Kitabı oku: «L'eau profonde; Les pas dans les pas», sayfa 16
L'AVEU
I
– «Je vais demain à La Capte, féliciter mes cousins Gronsac pour le mariage de leur fille,» m'avait dit le commandant Montis, un de mes très proches voisins, sur cette côte de Provence où j'habite cinq mois d'hiver. «Venez-vous avec moi?.. Si ce déluge ne recommence pas, entendons-nous…»
J'avais accepté d'autant plus volontiers que je devais, moi aussi, cette visite aux Gronsac, et de la colline où nous avons nos maisons, M. de Montis et moi, jusqu'à La Capte, c'est un vrai voyage: quinze kilomètres sur des routes du Midi, abîmes de boue quand il a plu, abîmes de poussière quand il fait soleil et mistral. On préfère affronter ces misères à deux. C'était la boue que nous devions subir, après les cataractes déplorées par M. de Montis. Elles avaient cessé, ce lendemain, quand nous partîmes, mais en laissant dans la plaine un ravinement d'inondation. Aussi à peine avions-nous quitté la colline que la ponette corse qui traîne d'ordinaire si lestement le panier à deux roues, – seul équipage du vieil officier retraité, – commença d'enfoncer avec désespoir ses jolies pattes minces dans les paquets de fange. Elle allait tout de même, Vérité, la bien nommée, la vaillante petite coureuse alezane. Ce que voyant, son propriétaire me répéta pour la centième fois cet aphorisme d'hippologie, prononcé avec le sérieux comique des amateurs de chevaux:
– «Ai-je raison de vous affirmer que tous les alezans sont chauds?.. En a-t-elle, un cœur!..» Puis il ajouta, comme toujours: «Elle n'a qu'un mètre quarante, très juste, mais voyez son rein. Est-ce large? Est-ce doublé? Elle me porterait, si…»
Et il me montrait, posé sur le tapis de la voiture, à côté de son pied gauche, le pilon qui lui sert de pied droit. Montis a perdu la jambe à Buzenval, dans la funeste et inutile sortie du 19 janvier, sinistre épilogue d'incapacité à la plus incapable des défenses. Cette terrible blessure lui a valu la croix et le quatrième galon, – mais sa mutilation l'a forcé de quitter le service. A la suite de sa mise en réforme, il a trompé la tristesse de sa carrière brisée en courant le monde, avec une manie de mouvement qui fait un contraste ironique à son infirmité. Où n'a-t-il pas promené cette jambe de bois qui lui interdit d'essayer les forces de la ponette Vérité? L'Orient, les Indes, le Japon, les deux Amériques, – il a regardé tous les paysages des deux hémisphères, de ses yeux si bleus sous l'embroussaillement de ses épais sourcils, restés roux à cinquante-six ans, comme son visage, tanné par l'air, reste maigre. L'énergie est partout empreinte sur cette physionomie qui s'accorde bien au nom. La famille Montis a émigré de Toscane en Provence, au quinzième siècle, à la suite d'une des innombrables convulsions civiques qui jetèrent sur les routes tant de nobles florentins. Le commandant a beau être devenu, par le cœur, un vrai Français de cette France pour laquelle il a versé son sang, physiologiquement il demeure un de ces Italiens roux, que l'on voit dans les fresques de Masaccio et de Ghirlandajo. Il garde aussi, de ces Toscans de la grande époque, un je ne sais quoi d'inapprivoisable, une sauvagerie, dissimulée sous la plus courtoise politesse. Il est de cette espèce d'hommes qui n'est jamais complètement civilisée, ni en bien, ni en mal. Mais avant l'anecdote qui sert de matière à ce récit, il fallait être un maniaque d'atavisme, tel que moi, pour deviner, pour imaginer peut-être, cette hérédité un peu farouche dans le vieux garçon estropié, qui, à demi ruiné par les prodigalités de ses voyages, était rentré au pays natal. Il avait acheté une bicoque au soleil, dans un vaste jardin, pour achever d'y mourir, entre des fleurs, quelques ruches d'abeilles, des livres et sa ponette alezane, – laquelle continuait, dans l'excursion que je raconte, d'arracher la légère voiture aux engluements de la boue, tandis que son maître me renseignait sur un tout petit point de linguistique, avec cette minutie d'archéologie locale, autre manie de tant de retraités. Il me disait:
– «Vous êtes-vous demandé ce que signifie le nom de ce domaine de mes cousins, La Capte? Avec le temps on est arrivé à écrire ainsi: La et Capte; – en réalité, on devrait écrire l'Accapte en un seul mot et avec une apostrophe. —Accapte, c'est l'acceptum des latins, le participe d'accipere: recevoir… ou prendre! Il y a un hameau, près d'Hyères, qui porte ce nom, mais avec la vieille orthographe. Elle rappelle le droit d'accapte, c'est à dire d'épave, qui appartenait aux marquis des Iles d'or, à cet endroit là, comme il appartenait aux Montis, là où nous allons…»
Je le regardais, tandis qu'il m'énonçait cette amusante, et peut-être fantaisiste, étymologie. Je crus voir une ombre passer dans ses yeux clairs, et je me demandai si la légende qui courait sur lui aurait par hasard raison? Je le savais quasi brouillé avec les châtelains actuels de la dite Capte ou Accapte. J'avais même attribué à la gêne de relations fausses son désir de m'emmener avec lui dans cette visite obligée. C'étaient des parents trop proches pour que le mariage de leur fille ne lui imposât pas une démarche. J'avais aussi entendu conter que cette demi-brouille avait précisément pour motif ce domaine dont il m'expliquait les privilèges anciens. Sa cousine, Mme de Gronsac, en avait hérité, à son dam, d'un oncle commun, lequel avait trouvé fort mauvais, comme d'ailleurs tous les compatriotes du commandant, son parti pris, si longtemps prolongé, de ne pas vivre au pays. Petites ou grandes, parisiennes ou provinciales, les sociétés n'aiment jamais qu'un de leurs membres se passe d'elles trop aisément. Aussi avait-on fort approuvé, dans la petite ville d'où les Montis sont originaires, et dans les mas, bastides et villas environnantes, que le vieil oncle eût rayé le nom de son neveu sur son testament. Puis comme les hypothèses vulgaires semblent toujours les plus vraisemblables à l'opinion, – elles sont à la hauteur morale des majorités, – l'isolement un peu excentrique où le commandant s'enfermait, vis-à-vis des siens et de toute la contrée, était attribué de même à un mécontentement d'héritier frustré. Certes la modeste habitation du blessé de Buzenval, achetée d'un négociant marseillais et qui s'appelait bourgeoisement et prosaïquement: «Ma Toquade», n'avait rien de commun avec le seigneurial manoir que nous allions voir bientôt dessiner ses toits couverts de tuiles brunes, au centre d'une admirable vallée, dans un des contreforts des montagnes des Maures, en face de l'île de Port-Cros. Un manoir? C'est baptiser bien solennellement cette exquise maison de plaisance, la plus caractéristique de cette côte. En voulez-vous un croquis? Pour y arriver, imaginez un porche du dix-huitième siècle, surmonté d'une balustrade; puis, une longue allée de hauts palmiers faisant haie. Un parc d'orangers et de citronniers mûrit ses fruits d'or au gai soleil. Des roses fleurissent en plein janvier et des mimosas. Un rideau de séculaires cyprès protège le château du côté du nord. A l'horizon la mer bleuit dans une crique hérissée de rochers rouges, et partout apparaissent les signes d'une culture merveilleuse: – ici des vignes dont les ceps sont gros comme des troncs d'arbres; là un bois de chênes-lièges avec leur cœur nu et noir dans leur manchon d'écorce grise, entaillé de l'année précédente. Ailleurs c'est le frisson argenté d'un massif d'oliviers, – et sur la façade longue du château, toute mangée de soleil, d'étroites fenêtres rabattent leurs volets bruns. Cette rareté des ouvertures raconte les longs séjours d'été, comme la pente douce des toits raconte la saison des pluies. Ils sont aménagés ainsi, pour recevoir l'eau qui s'amasse dans l'ancienne citerne. Une tourelle au centre révèle, à qui connaît les ingéniosités des architectes de la contrée, que ce puits de réserve a été creusé dans le roc, au milieu même du bâtiment. Que le propriétaire de Ma Toquade eût préféré, avec sa haute mine, succéder à ses aïeux dans la suzeraineté de ce paradis terrestre rafraîchi par la brise de mer, plutôt qu'au mercanti de la Cannebière dans son mesquin vide-bouteille, la chose était trop légitime. Mais qu'il eût la petitesse d'en vouloir à des gens de son sang, pour un héritage, – même celui-là, – cela non. A vrai dire, avant cette visite, l'idée ne m'était jamais venue de chercher une raison à son éloignement des siens. Je l'avais attribué au désir si naturel, quand on a vécu largement et librement, d'échapper aux étroitesses forcées de la province. Pour la première fois, à l'expression soudaine de ses prunelles, tandis qu'il me parlait de La Capte, je crus m'apercevoir que l'image de l'endroit vers lequel nous nous dirigions, au trot infatigablement égal de la vaillante ponette, s'associait dans le cousin des Gronsac à des impressions plus singulières et plus profondes que ce désir d'indépendances ne les supposait.
– «Après tout,» songeais-je, «connaît-on jamais tout un caractère? Que sais-je de Montis? Qu'il est parfaitement gracieux pour moi… Qu'il a voyagé et profité de ses voyages… Qu'il est un ingénieux obtenteur de roses, comme ils disent ici, et qu'il soigne bien ses abeilles… On peut être fort mauvais parent avec ces qualités. Et puis n'a-t-il pas quelque preuve, de lui seul connue, que les Gronsac ont capté son oncle avec de vilains procédés?.. D'ailleurs ce ne sont pas mes affaires…»
Je me tenais ce petit discours intérieur, en continuant d'échanger avec mon compagnon des propos d'un ordre tout autre. Je l'interrogeais sur les accidents de la route, qui, tour à tour, longe la mer, entre dans les terres, serpente parmi les rochers, traverse un bois de mimosas, des champs de violettes, des bouquets de chênes. Quoiqu'il me répondît avec sa complaisance habituelle, je remarquai que ses phrases se faisaient de plus en plus brèves, à mesure que nous approchions du terme de notre promenade. Volontairement ou non, il laissait tomber la causerie. Mais la simple appréhension de se retrouver en face de personnes peu sympathiques n'expliquait-elle pas cet embarras, surtout – c'est la règle dans les dissentiments de famille – s'il s'était donné des torts, même ayant raison? Pourquoi commençais-je à soupçonner malgré moi qu'il y avait autre chose? Quoi? J'ignorais tout de la jeunesse de Montis. Des Gronsac je ne savais rien, sinon que le mari était un gros gentillâtre de campagne, cordial et commun; Mme de Gronsac une femme assez malingre, affreusement fanée à cinquante ans, et qu'elle passait pour jouir – d'après la cocasse métaphore populaire – d'une très mauvaise santé. Leur fils aîné, que je connaissais et qui aidait son père dans l'exploitation du domaine, avait trente ans; leur fille cadette, celle dont les fiançailles provoquaient notre visite, en avait vingt. Ces deux enfants, les seuls que les Gronsac eussent gardés, étaient nés pendant que Montis voyageait. Donc aucune hypothèse de paternité clandestine ne pouvait s'esquisser dans ma fantaisie. Je me répétai que ce n'était pas mes affaires, et, voyant que le commandant ne me répondait que distraitement, je finis par me taire en combattant de mon mieux ma curiosité éveillée, malgré moi, par cette sage maxime: un nouveau venu dans un pays doit s'efforcer de ne pas se faire raconter les histoires des gens. C'est la seule manière de ne jamais s'en mêler. Les jets de boue que les sabots de Vérité faisaient jicler du sol et dont j'avais beaucoup de mal à me préserver sous la couverture ne m'étaient-ils pas un symbole du danger qu'il y a à s'aventurer dans les fondrières? Celles de la vie sont pires que celles des routes.
II
Comme notre voiture prenait le chemin détourné qui, de la grand'route, s'engage dans la vallée de La Capte, notre silence durait depuis une demi-heure déjà. Il fut interrompu par un appel, où je reconnus la voix du possesseur de cet endroit, j'allais dire l'usurpateur, tant l'aspect de M. de Gronsac contrastait avec l'élégance presque attique de ce paysage. C'était bien lui qui nous avait vu venir d'un rocher derrière lequel il s'abritait du vent pour allumer une pipe en terre, fortement culottée, dont il tirait d'épaisses bouffées. Il était vêtu d'un costume de drap solide, dont la couleur gris de fer avait déteint sous les averses et les coups de soleil. Son chapeau de feutre mou, enfoncé jusqu'aux oreilles; sa chemise de flanelle, lâche autour de son cou bronzé et velu; les fortes bottines à clous où s'étalaient ses pieds robustes et que des guêtres de cuir, graissées tellement quellement, prolongeaient jusqu'à hauteur du genou, tout en lui dénonçait le laisser-aller du propriétaire terrien qui ne se surveille plus, n'ayant à ménager qui que ce soit et quoi que ce soit, et dont le tempérament insouciant n'a pas besoin de raffinement personnel. Une barbe de quatre jours hérissait de véritables crins son menton et ses joues, qu'il avait larges, tombantes et plaquées de ces taches d'un rouge brique, indices probables d'un abus de l'alcool sous un climat trop chaud. Ce personnage de taille très haute avait une carrure d'athlète engraissé, qui s'accordait au timbre de sa voix, puissante et rauque, – une vraie voix pour apostropher dans leur patois des ouvriers de campagne, tels que ceux qui, dans ce moment au nombre d'une quinzaine, à quelque cent mètres de nous, désempierraient un morceau de terre, la pioche du pays aux mains, et aux jambes ces houseaux de toile bise, les antiques braies des Gaulois:
– «Bonjour, Messieurs,» nous avait crié le gentilhomme-campagnard en arrêtant du geste la ponette. Vérité obéit et cessa d'avancer, non sans creuser le sol de son pied impatienté! «Bonjour et bonsoir, car je ne pense pas aller vous voir au château jouir de votre compagnie. Je n'ai pas de chance avec vous, cousin Montis… Vous trouverez ces dames à La Capte; mais moi, je ne suis pas un rentier comme vous autres. Je suis un vigneron, et, si ça continue, je me demande comme les vignerons s'y prendront pour vivre… Vous qui n'avez rien à faire toute la sainte journée, mon cousin, vous devriez bien aller à la Chambre, et nous aider à bousculer ces sales lois sur les vins étrangers… Mais voilà, pour être nommé député il vous faudrait vous présenter comme républicain, et vous ne voudriez jamais… Moi, pourvu que je vende bien mon vin, ce que je me moque de la politique!» (ce n'est pas moque qu'il y avait dans son texte) – «Et toute la France est comme moi… Fini le temps des chouans, mon cousin, fini, fini… Il n'en faut plus… Il faut des gens d'affaires et pas des don Quichotte… Suis-je dans le vrai, hein? Oui ou non, suis-je dans le vrai?»
Il y avait, dans sa façon de parler au commandant, un mélange assez énigmatique de timidité, – l'éclair brisé de ses prunelles le dénonçait, – et d'arrogance agressive. Il connaissait trop les idées de son parent, royaliste déclaré, pour que cette allusion à la chouannerie ne fût pas une sotte taquinerie préméditée. Le masque du vieil officier ne tressaillit pas aux discours du rustre. A peine si le pli volontiers amer de sa bouche se marqua davantage, et il répondit:
– «J'étais venu, mon cher Gustave, vous présenter mes compliments pour le mariage de votre fille. Je suis heureux d'avoir pu vous les faire de vive voix. Ma cousine Marie doit être bien heureuse…»
– «Elle devrait l'être,» reprit le butor, «mais elle est si mal en train toujours!.. Mon futur gendre a de la chance que Diane lui apporte une belle santé. C'est le sang des Gronsac… Ne me parlez pas d'une femme qui n'en finit jamais d'être malade. Quel baluchon à traîner!..» et il secoua ses larges épaules comme pour se débarrasser d'un fardeau trop lourd; puis, brusquement: «Je ne vous retiens pas… Votre jument s'ennuie. C'est nerveux comme une femme, une ponette, mais du moins ça travaille. Allons, adieu. J'ai des ordres à donner. Après ces pluies, il ne faut pas laisser ces gaillards seuls… La terre est molle. Ça les ennuie d'y chercher des cailloux… Si je peux, je vous saluerai encore au passage. Sinon, bon retour. Dites donc, cousin, soyez moins rare tout de même…»
– «Ç'a été un bien joli garçon, tel que vous le voyez, à vingt-deux ans,» me dit le commandant, comme Vérité commençait à démarrer. Il voyait que je regardais la lourde silhouette du vigneron têtu s'éloigner vers le groupe d'ouvriers.
– «Alors c'est un mariage d'amour qu'a fait votre cousine?» demandai-je. «C'est bien invraisemblable aujourd'hui…» Il me sembla de nouveau à cette exclamation, assez étourdiment jetée, que la même ombre, remarquée tout à l'heure, s'épaississait dans les yeux bleus de mon compagnon. Mais non. Je m'étais trompé. Car sa voix fut particulièrement calme pour me répondre: «Je le suppose. Je n'étais pas là. C'était l'année où je visitais l'Inde…»
– «Il n'a pas l'air d'un tendre époux,» continuai-je, toujours étourdiment. Mais comment n'être pas la dupe du flegme impassible de ce vrai Florentin? Qui donc a dit, à propos de l'étonnante domination d'eux-mêmes, si particulière aux Italiens, qu'ils sont tous allés au collège chez Machiavel, et qu'ils ont tous eu le premier prix?
– «Bah!» répondit-il, «il ne lui en a pas moins fait cinq enfants…» Le demi-cynisme de cette remarque, assez extraordinaire chez l'ancien soldat, qui professait d'instinct à l'occasion des femmes une chevalerie de langage très différente du ton du jour, m'étonna un peu. Mais ne savais-je pas que le commandant avait ses raisons pour n'être pas très bienveillant envers ses cousins, – envers sa cousine surtout, me parut-il, lorsqu'arrivés au château, nous fûmes introduits dans le salon? Mme de Gronsac s'y tenait, au milieu d'un cercle de personnes venues, comme nous, lui apporter leurs félicitations. Quoique l'on fût au printemps et qu'après ces jours de pluie il flottât dans l'air, réchauffé par le soleil déjà fort, une buée tiède, presque une atmosphère d'été, l'épouse du robuste seigneur que vous venions de rencontrer était assise au coin d'un grand feu et elle grelottait, enveloppée dans un manteau de martre dont la nuance fauve accentuait encore la lividité cadavérique de son visage consumé. Il semblait que pas une goutte de sang ne courût sous cette peau d'une femme évidemment atteinte dans les sources les plus intimes de la vie. S'il n'était pas possible de deviner dans Gronsac le joli homme dont m'avait parlé M. de Montis, la jolie femme de jadis se reconnaissait vaguement dans les traits de la malade. Même trop creusés, ils gardaient leur finesse. Ses mains, qu'une nervosité presque incontrôlable crispait autour d'un écran qu'elle opposait à la flamme du foyer, étaient aussi fines que les pieds apparus au bord de la jupe. Ces pieds se cachèrent, – le bruit du tabouret brusquement repoussé me força de remarquer ce détail presque insignifiant – comme nous nous approchions pour la saluer. Ce fut le seul indice qu'elle donna d'une impression quelconque, à nous voir entrer et à entendre les coups sonores, puis amortis, du pilon de bois de son cousin sur le carreau passé au rouge qu'un tapis de centre recouvrait incomplètement. Quant à Montis, la tranquillité avec laquelle il demanda de ses nouvelles à cette mourante excluait si bien tout intérêt particulier, que certaines idées soulevées dans ma pensée par vingt légères remarques inconscientes se dissipèrent aussitôt. Un incident bien inattendu allait les réveiller, et les changer en une évidence qui m'émeut encore, lorsque je me rappelle cette arrivée glacée dans ce salon, les premiers propos d'une banalité si cérémonieuse, échangés avec la maîtresse du lieu et les sept à huit visiteurs; puis le coup de théâtre qui suivit:
– «Ne pourrai-je pas féliciter ma cousine Diane?..» avait demandé le commandant après quelques minutes, durant lesquelles il avait sans doute attendu la rentrée de la jeune fiancée, qui ne se trouvait pas dans le salon.
– «Elle est montée chez elle avec deux de ses amies. Je vais l'envoyer chercher,» dit la mère.
– «Ne vous donnez pas la peine, Madame,» interrompit une des jeunes filles qui se trouvaient là, assises à chuchoter dans un des coins. Avant que Mme de Gronsac eût pu répondre, la complaisante enfant avait ouvert la porte que, dans sa hâte, elle oublia de refermer, et nous pûmes l'entendre qui, du bas de l'escalier, appelait: «Diane, Diane!..» et la voix de celle-ci demandait du haut: «Qu'y a-t-il?..» Un petit cri de la première répondit, cri de joyeux étonnement, accompagné d'éclats de rire des deux autres, et ce fut tout l'écho d'un débat entre ces quatre gamines: – «Non, je ne veux pas…» – «Mais si, mais si…» – «Laissez-moi, je vous répète que je ne veux pas…» Enfin, le bruyant tumulte d'une lutte gracieuse à laquelle d'autres phrases d'insistance servaient de commentaire: – «Tu es trop jolie ainsi, il faut que tu viennes et qu'on te voie…» et de nouveau le: «Je ne veux pas…» d'éclater, et, pour riposte: «Nous t'y mènerons de force,» tant et si bien que la jeune fille qui s'était chargée d'aller chercher Diane rentra dans le salon, et s'adressant à Mme de Gronsac: «N'est-ce pas, Madame, que vous ne la gronderez pas?.. Elle a mis votre robe de mariage… Et si vous saviez comme ça lui va!.. Il faut qu'elle vienne… Permettez-le-lui?..»
– «Mais oui, qu'elle vienne…» répondit la malade.
– «Il faut que tu viennes, ta mère le veut!..» Et en même temps qu'elle traduisait sous cette forme impérative la permission arrachée presque de force, la messagère se précipitait, pour revenir quelques instants plus tard, et elle traînait par la main Mlle de Gronsac, rougissante, hésitante et poussée doucement par ses deux autres amies. Diane avait en effet passé, un peu par jeu, un peu par coquetterie, la robe de mariage de sa mère. Celle-ci avait tiré d'un bahut familial cette relique d'un jour d'espérance, suivi de si tristes lendemains, pour obéir à une enfantine et trop naturelle curiosité de son enfant. La jeune fille avait essayé cette robe, une fois en tête à tête avec sa mère, et elle n'avait pas résisté au plaisir de la mettre à nouveau devant ses amies… Elle se tenait devant nous à présent, à moitié confuse, à moitié ravie, adorable de grâce délicate et virginale dans la robe blanche, dont le satin avait jauni depuis ces trente ans jusqu'à prendre des tons d'ivoire. Les manches en étaient étroites. De petites basques allongeaient le corsage. Des volants s'étageaient sur la jupe, dont la forme évasée rappelait la crinoline. C'était un costume déjà, presque un déguisement, que cette toilette démodée qui ne datait pourtant pas d'un demi-siècle!.. Et ce qui achevait de donner à cette fantaisie un je ne sais quoi d'inexprimablement saisissant, c'est qu'une des compagnes de Diane tenait à la main une photographie toute pâlie, qu'elle fit passer dans nos mains: Mme de Gronsac était représentée dans cette même parure. La ressemblance de la mère et de la fille, qui se devinait seulement, à les voir aujourd'hui, devenait frappante, devant ce portrait où les mêmes plis de cette même robe de noces, ce même corsage, ces mêmes manches vêtaient réellement le même être. La Mme de Gronsac d'il y a trente ans était là, ressuscitée dans sa fille. C'était elle qui nous souriait, frémissante d'ingénuosité adolescente, idéale de beauté et de fraîcheur fine, avec la fleur de son teint d'alors, la sombre fraîcheur de ses prunelles d'avant la vie, les masses épaisses de ses cheveux châtains à reflets blonds, la nacre humide de ses dents brillant entre ses lèvres rouges qu'une insouciante mutinerie entr'ouvrait joliment. Que c'est court, trente années! Elles avaient suffi cependant pour faire d'une apparition de jeunesse, telle que celle-ci, belle à ravir le cœur, cette triste et misérable loque humaine, cette pauvre femme décharnée et cachectique, toute froide au coin de son feu sous ses fourrures, image anticipée de ce que serait en 1925, quand l'inexorable poussée des jours aura fait de nouveau son œuvre, la fiancée espiègle et gracieuse d'à présent! J'allais me retourner vers M. de Montis, et lui dire: «Quel bonheur que le fiancé ne soit pas là!..» Mais lui non plus, M. de Montis, n'était pas là. Il avait trouvé, dans le désordre qui avait accueilli l'arrivée des quatre jeunes filles, le moyen de sortir du salon, sans qu'aucun des assistants s'aperçût de son départ… Si. Quelqu'un s'en était aperçu. Je n'eus qu'à regarder Mme de Gronsac pour le constater: une émotion extraordinaire agitait la malade à cette seconde, qui n'avait rien à voir avec le regret de sa jeunesse disparue et de sa beauté évanouie. Son buste de mourante s'était redressé. Ses mains avaient quitté l'écran et se contractaient sur les bras du fauteuil. Un peu de couleur était revenu à ses joues, et, dans les profondeurs de ses yeux, une flamme s'était allumée. Ce n'était pas vers sa fille qu'ils se tournaient, ces yeux où se lisait une épouvante et pourtant une espèce de joie, presque folle. C'était vers la porte qui donnait sur le parc, et par où M. de Montis avait dû se retirer… Un irrésistible désir de le voir, lui, à cet instant même, me fit me précipiter de ce côté, – indiscret élan dont je me repentis tout de suite, en le trouvant qui, écroulé sur un banc de pierre, contre la maison, sanglotait convulsivement. Le secret de la solitude et de la sauvagerie de ce soldat blessé, je le tenais, là, devant moi, – et la raison de ses longs exils du pays natal, et celle de l'amertume qui creusait un pli si serré au coin de sa bouche fière. Le vieil officier venait de voir réellement un spectre en plein jour, – celui de la femme qu'il avait passionnément aimée à vingt-cinq ans, sans le dire. Il était un infirme, un mutilé. Elle n'avait pas deviné son sentiment alors, et elle avait très naturellement épousé le beau garçon destiné à devenir un brutal goujat. La dureté grossière de ce manant titré l'avait martyrisée trente ans. Elle avait été très malheureuse. Elle en mourait. Voilà pourquoi M. de Montis avait tant évité de la revoir. Il appréhendait, devant cette agonie prolongée, de laisser échapper l'aveu d'un sentiment qui, dans cette misère d'une existence cruellement manquée, serait une misère de plus. Cet aveu, il venait de le faire, pour la première et dernière fois, par son bouleversement devant le fantôme de celle qui avait été le rêve et le désespoir de sa jeunesse, apparue soudain dans la même robe qu'elle avait portée, pour s'agenouiller à l'autel, – auprès d'un autre.
Décembre 1902.