes dentelées oscillent et claquent sous la poussée de la bise. Les embarcations, bien saisies et retournées la quille en l'air, ont perdu toute forme sous la neige et le verglas. L'hélice et la barre du gouvernail, retirées avant l'embâcle, gisent sur le pont, semblable lui-même à un hummock. Et n'était le filet de fumée noire qui s'échappe en épais tourbillons de la cheminée du calorifère, on dirait le spectre d'un navire échoué là depuis des années.

A moins de cent mètres, l'atmosphère est tellement épaisse, que l'on ne peut plus rien apercevoir. Pas même la Germania, immobilisée à deux encâblures de sa rivale, et dans une position identique. L'intervention prématurée de l'hiver, en arrêtant ainsi les deux antagonistes, les a rendus égaux devant un même insuccès.

Il n'y a ni vainqueur, ni vaincu, à moins toutefois que l'expédition du chef, meinherr Pregel, n'ait été poursuivie beaucoup plus loin; ce qui est possible. Il est rentré depuis le commencement du mois, avec des traîneaux presque vides. Les marins de la Gallia l'ont vu passer un matin avec ses compagnons et ses chiens paraissant exténués. Depuis ce temps, il n'a pas donné signe de vie.

Tant mieux! car le capitaine d'Ambrieux a l'horreur des relations forcées.

On n'a pas aperçu la chaloupe allemande, de l'autre côté de la banquise. Pregel l'a-t-il cachée dans quelque coin ignoré pour la retrouver après les grands froids!.. Est-elle perdue?.. C'est un mystère que nul ne se donne la peine d'approfondir.

Il est neuf heures du matin et les travaux préparatoires accomplis en vue de l'hivernage vont continuer.

Maintenant que la neige est assez abondante, il s'agit d'élever, au nord de la Gallia, une falaise, pour l'abriter contre les rafales accourues du pôle. La glace fournit les moellons, et la neige additionnée d'eau le mortier.

Chaussés de leurs bottes esquimaudes qui sont réellement incomparables, vêtus de fourrures légères pour éviter la transpiration, les marins, lestés d'un déjeuner substantiel, se mettent joyeusement à l'ouvrage.

Soudain le pack s'anime: la morne solitude retentit du bruit des instruments, des éclats de voix des travailleurs.

On équarrit à la scie d'énormes blocs, on les fait rouler sur des barres d'anspect, et on les met en place après les avoir vivement cimentés.

«Gâchez serré, les enfants, et du train! car le mortier prend vite.»

Malgré les moufles de peau qui protègent les mains, l'onglée survient.

«Branle-bas!» commande le capitaine.

Heureux comme des écoliers en récréation, les marins se dégantent, pétrissent des pelotes de neige et se séparent en deux camps.

Chaque homme a bientôt près de lui sa réserve de projectiles entassés comme des boulets dans un parc.

«Feu à volonté!»

Alors commence une lutte épique. Les pelotes volent de tous côtés, rebondissent sur les fourrures et parfois s'aplatissent sur un visage barbu drôlement hérissé de givre.

«A toi, Bigorneau!

– Pan! dans l'œil, mon vieux Marche-à-Terre.

– Gare à ton nez, Guignard.

– A moi… touché!

– Sans rancune, hein!

– Comment donc, à ton service… eh, zou!»

Ce pacifique bombardement dure dix minutes, et tout le monde a chaud.

«Cessez le feu! à l'ouvrage, mes amis.»

Et chacun s'escrime soudain de la hache, de la scie, du pic, du ciseau.

Les cubes, équarris en un clin d'œil, sont roulés sous les bigues demeurés en place, puis hissés sur la muraille qui monte rapidement.

En deux jours elle atteint la hauteur de sept mètres, plus que suffisante pour protéger très efficacement le navire contre les rafales et les projections de neige.

Cette opération, dont l'avenir montrera l'extrême urgence, étant terminée, le capitaine fait mettre la dernière main à l'aménagement intérieur du vaisseau.

Le pont, parfaitement étanche, a été préalablement recouvert de toiles goudronnées qui assurent et complètent son imperméabilité. La neige, tombée en abondance, s'accumula sur ces toiles et forma le meilleur isolant pour empêcher la déperdition du calorique intérieur. Pour plus de précaution, le capitaine fit d'abord tasser cette neige, afin de lui donner plus de corps. Elle fut ensuite poudrée de cendres et d'escarbilles, puis légèrement arrosée avec la pompe à incendie.

Cette couche rigide, parfaitement plane et pourvue d'aspérités destinées à empêcher les glissades, devint par la suite un promenoir pour l'équipage, quand la banquise fut devenue impraticable.

Il suffit, pour le conserver en état, de le débarrasser chaque jour de la neige nouvellement tombée.

Cette condition essentielle résolue, d'Ambrieux prit une autre mesure également urgente.

La cloison séparant le carré du poste aménagé comme l'on sait 8 fut abattue pour les besoins de la vie en commun de l'état-major et de l'équipage.

Egalité pour tous, à la table, au lit, et devant le calorifère.

Pour pénétrer dans cette vaste cavité, éclairée à l'électricité, grâce aux accumulateurs logés dans la cale, il n'y a plus qu'une seule entrée, celle du panneau de l'arrière qui conduit à l'ancien escalier de l'état-major.

Comme il doit y régner une température constante d'environ 12 degrés centigrades, il est absolument indispensable d'éviter la brusque transition d'une atmosphère relativement chaude, à un froid terrible, et réciproquement.

En supposant à l'extérieur un froid de −45° ou de −50°, l'homme sortant du navire ou y rentrant subirait une variation instantanée de 60 à 62°, susceptible de produire une congestion mortelle.

Pour parer à cette redoutable éventualité, le capitaine fit établir au-dessus de l'écoutille fermant le panneau, une tente composée de deux toiles superposées, dans laquelle tout homme devra séjourner quelques minutes, avant d'entrer ou de sortir.

La température de la tente se trouvant sensiblement plus élevée que celle du dehors, l'homme pourra s'habituer progressivement à celle qu'il va trouver, et n'aura plus à souffrir de la transition.

C'est ainsi, d'ailleurs, que procèdent les plongeurs munis du scaphandre. Ils s'immergent lentement afin de subir peu à peu les pressions considérables qu'ils trouveront au fond de l'eau, et sortent avec les mêmes précautions, pour éviter une brusque décompression.

Plume-au-Vent donne à ce retiro le nom fort bien approprié d'écluse.

Les inconvénients du froid étant ainsi atténués dans la limite du possible, il fallut combattre préventivement l'humidité qui doit résulter de la réunion d'hommes enfermés dans un espace aussi restreint. Une prise d'air à laquelle on ajusta une manche à vent fut pratiquée dans le pont et à travers la couche de neige, de façon à obtenir instantanément un courant, tamisé par de l'étoupe. En outre, des récipients emplis de potasse et de chaux caustique furent installés aux encoignures pour absorber l'excès de vapeur d'eau et d'acide carbonique. Chaque jour, le poste devait être ouvert, si l'état de l'atmosphère le permettait, et les hamacs exposés à la gelée.

Enfin, comme il était impossible de garder les chiens à bord, il fut décidé qu'on leur construirait un abri à la partie septentrionale du mur de glace.

Bien que les chiens esquimaux possèdent une incroyable force de résistance au froid, leur quartier d'hiver fut rigoureusement clos, planchéié de sapin, et pourvu d'une solide porte en chêne, pour résister aux tentatives aux moins probables des ours en quête de gibier.

Restait à réglementer l'emploi du temps, l'hygiène et l'alimentation.

Il importe, en effet, pour les hivernants, d'avoir une vie active, une hygiène sévère et une alimentation spéciale, sous peine de contracter de graves maladies, notamment le scorbut.

Il est indispensable de réagir à tout prix contre la torpeur causée par le froid, dont l'action déprimante est d'autant plus dangereuse, qu'il faut une grande force de caractère pour la secouer.

D'abord et avant tout, la régularisation des heures de repos. Le hamac est l'ennemi de l'hivernant. D'accord avec le docteur, le capitaine réduisit à sept heures le sommeil de chaque matelot, sauf, bien entendu, en cas d'indisposition ou de fatigue.

En conséquence, coucher à dix heures, branle-bas à six. Les hamacs et leur literie roulés comme en route, en attendant l'exposition à l'air. Puis, la toilette. Un copieux lessivage à l'eau froide, dans des tubs en caoutchouc disposés à la cuisine.

Une pompe forée dans la glace amène l'eau à bord en abondance. Cette pompe se compose de deux tubes concentriques isolés l'un de l'autre par de l'étoupe, de façon à éviter la gelée. Comme, cependant, elle pourrait, à un moment donné, ne plus fournir de liquide, ce qui en cas d'incendie serait désastreux, le carré est pourvu de deux extincteurs chargés d'acide carbonique.

Après la douche qui excite les vaso-moteurs, accélère la circulation et produit une réaction salutaire, le déjeuner: cacao, pain ou biscuit, jambon et beurre, thé bouillant, très sucré, à discrétion. A neuf heures, deux pastilles de jus de citron absorbées militairement, devant le docteur ou un officier.

A midi, soupe au riz; lard et bœuf conservé, choux au vinaigre ou raifort comme hors-d'œuvre. Vin, café noir additionné de rhum ou d'eau-de-vie.

Le soir, viande ou pemmican 9, légumes secs ou poisson, beurre, un verre de vin et thé bouillant à discrétion.

Une pareille abondance de victuailles semblerait peut-être superflue, surtout pour des gens habitués à un régime frugal, et condamnés par la rigueur du climat à un sédentarisme complet.

Les matelots eux-mêmes s'en étonnèrent à ce point qu'ils en firent la remarque au docteur, déclarant qu'ils ne sauraient absorber et digérer un tel ordinaire.

«Vous!.. mais avant un mois vous demanderez un supplément de ration, et on s'empressera de vous l'accorder.

– Pas possible! observa Plume-au-Vent, l'orateur en titre de l'équipage.

«Mais alors, monsieur le docteur, faudrait admettre que nos boyaux s'allongeraient comme ceux des Groenlandais.

– Non, mon garçon.

«Seulement, votre corps consommera le double, sous ce climat de fer, comme une machine soumise au tirage forcé.

– Faites excuse, monsieur, mais je ne comprends pas bien la chose… et les camarades non plus.

– Je vais vous l'expliquer brièvement, car il est essentiel que vous soyez bien édifiés.

«Voyons, Parisien, vous êtes chauffeur, n'est-ce pas?

«Que donnez-vous à votre machine, pour qu'elle produise de la chaleur et par cela même du mouvement?

– Du charbon, monsieur le docteur.

– Pour atteindre une égale pression, où consommera-t-elle une plus grande quantité de charbon, au pôle, où à l'équateur?

– Au pôle, sans contredit, à cause de la déperdition plus considérable de chaleur.

– Parfaitement raisonné! Vous avez en vous l'étoffe d'un mécanicien principal.

«Eh bien! mon garçon, le corps humain est, jusqu'à un certain point, comparable à une machine à vapeur.

«Il lui faut, comme à elle, du charbon pour produire de la chaleur.

«Non pas le grossier combustible que vous entonnez dans votre fourneau de chauffe, mais une substance plus en rapport avec sa délicatesse, et chimiquement identique.

«Quand vous absorbez, par exemple, un verre de rhum ou d'huile, une bouchée de lard ou un morceau de sucre, vous introduisez dans votre estomac une substance riche en charbon, ou en carbone, ce qui est la même chose.

«Ce carbone passe, au moyen de la digestion, dans votre sang qui le charrie au poumon. Là, il est mis en contact avec l'air, et se combine avec un de ses éléments, l'oxygène, qui le brûle.

«Bien que cette combustion s'opère sans feu, elle n'en donne pas moins lieu à un dégagement de chaleur suffisant pour conserver au corps sa température qui est de 37°7 dixièmes.

«C'est compris, n'est-ce pas?

– C'est dit si clairement qu'il faudrait être un calfat ou simplement un terrien pour ne pas saisir.

– Alors, continue le docteur flatté dans son amour-propre de professeur, de même qu'il faut à votre machine une plus grande quantité de charbon pour conserver sa pression sous les latitudes arctiques, de même votre corps a besoin d'un supplément de carbone pour se maintenir à sa température.

«Sinon…

– La machine s'éteint et le mathurin largue son amarre.

– Parfaitement!

«Tel est, mes braves camarades, le motif pour lequel on vous fait absorber une ration abondante et surtout riche en carbone.

«C'est pour vous permettre de porter en vous cette source constante de chaleur, c'est même pour l'exagérer, en vue des pertes énormes causées par le froid, que vous êtes soumis au régime du cacao, du sucre, du beurre, du lard, des légumes secs, du vin et de l'alcool.

«Cette nécessité de l'existence polaire est même si bien comprise ou sentie par les Esquimaux, que vous les voyez se gorger à satiété d'huile ou de graisse.

– Sans compter, monsieur le docteur, que je préfère, et de beaucoup, pour fabriquer le nommé carbone, votre procédé à celui d'Oûgiouk.

– Eh! mon garçon, sait-on jamais à quelle nécessité on peut se trouver réduit.

«Quant aux condiments comme choux confits, raifort et radis noir, ils doivent vous prémunir contre le scorbut, ainsi que les pastilles au citron.

«Nous en reparlerons plus tard, s'il en est besoin.

«Un mot encore.

«J'ai remarqué chez vous, pendant vos deux expéditions en traîneau, une tendance fâcheuse à vous désaltérer avec de la neige.

«Pardieu! je n'ignore pas que par les grands froids la soif est souvent intolérable.

«Alors buvez chaud; très chaud!.. autant que vous pourrez le supporter.

«Le thé est le meilleur breuvage, et vous l'avez à discrétion.

«Quant à essayer d'étancher la soif avec de la neige, c'est un moyen déplorable qui produit des ulcérations de la langue et de la bouche, sans compter les maux de dents et les diarrhées rebelles.

«Du reste, le remède est pire que le mal.

«Par 35° ou 40° centigrades, la neige produit sur les muqueuses l'effet d'un métal brûlant. Elle les échauffe outre mesure, et augmente peu après le tourment de la soif.

«C'est ainsi que, pour vous réchauffer les mains, vous les frottez avec de la neige.

«Aussi les Esquimaux, instruits par l'expérience, préfèrent-ils s'abstenir de neige, quitte à souffrir d'une soif atroce.

«Tout cela est bien entendu, n'est-ce pas, mes enfants?

«Suivez à la lettre mes prescriptions, et vous vous en trouverez à merveille.»

Comme la température, au dehors, bien que très basse, est encore supportable, comme les travaux nécessités par l'approche de l'hiver fournissent aux marins une somme d'activité suffisante, ils ne sont pas encore astreints aux exercices forcés.

Du reste, ils sortent très volontiers, n'ayant pas subi l'action déprimante du froid qui engourdit les sujets les plus robustes et les immobilise près du calorifère.

Pour ne point les rebuter, on alterne la tâche quotidienne avec des promenades hygiéniques sur le pack et des parties de chasse auxquelles sont conviés les chiens.

Le 23 septembre, on salue la première étoile aperçue à midi et demi, pendant que le soleil clignote, là-bas, au-dessus des eaux libres encore, du moins en partie.

Parvenus à la limite septentrionale de la banquise, les matelots voient se former rapidement la glace nouvelle. C'est un phénomène curieux qui les intéresse vivement.

Malgré l'agitation des flots, des petites dentelures isolées apparaissent ça et là, se rapprochent, se juxtaposent en festons déliés, mais sans aucune cohésion. Bientôt, ils se prennent en une pâte épaisse, une sorte de magma qui se solidifie en une croûte. Et, chose singulière, bien que la glace n'ait aucune souplesse, elle participe sans se rompre à tous les mouvements de la houle, se creuse et monte avec elle, suit toutes ses inflexions fugitives, se moule sur elle comme une pellicule d'huile.

Mais la croûte s'épanouit encore. Les ondulations diminuent peu à peu, la houle se calme, et demain la mer, la grande indomptée, sera captive.

Cependant les jours s'écoulent et deviennent de plus en plus courts. Octobre est arrivé avec des froids plus vifs, des rafales plus intenses, et de violentes perturbations dans la région des vents. D'énormes parhélies, précurseurs des tempêtes, apparaissent dans le ciel. Le baromètre éprouve de soudaines dépressions. On s'attend aux ouragans si fréquents parfois à l'époque des équinoxes.

Si d'aventure ils allaient disloquer le pack, arracher la Gallia de son socle de glace et lui permettre de s'avancer plus loin? Qui sait! les eaux de l'extrême Nord ne sont peut-être pas prises? C'est là une hypothèse en apparence absurde, et pourtant! Qui peut jamais prévoir les surprises ménagées aux explorateurs par cet étrange et sinistre climat!

Il est des années où tout l'océan garde une immobilité de pierre. Témoin les deux hivernages du commandant Naves. Il en est d'autres où tout est bruit, agitation et débâcle, comme l'observa deux hivers de suite le lieutenant Greely.

L'hiver 1887 sera-t-il calme ou tempêtueux?

Pour être prêt à toute éventualité, le capitaine fait remettre en place l'hélice et le gouvernail. Rude et difficile manœuvre qui exige la rupture de la jeune glace du chenal, épaisse déjà d'un mètre, et l'enlèvement à fond du verglas et des neiges encombrant tout l'arrière.

C'est fait! sans une plainte, sans une hésitation.

Les fourneaux sont ensuite allumés de façon à pouvoir appareiller, ou, tout au moins gouverner si le navire se trouve dégagé.

Bientôt la brise augmente. Les brumes disparaissent comme par enchantement. Le ciel apparaît avec ses tons de velours indigo et opulent semis d'étoiles.

De sourds craquements retentissent, la banquise tremble, oscille et semble agitée d'un imperceptible mouvement de houle. Sous l'effort de poussées intenses, elle subit çà et là des dénivellements, se creuse par place ou s'élève en croupes mamelonnées qui surgissent inopinément.

Après une courte accalmie, l'immense plaine, un instant immobile, tremblote, avec de vagues et lointains murmures qui vont crescendo. Les glaçons, secoués de proche en proche, se désarticulent, s'arrachent, se chevauchent, grimpent à l'assaut les uns des autres, s'écroulent avec fracas, au milieu de failles aussitôt fermées qu'ouvertes, au fond desquelles clapote l'eau glauque de l'océan.

C'est un tumulte infernal où se confondent les bruits les plus étranges et les plus formidables qu'ait jamais enregistrés l'oreille humaine. Roulements de tonnerre, sifflements de machines, hurlements de fauves, déchirements stridents comme des coups de mitrailleuses, glissements de cascades, tapage d'usines en travail, brouhaha de foule, hurlements de tempête, tout cela forme un concert baroque et terrifiant qui assourdit les hommes et semble pronostiquer un épouvantable effondrement.

Des blocs monstrueux, comprimés avec une force irrésistible, jaillissent comme sous la poussée d'une mine, roulent sur les déclivités, rebondissent jusqu'au navire et menacent de le broyer. Il en est un qui, pesant plusieurs centaines de tonnes, atteint presque aux huniers et reste en équilibre, à la merci d'une secousse qui va le précipiter sur le pont et l'effondrer sous sa masse.

En dépit de sa solidité éprouvée, la Gallia craque lugubrement. Les planches et les madriers plient à se rompre, les cloisons gauchissent, les bordages se bombent… Encore une pression et tout va voler en éclats.

Ce n'est pas tout. La machine est en pression, les fourneaux de chauffe sont bourrés de houille incandescente, et le calorifère flambe.

La Gallia, chargée de matières explosibles ou incendiaires, est comme un brûlot qu'une étincelle peut faire sauter. Qu'un écrasement partiel, qu'une rupture, mette en contact la cambuse ou la soute aux poudres avec un de ces foyers de combustion, et la goélette est pulvérisée!

Que résoudre, en de pareilles conjonctures? Il faudrait, sans doute, descendre sur la glace des provisions, des armes, des embarcations, des instruments astronomiques, des effets de campement, en prévision d'une catastrophe.

Mais où trouver un lieu sûr pour opérer ce précieux dépôt qui deviendra peut-être l'unique ressource de l'équipage, si cette suprême infortune lui est réservée? Car la glace, manquant encore de cohésion, est l'objet de transformations si brutales et si complètes, les remaniements qu'elle subit sont si étranges et si instantanés, qu'il est impossible d'assigner un emplacement offrant un faux semblant de sécurité.

Là où s'élevait un monticule, s'ouvre une lézarde profonde, bientôt comblée par une convulsion nouvelle et remplacée par des paquets qui disparaissent pour se reformer de nouveau. Une surface plane se bombe en une voussure qui éclate avec un bruit de canon. Un rictus fugitif balafre la couche rigide, et engloutit fort heureusement une masse glissant sur la déclivité, comme une avalanche…

… Pendant vingt-quatre heures, la région si énergiquement nommée par Hayes «Terres de la Désolation» n'offre plus qu'un mouvant chaos accompagné de l'infernale symphonie.

Toute décision est impossible! Tout effort superflu! Toute mesure de salut impraticable.

Encore une fois, que faire?.. que résoudre?

Contempler intrépidement le désastre, opposer un cœur impassible aux menaces de la matière en furie, attendre des éléments et des fatales influences qui les déchaînent le salut ou l'anéantissement…

8.Voir la description au chapitre II de la première partie.
9.Viande séchée réduite en farine et incorporée à de la graisse.
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2017
Hacim:
490 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain