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Kitabı oku: «Quentin Durward», sayfa 29
Galeotti ne savait pas quelles circonstances avaient si soudainement relevé son mérite aux yeux du roi, mais il entendait trop bien son métier pour laisser apercevoir son ignorance. Il reçut les éloges de Louis avec une gravité modeste, dit qu'ils n'étaient dus qu'à la noblesse de la science qu'il cultivait, et qui n'en était que plus admirable, puisqu'elle produisait des merveilles par le moyen d'un agent aussi faible que lui.
Après le départ de l'astrologue, Louis, en apparence fort épuisé, se jeta dans un fauteuil, renvoya tous ses gens, et ne garda qu'Olivier, qui, remplissant ses fonctions avec zèle et sans bruit, aida son maître à se préparer à se mettre au lit.
Pendant qu'il s'acquittait ainsi de son service habituel, le roi, contre sa coutume, restait préoccupé et silencieux. Olivier fut frappé de ce changement extraordinaire. Les âmes les plus dépravées ne sont pas toujours dépourvues de tout bon principe; les bandits sont fidèles à leur capitaine; et il arrive quelquefois qu'un protégé, un favori, éprouve un mouvement d'intérêt sincère pour le monarque auquel il doit son élévation et sa fortune. Olivier-le-Diable, ou quelque autre surnom qu'on eût pu lui donner pour exprimer ses penchans vicieux, n'était pourtant pas encore assez complètement identifié avec Satan pour refuser tout accès dans son cœur à la reconnaissance qu'il devait à son maître, et il ne put le voir sans regret dans cet état d'accablement, et même, à ce qu'il paraissait, d'inquiétude.
Après avoir rendu au roi en silence, pendant quelque temps, les services ordinaires qu'un domestique rend à son maître à sa toilette, il fut enfin tenté de lui dire avec la liberté que l'indulgence de son souverain lui permettait en pareille occasion:
– Tête-Dieu! Sire, on dirait que vous avez perdu une bataille; et cependant moi qui ai été près de la personne de Votre Majesté pendant toute cette journée, je puis dire que je ne vous ai jamais vu combattre si vaillamment, et que le champ de bataille vous est resté.
– Le champ de bataille! s'écria Louis en levant les yeux, et en reprenant la causticité habituelle de son ton et de ses manières; Pâques-Dieu! mon ami Olivier, dites que je suis resté maître de l'arène dans un combat contre un taureau; car jamais il n'a existé brute plus aveugle, plus opiniâtre, plus indomptable que notre cousin de Bourgogne, à moins que ce ne soit un taureau de Murcie élevé pour les combats. N'importe, je l'ai joliment harcelé; mais, Olivier, réjouissez vous avec moi de ce qu'aucun de mes plans en Flandre n'ait réussi, ni en ce qui concerne les princesses coureuses de Croye, ni relativement à Liège. Vous m'entendez?
– Non, sur ma foi, Sire, il m'est impossible de féliciter Votre Majesté d'avoir échoué dans ses projets favoris, à moins que vous ne m'appreniez quel motif a opéré ce changement dans vos vues et vos souhaits.
– Sous un point de vue général, mon ami, il n'y en est survenu aucun; mais, Pâques-Dieu! j'ai appris aujourd'hui à connaître le duc Charles mieux que je ne le connaissais encore. Lorsqu'il était comte de Charolais, du vivant de son père, le vieux duc Philippe-le-Bon, et moi le dauphin de France banni, nous buvions, nous chassions, nous battions la campagne, et nous avons fait plus d'une frasque ensemble. à cette époque j'avais sur lui un avantage décidé, celui que l'esprit le plus fort prend naturellement sur le plus faible: mais il a changé depuis ce temps; il est devenu entêté, entreprenant, arrogant, querelleur, dogmatique; il nourrit évidemment le désir de pousser les choses à l'extrême, quand il croit avoir l'occasion favorable. Je ne pouvais toucher à un sujet qui lui déplaisait qu'avec les mêmes précautions que si c'eût été un fer rouge. à peine lui ai-je lâché quelques mots pour lui faire entrevoir la possibilité que ces vagabondes comtesses de Croye fussent tombées entre les mains de quelque maraudeur des frontières avant d'arriver à Liège, car je lui avais avoué franchement qu'autant que je pouvais le croire c'était là qu'elles se rendaient, Pâques-Dieu! on aurait cru que je lui parlais d'un sacrilège! Il est inutile que je vous répète ce qu'il m'a dit à ce sujet; il me suffit de vous dire que j'aurais cru ma tête fort aventurée, si l'on était venu lui annoncer en ce moment la réussite de l'honnête projet formé par toi et ton ami Guillaume à la longue barbe pour améliorer sa fortune par le moyen d'un mariage.
– Votre Majesté voudra bien se rappeler que je ne suis pas l'ami de Guillaume de la Marck, et que ce n'est pas moi qui ai conçu le projet dont il s'agit.
– Tu as raison, Olivier; car ton plan était de faire la barbe au Sanglier des Ardennes; mais tu ne choisissais pas un meilleur époux à la comtesse Isabelle, quand tu pensais modestement à toi-même. Au surplus, Olivier, malheur à qui sera son mari; car être pendu, roué, écartelé, voilà ce que mon doux cousin promettait de mieux à quiconque épouserait sa jeune vassale sans son agrément.
– Et probablement il ne serait guère moins irrité de tout mouvement d'insurrection qui pourrait avoir lieu dans la bonne ville de Liège.
– Autant, et même beaucoup plus, Olivier; comme ton intelligence le devine si bien. Mais dès que j'eus pris la résolution de venir ici, j'envoyai des messagers à Liège, pour calmer, quant à présent, les esprits échauffés; et j'ai fait dire à mes amis turbulens, Pavillon et Rouslaer, de se tenir tranquilles comme des souris, jusqu'après cette heureuse entrevue entre mon beau cousin et moi.
– Il parait donc, à en juger d'après ce que Votre Majesté vient de dire, que tout ce que vous pouvez espérer de mieux de cette entrevue, c'est de ne pas vous en trouver plus mal? C'est, sur ma foi, la même histoire que celle de la cigogne qui mit son cou dans la gueule du loup, et qui eut à remercier le ciel d'avoir pu l'en tirer. Cependant Votre Majesté, encore tout à l'heure, prodiguait les complimens au sage philosophe dont les prédictions vous ont décidé à jouer un jeu dont vous espériez de si belles choses.
– Il ne faut désespérer de la partie que lorsqu'elle est perdue, Olivier, et je n'ai aucune raison pour craindre de la perdre; je dois la gagner, au contraire, s'il n'arrive rien pour exciter la rage de ce fou vindicatif; et bien certainement j'ai de grandes obligations à la science qui m'a fait choisir pour agent et pour conducteur des dames de Croye un jeune homme dont l'horoscope est si bien d'accord avec le mien, qu'il m'a sauvé d'un grand danger, même par une contravention à mes ordres, en prenant la route qui lui a fait éviter l'embuscade de Guillaume de la Marck.
– Votre Majesté ne manquera jamais d'agens prêts à la servir à pareilles conditions.
– N'importe, n'importe, Olivier: le poète païen parle de vola dus audita malignis70, de souhaits dont les saints permettent l'accomplissement dans leur colère; et, dans les circonstances présentes, tel aurait été celui que j'avais formé relativement à Guillaume de la Marck, s'il eût été accompli tandis que je suis entre les mains de ce duc de Bourgogne. C'est ce qu'a prévu mon art, fortifié de celui de Galeotti; c'est-à-dire j'ai prévu, non que de la Marck échouerait dans son entreprise, mais que la mission de ce jeune Écossais se terminerait heureusement pour moi; et c'est ce qui est arrivé, quoique d'une manière différente de ce que je m'étais imaginé; car les astres nous prédisent des résultats généraux, mais ils se taisent sur les moyens qui les produisent, et qui sont souvent tout le contraire de ce que nous attendons, ou même de ce que nous désirons. Mais à quoi bon te parler de ces mystères, à toi qui es pire que le Diable dont on t'a donné le surnom, puisqu'il croit et qu'il tremble, au lieu que tu es un incrédule en religion et en science; tu continueras à l'être jusqu'à l'accomplissement de ta destinée, qui, comme m'en assurent ton horoscope et ta physionomie, se terminera par l'intervention d'une potence.71
– Et si cela arrive, répondit Olivier avec un ton de résignation, ce sera pour avoir été un serviteur trop reconnaissant pour ne pas exécuter les ordres de mon maître.
Louis partit d'un de ces éclats de rire sardonique qui lui étaient habituels. Tu as frappé juste, Olivier, s'écria-t-il; et de par Notre-Dame! tu n'as pas eu tort, car je t'avais défié au combat. Mais parle-moi sérieusement: as-tu découvert dans les mesures qu'on prend à notre égard quelque chose qui doive faire soupçonner de mauvaises intentions?
– Sire, répondit Olivier, Votre Majesté, et son savant astrologue cherchent des augures dans les astres et dans l'armée des cieux; moi qui ne suis qu'un reptile terrestre, je ne puis considérer que les choses de ma sphère. Il me semble qu'on n'a pas tout-à-fait ici pour Votre Majesté ces attentions et ces soins qui prouvent qu'on reçoit avec plaisir un hôte d'un rang si élevé. Le duc, ce soir, a prétendu être fatigué; il n'a conduit Votre Majesté que jusqu'à la porte de la rue, et a laissé aux officiers de sa maison le soin de vous accompagner jusqu'ici. Ces appartemens ont été meublés à la hâte et sans soin. Cette tapisserie est sens dessus dessous, les hommes marchent sur la tête, et les racines des arbres touchent le plafond.
– Bon! bon! dit le roi; c'est un accident occasionné par la précipitation: m'as-tu jamais vu faire attention à de pareilles bagatelles?
– Elles ne méritent pas en elles-mêmes que vous y pensiez un instant, Sire, répliqua Olivier, si ce n'est qu'elles indiquent le degré de respect que les officiers de la maison du duc remarquent en leur maître pour Votre Majesté. Soyez bien assuré que s'il avait paru désirer que rien ne manquât à votre réception, le zèle de ses gens aurait fait en chaque minute la besogne d'une journée; et montrant un bassin et une aiguière qui étaient dans la chambre: – Depuis quand, ajouta-t-il, voit-on sur la toilette de Votre Majesté des vases qui ne soient pas d'argent?
– Cette dernière remarque, Olivier, dît le roi avec un sourire forcé, se ressent trop de tes fonctions habituelles pour qu'il soit besoin d'y répondre. Il est vrai que lorsque je n'étais qu'un réfugié, un exilé, j'étais servi en vaisselle d'or par ordre de ce même Charles, qui croyait alors que l'argent était un métal à peine digne du dauphin, quoiqu'il semble le regarder maintenant comme trop précieux pour le roi de France. Eh bien! Olivier, nous allons nous mettre au lit. Nous avons pris une résolution, nous l'avons exécutée, il ne nous reste qu'à jouer bravement le rôle dont nous nous sommes chargés. Je connais mon cousin de Bourgogne: comme un taureau sauvage, il ferme les yeux quand il prend son élan; je n'ai qu'à épier ce moment, comme un des toréadors que j'ai vus à Burgos, et son impétuosité doit le mettre à ma discrétion.
CHAPITRE XXVII.
L'Explosion
«En rapides sillons quand l'éclair fend la nue,
«La surprise muette et la crainte éperdue
«écoutent, en tremblant, la foudre qui mugit.»
THOMSON. L'été.
LE chapitre précédent était destiné, comme l'annonçait son titre, à faire jeter un coup d'œil en arrière pour que le lecteur fût à même de juger à quels termes en étaient le roi de France et le duc de Bourgogne quand Louis avait été déterminé à confier sa royale personne à la foi d'un ennemi exaspéré, démarche dont sa croyance à l'astronomie lui promettait un résultat favorable. Mais il s'était sans doute aussi laissé persuader par le sentiment intime de la supériorité que lui donnait sur Charles la force de son esprit. Cette résolution extraordinaire et inexplicable d'ailleurs était d'autant plus téméraire, qu'on avait eu, dans ces temps de troubles, bien des preuves que les sauf-conduits les plus solennels n'étaient plus une garantie suffisante. Et dans le fait, le meurtre de l'aïeul du duc sur le pont de Montereau, en présence du père de Louis XI, dans une entrevue dont le but était le rétablissement de la paix et une amnistie générale, offrait au duc un horrible exemple, s'il était disposé à y recourir.
Mais le caractère de Charles, quoique brusque, fier, emporté et opiniâtre, n'était pas sans un mélange de bonne foi et de générosité, si ce n'est dans les instans où il se laissait entraîner par la violence de ses passions. Ce n'est qu'aux tempéramens plus froids que ces deux vertus sont entièrement inconnues. Il ne se donna aucune peine pour faire au roi un meilleur accueil que ne l'exigeaient les lois de l'hospitalité; mais, d'une autre part, il ne montra pas le dessein de franchir les barrières sacrées qu'elles imposent.
Le lendemain du jour de l'arrivée du roi, il y eut une revue générale des troupes de Charles, et elles étaient si nombreuses, si bien armées et équipées, qu'il ne fut peut-être pas fâché d'avoir l'occasion de donner ce spectacle à son rival de puissance. Tout en lui faisant le compliment dû par un vassal à son seigneur suzerain, que ces troupes étaient celles du roi et non les siennes, le mouvement de sa lèvre supérieure et l'éclair de fierté qui brilla dans ses yeux indiquaient assez que ce discours n'était qu'une courtoisie vide de sens, et qu'il savait fort bien que cette belle armée, exclusivement à ses ordres, était aussi prête à marcher sur Paris que sur tout autre point. Ce qui devait ajouter à la mortification de Louis, c'était de reconnaître parmi les bannières celles de plusieurs seigneurs français, non-seulement de Normandie et de Bretagne, mais de provinces plus immédiatement soumises à son autorité, et qui, par divers motifs de mécontentement, avaient joint le duc de Bourgogne, et fait cause commune avec lui.
Fidèle à son caractère, Louis parut faire peu d'attention à ces mécontens, tandis que dans le fait il repassait dans son esprit les moyens qu'il pourrait employer pour les détacher de la Bourgogne et les rappeler à lui; il résolut de faire sonder à cet égard les principaux d'entre eux par Olivier et d'autres agens.
Lui-même il travailla avec soin, mais avec grande précaution, à captiver la bienveillance des principaux officiers et conseillers de Charles; employant à cet effet les moyens qui lui étaient ordinaires, accordant des égards, distribuant d'adroites flatteries, et faisant des présens avec libéralité, non, disait-il à ces seigneurs, pour ébranler la fidélité qu'ils devaient à leur noble maître, mais pour les engager à faire tous leurs efforts pour maintenir la paix entre la France et la Bourgogne, but si louable en lui-même, et tendant si évidemment au bonheur des deux pays et des deux princes qui les gouvernaient.
Les égards d'un si grand roi, d'un roi si plein de prudence, faisaient déjà quelque chose par eux-mêmes; les compliments produisaient un nouvel effet, et les présens que l'usage du temps permettait aux courtisans bourguignons d'accepter sans scrupule faisaient encore davantage. Pendant une chasse au sanglier dans la forêt, tandis que le duc, également ardent aux plaisirs et aux affaires, s'abandonnait entièrement à son goût pour la chasse, Louis, n'étant pas gêné par sa présence, trouva le moyen de causer secrètement et tour à tour avec plusieurs courtisans qui passaient pour avoir beaucoup de crédit sur l'esprit de Charles, et parmi lesquels d'Hymbercourt et d'Argenton ne furent pas oubliés. Aux avances qu'il fit à ces deux hommes distingués il ne manqua pas de mêler adroitement l'éloge de la valeur et des talens militaires du premier, comme du jugement profond et des connaissances littéraires de l'historien futur de cette époque.
Cette occasion de pouvoir personnellement se concilier, ou, si le lecteur le veut, de corrompre les ministres de Charles, était peut-être ce que le roi s'était proposé comme un des principaux objets de sa visite, quand même ses cajoleries échoueraient à l'égard du duc lui-même. Il existait tant de relations entre la France et la Bourgogne que beaucoup de nobles du second de ces pays avaient dans le premier des intérêts actuels ou des espérances futures, et la faveur de Louis pouvait leur être aussi utile à cet égard que son déplaisir aurait pu leur être nuisible.
Formé pour ce genre d'intrigue comme pour tous les autres, libéral jusqu'à la profusion lorsque ses projets l'exigeaient, habile à donner à ses propositions comme à ses présens la couleur la plus plausible, le roi réussit à faire plier l'orgueil des uns sous le joug de l'intérêt, et à présenter à l'esprit des autres, patriotes véritables ou prétendus, le bien commun de la France et de la Bourgogne comme un motif ostensible, tandis que l'intérêt personnel, semblable à la roue cachée qui fait mouvoir une machine, n'agissait pas moins puissamment. Il savait connaître l'appât propre à chacun, et la manière de le présenter: il glissait ses présens dans la manche de ceux qui étaient trop fiers pour tendre la main, et il ne doutait pas que sa générosité, tombant comme la rosée, sans bruit et imperceptiblement, ne produisit en temps convenable une moisson abondante, au moins de bonne volonté, et peut-être de bons offices, en faveur du donateur. Enfin, quoiqu'il se fût depuis long-temps frayé le chemin par le moyen de ses agens, pour se procurer à la cour de Bourgogne une influence qui pût être avantageuse aux intérêts de la France, ses efforts personnels, aidés sans doute par les informations qu'il avait préalablement reçues, le conduisirent plus directement à son but en quelques heures que les instrumens qu'il avait employés jusqu'alors n'avaient pu y réussir en plusieurs années de négociations.
Il existait à la cour de Bourgogne un individu que Louis désirait particulièrement gagner, et qu'il y chercha inutilement dès qu'il y fut arrivé: c'était le comte de Crèvecœur. Bien loin d'avoir du ressentiment contre lui à cause de la fermeté qu'il avait déployée, en sa qualité d'ambassadeur, au château du Plessis, le roi n'avait trouvé dans cette conduite qu'un motif de plus pour chercher à se l'attacher, s'il était possible. Il ne fut pas très-charmé d'apprendre que le comte était parti à la tête de cent lances, et se rendait vers les frontières du Brabant, pour porter des secours à l'évêque, en cas de nécessité, soit contre Guillaume de la Marck, soit contre ses sujets mécontens. Il ne se consola qu'en pensant que cette force, jointe aux avis qu'il avait envoyés par de fidèles messagers, empêcherait qu'il n'éclatât dans ce pays des troubles prématurés, dont il prévoyait que l'explosion rendrait sa situation fort précaire.
La cour, en cette occasion, dîna dans la foret, quand l'heure de midi fut arrivée, comme c'était assez l'usage dans ces grandes parties de chasse: cet arrangement, pour cette fois, fut particulièrement agréable au duc, qui désirait se dispenser, autant qu'il le pouvait, de cette déférence solennelle et cérémonieuse qu'il était, en tout autre cas, obligé d'observer à l'égard du roi Louis. Dans le fait, la connaissance que le roi possédait des faibles de la nature humaine l'avait trompé en cette occasion. Il avait pensé que le duc se serait trouvé flatté au-delà de toute expression, de recevoir de son souverain une telle marque de condescendance et de confiance; mais il avait oublié que la dépendance où était le duché de Bourgogne de la couronne de France était en secret une mortification amère pour un prince aussi riche, aussi fier et aussi puissant que Charles, qui ne désirait certainement rien tant que de pouvoir l'ériger en royaume indépendant. La présence du roi en sa propre cour lui imposait l'obligation d'y jouer le rôle subordonné de vassal, d'accomplir divers actes de soumission et de déférence féodale, ce qui, pour un homme d'un caractère si hautain, était déroger à sa qualité de prince souverain, dont il était continuellement jaloux.
Mais quoiqu'on pût, en cette occasion, dîner sur le gazon, et mettre des barils en perce au son des cors, avec toute la liberté que permet un repas champêtre, il n'en devenait que plus nécessaire de suivre, pour le festin du soir, toutes, les lois de la plus stricte étiquette.
Des ordres préalables avaient été donnés à cet effet; et en rentrant à Péronne le roi trouva un banquet préparé avec une splendeur et une magnificence dignes de la richesse de son formidable vassal, qui possédait presque tous les Pays-Bas, alors le plus riche pays de l'Europe. Le duc était assis au haut bout d'une grande table gémissant sous le poids d'une vaisselle d'or et d'argent, dans laquelle étaient servis les mets les plus recherchés. à sa main droite, et sur un siège plus élevé que le sien, était le roi son hôte. On voyait debout derrière lui, d'un côté, le fils du duc de Gueldres, qui remplissait les fonctions de grand-écuyer tranchant, de l'autre son fou le Glorieux, sans lequel le prince se montrait rarement; car, comme la plupart des hommes de son caractère, Charles portait à l'extrême le goût général dans toutes les cours de ce siècle pour les fous et les bouffons, trouvant dans la bizarrerie de leur infirmité morale, et dans leurs saillies, ce plaisir que son rival, plus intelligent, mais sans plus de bienveillance, riant volontiers
Et des craintes du brave, et des erreurs du sage,
préférait tirer de l'observation des imperfections de l'humanité considérée sous un point de vue plus noble. Et en effet, s'il est vrai, comme le rapporte Brantôme, qu'un fou de cour ayant entendu Louis XI, dans un de ses accès de repentir et de dévotion, avouer qu'il avait été complice de l'empoisonnement de son frère Henri, comte de Guienne, en fit le récit, le lendemain à dîner, devant toute la cour assemblée, on peut croire que les plaisanteries des fous de profession eurent peu d'attraits pour ce monarque pendant tout le reste de sa vie.
Mais en cette occasion il ne dédaigna pourtant pas de faire attention au fou favori du duc de Bourgogne, et d'applaudir à ses reparties. Il le fit même d'autant plus volontiers, qu'il crut remarquer, que quoique la folie du Glorieux s'exprimât souvent d'une manière grossière, elle couvrait pourtant plus de finesse et de causticité que n'en avaient ordinairement les hommes de cette profession.
Dans le fait, Tiel Wetzweiler, surnommé le Glorieux, n'était nullement un fou de trempe ordinaire. C'était un grand et bel homme, qui excellait dans un grand nombre d'exercices, ce qui semblait à peine pouvoir se concilier avec une faible intelligence, puisqu'il lui avait fallu de la patience et de l'attention pour acquérir ces talens. Il suivait ordinairement le duc à la chasse et même à la guerre; et, à la bataille de Montlhéri, quand ce prince courut un grand danger, ayant été blessé à la gorge, et se trouvant sur le point d'être fait prisonnier par un chevalier français qui tenait déjà les rênes de son cheval, Tiel Wetzweiler attaqua l'assaillant avec tant de bravoure qu'il le renversa et dégagea son maître. Peut-être craignait-il que ce service ne parût trop important pour un homme de sa condition, et qu'il ne lui suscitât des ennemis parmi les chevaliers et les seigneurs qui avaient laissé au fou de la cour le soin de la personne de leur souverain; quoi qu'il en fût, au lieu de songer à se faire donner des éloges pour cet exploit, il ne chercha qu'à faire rire à ses dépens, et il fit tant de gasconnades sur tout ce qu'il avait fait dans cette bataille, que bien des gens pensèrent que le secours qu'il avait donné si à propos au duc était une circonstance imaginaire, comme tout le reste de sa narration. Ce fut à cette occasion qu'il reçut le sobriquet de Glorieux, et dès-lors il ne porta plus d'autre nom.
Le Glorieux s'habillait fort richement, et ne conservait que très-peu de chose du costume ordinaire aux gens de sa profession; encore ce peu avait-il un caractère symbolique plutôt que littéral. Au lieu d'avoir la tête rasée, il portait de longs cheveux bouclés qui venaient rejoindre une barbe bien peignée et arrangée avec soin; ses traits étaient réguliers et auraient pu même passer pour beaux, s'il n'avait eu quelque chose d'égaré dans les yeux. Une petite bande de velours écarlate, placée au haut de son bonnet, indiquait plutôt qu'elle ne représentait une crête de coq, attribut distinctif d'un fou en titre d'office. Sa marotte en ébène se terminait, suivant l'usage, par une tête de fou avec des oreilles d'âne en argent, mais si petite et taillée si délicatement, qu'à moins de l'examiner de fort près on aurait pu croire qu'il portait le bâton officiel de quelque dignité plus grave. Telles étaient, dans tout son costume, les seules marques auxquelles, on put reconnaître son emploi. à tous autres égards, il disputait de splendeur avec la plupart des seigneurs de la cour. Une médaille d'or était attachée à son bonnet; il portait au cou une belle chaîne de même métal, et ses riches habits n'étaient pas taillés d'une manière plus bizarre que ceux de ces jeunes gens qui cherchent à outrer la mode du jour.
Charles et Louis, en imitation de son hôte, adressèrent souvent la parole à ce personnage pendant le repas, et tous deux, en riant de bon cœur, montraient combien les réponses du Glorieux les amusaient.
– Pour qui sont donc ces deux places vacantes? lui demanda Charles.
– L'une d'elles tout au moins devrait m'appartenir par droit de succession, répondit le Glorieux.
– Et pourquoi cela, drôle?
– Parce qu'elles appartiennent à d'Hymbercourt et à d'Argenton, qui sont allés si loin pour donner le vol à leurs faucons, qu'ils en ont oublié leur souper. Or, ceux qui préfèrent un faucon volant, à un faisan sur la table, sont proches parens des fous, et par conséquent je devrais avoir droit à leurs places à table, comme faisant partie de leur succession mobilière.
– C'est une plaisanterie réchauffée, mon ami Tiel, mais qu'ils soient fous ou sages, les voici qui arrivent pour relever leur défaut.
D'Argenton et d'Hymbercourt entraient en ce moment dans la salle; et après avoir salué respectueusement les deux princes, ils prirent les places qui leur avaient été réservées.
– Eh bien! messieurs, leur dit le duc, il faut que votre chasse ait été bien bonne ou bien mauvaise, pour qu'elle vous ait retenus si tard? Mais quoi! sire Philippe de Comines, vous avez l'air tout abattu! d'Hymbercourt vous a-t-il gagné une grosse gageure? Vous êtes un philosophe, et vous devriez savoir mieux supporter la mauvaise fortune. Mais d'Hymbercourt a l'air tout consterné! Que veut dire ceci, messieurs? n'avez-vous pas trouvé de gibier? avez-vous perdu vos faucons? avez-vous rencontré quelque sorcière? le Chasseur Sauvage72s'est-il montré à vous dans la forêt? Sur mon honneur, on dirait que vous venez, non à un festin, mais à une cérémonie funèbre.
Tandis que le duc parlait, les yeux de toute la compagnie se dirigeaient sur d'Argenton et d'Hymbercourt. Ils n'étaient nullement de cette classe de gens en qui une expression de mélancolie est habituelle, et ce fut une raison pour que leur embarras et leur air décontenancé en fussent plus remarqués. L'enjouement et la gaieté qu'on devait en grande partie à de copieuses libations d'excellent vin, disparurent presque au même instant; et sans que personne pût assigner la raison de ce changement survenu tout à, coup dans la disposition générale des esprits, chacun se mît à parler à l'oreille à son voisin, comme si l'on eût été dans l'attente de quelque nouvelle étrange et importante.
– Que veut dire ce silence, messieurs? s'écria le duc en élevant la voix qu'il avait naturellement très-haute. Si vous apportez à notre banquet un air si étrange et une taciturnité qui l'est encore davantage, nous voudrions que vous fussiez restés dans les marais à chercher des hérons, des bécasses, et même des hiboux.
– Monseigneur, dit d'Argenton, comme nous revenions ici de la forêt, nous avons rencontré le comte de Crèvecœur.
– Quoi! déjà de retour du Brabant? J'espère que tout y est tranquille.
– Le comte informera lui-même Votre Altesse, dans un instant, des nouvelles qu'il apporte, dit d'Hymbercourt, car nous ne les savons que fort imparfaitement.
– Vraiment? Et où est le comte?
– Il change de costume pour se rendre près de Votre Altesse, répondit d'Hymbercourt.
– De costume! Tête-Dieu! que m'importe son costume? Je crois que vous avez conspiré avec lui pour me faire perdre l'esprit?
– Pour parler plus franchement, dit d'Argenton, les nouvelles qu'il apporte, il désire vous les communiquer dans une audience particulière.
– Tête-Dieu! sire roi, dit Charles, voilà bien comme nos conseillers nous servent toujours. S'ils peuvent attraper quelque chose qu'ils jugent de quelque intérêt pour notre oreille, ils prennent sur-le-champ un air grave, et deviennent aussi fiers de ce qu'ils portent qu'un âne l'est d'une selle neuve. Qu'on aille dire à Crèvecœur de se rendre ici sur-le-champ. Il vient des frontières de Liège; et quant à nous, du moins, dit-il en appuyant sur le pronom, nous n'avons dans ce pays aucun secret que nous ne puissions proclamer à la face du monde entier.
On s'aperçut généralement que le duc avait assez bu pour renforcer son opiniâtreté naturelle; et, quoique plusieurs de ses courtisans lui eussent volontiers fait observer que le moment n'était convenable ni pour apprendre des nouvelles, ni pour tenir conseil, cependant ils connaissaient trop bien l'impétuosité de son caractère pour se hasarder à lui faire quelque objection, et chacun resta dans l'attente des nouvelles apportées par Crèvecœur.
Quelques minutes se passèrent, pendant lesquelles le duc resta les yeux fixés sur la porte avec un air d'impatience, tandis que tous les convives avaient les leurs baissés vers la table, comme pour cacher leur inquiétude et leur curiosité. Louis seul conservait le plus grand sang-froid, et causait alternativement avec le fou et avec le grand écuyer tranchant.
Enfin Crèvecœur arriva, et dès qu'il parut le duc le salua en lui demandant d'un ton bref: – Eh bien! sire comte, quelles nouvelles de Liège et du Bradant? L'annonce de votre arrivée a banni la gaieté de notre table; mais nous espérons que votre présence va l'y ramener.
– Mon seigneur et maître, répondit Crèvecœur d'un ton ferme, mais triste, les nouvelles que j'apporte sont faites pour être entendues dans votre conseil plutôt qu'à votre table.
– Quelles sont-elles? s'écria le duc; je veux le savoir, eussiez-vous à m'annoncer la venue de l'Antéchrist. Mais je puis les deviner: les Liégeois se sont encore mutinés?
