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Kitabı oku: «Quentin Durward», sayfa 30
– C'est la vérité, monseigneur, dit Crèvecœur d'un air très-grave.
– Voyez-vous, reprit le duc, comme j'ai deviné sur-le-champ ce que vous hésitiez tellement à me dire! Ainsi donc ces bourgeois écervelés ont encore pris les armes? Cette nouvelle ne pouvait arriver plus à propos, ajouta-t-il en jetant sur Louis un regard plein d'amertume et de ressentiment, quoiqu'il cherchât évidemment à se modérer, puisque nous pouvons demander à notre seigneur suzerain son avis sur la manière de réprimer de tels mutins. Avez-vous encore d'autres nouvelles, comte? apprenez-nous-les; rendez-nous compte ensuite pourquoi vous n'avez pas marché vous-même au secours de l'évêque.
– Il m'en coûte, monseigneur, d'avoir à vous apprendre les autres nouvelles, et il sera affligeant pour vous de les entendre. Mon secours, celui de tous les chevaliers du monde, ne pourraient être d'aucune utilité au digne prélat: Guillaume de la Marck, uni aux Liégeois insurgés, s'est emparé de Schonwaldt, et l'a assassiné dans son propre château.
– Assassiné! répéta le duc d'une vois creuse et basse, qui fut pourtant entendue d'un bout de la salle à l'autre, tu as été trompé par quelque faux rapport, Crèvecœur; cela est impossible!
– Hélas, monseigneur, répondit le comte, je le tiens d'un témoin oculaire, d'un archer de la garde écossaise du roi de France, qui était dans la salle à l'instant où ce meurtre a été commis par ordre de Guillaume de la Marck.
– Et qui sans doute était fauteur et complice de cet horrible sacrilège, s'écria le duc en se levant et en frappant du pied avec tant de fureur qu'il brisa le marche-pied placé devant lui. Qu'on ferme les portes de cette salle! Qu'on en garde les fenêtres! Qu'aucun étranger ne bouge de sa place, sous peine de mort! Gentilshommes de ma chambre, l'épée à la main! – Et se tournant vers Louis, il avança la main lentement, mais d'un air déterminé, vers la poignée de son épée, pendant que le roi, sans montrer aucune crainte, sans même prendre une attitude défensive, lui disait froidement:
– Cette nouvelle a ébranlé votre raison, beau cousin.
– Non, répliqua le duc d'un ton terrible; mais elle a éveillé un juste ressentiment que j'avais laissé sommeiller trop long-temps par de vaines considérations de lieux et de circonstances. – Assassin de ton frère! rebelle contre ton père! tyran de tes sujets! allié traître, roi parjure, gentilhomme sans honneur! tu es en mon pouvoir, et j'en rends grâce au ciel.
– Rendez-en plutôt grâce à ma folie, dit le roi. Quand nous nous rencontrâmes, à termes plus égaux, à Montlhéri, il me semble que vous auriez voulu être plus loin de moi que vous ne l'êtes maintenant.
Le duc avait toujours la main sur la poignée de son épée; mais il ne la tira pas hors du fourreau. Il semblait qu'il ne pouvait se résoudre à en faire usage contre un ennemi qui ne lui offrait aucune résistance, et dont l'air calme ne pouvait justifier aucun acte de violence.
Cependant une confusion générale régnait dans la salle. Les portes en avaient été fermées par l'ordre du duc, et elles étaient gardées; mais plusieurs seigneurs français, quoique peu nombreux, s'étaient levés, et se disposaient à prendre la défense de leur souverain. Louis n'avait dit un mot ni au duc d'Orléans ni à Dunois depuis qu'il les avait fait sortir du château de Loches; et à peine pouvaient-ils se croire en liberté, traînés comme ils l'étaient à la suite du roi, et objets de sa méfiance et de ses soupçons plutôt que de ses égards et de son attachement. Cependant la voix de Dunois fut la première à se faire entendre au milieu du tumulte; et s'adressant au duc de Bourgogne: – Sire duc, lui dit-il, vous oubliez que vous êtes vassal de la France; et que nous, vos convives, nous sommes Français. Si vous levez la main contre notre monarque, préparez-vous aux plus violens efforts, du désespoir; car croyez-moi, nous nous abreuverons du sang de la Bourgogne comme nous venons de le faire de son vin. Courage, monseigneur d'Orléans. Et vous, gentilshommes français, rangez-vous autour de Dunois, et faites ce que vous le verrez faire.
C'est en de pareils momens qu'un roi connaît quels sont ceux de ses sujets sur qui il peut compter avec certitude. Le peu de chevaliers et de seigneurs indépendans qui avaient suivi Louis, et dont la plupart n'avaient jamais reçu de lui que des marques de dédain et de déplaisir, sans être effrayés par une force infiniment supérieure qui ne leur permettait d'espérer qu'une mort glorieuse, se rangèrent à l'instant autour de Dunois, et se frayèrent un chemin à sa suite vers le haut bout de la table où se trouvaient les deux princes.
Au contraire, ceux que Louis avait tirés du néant pour leur confier des places importantes pour lesquelles ils n'étaient pas nés ne montrèrent que froideur et lâcheté, et restant tranquillement assis, semblèrent résolus de ne pas courir au-devant de leur destin, en se mêlant de cette affaire, quoi qu'il pût arriver à leur bienfaiteur.
à la tête du parti le plus généreux et le plus fidèle était le vénérable lord Crawford, qui, avec une agilité que personne n'aurait attendue de son âge, s'ouvrit un chemin malgré toute opposition. Il est pourtant juste d'ajouter qu'il n'en éprouva guère; car, soit par point d'honneur, soit par un secret désir de prévenir le coup qui menaçait Louis, la plupart des seigneurs bourguignons s'écartèrent pour le laisser passer. Se plaçant hardiment entre le roi et le duc, Crawford enfonça sur un côté de sa tête sa toque, d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux blancs; ses joues pâles et son front ridé reprirent les couleurs de la jeunesse; son œil flétri par l'âge brilla de tout le feu d'un jeune guerrier prêt à faire un acte de courage et de désespoir; et entourant son bras gauche du manteau attaché à son épaule, il tira son épée de la main droite.
– J'ai combattu pour son père et pour son aïeul! s'écria-t-il, et, de par saint André! quoi qu'il puisse arriver, je ne l'abandonnerai pas dans une pareille crise!
Tout ce qui vient de nous coûter quelque temps pour le raconter se passa avec la rapidité d'un éclair. à peine le duc avait-il pris une attitude menaçante, que Crawford s'était jeté entre lui et l'objet de sa vengeance, et que Dunois, entouré des seigneurs français, n'était plus qu'à quelques pas.
Le duc de Bourgogne avait toujours la main sur son épée, et il semblait se disposer à donner le signal d'une attaque générale dont le résultat aurait été infailliblement le massacre du parti le plus faible, quand Crèvecœur se jeta en avant, et s'écria d'une voix retentissante: – Monseigneur de Bourgogne, songez à ce que vous allez faire! Vous êtes chez vous. Vous êtes le vassal du roi. Ne répandez pas le sang de votre hôte sous votre toit, le sang d'un roi sur le trône que vous avez élevé pour lui, et où il s'est assis sous votre sauvegarde. Par égard pour l'honneur de votre maison, ne cherchez pas à venger un meurtre horrible par un meurtre plus horrible encore.
– Retire-toi, Crèvecœur, s'écria le duc, et laisse-moi assouvir ma vengeance. Retire-toi, te dis-je: la colère des princes est à craindre comme celle du ciel.
– Oui, répondit Crèvecœur avec fermeté; mais seulement quand elle est juste comme celle du ciel. Permettez-moi de vous supplier de maîtriser la violence de votre caractère, quelque justement irrité que vous soyez. Et vous, messeigneurs de France, votre résistance est inutile; souffrez que je vous engage à éviter tout ce qui pourrait amener une effusion de sang.
– Il a raison, dit Louis que son sang-froid n'abandonna pas dans cette crise effrayante, et qui prévoyait que si une querelle commençait, on se porterait à plus de violence dans la chaleur du moment qu'après l'examen des choses telles qu'elles étaient, si on pouvait maintenir la paix. – Mon cousin d'Orléans, mon cher Dunois, mon brave Crawford, n'amenez pas des malheurs et une effusion de sang, en vous offensant trop promptement. Notre cousin le duc est courroucé de la nouvelle de la mort d'un ami qui lui était cher, du vénérable évêque de Liège, dont nous déplorons le meurtre autant qu'il le déplore. D'anciens et malheureusement de nouveaux sujets de querelle le portent à nous soupçonner d'avoir eu quelque part à un crime qui nous fait horreur. Si notre hôte voulait nous assassiner en ce lieu même, nous son roi, nous son parent, sous la fausse supposition que nous ayons donné les mains à ce meurtre abominable, tous vos efforts n'allégeraient guère notre destin, et pourraient au contraire considérablement l'aggraver. Ainsi donc, Crawford, retirez-vous. Quand ce devraient être mes dernières paroles, je parle comme un roi à son officier, et j'exige obéissance. Retirez-vous; et si on l'exige, rendez votre épée: je vous le commande, et votre serment vous oblige à m'obéir.
– C'est la vérité, Sire, répondit Crawford en reculant, et remettant son épée dans le fourreau; oui, c'est la vérité; mais si j'étais à la tête de soixante-dix de mes braves gens, au lieu d'être chargé du même nombre d'années, sur mon honneur! je voudrais voir si l'on peut avoir raison de ces galans si pimpans avec leurs chaînes d'or et les bijoux qui brillent à leurs chapeaux.
Le duc resta assez long-temps les yeux fixés sur le plancher, et dit ensuite avec un ton d'ironie amère: – Vous avez raison, Crèvecœur: notre honneur exige que les obligations que nous avons à ce grand roi, à cet hôte honorable, à cet ami fidèle, ne soient pas payées aussi précipitamment que nous l'avions d'abord résolu dans notre colère. Nous agirons de telle sorte que toute l'Europe connaîtra la justice de nos procédés. Messeigneurs de France, il faut que vous rendiez vos armes à mes officiers. Votre maître a rompu la trêve et n'a plus droit à en profiter. Cependant, pour ménager vos sentimens d'honneur, et par respect pour la race dont il a dégénéré, nous ne demanderons pas à notre cousin Louis son épée.
– Pas un de nous, s'écria Dunois, ne rendra ses armes, et ne sortira de cette salle sans être convaincu de la sûreté de notre roi.
– Et pas un homme de la garde écossaise, ajouta lord Crawford, ne mettra bas les armes, si ce n'est par ordre du roi de France ou de son grand connétable.
– Brave Dunois, dit le roi, et vous, mon fidèle Crawford, votre zèle me nuira au lieu de m'être utile. Je compte, ajouta-t-il avec dignité, sur la justice de ma cause, plus que sur une vaine résistance qui coûterait la vie à mes meilleurs et mes plus braves sujets. Rendez vos armes: les nobles Bourguignons qui recevront ces gages honorables nous protégeront vous et moi mieux que vous ne pourriez le faire. – Rendez vos armes; c'est moi qui vous l'ordonne.
Ce fut ainsi que dans cette crise dangereuse Louis montra cette prompte décision et cette présence d'esprit admirables qui seules pouvaient lui sauver la vie. Il savait que, jusqu'à ce qu'on en vînt aux mains, il pouvait compter sur les efforts de la plupart des seigneurs bourguignons qui se trouvaient dans la salle, pour chercher à calmer la fureur de leur maître; mais que si une mêlée avait lieu, sa vie et celle du petit nombre de défenseurs qu'il avait seraient sacrifiées à l'instant même: ses ennemis les plus acharnés avouèrent pourtant que sa conduite n'offrait en ce moment rien qui sentît la bassesse ou la lâcheté. Il ne chercha pas à changer en frénésie les transports furieux du duc: mais il parut ni craindre ni conjurer sa colère, et il continua à le regarder avec cette attention calme et fixe qu'on remarque dans les yeux d'un homme brave qui observe les gestes menaçans d'un fou, et qui sait que le sang-froid et la fermeté, seront un frein suffisant pour réprimer peu à peu la rage du délire même.
Crawford, à l'ordre du roi, jeta son épée au comte de Crèvecœur. – Prenez-la, lui dit-il, et que le diable vous en donne bien de la joie. Celui à qui elle appartient légitimement n'est pas déshonoré en la rendant, car nous n'avons pas eu le champ libre pour la défendre.
– Un moment, messieurs, s'écria le duc en accens entrecoupés, comme un homme à qui la colère laisse à peine le pouvoir de s'exprimer, gardez vos armes; votre parole de ne pas vous en servir me suffira. Quant à vous, Louis de Valois, vous devez vous regarder comme mon prisonnier, jusqu'à ce que vous vous soyez justifié d'avoir été complice d'un meurtre et d'un sacrilège. Qu'on le conduise au château, dans la Tour du comte Herbert; qu'il ait avec lui six personnes de sa suite à son choix. Lord Crawford, il faut que votre garde se retire du château; on lui assignera un autre logement, un logement honorable. Qu'on lève tous les ponts-levis, et qu'on baisse toutes les herses; qu'on place une triple garde aux portes de la ville; qu'on ramène le pont de bateaux sur la rive droite de la rivière; que ma troupe de Wallons noirs entoure le château; qu'on triple le nombre des sentinelles à tous les postes. D'Hymbercourt, vous ferez faire des patrouilles à pied et à cheval autour de la ville, de demi-heure en demi-heure pendant toute la nuit, et d'heure en heure pendant la journée de demain, si toutefois cette mesure est encore nécessaire alors; car il est probable que nous ne laisserons pas vieillir cette affaire. Veillez bien sur la personne de Louis, si vous faites cas de la vie.
Il quitta la table avec le même air d'humeur et de colère, jeta sur le roi un regard d'inimitié mortelle, et sortit de l'appartement à pas précipités.
– Messieurs, dit Louis en regardant autour de lui avec dignité, le chagrin de la mort de son allié a jeté votre prince dans un accès de frénésie. J'espère que vous connaissez trop bien vos devoirs, comme nobles et comme chevaliers, pour le soutenir dans des démarches traîtreusement violentes contre la personne de son seigneur suzerain.
En ce moment on entendit dans les rues le son des tambours et des trompettes qui appelaient les soldats de toutes parts.
– Nous sommes sujets de la Bourgogne, répondît Crèvecœur, qui remplissait les fonctions de grand-maréchal de la maison du duc, et nous devons agir en conséquence. Nos espérances, nos prières et nos efforts chercheront à ramener la paix et l'union entre Votre Majesté et notre maître; mais en attendant, c'est un devoir pour nous d'exécuter ses ordres. Ces seigneurs et ces chevaliers se feront un honneur d'héberger l'illustre duc d'Orléans, le brave Dunois et le vénérable lord Crawford. Quant à moi, il faut que je sois le chambellan de Votre Majesté, et que je vous conduise dans un tout autre appartement que je ne le voudrais, me rappelant l'hospitalité que j'ai reçue au Plessis. Vous n'avez qu'à choisir votre suite, que les ordres du duc limitent à six personnes.
– En ce cas, dit le roi en regardant autour de lui, et après un moment de réflexion, je désire avoir près de moi Olivier-le-Dain, un archer de ma garde écossaise nommé le Balafré, Tristan l'Ermite, avec deux de ses gens à son choix, et mon fidèle et loyal philosophe Martius Galeotti.
– La volonté de Votre Majesté sera exécutée en tous points, répondit le comte de Crèvecœur. J'apprends, ajouta-il après avoir pris quelques informations, que Galeotti est en ce moment à souper en joyeuse compagnie, mais on va l'envoyer chercher. Les autres se rendront aux ordres de Votre Majesté à l'instant même.
– Marchons donc, dit le roi, et rendons-nous dans le nouveau logement que nous assigne l'hospitalité de notre cousin. Nous savons que la place est forte, et nous espérons qu'elle ne sera pas moins sûre.
– Avez-vous remarqué quelle suite le roi Louis a choisie? demanda le Glorieux à voix basse, au comte de Crèvecœur en suivant Louis qui sortait de la salle où s'était donné le banquet.
– Sans doute, mon joyeux compère; qu'as-tu à dire à cet égard?
– Oh! rien, absolument rien, si ce n'est que c'est un choix rare: un rufian de barbier, un coupe-jarret Écossais, le bourreau avec deux de ses gens, et un fripon de charlatan. J'irai avec vous, Crèvecœur; je veux prendre un grade dans la science de la coquinerie, en les observant pendant que vous allez les conduire. Satan aurait eu peine à convoquer un pareil synode, et il n'aurait pu en être lui-même un plus digne président.
Le fou, à qui tout était permis, prit alors le bras de Crèvecœur, et se mit à marcher avec lui, tandis qu'accompagné d'une forte escorte, mais avec toutes les marques extérieures du respect, le comte conduisait le roi vers son nouvel appartement.
CHAPITRE XXVIII.
Incertitude
«Le pauvre dort en paix, et les fronts couronnés
«Ne peuvent obtenir une couche paisible.»
SHAKSPEARE. Henri VI, partie II.
QUARANTE hommes d'armes portant alternativement, l'un l'épée nue, l'autre une torche allumée, formaient l'escorte ou plutôt la garde qui conduisait Louis XI de l'hôtel-de-ville de Péronne au château-fort; en entrant dans cette sombre demeure, le roi crut un moment entendre une voix qui lui donnait à l'oreille cet avis que le poète florentin a écrit sur la porte des régions infernales:
Laissez ici toute espérance73
Peut-être quelque sentiment de remords aurait ému le cœur du roi, s'il avait songé aux victimes qu'il avait fait entasser dans ses cachots par centaines et par milliers, sur de légers soupçons, souvent même sans aucun motif, les privant sans scrupule de tout espoir de liberté, et les réduisant à maudire la vie à laquelle elles ne tenaient plus que par une sorte d'instinct animal.
La lueur des torches l'emportait sur celle de la lune, dont les rayons avaient moins d'éclat cette nuit que la précédente, et la lumière rougeâtre qu'elles répandaient sur ce vieil édifice semblait rendre encore plus sombre et plus formidable le bâtiment nommé la Tour du comte Herbert. C'était celle que Louis avait vue la veille avec une espèce de pressentiment fâcheux, et qu'il était maintenant destiné à habiter, en proie à la crainte de toutes les violences auxquelles son puissant vassal, au caractère irascible, pourrait se livrer sous ces voûtes silencieuses, si favorables au despotisme.
Les pénibles sensations du roi ne firent que s'accroître quand il aperçut, en traversant la cour, deux ou trois cadavres sur lesquels on avait jeté à la hâte une capote de soldat; et il ne fut pas long-temps à reconnaître l'uniforme des archers de sa garde écossaise. Le détachement qui était de garde près de l'appartement du roi, comme le comte de Crèvecœur l'en informa, avait refusé de quitter son poste; une querelle s'en était suivie entre eux et les Wallons noirs du duc, et avant que les officiers des deux corps eussent pu rétablir l'ordre, plusieurs d'entre eux avaient été tués.
– Mes braves et fidèles Écossais! s'écria le roi en voyant ce triste spectacle, si vous aviez eu à combattre homme à homme, ni la Flandre ni la Bourgogne n'auraient pu fournir de champions en état de vous résister.
– Sans doute, dit le Balafré qui marchait derrière le roi; mais Votre Majesté n'ignore pas que le nombre l'emporte sur le courage. Il y a peu de gens qui puissent faire face à plus de deux ennemis à la fois. Moi-même je ne me soucierais guère d'avoir à en combattre trois, à moins que le devoir ne l'exigeât, auquel cas il ne s'agit plus de compte.
– Es-tu là, ma vieille connaissance? dit le roi. J'ai donc encore près de moi un sujet fidèle?
– Et un fidèle ministre, soit dans vos conseils, soit dans les devoirs qu'il a à remplir près de votre personne royale, dit Olivier-le-Dain d'une voix mielleuse.
– Nous sommes tous fidèles, dit Tristan l'Ermite d'un ton brusque; car si le duc vous fait périr, il ne laissera la vie à aucun de nous, quand même nous désirerions la conserver.
– Voilà ce que j'appelle une bonne garantie de fidélité, dit le Glorieux, qui, comme nous l'avons déjà dit, et avec la légèreté d'esprit qui caractérise un cerveau dérangé, s'était mis de la compagnie.
Pendant ce temps, le vieux sénéchal, appelé à la hâte, faisait de pénibles efforts pour tourner une clef pesante dans la serrure de la porte de cette vieille prison gothique, qui semblait s'ouvrir à regret; et il fut obligé de recourir à l'aide d'un des gardes de Crèvecœur. Quand elle fut ouverte, six hommes entrèrent avec des torches, et montrèrent le chemin par un passage étroit et tournant, commandé, de distance en distance, par des meurtrières et des barbacanes pratiquées dans l'épaisseur des murs. Au bout de ce passage était un escalier digne de faire suite, et dont les marches étaient de gros blocs de pierre grossièrement taillés à coups de marteau, et de hauteur inégale. Elles se terminaient à une porte en fer qui conduisait à ce qu'on appelait la grande salle de la tour, où la lumière pénétrait à peine, même en plein jour, car elle n'y arrivait que par des ouvertures que l'épaisseur excessive des murailles faisait paraître encore plus étroites, et qui ressemblaient à des crevasses plutôt qu'à des fenêtres. Sans la lueur des torches, il y aurait régné en ce moment une obscurité complète. Deux ou trois chauves-souris, ou autres oiseaux de mauvais augure, réveillés par cette clarté inaccoutumée, voltigèrent autour des lumières et menacèrent de les éteindre, tandis que le sénéchal s'excusait auprès du roi de ce que les grands appartemens de la tour n'étaient pas en meilleur ordre. Il fit valoir le peu de temps qui lui avait été donné pour les préparer, en ajoutant que, dans le fait, cet appartement n'avait pas servi depuis vingt ans, et qu'il avait été même habité très-rarement, à ce qu'il avait entendu dire, depuis le temps de Charles-le-Simple.
– De Charles-le-Simple! répéta Louis; oh! je connais à présent l'histoire de cette tour. C'est ici qu'il fut assassiné par la trahison de son perfide vassal Herbert, comte de Vermandois: ainsi le racontent nos annales. Je savais qu'il y avait, relativement au château de Péronne, une tradition dont je ne me rappelais pas les circonstances. Ainsi donc, c'est ici qu'un de mes prédécesseurs a été assassiné!
– Non pas, Sire, non pas exactement ici, dit le vieux sénéchal, qui s'avançait avec l'empressement d'un cicérone charmé de pouvoir faire l'histoire des curiosités qu'il montre; – c'est un peu plus loin, dans un cabinet qui donne dans la chambre à coucher de Votre Majesté.
Il ouvrit à la hâte une porte placée à l'autre bout de l'appartement, et qui conduisait dans une chambre à coucher assez petite, comme c'était l'usage dans ces vieux bâtimens, mais qui, par cela même, était plus commode que la grande salle. On y avait fait précipitamment quelques préparatifs pour recevoir le roi. Après en avoir caché les murs avec une tapisserie, on avait allumé du feu dans une cheminée qui n'avait pas été chauffée depuis bien des années, et l'on avait jeté à terre deux matelas pour ceux qui, suivant la coutume, devaient passer la nuit dans la chambre du roi.
– Je vais faire préparer des lits dans l'antichambre pour le reste de votre suite, Sire, dit le vieux sénéchal; je prie Votre Majesté de m'excuser: j'ai eu si peu de temps pour faire mes dispositions! Maintenant, s'il plaît à Votre Majesté de passer par la petite porte que couvre la tapisserie, elle se trouvera dans ce petit cabinet, pratiqué dans l'épaisseur du mur, où Charles perdit la vie. Un passage secret communique au rez-de-chaussée par où montèrent les hommes chargés de le mettre à mort. Votre Majesté, dont j'espère que la vue est meilleure que la mienne, pourra encore distinguer les marques du sang sur le plancher, quoique cinq cents ans se soient écoulés depuis cet événement. En parlant ainsi, il cherchait à ouvrir la petite porte dont il parlait.
– Attends, vieillard, lui dit le roi en lui retenant le bras, attends encore un peu. Tu pourras avoir une histoire plus récente à raconter, des traces de sang plus fraîches à montrer. Qu'en dites-vous, comte de Crèvecœur?
– Tout ce que je puis vous dire, Sire, répondit le comte, c'est que cet appartement est à la disposition de Votre Majesté, comme celui que vous occupez dans votre château du Plessis, et que la garde extérieure en est confiée à Crèvecœur, nom qui n'a jamais été souillé par un soupçon de trahison ou d'assassinat.
– Mais le passage secret dont parte ce vieillard? dit Louis à voix basse et d'un ton d'inquiétude, en serrant d'une main le bras de Crèvecœur, tandis que de l'autre il lui montrait la porte du petit cabinet.
– C'est quelque rêve de Mornay, dit Crèvecœur, quelque vieille et absurde tradition de ce château; mais je vais m'en assurer.
Il allait ouvrir la porte, quand Louis le retenant, lui dit:
– Non, Crèvecœur, non: votre honneur est une garantie qui me suffit. Mais que veut faire de moi votre duc? Il ne peut espérer de me garder long-temps prisonnier, et… en un mot, Crèvecœur, dites-moi ce que vous en pensez…
– Sire, répondit le comte, Votre Majesté peut juger elle-même quel ressentiment doit avoir conçu le duc de Bourgogne de l'horrible assassinat d'un de ses alliés, d'un de ses proches parens; et vous seul pouvez savoir quel droit il a de s'imaginer que les auteurs de ce crime y aient été excités par les émissaires de Votre Majesté. Mais mon maître a une noblesse de caractère qui le rend incapable de toute trahison, même au plus fort de sa colère. Quoi qu'il puisse faire, il le fera à la face du jour, en face des deux peuples. Et je dois ajouter que le désir de tous les conseillers qui l'entourent, à l'exception peut-être d'un seul, sera qu'il se conduise en cette occasion avec autant de modération et de générosité que de justice.
– Ah! Crèvecœur, dit Louis en prenant la main du comte, comme s'il eût été affecté par quelque souvenir pénible, qu'il est heureux, le prince qui a près de sa personne, des conseillers capables d'opposer un frein à ses passions et à sa colère! Leurs noms seront écrits en lettres d'or dans l'histoire de son règne. Noble Crèvecœur, que n'ai-je eu le bonheur d'avoir près de moi un homme tel que toi!
– En ce cas, dit le Glorieux, le premier soin de Votre Majesté aurait été de s'en débarrasser bien vite.
– Ah! ah! sire de la Sagesse, es-tu donc ici? dit Louis et se retournant et en quittant à l'instant le ton pathétique avec lequel il parlait à Crèvecœur, pour en prendre avec facilité un autre qui ressemblait presque à de la gaieté; – nous as-tu donc suivis jusqu'ici?
– Oui, Sire: la Sagesse doit suivre en vêtemens bigarrés, quand la Polie marche en avant sous la pourpre.
– Comment dois-je entendre ceci, sire Salomon? voudrais-tu changer de place avec moi?
– Non, sur ma foi, Sire, quand même vous me donneriez cinquante couronnes en retour.
– Et pourquoi donc? Comme sont les princes aujourd'hui, il me semble que je pourrais me contenter de t'avoir pour roi.
– Fort bien, Sire, mais la question est de savoir si, jugeant de l'esprit de Votre Majesté d'après le logement que vous occupez ici, je ne serais pas honteux d'avoir un fou si peu clairvoyant.
– Silence! drôle, dit le comte de Crèvecœur: vous donnez trop de liberté à votre langue.
– Laissez-le parler, dit le roi; je ne connais pas de sujet de raillerie mieux trouvé et plus juste que les sottises de ceux qui ne devraient pas en faire. Tiens, mon judicieux ami, prends cette bourse d'or, et reçois en même temps l'avis de ne jamais être assez fou pour te croire plus sage que les autres. Maintenant voudrais-tu me rendre le service de t'informer où est mon astrologue Martius Galeotti, et de me l'envoyer ici sans délai?
– Je m'en charge, Sire, répondit le fou, et je suis sûr que je le trouverai chez Jean Doppletbur, car les philosophes savent aussi-bien que les fous où se vend le meilleur vin.
– J'espère, comte, dit Louis, que vous voudrez bien donner ordre à vos gardes de laisser entrer ce docte personnage.
– Il n'y a nulle difficulté à ce qu'il entre, Sire, répondit Crèvecœur; mais je suis fâché d'être obligé d'ajouter que mes instructions ne me permettent de laisser sortir personne de l'appartement de Votre Majesté. Je souhaite à Votre Majesté une bonne nuit, ajouta-t-il, et je vais prendre des mesures pour que les personnes de votre suite se trouvent plus à l'aise dans l'antichambre.
– Soyez sans inquiétude à cet égard, sire comte, dit le roi, ce sont des gens habitués à une vie dure; et pour vous dire la vérité, à l'exception de Galeotti, que je désire voir, je voudrais avoir cette nuit aussi peu de communications à l'extérieur que vos instructions le permettent.
– Elles sont, répondit Crèvecœur, de laisser Votre Majesté en possession paisible de son appartement. Tels sont les ordres de mon maître.
– Votre maître, comte de Crèvecœur, dit Louis, et que je pourrais aussi nommer le mien, est un très-gracieux maître. Mon royaume est un peu circonscrit en ce moment, puisqu'il ne consiste qu'en une chambre à coucher et une antichambre; mais il est assez grand pour les sujets qui me restent.
Le comte de Crèvecœur prit congé du roi, et un moment après, Louis entendit le bruit des sentinelles qu'on plaçait à leur poste, des officiers qui leur donnaient le mot d'ordre et la consigne, et des soldats qu'on relevait de garde. Enfin le silence succéda, et l'on n'entendit plus que le murmure sourd des eaux troubles et profondes de la Somme qui baignaient les murs du château.
– Retirez-vous dans l'antichambre, mes maîtres, dit Louis à Olivier et à Tristan; mais ne vous endormez pas, et tenez-vous prêts à recevoir mes ordres, car nous aurons encore quelque chose à faire cette nuit, et quelque chose d'important.
Tristan et Olivier retournèrent dans l'antichambre, ou le Balafré était resté avec les deux officiers du grand prévôt, pendant qu'ils avaient suivi leur maître dans sa chambre. Ils avaient allumé un grand feu de fagots, qui servait en même temps à éclairer et à chauffer l'appartement; enveloppés de leurs manteaux, ils s'étaient étendus par terre; dans diverses attitudes annonçant l'inquiétude et l'abattement de leur esprit. Tristan et Olivier ne virent rien de mieux à faire que de suivre leur exemple; et comme ils n'avaient jamais été grands amis dans les jours de leur prospérité, aucun d'eux ne voulait prendre l'autre pour confident dans cet étrange et soudain revers de fortune. Toute la compagnie resta donc plongée dans le silence et la consternation.
Cependant leur maître était demeuré seul, en proie à des tourmens capables de servir d'expiation à quelques-uns de ceux qui avaient été infligés par son ordre. Tantôt il se promenait d'un pas inégal, tantôt il s'arrêtait en joignant les mains: en un mot, il s'abandonnait à une agitation que personne ne savait mieux que lui réprimer en public. Enfin, se plaçant devant la petite porte désignée par le vieux Mornay comme conduisant au théâtre du meurtre d'un de Ses prédécesseurs, il se tordit les mains, et exprima ses sentimens sans contrainte dans le monologue suivant, qu'il interrompit plusieurs fois:
