Kitabı oku: «Borgia», sayfa 14
Et, comme il arrivait dans son appartement et que l’abbé Angelo s’empressait au-devant de lui :
– À propos, dit-il, tu connais le gouffre de l’Anio ?
– Tout près du temple de la Sybille, oui, Saint… monsieur le comte.
– Tu peux me donner mon titre, maintenant : il n’y a plus d’inconvénient. Eh bien, Angelo, sur les bords du gouffre, il y a une espèce d’antre sauvage. Promène-toi donc un peu par là, tout à l’heure. Et assure-toi si cette caverne n’est pas habitée par une vieille femme, connue à Rome sous le nom de la Maga…
– Et si la vieille est là, Saint-Père ?…
– Tu lui diras qu’elle recevra cette nuit une visite…
XXX. PERPLEXITÉ D’UN JARDINIER
Ragastens et ses deux amis s’étaient installés à l’entrée de Tivoli, dans un coin écarté, en une auberge de pauvre apparence, à l’enseigne du Panier fleuri.
Le Panier fleuri, modeste et retiré, avait naturellement atti-ré l’attention de Ragastens. Dès que Spadacape eut mis les che-vaux à l’écurie et que les trois amis se furent quelque peu restau-rés, Ragastens sortit seul, à pied.
Il revint une heure plus tard, avec un paquet de vêtements sous son bras. Il disparut aussitôt dans la chambre qu’il occupait.
Pendant ce temps, Machiavel s’occupait de tracer, sur un papier, le plan de la villa du pape. Il l’avait visitée l’année précé-dente et en avait présente à la mémoire la disposition intérieure dans ses principales lignes.
Lorsque Ragastens reparut, il était transformé, presque mé-connaissable. Il avait l’apparence et la tournure d’un de ces étu-diants allemands qui, à cette époque, venaient assez souvent en Italie, pour puiser aux sources la science des Anciens.
– César lui-même ne me reconnaîtrait pas, dit-il. Je puis maintenant essayer d’aborder la place…
– Nous vous accompagnons, s’écria Raphaël.
– Non, mon ami… Il ne s’agit, pour aujourd’hui, que d’aller chercher des munitions, c’est-à-dire des renseignements. Ne craignez rien, lorsqu’il faudra livrer bataille, vous en serez, mor-dieu !
– Mais, ne puis-je vous aider dès aujourd’hui ? insista le jeune peintre qui bouillait d’impatience.
– Laissons faire le chevalier, intervint Machiavel.
– À la bonne heure ! Et, en attendant vous pouvez, tous les deux, vous préparer à la besogne qui sera rude…
– Avez-vous donc un plan pour enlever Rosita ?
– Non ! fit Ragastens… C’est un autre qu’il s’agit d’enlever…
– Un autre !… Qui donc ?…
– Le pape !
Et il sortit, laissant ses deux amis stupéfaits.
– Il a raison, dit enfin Machiavel. L’idée est admirable… En effet, morte la bête, morte le venin. Qui menace Rosita ? C’est le vieux Borgia. C’est donc lui que nous devons viser tout d’abord. Et il est certain que si nous parvenons à mettre la main sur lui, Rosita est sauvée du coup. Ah ! Raphaël, le chevalier est vraiment un homme précieux.
Ragastens, dans cette affaire, était peut-être plus admirable que ne le supposait Machiavel. Son cœur, à lui aussi, était plein d’amour et son esprit plein d’inquiétudes. Lui aussi aimait ! Et, pourtant, il ne disait rien.
Ses inquiétudes d’esprit et ses peines de cœur, il les tenait cachées. Seulement, il avait adopté vis-à-vis de lui-même un ar-rangement qui lui semblait concilier ses intérêts et ceux de son ami Raphaël.
– Tivoli, s’était-il dit, est sur la route de Monteforte. L’armée de César Borgia doit nécessairement passer par ici. Lorsque je verrai défiler les canons, les cuirasses et les estramaçons, je ver-rai… En attendant…
En attendant, Ragastens descendait à grands pas vers la vil-la du pape autour de laquelle il erra pendant le reste de la jour-née. En revenant, le soir, au Panier fleuri, il dit à ses amis :
– Voici un petit commencement de renseignements. Nous savons maintenant la force de l’ennemi : il y a, dans la villa et ses dépendances, cinquante gardes armés, plus une trentaine de la-quais de tout ordre, plus une vingtaine de secrétaires, ecclésias-tiques, seigneurs et évêques… Il est sûr que nous avons affaire à forte partie. Mais nous n’en aurons que plus de mérite, mor-bleu !…
Le lendemain, de bonne heure, il se remit en route vers la villa. Il avait, la veille, fait causer un domestique. Il espérait mieux, cette fois. Caché derrière une masse de rochers, abrité parmi les hautes touffes de fougères, il surveilla la villa et ses abords. Et, comme il était placé plus haut, sur le chemin de Tivo-li, il put même entrevoir une partie des jardins de l’intérieur.
Il y avait une heure que Ragastens occupait ce poste, étu-diant avec attention les allées et venues des gens qui entraient ou sortaient, quand il vit venir de son côté un vieillard qui marchait lentement, en s’essuyant le front. Cet homme venait de sortir de la villa par une petite porte du jardin qui ouvrait sur la route même de Tivoli.
– Voilà mon affaire, peut-être ! pensa Ragastens.
Il sortit aussitôt de son observatoire et se porta à la ren-contre du vieillard qui portait un costume à demi bourgeois, à demi campagnard. Parvenu à sa hauteur, il le salua avec une po-litesse et un sourire tels que le bonhomme, surpris, s’arrêta.
– Guten morgen (bonjour), dit Ragastens. C’était, d’ailleurs, tout ce qu’il savait d’allemand.
– Non capisco, signor ! Je ne comprends pas, monsieur, ré-pondit l’homme.
– En ce cas, je parlerai italien, reprit Ragastens en souriant et en écorchant de son mieux la langue de Dante, mais vous m’excuserez de m’exprimer si mal.
– Vous êtes donc étranger ?…
– Allemand, pour vous servir ! Allemand, me rendant à Rome pour diverses affaires et notamment pour tâcher de voir, ne fût-ce que de loin, l’illustre Saint-Père Alexandre Borgia, que Dieu le favorise !
Ragastens ôta sa toque. Le bonhomme en fit autant.
– Amen ! dit-il. Puis il reprit aussitôt :
– Mais, jeune homme, vous risquez fort de ne pouvoir satis-faire votre pieuse envie, car Sa Sainteté n’est pas à Rome…
– Ah ! quel malheur !… Moi qui viens de si loin… et à pied, encore !
– Le Saint-Père est ici, dans sa villa, dont il ne sort jamais.
– Comment le savez-vous ?… Auriez-vous donc le bonheur et l’honneur d’être de ses familiers ?
Le vieillard se redressa :
– Je suis le jardinier en chef de sa villa de Tivoli. Et je le vois presque tous les jours se promener dans les jardins.
– Jardinier ! s’écria Ragastens. Touchez là, monsieur ! C’est aussi l’art que j’étudie… Ah ! le jardinage… Art sublime dont les secrets se perdent de plus en plus !…
– Comment, jeune homme, fit le vieillard flatté d’entendre ainsi parler de son métier, vous aussi, vous cultiveriez la science des fleurs et des plantes ?
– C’est-à-dire que je n’ai jamais eu d’autre ambition, et je dois vous avouer qu’outre mon désir de voir l’illustre Saint-Père (ici, Ragastens ôta sa toque et le vieillard bredouilla un amen à tout hasard), ce qui m’a poussé à venir en Italie, c’est encore, c’est surtout le désir d’étudier ces superbes jardins dont la re-nommée est venue jusqu’en Allemagne, et entre autres, les jar-dins de Tivoli.
– Quoi ! On parle des jardins de Tivoli en Allemagne ?
– Monsieur, on en parle dans le monde entier !
Le bonhomme leva les yeux au ciel : il connaissait l’enivrement de la gloire ! Convaincu que ces jardins dont la ré-putation était universelle ne pouvaient être que ceux de la villa du pape – c’est-à-dire ses jardins à lui – il eut un sourire extasié.
– Ainsi, jeune homme, vous voulez être jardinier ?
– C’est là mon ambition, et j’ai tout lieu de croire que je ferai quelque progrès dans cet art que j’étudie déjà depuis plusieurs années…
– Savez-vous enter ?
– Oh ! la greffe n’a déjà plus de secret pour moi. J’ai trans-formé des poiriers en pommiers, je suis arrivé à faire donner des oranges à un citronnier…
– Peste ! Et les fleurs, jeune homme ?
– C’est mon fort. Je connais les deux mille espèces de roses, les trois cents familles de géraniums, l’âge d’un réséda, d’une ci-tronnelle, d’un œillet, je vous dénombrerais les variétés du lis et les genres du pavot…
Le jardinier du pape écoutait, bouche béante.
– Ce jeune homme est un puits de science, se dit-il. Et les fruits, monsieur, les fruits ? ajouta-t-il.
– Oh ! les fruits, les fruits !…
– Auriez-vous négligé cette branche si importante de…
– Moi ?… Fi donc !… Les fruits !… Mais c’est la couronne la plus précieuse de notre art… Tenez…
Ragastens avait saisi le bras du vieillard.
– Parlez, fit celui-ci avec émotion.
– Eh bien !… j’ai trouvé… dois-je vous le dire ? Me garderez-vous le secret ?
– Je le jure par la Madone, par saint Boniface et par sainte Pétronille.
– Oh ! alors… Eh bien, j’ai trouvé une variété de pêches qui n’existe nulle part !…
– Serait-ce possible ! s’exclama le vieux jardinier.
Ragastens remua gravement la tête de haut en bas. Le bon-homme s’assit sur une pierre, à l’ombre de quelques arbousiers ; les choses devenaient graves. Et il avait besoin de se recueillir. Ragastens prit place près de lui.
– Maître, fit-il tout à coup, voulez-vous me montrer les jar-dins du Saint-Père, ces jardins que je suis venu voir de si loin ?…
Le jardinier tressaillit d’aise et d’angoisse.
D’aise, parce que, pour la première fois de sa longue vie, il trouvait quelqu’un qui comprenait son âme de jardinier, quelqu’un qui l’appelait maître ! D’angoisse, parce que la de-mande imprévue lui faisait pressentir qu’il allait être livré au dé-mon de la tentation. Il tourna vers le chevalier, impassible, un re-gard scrutateur.
– Jeune homme, demanda-t-il, comment vous nomme-t-on ?
– Pétrus Meïningbaükirscher.
– Amen ! fit le jardinier effaré. Moi, je m’appelle Boniface Bonifazi… Eh bien, monsieur Pétrus, vous voyez en moi un homme désespéré.
– En effet, lorsque j’ai eu l’honneur de vous rencontrer j’avais remarqué votre tristesse… Puis-je en savoir la cause ?
– À un confrère tel que vous, je ne veux rien cacher… C’est curieux, mais vous m’inspirez confiance.
– Confiance partagée, illustre maître… Vous disiez donc que ?…
Bonifazi savoura encore le qualificatif de maître qu’on lui octroyait. Puis il reprit, attendri :
– Eh bien, monsieur Pétrus… Jamais je ne me rappellerai votre autre nom… Sachez donc que les pêches sont la gourman-dise préférée de notre Saint-Père… Entre nous, je crois qu’il ne vient à Tivoli que pour en manger…
– Ce que vous me dites-là m’enchante. Moi aussi, j’ai tou-jours préféré la pêche à tout autre fruit.
– C’est épouvantable, monsieur !… Cette année je n’aurai que des pêches piquées… je n’ai pu sauver qu’un espalier de la contagion… mais arriverai-je à le préserver jusqu’au bout ? Or, savez-vous ce qui arrivera, si je n’ai pas de pêches ?
– Dites, maître !…
– Je serai pendu !
– Vous m’effrayez !… Pendu ?… Pour des pêches ?…
– C’est comme cela ! L’an dernier, lorsque j’ai annoncé à Sa Sainteté qu’un de mes pêchers était perdu de piqûres, elle m’a répondu tranquillement : « Arrange-toi comme tu voudras. Mais le jour où je manquerai de pêches, je te ferai pendre à celui de tes pêchers qui aura été le plus atteint. Cela le guérira peut-être ».
– Je vois que Sa Sainteté ne dédaigne pas la plaisanterie… mais je vous sauverai, maître ! Ne redoutez plus rien ! J’ai un se-cret infaillible pour préserver la pêche…
– Ah, jeune homme ! s’écria le vieux jardinier en saisissant les deux mains de Ragastens, c’est le ciel qui a eu pitié de moi en vous envoyant à mon secours. Dites-moi votre secret, et ma re-connaissance.
– Impossible ! fit Ragastens en hochant la tête. Il faut que j’opère moi-même.
– Mais, balbutia le jardinier, pour que vous puissiez opérer, il faut donc que vous entriez dans les jardins ?
– Cela me paraît indispensable.
– Mais alors, je serai tout aussi bien pendu !
– Comment cela ?
– Écoutez. Seul, je puis entrer dans le jardin particulier du Saint-Père. Seul, avec mes aides que je dois étroitement surveil-ler. Sa Sainteté a tant d’ennemis… Vous comprenez ?…
– Non ! Je ne comprends pas, fit Ragastens avec sa figure la plus naïve.
– Bon jeune homme ! soupira le jardinier. C’est que vous ne croyez pas au mal, vous. Mais il y a des méchants qui seraient capables d’empoisonner les fruits que doit manger le Saint-Père.
– C’est horrible !
– Oui… Et Sa Sainteté prend ses précautions. Elle a mis en moi toute sa confiance. Mais elle m’a prévenu, que si jamais, pour n’importe quel motif, même pour un instant, un étranger entrait dans les jardins, je serais écorché vif ou à tout le moins, pendu…
– Diable !… Pendu pour avoir laissé les pêches se piquer, pendu pour introduire dans le jardin celui qui, seul, peut sauver les pêches… l’alternative est dure.
– Hélas ! À qui le dites-vous ?…
– N’en parlons plus, vénérable maître… Après tout, peut-être arriverez-vous sans mon aide à préserver votre dernier espa-lier…
– Heu… J’en doute…
– Il est vrai que seul vous auriez su que j’étais entré ; il est vrai que je me serais parfaitement caché, et que le Saint-Père eût toujours ignoré cette légère infraction…
– Jeune homme, vous me tentez !…
– Il est vrai que je vous eusse non seulement préservé de la pendaison en sauvant les pêches menacées, mais encore rendu glorieux à jamais en vous faisant connaître la greffe admirable que j’ai inventée…
– Ah ! monsieur Pétrus, taisez-vous, taisez-vous !…
– Il est vrai enfin, que vous fussiez devenu possesseur d’inestimables secrets, mais puisque c’est impossible, n’en par-lons plus !
– Jeune homme ! Je me décide : vous entrerez !
– À quoi bon vous exposer à une réprimande ? Car je ne crois pas, moi, le Saint-Père capable de vous pendre pour si peu…
– Puisque personne ne saura !
– C’est vrai ! Je me cacherai si bien que nul que vous ne me verra !… Mais votre conscience ? Ne vous reprochera-t-elle pas ce manquement à vos devoirs ? Tenez, n’en parlons plus !
– Dieu, que vous êtes naïf. Ne vous inquiétez pas de ma conscience… Il faut que vous entriez !
– Ma foi, puisque vous le voulez !…
– Écoutez, je suis logé dans un petit pavillon du jardin… Le soir, à huit heures, mes aides s’en vont ; ils logent dans les com-muns. Alors, je ferme toutes les entrées du jardin et personne ne peut plus entrer, excepté Sa Sainteté qui, parfois, vient se délas-ser parmi les fleurs des soucis de son pontificat. Ce soir, à dix heures, présentez-vous à la petite porte que vous apercevez là-bas… Je vous ferai entrer, et vous travaillerez la nuit… Le jour, vous demeurerez caché dans mon logis…
– J’accepte, pour vous rendre service, maître !
– En revanche, je vous ferai visiter en détail les jardins, et je vous ménagerai une occasion de voir le Saint-Père sans qu’il puisse vous voir…
– Ah ! vous comblez tous mes vœux !
– Ainsi donc, à ce soir, à la petite porte ?
Là-dessus, le bonhomme serra avec effusion les mains de Ragastens et se mit à descendre vers la villa pontificale, tandis que le chevalier remontait vers Tivoli, en s’efforçant de conserver une allure paisible pour ne pas trahir sa joie.
– Nous tenons le Borgia ! dit-il en arrivant au Panier fleuri. Attention à la manœuvre, mes amis. C’est ce soir que nous en-trons en campagne…
XXXI. LE GOUFFRE DE L’ANIO
Non loin des ruines qu’on appelait et qu’on appelle encore dans le pays le temple de la Sybille, l’Anio, rivière torrentueuse qui descendait en grondant des montagnes, se précipitait dans un profond ravin. Les abords de ce ravin étaient à pic.
Au fond, on entendait le sourd mugissement de la rivière qui se brisait sur des rocs verdâtres, formait un petit étang, puis re-prenait son cours en méandres capricieux qui se frayaient un passage parmi les masses de granit. C’était le gouffre de l’Anio.
En haut du ravin, juste au-dessus de l’étang formé par la chute de l’Anio, les rochers s’évidaient et dessinaient une caverne naturelle sur laquelle couraient dans le pays des bruits étranges. Pour la plupart, c’était l’une des portes de l’Enfer. Et la meilleure preuve – preuve irréfutable – c’est que des fumées d’une odeur particulière s’échappaient de temps à autre de cette caverne.
En somme, l’endroit était parfaitement suspect et nul homme de sens ne s’y fût aventuré à partir de la tombée de la nuit.
Ce soir-là, peu avant minuit…
Dans le fond brûle une torche de résine qui éclaire de lueurs fantastiques l’intérieur de la caverne. En un coin, il y a un tas de feuilles sèches servant de lit à la vieille femme qui, à cette heure, s’occupe d’un singulier travail. Cette vieille femme, c’est la Maga, ou plutôt, pour lui donner son vrai nom, Rosa Vanozzo. Elle vient de pousser un bloc granitique contre une sorte d’excavation qui se creuse tout au fond de la caverne.
– Bien, murmura-t-elle, l’entrée fonctionne… Ma fuite, au besoin, est assurée…
Sur le rocher, elle jeta des feuilles, des poignées de terre. Sa-tisfaite, de son travail, elle sortit, contourna l’étroit sentier qui séparait le gouffre de l’entrée de la caverne et, parvenue à un pe-tit plateau qui dominait les environs, elle jeta dans la nuit un re-gard perçant et prêta l’oreille.
– Il va venir, fit-elle lentement, il vient… Dans quelques mi-nutes, celui qui fut mon amour sera un cadavre que le torrent de l’Anio entraînera vers l’insondable profondeur du gouffre… Il vient plein de confiance, et il ne sait pas que c’est moi qui l’attend ! Il vient chercher de l’amour, comme il me disait à Rome, et c’est la vengeance qu’il va trouver… Oh ! cette fois, mon cœur ne faiblira pas… Tout est fini, maintenant… Rosita, qui seule me rattachait à la vie est partie… À cette heure, elle est en sûreté… ils doivent être arrivés à Florence… Allons, c’est bien la fin… Rodrigue aujourd’hui… puis César… puis moi-même… la destruction de la famille maudite va commencer.
Soudain, elle se pencha. Son oreille venait de percevoir un lointain et léger bruit de pas.
– Le voilà !… Dans quelques minutes, il saura qui je suis !…
Sans se hâter, pensive, elle rentra alors dans la caverne et s’accroupit non loin de la torche, le menton sur ses genoux, dans son habituelle attitude.
La Maga ne s’était pas trompée. Quelqu’un venait. C’était le vieux Borgia. Bientôt, il parut, contourna avec précaution les ro-chers, jeta un regard sur le fond du gouffre et se présenta à l’entrée de la caverne.
Il entra sans que la Maga relevât la tête et s’assit sur l’une des deux grosses pierres qui formaient les sièges primitifs de ce logis rudimentaire.
– Eh bien, Maga, fit tout à coup le pape, tu as donc quitté Rome ?
– Je suis venue vous attendre ici…
– Comment savais-tu que j’y viendrais ? dit Borgia. Aurais-tu donc en réalité le don de prescience ?
La Maga haussa les épaules.
– Ne venez-vous pas à Tivoli tous les ans ? N’est-ce pas l’époque où vous y passez quelques semaines ?
– C’est juste. Ta sorcellerie n’est, au fond, que de l’observation, fit railleusement le pape. Cependant, tu sais des choses que d’autres ignorent…
– J’ai étudié les vertus des plantes, voilà tout.
– Où cela ? En Égypte ?…
– Non, en Espagne.
– En Espagne ! Tu as habité l’Espagne ?
– Oui… Mais, continua la vieille avec une sorte d’indifférence qui calma la soudaine inquiétude du pape, c’est surtout en Italie, à Tivoli même, que j’ai étudié… Je connais les herbes bienfaisantes, je sais extraire les sucs qui guérissent, qui tuent, qui donnent l’amour…
– L’amour !…
– L’amour… la mort ; les deux choses se valent et sont aussi horribles l’une que l’autre…
– Comme tu parles amèrement.
– C’est que j’ai beaucoup souffert.
– Et maintenant ?
– Bientôt, je ne souffrirai plus…
– Étrange femme !… Mais, dis-moi, pourquoi as-tu tant étudié ?… Quelle pensée te guidait vers la science réprouvée des magies ?
– Une pensée qui m’a fait vivre jusqu’ici : la vengeance !
Encore une fois, le pape tressaillit. Il commençait à entre-voir dans la Maga il ne savait quel être formidable, et il lui sem-blait que ce mystère dont elle se couvrait cachait le secret de sa propre destinée à lui !
– Maga, reprit-il, te rappelles-tu la promesse que tu m’as faite à Rome ? Tu devais composer pour moi un philtre capable de me faire aimer de la femme à qui je le ferais boire… Tu m’avais demandé un mois…
– Le philtre est prêt ! répondit machinalement la vieille pour se donner le temps de penser.
Et ce qu’elle pensait était terrible. Elle avait décidé et com-biné la mort de Rodrigue Borgia, son amant, le père de ses en-fants, de celui par qui elle avait souffert… Au moment où Borgia reculerait vers l’entrée de la caverne, elle se ruerait sur lui et, d’une poussée, le précipiterait dans le gouffre qui, jamais, ne rendait ses cadavres… Oui… Elle allait se dresser devant lui comme le génie de la vengeance, comme l’archange de la mort, elle allait lui jeter son nom comme un glas funèbre, ce nom de Rosa Vanozzo sous lequel Rodrigue éperdu courberait le front.
Voilà ce que pensait Rosa. Et pour gagner du temps, elle ajouta, le pape ayant jeté un cri de joie :
– Le philtre est prêt… Mais vous allez donc retourner à Rome ?
– À Rome ? Pourquoi ? fit le pape étonné.
– Ne m’aviez-vous pas dit que le philtre était destiné à une jeune fille que vous aviez vue, dont le peintre avait fait le por-trait… une fornarina, disiez-vous… ?
– Oui… Eh bien, fit tranquillement le pape, je n’ai pas besoin d’aller la chercher à Rome. Elle est ici…
Tel était son empire sur elle-même, si puissante son habi-tude de la réflexion et du silence, que la Maga ne jeta pas un cri, ne prononça pas un mot. Toute sa pensée, toute sa volonté, tout ce qu’elle avait en elle de force calculatrice s’était violemment tendu vers un point unique : la question de savoir si elle pourrait arracher Rosita au monstre et comment elle ferait…
Seulement, elle s’était dressée toute droite, d’une pièce… Ses yeux, démesurément agrandis par l’angoisse, jetaient dans la pé-nombre les lueurs de bête fauve à qui on arrache ses petits. Bor-gia s’était levé aussi, la main sur la garde de sa dague.
– Holà ! Qu’est-ce qui te prend, vieille folle ?…
La Maga eut la force et le courage de prononcer quelques mots pour rassurer le pape :
– Ne faites pas attention… une crise nerveuse… qui, parfois, me surprend… cela va passer… ne craignez rien…
L’explication était si naturelle chez cette vieille à demi folle, probablement détraquée par les poisons qu’elle avait manipulés, que Borgia rengaina son poignard et se rassit, rassuré, décidé d’ailleurs à emporter le précieux philtre qu’il était venu chercher. Et il attendit patiemment que la crise fût passée.
Rosa pensait :
« Si je tue Rodrigue, Rosita est peut-être perdue… Elle est entre les mains de César et Lucrèce… C’est sûr. Lucrèce a un es-prit de démon. Pourquoi l’avoir épargnée ?… Elle sait que Ro-drigue est ici… Elle devinera tout si elle ne le voit pas revenir… Oui, si je tue Rodrigue, Rosita sera tuée… »
Ces pensées se succédaient dans son esprit. Elle était prise dans une redoutable alternative qui ouvrait sur son crâne la double pince d’une tenaille.
Ou laisser échapper Borgia. Et alors, non seulement, elle remettait peut-être pour toujours l’occasion de la vengeance guettée pendant des années, mais encore elle livrait Rosita au monstre. Ou tuer Borgia. Et alors, dans sa persuasion que Lu-crèce et César se trouvaient à la villa du pape, elle tuait plus sû-rement encore la jeune fille…
Soudain, un sourire éclaira son visage torturé. Elle se rassit, essuya son front blême, ruisselant de sueur et, d’une voix ex-traordinaire de calme, elle dit :
– Alors, comme ça, la jeune fille est à Tivoli ?… Bien, très bien… cela arrange les choses…
– Alors, ce philtre, Maga, ce philtre que tu m’as promis… tu dis qu’il est prêt ?
– Il est prêt, maître…
– Eh bien, donne ! fit avidement Borgia.
La Maga fouilla dans une sorte de poche accrochée à sa ceinture. Ses mains tremblaient. Elle considéra étrangement le petit flacon qu’elle venait de saisir.
– Voici !
Borgia saisit le flacon avec une exclamation de joie.
– Comment l’administrer ?
– Dans l’eau ou le vin.
– Tout ?
– Non. Trois gouttes. Quatre tuent.
– Trois. Bien.
– Je dis trois.
– Et les effets ?
– Vous verrez !…
Ces demandes et ces réponses se croisèrent, basses, rapides. Puis, il y eut un silence. Borgia s’enveloppa dans son manteau. Il laissa tomber à terre une bourse pleine que la Maga ne vit même pas. Puis, sans un mot, il sortit, s’éloigna… La Maga écouta un instant le bruit de ses pas vite étouffé par le grondement de l’Anio qui roulait au fond du gouffre et alors, elle roula à la renverse, épuisée, haletante, évanouie.
