Kitabı oku: «Borgia», sayfa 15
XXXII. UN GLAS DANS LA NUIT
Le sieur Boniface Bonifazi, jardinier en chef de la villa de Ti-voli, était une façon de personnage. Alexandre VI le tenait en grande estime. Lucrèce l’avait en amitié.
Le pape, qui avait empoisonné tant de gens, craignait conti-nuellement de l’être lui-même. Aussi, maître Boniface avait-il re-çu les consignes les plus rigoureuses en ce qui concernait la sur-veillance du jardin.
D’ailleurs, pour plus de sécurité, Alexandre VI se faisait ap-porter par Boniface lui-même, au commencement de chaque re-pas, les fruits qu’il devait manger à la fin. Le pape prenait au ha-sard deux ou trois de ces fruits et Boniface les mangeait devant lui. Pendant tout le repas, le maître jardinier restait là, devant lui. Et, lorsque au bout d’une heure, le pape en était aux fruits, il les mangeait avec une tranquillité relative, puisque Boniface n’était pas empoisonné. Le vieux Borgia procédait de même avec son sommelier et son cuisinier.
Donc, Boniface Bonifazi, considéré, estimé selon son mérite, ayant sous ses ordres une petite armée d’aides-jardiniers chargés de la grosse besogne, habitait un petit pavillon isolé, qui se trou-vait dans le jardin particulier du pape : seul il devait y pénétrer. À la nuit, les aides décampaient.
Ce vieux bonhomme avait pour les fruits et les fleurs de son jardin cet amour passionné que les véritables artistes ont pour leur œuvre. Cette passion désordonnée devait conduire Boniface au crime de désobéissance.
L’espoir de sauver ses pêches piquées, l’espoir plus attrayant de connaître la nouvelle variété de pêches découverte par Ragas-tens furent plus puissants que la crainte de la mort. Toutefois, ce ne fut pas sans de terribles angoisses qu’il introduisit Ragastens dans le jardin du pape, le soir même de leur rencontre. Et Ragas-tens se trouva installé secrètement dans le pavillon du jardinier.
Au dehors, Machiavel et Raphaël attendaient les événe-ments, à cent pas de la petite porte dérobée, cachés dans l’ombre épaisse de quelques vieux cyprès, décidés à passer la nuit, sous le ciel clément, – et même la journée et la nuit suivante, s’il le fal-lait. Spadacape devait faire la navette entre l’auberge du Panier fleuri et les cyprès, pour apporter les provisions dont on aurait besoin. Les chevaux, attachés tout sellés à des troncs d’arbres, étaient là, prêts à être enfourchés. Toutes choses ayant été ainsi préparées et convenues, Ragastens s’était, à la nuit close, présen-té à la petite porte et était entré dans le jardin. Lorsqu’il fut arrivé dans le pavillon où Boniface le conduisit et qu’à la lumière d’une chandelle il eut vu la figure pâle et bouleversée du jardinier, il comprit quel sacrifice faisait celui-ci et il se hâta de le consoler.
– Tenez, maître, s’écria-t-il, je suis si heureux d’être ici, au centre de ces célèbres jardins, que je me décide à vous faire part de tous mes secrets…
– Même celui qui concerne la variété de pêches que nul ne connaît ?
– Même celui-là !
– Ah ! Jeune homme, s’écria Boniface enthousiasmé, je vous devrai plus que la vie.
Cependant le chevalier guettait le jardin.
– Et le moyen de sauver mes pêches piquées ? reprit soudain Boniface.
– Ah ! Ceci est plus compliqué. Je vous donnerai demain une liste de plantes qu’il faudra que vous me procuriez et qui me seront nécessaires pour fabriquer la poudre préservatrice. Il n’est insecte ni ver qui y résistent.
– À demain donc…
– Mais, dites-moi, ne me disiez-vous pas que Sa Sainteté vient parfois se promener dans le jardin ?
– Oui, la nuit ; presque tous les soirs, le Saint-Père aime à errer, seul, parmi mes plates-bandes. Mais, pour aujourd’hui, il n’y a pas de danger, l’heure est passée…
– Bon !… Moi qui espérais entrevoir l’auguste pontife !
– Ce sera pour demain, jeune homme. De cette fenêtre, der-rière ces jalousies, vous pourrez le voir… autant qu’on peut voir dans la nuit.
– Puisque la promenade du Saint-Père n’aura pas lieu ce soir, si nous en profitions pour aller visiter vos arbres malades ?… De la sorte, je pourrai, dans la nuit de demain, procéder plus ra-pidement.
– Vous avez raison… Venez…
La lumière éteinte, tous deux se glissèrent dans le jardin. C’était vraiment un parterre digne des éloges que Ragastens lui avait octroyés au hasard. Si le chevalier n’eût pas été préoccupé de questions plus intéressantes, il eût sincèrement admiré la splendeur des plates-bandes, l’ordre impeccable des plants, la merveilleuse propreté des arbres. Les pêchers malades furent aussi inspectés et Ragastens déclara qu’il se faisait fort de les guérir.
Ils rentrèrent enfin, également satisfaits : Ragastens d’avoir étudié à fond son champ de bataille, Boniface d’avoir conquis si facilement des recettes merveilleuses.
La nuit fut paisible.
Toute la journée du lendemain, Ragastens demeura caché dans le pavillon du jardinier, où il s’occupa de triturer et de broyer des plantes que Boniface lui apportait en prenant soigneu-sement note de tout ce que faisait le jeune Pétrus. Il va sans dire que Ragastens connaissait maintenant le pavillon de fond en comble. Il avait mis de côté deux paquets de cordelette et deux sortes de bâillons qu’il avait fabriqués avec des linges.
– Un pour maître Boniface, un pour son illustre Sainteté, avait-il murmuré.
Une seule chose lui échappait ; malgré ses investigations, il n’arriva pas à découvrir où le jardinier cachait la clef de la petite porte dérobée.
La journée s’écoula lentement. Rongé d’impatience, Ragas-tens était obligé de continuer à causer fleurs et fruits et de ré-pondre aux mille questions que lui posait Boniface sur l’art du jardinage en Allemagne. Enfin, le soir vint. Le jardinier ferma soigneusement les jalousies du pavillon et alluma une chandelle.
– Peut-être Sa Sainteté fera-t-elle ce soir sa promenade ? dit-il.
– À quelle heure le Saint-Père descend-il d’habitude ?
– Vers neuf heures. Il se promène une demi-heure environ. À dix heures tout dort dans la villa…
Ragastens ne répondit pas. Il était nerveux et ne tenait pas en place. Neuf heures sonnèrent… Il prit place derrière la jalou-sie. Les minutes passèrent…
– Voici dix heures ! fit tout à coup Boniface… Le Saint-Père ne descendra pas ce soir… Ce sera pour demain, sans faute. Car, rarement, il passe deux jours sans venir respirer l’air pur et mé-diter dans la solitude.
Ragastens dissimula un geste d’impatience.
Déjà, le vieux jardinier, revenant à son thème favori, lui ra-contait les peines qu’il avait eues pour certain prunier qu’il lui dé-signait… Cependant, la nuit s’avançait.
– Allons, fit-il enfin, il est temps d’aller nous reposer, jeune homme.
Il pouvait être à ce moment onze heures et demie. Tout à coup, le son lugubre d’une cloche retentit tristement. Boniface ôta gravement son bonnet.
– Qu’est-ce que cela ? fit Ragastens en tressaillant.
– Cela ? C’est la cloche de la chapelle qui sonne le glas. Il y a quelqu’un de mort dans la villa… et quelqu’un de considérable… Sans cela, on ne sonnerait pas en pleine nuit…
Quelque chose comme un affreux pressentiment traversa l’esprit de Ragastens. Le vieux jardinier s’était approché de la fe-nêtre. La cloche, d’intervalle en intervalle, continuait à jeter dans la nuit son appel sinistre.
– C’est pour une femme ! ajouta le vieillard.
– Une femme ! s’écria Ragastens dans un cri de terreur.
– Oui, si c’était un homme, la cloche sonnerait un coup double… Écoutez… Ah ! s’exclama-t-il soudain.
– Qu’avez-vous ?…
– Le pape !…
Ragastens bondit à la fenêtre. Du doigt, Boniface lui désigna une ombre qui se promenait avec agitation.
– Que se passe-t-il donc ? murmura le vieux jardinier. Pour que le Saint-Père soit éveillé à cette heure-ci et qu’il laisse pa-raître un tel désordre dans sa marche…
Boniface n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Un bâillon venait de lui être vigoureusement appliqué sur la bouche et noué en un instant derrière la tête. Il voulut se retourner, épouvanté. Mais il trébucha et tomba à la renverse, livide d’effroi…
Alors, il vit Ragastens qui, agilement, lui liait les jambes… En un clin d’œil, Boniface se trouva ficelé, dans l’impossibilité de faire un geste ou de pousser un cri.
– Si tu essaies de bouger, tu es mort !… Où est la clef de la petite porte du jardin ? Vite !… Un signe avec tes yeux me suffi-ra…
Boniface ferma héroïquement les yeux pour indiquer qu’il ne répondrait pas. Ragastens tira son poignard et en plaça la pointe sur la gorge du bonhomme.
– Dépêche ! dit-il froidement.
Boniface vaincu par la terreur, abaissa les yeux sur sa propre poitrine.
Ragastens se hâta de fouiller. Ses doigts heurtèrent la clef… Il la glissa dans sa ceinture. Alors, ayant ramassé le deuxième bâillon et le paquet de cordelettes qu’il avait jetés sur la table au moment où il s’était précipité sur le jardinier, il se glissa au de-hors…
La nuit était obscure. D’arbre en arbre, Ragastens, plutôt rampant que marchant, atteignit l’allée où se promenait le pape.
Une double rangée de tilleuls jetait sur cette allée une ombre épaisse. Ragastens, cependant, reconnut parfaitement Borgia : il marchait d’un pas irrégulier, les mains croisées au dos, la tête penchée et des paroles confuses lui échappaient…
Tout à coup Ragastens bondit sur lui et le terrassa. Hébété par la stupeur, Borgia demeura une seconde sans voix : cette se-conde suffit à Ragastens. Lorsque le pape voulut pousser un cri de détresse et d’appel, il était trop tard : il se trouvait bâillonné.
En quelques instants, Ragastens acheva de le ligoter, comme il avait fait pour Boniface. Alors, il le souleva, le plaça sur son épaule et, courbé sous le poids, il regagna le pavillon du jardinier et déposa le vieux Borgia sur un lit. Les yeux du pape flam-boyaient de menaces. Mais Ragastens ne les vit pas.
Son fardeau à peine déposé, il regagna le jardin et courut à la petite porte qu’il ouvrit. Raphaël et Machiavel étaient là. Spa-dacape gardait les chevaux sous les cyprès.
– Vite ! murmura Ragastens. Nous le tenons…
Tous les trois entrèrent et se mirent à filer rapidement vers le pavillon.
Raphaël sentait son cœur qui battait à tout rompre. Machia-vel était froid et résolu, comme à son habitude. Ragastens, lui, éprouvait sans doute cette grave fierté que l’on doit éprouver à tenir palpitante dans sa main la destinée de l’un des maîtres du monde.
Et quel maître ! Le plus puissant… le plus absolu, celui qui ne commandait pas seulement aux hommes, mais aux maîtres des hommes, à la conscience des peuples.
Et tandis qu’ils se glissaient ainsi dans le jardin, chacun d’eux évoquant en cet instant un monde de pensées qui tourbil-lonnaient dans leur tête, le glas de la chapelle continuait à laisser tomber de minute en minute ses tintements voilés qui vibraient, lugubres, dans le grand silence de la nuit.
XXXIII. LE PHILTRE D’AMOUR
Après sa nocturne entrevue avec la Maga, Rodrigue Borgia était rentré dans ses appartements de la villa. Nul ne l’avait re-marqué.
À Tivoli comme au Vatican, comme dans tous les palais ou villas qu’il lui arrivait d’habiter, il y avait des issues secrètes qu’il était seul à connaître.
Arrivé dans sa chambre, il examina le minuscule flacon que la sorcière lui avait remis. Il le tourna et le retourna dans ses doigts avec une sourde joie.
– Demain ! murmura-t-il avec un soupir brisé. Demain, elle sera à moi… Si cette fille me résistait, je ne sais quel affolement…
Il serra les poings. Mais il se calma.
– Avec ceci, je la tiens !…
La science des aphrodisiaques est éteinte : elle vivait encore au temps de Borgia. Plus d’une fois, il avait eu recours à elle. Il en connaissait les effets. Il était parfaitement convaincu que, grâce au flacon de la Maga, la vierge qu’il convoitait se transformerait en une fille d’amour.
Pendant le reste de la nuit, le vieux Borgia, morne et silen-cieux, rêva de ces choses et s’exerça à imaginer des raffinements où la passion confinait aux limites de la cruauté. La journée qui suivit s’écoula avec lenteur. Il commanda qu’on le laissât seul.
Vers le soir, il fit appeler Piérina, la matrone qu’il avait commise à la surveillance de sa proie.
– Dame Piérina, demanda-t-il, où est l’enfant ?
– Au jardin.
– Est-ce bientôt le moment où elle doit remonter à son ap-partement ?
– Dans quelques instants…
– Dites-moi, dame Piérina, a-t-elle l’habitude de boire, le soir, en s’endormant ?
– Elle boit beaucoup : la fièvre, sans doute.
– Que boit-elle ?
– De l’eau. L’eau est dans une carafe. La carafe sur une table, près du lit.
La matrone, en parlant, regardait fixement le pape.
Celui-ci se taisait. Non qu’il hésitât : son désir, simplement, l’emportait loin de la réalité présente. Il rêva ainsi quelques mi-nutes, les yeux à demi fermés. Tout à coup, il fit effort pour reve-nir à l’entretien. Et il constata que Piérina avait disparu. Il frappa du pied avec impatience et déjà il saisissait le marteau pour ap-peler sur le timbre. À ce moment, Piérina rentra.
Elle tenait une carafe à la main.
Le vieux Borgia sourit. Il y avait dans ce sourire une sorte d’orgueil d’avoir des domestiques si bien dressés à comprendre sa pensée.
– J’ai pensé, dit Piérina, qu’il fallait vous monter la carafe. J’ai été la chercher. Elle est à moitié pleine d’eau fraîche et lim-pide.
Elle posa la carafe sur une table, sans que Borgia eût un geste d’approbation. Seulement, il dit :
– Piérina, allez donc dire à l’abbé Angelo que je n’ai pas be-soin de lui ce soir. J’ai sommeil et la lecture me fatiguerait. Puis, revenez.
La matrone s’éclipsa. Borgia s’approcha vivement de la ca-rafe. D’une main qui ne tremblait pas, il laissa tomber dans l’eau trois gouttes de la liqueur contenue dans le flacon. L’eau ne changea pas de couleur. Il la flaira : aucun parfum spécial. Alors, il regagna son fauteuil.
Lorsque la matrone reparut, son premier coup d’œil fut pour la carafe. Elle attendit en silence, certaine de ce qui devait être fait maintenant.
– Vous pouvez vous retirer, dame Piérina, lui dit tranquil-lement le pape. Je n’ai plus besoin de vous… À propos, reportez donc cette carafe où vous l’avez prise. Que diable voulez-vous que j’en fasse ?…
La matrone saisit la carafe qu’elle couvrit ostensiblement d’un pan de son écharpe, comme pour bien indiquer son inten-tion de la cacher. Puis elle se retira.
Enfoncé dans son fauteuil, le pape s’était remis à méditer sur ce qui allait se passer. Puis, l’impatience commença à battre sourdement à ses tempes. Il se leva et fit quelques pas, attendant la minute qu’il s’était fixée.
Vers neuf heures et demie, il sortit de sa chambre et se diri-gea aussitôt vers celle de Rosita, marchant d’un pas assuré. Dans un couloir obscur, Piérina se dressa soudain devant lui.
– Elle a bu, murmura-t-elle. Puis elle s’est bientôt endormie. J’ai fermé la porte. Voici la clef…
Borgia prit la clef. La matrone s’était effacée et disparut.
Le pape arriva devant la porte. Il ouvrit lentement, un peu pâli, avec un léger tremblement des mains, la gorge sèche et la respiration courte. Il entra.
Une faible lueur éclairait la chambre.
Le lit était à gauche, enveloppé de ses grandes courtines de soie brochée. Près de la tête du lit, une élégante petite table sup-portait un plateau de cristal. Sur le plateau, la fatale carafe et un verre presque vide. Au pied du lit, en retrait de la courtine, une autre table, avec un flambeau de cire qui donnait une lumière douce. Il résultait de cette disposition que la jeune fille endormie se trouvait dans l’ombre.
Borgia la distinguait à peine. Il devina plutôt qu’il ne vit la masse de ses cheveux encadrant son visage, le profil du corps sous la couverture, et un bras qui reposait à nu, par-dessus la couverture, un bras d’une blancheur éclatante dans l’obscurité. Il frémit…
Alors, il referma doucement la porte et s’avança sur la pointe des pieds. Il se pencha…
Comment la réveiller, sinon par un baiser qui la ferait se dresser toute palpitante de la volupté que le philtre lui avait ver-sée ?… Alors, il chercha la bouche de la jeune fille et sa main se posa, brûlante, sur son bras.
Mais il se redressa, hagard, sa main violemment retirée… ses lèvres n’ayant pas eu le temps de toucher celles de la vierge… Il se releva, la sueur de l’angoisse au front, les yeux empreints d’une inexprimable terreur.
Ce bras qu’il venait de toucher était froid – de cette froideur glaciale qu’ont les cadavres. De cette bouche qu’il cherchait, au-cun souffle ne s’exhalait.
Il recula et regarda. L’immobilité de la jeune fille était abso-lue. Les lignes du corps devinées sous la couverture avaient une raideur à laquelle il était impossible de se méprendre… Stupide d’étonnement et d’épouvante, il recula encore, jusqu’au pied du lit, et saisit le flambeau. Mais il n’osa pas tout de suite éclairer le visage…
Il attendit une minute, cherchant à dompter l’impression nerveuse qui le faisait grelotter… Enfin, plus sûr de lui, il s’avança. La lumière tomba sur le visage de la Fornarina… Bor-gia étouffa l’exclamation d’horreur qui montait à sa gorge : la jeune fille était morte !
Ses yeux entr’ouverts étaient déjà vitreux ; une pâleur de cire avait blanchi les chairs, et les lèvres, légèrement retroussées par le rictus de la mort, laissaient voir ses petites dents nacrées.
Alors, brusquement, comme s’il eût craint d’être surpris dans un assassinat, Borgia éteignit le flambeau. Mais, aussitôt, les ténèbres le remplirent d’horreur… Sa main laissa échapper le flambeau… Il recula jusqu’à la porte, respirant à peine… et ce ne fut qu’au moment où il l’eut franchie qu’il reprit peu à peu pos-session de lui-même…
Pendant un laps de temps qui lui parut durer une heure mais qui fut en réalité de quelques minutes, il demeura là, contre cette porte, écrasé surtout par l’étonnement…
Enfin, il se remit. Soigneusement, il referma la porte et mit la clef dans sa poche. Puis il s’en alla, croyant marcher très vite, essayant de raisonner :
– Elle est morte !… Le philtre ! La vieille m’avait dit trois gouttes… Morte !… Est-ce possible ?… Qui sait s’il n’y a pas un contrepoison… qui sait s’il n’est pas temps encore… Morte !… S’il y a un contrepoison, la Maga seule peut le connaître…
Une minute plus tard, il courait vers le gouffre de l’Anio. L’air du dehors le calma un peu. Et lorsqu’il arriva à la caverne, il était revenu à cette froideur calculatrice qui était sa grande force.
La Maga était à l’entrée de sa grotte, regardant fixement dans la nuit.
– Maga, fit aussitôt le vieux Borgia, il est arrivé une chose grave. Peut-être a-t-on versé plus que tu n’avais indiqué… peut-être, toi-même, t’es-tu trompée dans le dosage de ton philtre… La jeune fille est malade, très malade… Tu dois avoir un contrepoi-son ?…
– Elle est malade ?… Elle souffre beaucoup ?…
– Je ne sais, Maga : elle se meurt… As-tu le contrepoison ?…
– Elle se meurt ? Seulement cela ?
– Maga ! Le contrepoison de ton philtre ! L’as-tu ?…
– Souvent ces philtres jouent ainsi un mauvais tour à celui qui les emploie…
– Maga ! gronda le vieux Borgia en secouant le bras de l’étrange sorcière qui, devant la catastrophe, gardait un calme singulier, Maga ! tu n’entends donc pas ? Je te dis qu’elle se meurt ! Je te dis que je l’ai laissée pour morte !… As-tu le contre-poison ?…
– Alors ne dites pas qu’elle est mourante, dites qu’elle est morte !…
– Et le contrepoison ?…
– Avez-vous vu ses yeux ? Comment sont-ils ?
– Vitreux… sans regard.
– Et sa bouche ? Avez-vous remarqué sa bouche ?
– Retroussée… les lèvres livides, tordues…
– Encore une question… Les mains ? Avez-vous fait atten-tion aux ongles ?
– Les ongles sont cernés de bleu… Le contrepoison, Maga ! Je suis sûr qu’il est temps encore de la sauver.
La vieille hocha la tête et dit nettement :
– Oui.
– Ah ! Et le contrepoison ? Tu l’as, n’est-ce pas ?
– Oui.
Le vieux Borgia eut un profond soupir de soulagement.
– Vite ! Donne !…
– Non ! répondit la Maga.
Le pape demeura un instant sans voix. Le choc qu’il reçut fut peut-être plus imprévu, plus terrible que celui de tout à l’heure. Il ne comprenait pas. La jeune fille empoisonnée mourait : bien ! Mais la vieille avait le contrepoison qui pouvait encore ressusciter le cadavre. Il le lui demandait. Et elle disait : « Non ! » ?
– Voyons, Maga, fit-il croyant avoir trouvé l’explication, re-viens à toi. Tu es dans un moment de folie…
– Jamais je ne fus moins folle, Borgia !
Le pape frissonna. C’était la première fois que la Maga lui donnait son nom. Il eut le sentiment qu’un malheur allait fondre sur lui.
– Et tu ne veux pas me donner le contrepoison ?… Pour-quoi ?…
– Parce que je veux que tu souffres, Rodrigue !…
Cette fois, Borgia fut épouvanté. La voix de la Maga se trans-formait… Cette voix, il lui semblait qu’il la connaissait… Où ?… Quand l’avait-il entendue ?… Il recula de deux ou trois pas, comme s’il eût vu un fantôme.
– Tu ne veux pas sauver cette malheureuse ?
– Non, Rodrigue, répondit la Maga qui, de son côté, s’était reculée vers le fond de la caverne, de sorte que Borgia ne la voyait presque plus. Non ! Je ne veux pas sauver l’enfant… parce que je te connais !
– Tu me connais ? répéta-t-il, hébété.
– Et je la connais, elle aussi !… Écoute, Rodrigue ! Il y a seize ans, cette jeune fille fut abandonnée sur les marches de l’église des Anges…
– L’église des Anges ! bégaya le pape…
– La mère, c’était la comtesse Alma, ta maîtresse… et l’enfant que j’ai recueillie… l’enfant que ton désir a failli flétrir… l’enfant que tu as assassinée, Borgia, c’est ta fille !…
Le pape trébucha… ses jambes se dérobaient sous lui… La voix sinistre de la Maga lui entrait dans la tête comme une vrille chauffée à blanc…
– Ma fille ! murmura-t-il.
– Et maintenant, veux-tu savoir, Rodrigue, pourquoi, pou-vant la sauver, je ne la sauve pas ?…
Mais Borgia n’écoutait plus, n’entendait plus… Ivre d’épouvante et d’horreur, il s’était glissé hors de la caverne et se sauvait, au hasard, courbé, chancelant, répétant avec une obsti-nation de folie, le mot qui avait frappé son esprit : « Ma fille !… Ma fille !… »
– C’est le commencement du châtiment ! murmura Rosa Vanozzo.
XXXIV
LE PÈRE
Rodrigue Borgia erra pendant près d’une heure dans la montagne, se déchirant les mains aux buissons, enjambant des blocs de rochers…
Cette course dans la nuit fit tomber son exaltation nerveuse. L’impression d’horreur se dissipa peu à peu.
Le raisonnement et le calcul ne tardèrent pas à remplacer en son esprit les surexcitations qu’il avait subies. Il n’était pas homme à gémir longtemps. De toute cette émotion qui l’avait presque terrassé, il ne resta bientôt plus qu’un étonnement, une sorte de stupeur maladive.
– N’y pensons plus ! murmura-t-il en se dirigeant vers la vil-la.
Pourtant, il y pensait, malgré lui : la secousse avait été trop forte… L’idée qu’à ce moment deux de ses émissaires cherchaient à lui amener le comte Alma lui vint tout à coup. Et bientôt, elle se compléta par la pensée que César assemblait alors une armée pour marcher contre Monteforte, défendu par Béatrix… l’autre fille de la comtesse Alma !
Lorsqu’il rentra dans la villa, sans prendre la peine de se ca-cher, cette fois, il lui restait de ces événements une sourde agita-tion qu’il s’efforçait de calmer sans y réussir complètement. Il avait encore des retours d’épouvante, des sursauts de pitié qu’il étouffait de son mieux.
Il se dirigea vers la chambre où la jeune fille dormait son éternel sommeil. Il voulait voir comment était sa « fille » ; la re-garder avec des yeux de père, non plus avec des yeux d’amant. Mais il rebroussa chemin, saisi tout à coup d’une terreur supers-titieuse, qui était bien rare chez lui. L’idée de se trouver devant le cadavre le fit trembler…
Comme il réfléchissait à ces choses, il passa devant la chambre de l’abbé Angelo et frappa rudement. L’abbé ouvrit aus-sitôt et jeta un cri d’étonnement.
– Mon Dieu, Saint-Père… Votre Sainteté serait-elle ma-lade ?…
– Non, non, Angelo…
– Debout à pareille heure… près de minuit… Quelle impru-dence !…
– Je voulais te voir, bredouilla le pape… L’abbé, stupéfait, très inquiet, écoutait.
– Tu vas aller faire sonner le glas…
– Le glas ?… En pleine nuit ?…
– Je le veux…
– Qui donc est mort, Saint-Père ?
– Une jeune fille… Cette enfant… que la Piérina a amenée de Rome… Va, Angelo, qu’on sonne le glas pour cette pauvre âme… Cela me fera du bien, à moi !…
– Saint-Père !… Ah ! quel malheur !… Si jeune… si jolie… Faudra-t-il ensuite retrouver Sa Sainteté ?…
– Non, Angelo… je vais me reposer… j’en ai besoin…
Angelo se dirigea en courant vers la chapelle. Borgia demeu-ra sur place, la tête basse, en une méditation profonde. Le pre-mier coup du glas le fit sauter.
Alors, il n’osa pas rentrer dans sa chambre… Ce glas qu’il avait ordonné lui-même le mettait une fois encore aux prises avec l’épouvante superstitieuse. Il se glissa vers son jardin qu’il attei-gnit sans avoir été vu par les serviteurs que la cloche funèbre avait réveillés.
Là, il respira largement et sentit qu’il se reprenait, que les idées sinistres s’envolaient.
Brusquement, il sentit qu’on le saisissait, qu’on le harpon-nait dans l’ombre. Un solide bâillon ferma sa bouche. En même temps, il trébucha et tomba à la renverse.
En un instant, il se sentit ligoter les mains et les jambes. Et l’homme qui l’avait terrassé, lié, bâillonné, se pencha sur lui, murmurant d’une voix railleuse :
– Tenez-vous tranquille, s’il vous plaît, ou je serai obligé, à mon vif regret, de vous serrer la gorge un peu trop fort, C’est une manœuvre qui m’est familière… Monsieur votre fils en sait quelque chose, Saint-père…
Ragastens déposa Rodrigue Borgia sur un lit, puis courut à la petite porte du jardin et introduisit ses deux amis dans la place. Une fois réunis en présence du pape, ils s’assirent sur des escabeaux.
Raphaël était violemment ému. Ragastens, très froid. Quant à Machiavel, il semblait assister en curieux à cette scène étrange. Ragastens, le premier, prit la parole :
– Attention, Saint-Père, dit-il. Je vais vous débâillonner. Je vous jure qu’il ne vous sera fait aucun mal. Nous sommes ici trois hommes décidés à obtenir justice, mais nous ne sommes pas des assassins, nous.
» Cependant, continua le chevalier, si décidés que nous soyons à respecter la vie d’un vieillard et si grand que soit notre respect pour le Souverain Pontife, je vous préviens nettement qu’au premier cri je vous mettrai trois pouces de cette lame dans la gorge.
Le pape jeta un coup d’œil sur Ragastens et vit qu’il était ré-solu à tenir parole. Il fit signe qu’il obéirait.
Ragastens le débâillonna et le plaça sur le lit de façon qu’il fût commodément assis.
Le vieux Borgia se rassura peu à peu. Il chercha à se donner un visage impassible et sa diplomatie tortueuse se mit en action.
– Toi aussi, mon pauvre Boniface, fit-il en apercevant le jar-dinier toujours étendu et bâillonné à la même place. Console-toi, mon brave, ces messieurs sont trop chrétiens pour vouloir abuser de cette situation… En tout cas, j’espère que leur colère, si je leur en ai donné sujet, ne retombera que sur moi et épargnera un ser-viteur fidèle.
En réalité, il cherchait à savoir la part que le jardinier pou-vait avoir prise dans cette aventure. Ragastens le comprit et réso-lut de sauver le pauvre diable.
– Ma foi, Saint-Père, dit-il, il n’est pas sûr que je veuille faire grâce à ce vieux chien de garde… Tudieu, quel enragé ! Peu s’en est fallu qu’il n’arrivât à donner l’éveil par sa résistance désespé-rée… Il voulait mordre, il criait qu’il voulait mourir pour Sa Sain-teté, que sais-je ! Mais le drôle aura affaire à moi !
– Boniface, fit le pape, je te promets, si j’en réchappe, d’augmenter tes gages de cent écus d’or par an ; et, en attendant, je te donne ma bénédiction. Maintenant, continua-t-il, j’attends que vous me disiez, messieurs, ce que vous voulez de moi. Je ne crierai pas. Je n’essaierai pas de me défendre. Mais cette situa-tion ne saurait se prolonger. Si vous en voulez à ma vie, tuez-moi.
– Saint-Père, fit Ragastens, je vous ai déjà dit que ni ces messieurs ni moi n’en voulons à votre vie…
– Que voulez-vous donc ?…
– Justice ! s’écria Raphaël. Justice, Saint-Père !…
– Mon enfant, je ne demande qu’à faire justice… Mon carac-tère et mon titre vous en sont un sûr garant.
– Saint-Père fit vivement Ragastens, au moment où Sanzio allait de nouveau parler, ne parlons, s’il vous plaît, ni de votre ca-ractère, ni de votre titre… Ce n’est pas de cela qu’il s’agit… Lais-sez-moi parler, mon cher Raphaël, et permettez-moi de me défier de votre bon cœur en cette circonstance… Nous sommes résolus à obtenir justice d’un crime.
– Qui est le criminel ? demanda le pape.
– Vous, Saint-Père.
– Vous insultez le Souverain Pontife, monsieur !
– Permettez. En ce moment, vous n’êtes plus pape. Nous vous déposons !
Borgia blêmit et commença à redouter de nouveau une issue fatale pour lui.
– Oui, continua Ragastens, vous n’êtes, à l’heure présente, qu’un prisonnier après combat…
– Beau combat ! Trois hommes contre un vieillard de soixante-dix ans !
– Vous faites erreur : trois hommes contre un souverain en-touré de gardes, d’hommes d’armes, de domestiques, et qui, d’un froncement de sourcil, fait trembler le monde.
– Mais enfin… puisque je suis le criminel, quel est mon crime ?… Faites attention, messieurs, à ne pas avoir porté un ju-gement téméraire…
– Vous allez voir… Je pourrais vous reprocher la mort de la comtesse Alma, empoisonnée par vos soins…
– Je ne suis pour rien dans la mort de cette infortunée dont j’ai pleuré la fin du fond de mon cœur… Les Alma ont, à Rome, des ennemis impitoyables…
– Je pourrais, reprit Ragastens, vous reprocher ma propre arrestation et l’inique condamnation dont j’ai été l’objet.
– Votre arrestation ?… Qui donc êtes-vous, monsieur ? fit le pape avec un étonnement qui arracha un cri d’admiration à Ma-chiavel.
En effet, dès le début de l’entretien, il avait parfaitement re-connu Ragastens.
– Je suis, dit celui-ci, le chevalier de Ragastens, contre qui vous avez organisé un véritable guet-apens… Parce que je ne vou-lais pas me prêter à vos combinaisons, vous m’avez fait arrêter par les sbires apostés sur le chemin que vous-même m’aviez in-diqué…
– Ah, mon fils ! Combien j’ai déploré le zèle maladroit du moine qui prit sur lui de vous faire arrêter !… J’ai tout ignoré – vous ne savez pas combien je suis surveillé, écarté de la gestion réelle des affaires ! – je n’ai rien su, pas même la condamnation qui vous frappait… Je n’ai appris ces événements qu’au moment où votre tête a été mise à prix sans mon ordre… Et alors, j’ai aus-sitôt rapporté cette mesure inique… Vous pouvez vous en assurer en envoyant à Rome…
