Kitabı oku: «Le Médecin des Dames de Néans», sayfa 13
XXV
L'amour semblait croître à la Villa Julie dans la mesure qu'on y voyait dépérir ce pauvre M. l'abbé. Il n'y avait pas d'inquiétude, pas de soins empressés, pas de fatigues alentour du malade qui atteignissent l'impétuosité de ce courant nouveau, grossi et renforcé plutôt de chaque obstacle. Le docteur se décourageait, au contraire, en son espoir de sauver son malade, lorsqu'il embrassait, d'un même regard, ces trois êtres, l'un rongé de fièvre, les deux autres se donnant des baisers dans les coins. «C'est l'éternelle compensation, se disait-il; ces deux beaux êtres se gorgent de la vitalité qui, par ici, s'enfuit; nous n'y ferons rien!» Et réfléchissant un peu plus: «J'ai fait moi-même ce qui est!» Alors, il s'efforçait de garder de la sérénité en face de cette balance aux deux plateaux emplis de choses humaines, comme on envisage, impassible, l'idéal accomplissement d'une grande loi. Or, il était fort ému, et, quoique assuré de la beauté de son œuvre, je ne sais quelle pitié qui vient peut-être d'un mince côté du cœur, lui donnait quelques soubresauts à la poitrine. Son œil d'acier clair s'humidisa un court instant d'une perlette légère qu'il fit sauter d'un prompt geste de doigt.
Depuis quarante-huit heures, M. de Prébendes n'avait pas recouvré sa complète connaissance. La fièvre, avec des intermittences, le tenait toujours, et il avait déliré plusieurs fois encore, revenant avec une insistance singulière à ce clocher, à cette corde et à toute cette paroisse de Néans, hissée par une étrange frénésie bachique au mauvais lieu.
Il y eut une si belle journée de soleil et de léger vent frais à la suite des derniers orages, que Grandier prit sur lui de veiller M. l'abbé et ordonna que tout le monde s'allât promener, au moins l'après-midi.
Monsieur et madame Durosay sortirent donc, après le déjeuner, avec Septime, et l'on descendit à pied du côté du Grand-Port, avec un goût prononcé de voir le lac par ce beau temps pur.
Quelques équipages, un grand nombre de voitures et des boggies conduits par des courtisanes, parcouraient élégamment la longue et belle allée qui mène au lac: c'était un va-et-vient gracieux et riche, un remuement de mondanité de parade qui avait une odeur suave et aucune signification.
M. Durosay, contrairement à ses habitudes assez rassises, avait un mot pour chaque beauté rencontrée, et peu s'en fallut qu'il ne portât la main au chapeau en croisant un landau brillant où se trouvait une femme de magnifique prestance à côté d'une autre qui avait les cheveux roux. Il se contenta de dire: «Ce pauvre docteur qui aime tant les cheveux de cette couleur-là!» Madame Durosay et Septime voyaient tout d'un œil distrait.
Le bateau à vapeur partait pour Hautecombe et l'on délibéra un moment si l'on ne ferait pas bien d'aller visiter l'abbaye. Mais M. Durosay se trouva ne pas avoir une envie folle de s'embarquer pour si loin. Si alors on prenait une petite barque et un rameur et se promenait tout simplement?
– Mes enfants, dit-il, je serais bien fâché de vous empêcher d'aller sur l'eau, partez-y donc avec ce batelier qui me paraît un solide gaillard; je vous regarderai filer, vous ferai signe et m'en irai au Casino mettre cent sous sur le tapis.
Certaines occasions ont tant d'opportunité parfois qu'il en naît presque une gêne. Mais celles du genre de celle-ci, comme chacun a pu en être mille fois témoin, sont si naturelles, si coutumières malgré leurs apparences paradoxales, que ni madame Durosay ni Septime n'en furent le moins du monde incommodés. Ils sautèrent dans la barque garnie d'affreux coussins rouges, qui vacilla, les fit s'agripper aux genoux et aux bras, puis reprit son équilibre et fila, vite, tout d'un coup éloignée du rivage, par l'effort bien rythmé du rameur vigoureux.
– Au revoir! bon voyage!..
– À tout à l'heure!.. Adieu! adieu!
La jeune femme et Septime se regardèrent durant que la barque filait.
– Où allons-nous; firent-ils, quand la barque fut presque au milieu du lac.
– À Bourdeaux, fit pour eux le batelier.
– À Bourdeaux, dit Septime, Lamartine habita; et il y a une grotte qui porte son nom, vous nous la ferez voir…
Le nom de Lamartine prononcé sur cette eau dormante où la barque glissait, apporta quelque chose d'indéfinissable et de doux à l'esprit. Madame Durosay ne le connaissait guère que pour avoir lu ou chanté le Lac, mais ce nom avait pris pour elle, comme pour beaucoup, le sens d'un appel au rêve mélancolique qui s'accommodait si bien des promenades en bateau. Et elle eût pu aisément s'attendrir et pleurer au souvenir de ce poète pour la seule pensée qu'il était poète et que l'heure présente était délicieuse. Elle tournait le dos au rameur et donnait librement la main à Septime. Ils ne dirent rien de quelques minutes; puis elle lui prononça tout bas:
– Vous êtes poète aussi, vous; cela se voit!
Septime sourit et rougit.
– Non! soupira-t-il.
Cependant le docteur prétendait que tous les jeunes gens de son âge qui ne montent pas à bicyclette sont un peu poètes.
Mais elle disait cela avec une conviction sérieuse. Et puis, c'était un besoin chez elle de hausser, de grandir cet enfant. Elle voulait voir en lui ce qu'il doit y avoir en l'homme qui vous ravit. Il ne ressemblait à aucun des hommes ordinaires; il ne disait jamais de sottises ni de paroles de mauvais goût, et semblait, en toute occasion, prendre un plaisir secret qui ne venait pas des sources où le commun s'alimente. Il parlait peu, semblait éprouver des choses que la langue a mal à traduire, et elle s'apercevait en cet instant même qu'elle avait interprété dans ses yeux, la plupart de ce qu'elle croyait lui avoir entendu dire.
Elle lui découvrait tout juste ce qu'il faut de mystère pour qu'un homme en reçoive des proportions illimitées. Elle voulait qu'il fût extraordinaire; elle s'étonnait que ces messieurs ne s'aperçussent pas que ce jeune homme qui ne paraissait presque rien au milieu d'eux, les allait dépasser tous… tous? Elle prononçait le mot en dedans et au fond de soi, et sa rêverie s'élargit et se parsema.
Elle s'étendit un peu sur la banquette au dossier garni de si vilain rouge; elle laissa ses yeux errer de droite et de gauche: les Alpes du Dauphiné blanches et lointaines et de l'autre côté le si joli bout du lac où le petit château de Châtillon s'avance en décor romantique; Aix, en face, s'éloignait. Elle aperçut au sommet du Revard les chalets, les fameux chalets et même l'endroit où le chemin en lacet descend sur le flanc à pic, et elle fut sur le point de dire: «regardez-donc!» mais quelque chose la retint. L'avancée sur l'eau était rapide et douce, ses yeux retombèrent simplement sur l'eau fuyante que regardait aussi Septime, et tous les deux, les mains enlacées, se mêlèrent en l'anéantissement léger qui vient d'être emporté sans heurts sur l'étrange miroir immobile et profond.
Ils se ressaisirent tout à coup et se firent mal aux mains, de la façon qu'ils se les serrèrent, en rejoignant directement leurs regards. Le batelier, désespérant d'être écouté, s'était tu. Il y avait un complet silence.
Septime sentit que jamais, jamais il ne l'aimerait davantage et ne serait plus complètement heureux. Elle le regardait et il se baignait dans le clair azur de ses yeux implorants. Cependant il fut vulgaire en croyant comprendre ce que ses yeux imploraient avec une si suppliante ardeur, et il fit signe qu'il se donnait tout à elle.
Que demandait-elle donc de plus?
Ce fut à peine un plaisir d'aborder au pied du château de Bourdeaux, et la visite à la grotte où Lamartine s'assit et chanta ne leur représenta rien.
Ils aperçurent que des costumes de dames galantes étaient appendus en une fissure du roc et, en effet, l'on voyait, à quelque distance, au-dessus des eaux, deux têtes ornées de cheveux teints; et l'épaule et la croupe des nageuses paraissaient à intervalles réguliers. Parmi quatre souliers et des bas à jour, sur la grève, était ouvert le petit volume des Méditations. Les amants éprouvèrent quelque chose de vague à l'aspect de cet hommage au divin chantre de l'amour délicat.
Ils prirent un sentier et montèrent du côté d'une petite église, allongeant le temps par des baisers à tout endroit couvert. L'église était pauvre et à demi ruinée; elle leur parut tout à fait jolie et telle que l'on en aimerait une en sa paroisse. Un cimetière l'entourait planté de croix vermoulues, envahi de ronces, et aux murs jusque près des tombes pendaient de beaux raisins d'or. Ils trouvèrent cet endroit charmant et dirent ensemble:
«On entrerait bien dans l'église si l'on n'avait si chaud.»
Ils s'étendirent sur l'herbe d'une prairie située derrière l'église, ombragée de platanes énormes, et qui descendait en pente rapide jusqu'au bord du lac que l'on distinguait à son beau bleu d'azur, à travers les feuillages. En bas, en se penchant, on apercevait des enfants se poursuivre et jouer. Septime eut peur un moment en la voyant se pencher: il la saisit par la taille et se lia étroitement à elle. Un calme assoupissement leur vint de la tiédeur du vent, du chant monotone des oiseaux dans les platanes, et des cigales dans les herbes. Septime couché vers elle, les yeux clos dans le recueillement d'une demi-conscience, recevait le souffle de ses lèvres et le parfum de sa chair émue. Il ouvrit les yeux un moment et baisa ses lèvres. Puis, relevant la tête vers un insecte qui voletait autour de sa chevelure, il vit la petite église et pensa: Dieu. Il baisa les lèvres de nouveau; il vit par-dessus le mur bas le sommet des croix au bois vermoulu et pensa: des morts, des tas de petits morts tout ratatinés en poussière, ou en fins débris secs, à cause de ces beaux raisins qui les ont mangés pour être si gros et si magnifiques et que cependant nous allons manger tout à l'heure… Et il baisa encore la bouche bien-aimée et fit par avance le geste d'y écraser le grain de raisin doré dont ils recevraient le suc chacun en leurs bouches unies. Elle s'éveilla au baiser qu'il avait pris un peu fort et lui dit:
– Veux-tu, dis, veux-tu des raisins, des beaux gros raisins, là?
– Des raisins qui s'appuient jusque sur le bois des vieux morts!
Mais cette idée ne la fit que sourire et elle ouvrit la bouche toute grande en attendant. Septime prit une grappe à la vigne abandonnée et ils la mangèrent grain à grain, comme il l'avait voulu.
Puis ils se mirent à pousser de gros soupirs, couchés côte à côte sur cette herbe fraîche que de petites marguerites égayaient. Il avait relevé la manche légère et bouffante et il lui baisait le bras en le faisant aller et venir sur ses lèvres d'une façon qu'il aimait. Ils s'appelaient tout d'un coup, se faisaient des peurs comme si quelqu'un venait et c'était pour se rapprocher la tête, et se dire tout près, les lèvres jointes: Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!
– Il faudrait avoir une maison à nous, dit Septime.
– Grand fou! grand enfant! dit-elle en l'attirant et lui baisant les cheveux.
– Parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver…
– Et alors?..
– Et alors, il faut que nous puissions nous retrouver toujours…
– Toujours… fit-elle. Et ils tombèrent tous les deux dans une songerie.
Le vent, plus frais, faisait frissonner et écartait les feuillages, et dans les éclaircies de toutes ces branches murmurantes, on voyait de temps en temps paraître l'autre rive du lac, avec Aix et les choses de ce monde. Cela faisait une sorte de vision lointaine et clignotante, cela vous forçait d'ouvrir et de fermer les yeux tour à tour et s'emparait des regards comme doit faire le miroir à l'alouette, vers quoi l'alouette a le soupçon probablement, de quelque chose de mauvais, et vient… Ils ne pouvaient s'empêcher de regarder par les petits jours intermittents… Ils virent le moment qu'il allait falloir parler des choses de là-bas; ils avaient tous les deux arrêté sur leurs lèvres, la question: «Voit-on d'ici la Villa Julie?» Alors elle reprit la pensée qu'il avait eue et qu'elle avait trouvée folle!
– Un abri!.. dit-elle.
Il lui fut impossible de découvrir pourquoi ce mot, si cher à l'oreille des amants, sonnait mal à la sienne. S'abriter à deux, c'est se déclarer deux aussi forts que le monde, capables de faire contrepoids au reste dédaigné de la terre; s'isoler, s'enclore est la plus éclatante marque d'amour.
Elle éprouva comme un léger vertige d'estomac que, plusieurs fois, déjà, elle avait eu; la brusque menace d'un vide, sous ses pieds, d'un grand creux qui lui était caché d'ordinaire par une masse de petites idées embrouillées et confuses qu'elle appelait aussitôt à son aide.
Par ce mot, lui, au contraire, était séduit tout à fait.
– Oui, un abri! dit-il. Il faut un abri, vois-tu! Je veux t'embrasser! Je ne peux plus t'embrasser là maintenant; je veux t'embrasser une fois chez moi, entends-tu? dans un endroit où je sois chez moi; nous fermerons les volets et les rideaux; nous empêcherons jusqu'à l'air de pénétrer, pour que je t'aie à moi, chez moi! Viens! viens, je veux que ça soit tout de suite.
Il l'entraînait vers une maison qui portait une enseigne de location.
Quelque chose d'inouï emportait cet enfant timide qui eût osé à peine, une heure auparavant, demander son chemin. Il était disposé à mettre ses économies à louer une pièce, au mois s'il le fallait, et qu'il garderait une heure.
– Oh! non, non! pas là dedans… vous ne voudriez pas!..
– Je veux t'embrasser, je te dis! Je veux t'embrasser chez moi… Viens!
Mais il lui plut, avec sa volonté et une certaine violence; elle se dit qu'elle l'admirait en ce moment et, prise entre un désir et un instinct sourd, elle ferma les yeux, ne sut plus ce qu'elle faisait.
Quand ils furent dans la chambre proprette, aux murs peints à la chaux, Septime ferma tout, et il dit, en joignant les mains:
– Il n'y a plus que nous deux au monde!
Il se pendait à son cou; lui mordait la bouche en lui répétant:
– Je veux t'aimer à l'abri!.. Il n'y a rien! il n'y a plus rien dehors! rien du dehors ne vient ici!.. Dis avec moi qu'il n'y a plus rien, plus rien!..
Elle regardait tout autour d'elle, voulant sourire et répondre. Elle se laissait atteindre par cette idée de chambre close et de solitude à eux deux.
– Nous avons fermé les volets, les vitres et les rideaux, insistait-il; j'ai mis le verrou, un gros verrou énorme, as-tu vu?.. Nous nous sommes bâti une forteresse!.. Nous nous aimons derrière quatre murs à nous… Je t'ai: je suis à toi, tout seul!..
Elle se mit tout à coup à pâlir, et trembla; puis elle l'écarta d'elle un peu brutalement:
– Non! non! s'écria-t-elle, éperdue; je ne veux pas! je ne peux pas!.. Ouvrez la fenêtre et la porte! ouvrez! ouvrez! ouvrez! Sauvons-nous!
– Ma chérie, tu as peur, n'est-ce pas? Tu as peur de la pénombre, mais pourquoi crier? Tu as peur avec moi, tu crois que je ne suis pas assez fort?..
– Non! non! allons-nous-en! je vous en supplie! Je n'ai pas peur, mais je vous jure que je ne peux pas rester ici.
Elle cherchait son ombrelle dans la demi-obscurité.
– Mais ouvrez donc! lui jeta-t-elle, impatientée.
Le jour tombait quand ils joignirent la barque; et le lac, privé des feux du couchant par la montagne, était sombre et froid. Ils n'avaient pas prononcé une parole et ils demeuraient absorbés et abattus. On n'entendait que le souffle régulier du rameur et le frottement sourd des avirons. Septime, complètement hébété par l'étrangeté de l'aventure, n'osait tenter de l'éclaircir à cause de l'homme. Et n'était-il pas visible que la jeune femme elle-même s'interrogeait?
Le soir mélancolique soutint un long moment leur trouble. Ni l'un ni l'autre, à la vérité, ne savaient plus où ils allaient et la confusion de leurs âmes errait parmi les brumes et les ombres incertaines des bords. Vers le milieu du lac, des souffles venus de la terre étaient tièdes, et la paresse de leurs cerveaux s'amusait d'attendre en l'insensible avancée, le prochain souffle tiède. Ce lac leur parut, tant qu'il durerait, une suspension de tout; ils se reposèrent en l'attente du rivage où sans doute des clartés naîtraient. L'eau fut bientôt moins sombre que la nuit, et ils regardèrent l'eau doucement gémissante au froissement de la barque. Une cloche sema sur les eaux la tristesse de son tintement espacé; et les rives apparurent. Ils se les étaient données comme un demain redouté qui approche infailliblement. On distinguait les noires silhouettes des arbres, et les gens et les choses parmi les lumières du port. La jeune femme et Septime, en même temps surpris, ne purent s'empêcher de prononcer ensemble:
– Voici monsieur Lureau-Vélin.
Ils pâlirent l'un et l'autre et tremblèrent également dans la main qu'il leur tendit en leur offrant galamment une place dans sa voiture.
Cet homme était-il la clarté? Était-il «demain»?
XXVI
M. Grandier prononça:
– Monsieur l'abbé est mort!
Il tenait un bougeoir à la main en disant ces mots et se trouvait sur le perron de la Villa Julie, les cheveux en désordre, énorme et cependant défait.
La jeune femme, Septime et M. Durosay que l'on avait cueilli en chemin, montaient les marches de pierre; ils eurent un instant de stupeur et se cramponnèrent tous à la rampe. M. Durosay fit: «Allons donc!» du ton presque que l'on dit: «la bonne blague!» L'annonce de la mort crée un si soudain revirement d'état d'esprit que l'on voit quelquefois, au choc brusque, au contraste inopiné, les personnes les plus touchées avoir un court sourire. Madame Durosay et Septime poussèrent une sorte de «ho!» qui leur dessécha subitement la gorge.
Après cela, on ne dit plus rien; tout le monde fut dans le vestibule et déposa comme à l'ordinaire et à leurs places respectives, cannes, chapeaux, ombrelles, mantilles et pardessus. Ils allaient à leurs petites choses coutumières, ayant des visages de cire où le nouvel état que cette mort allait créer lentement se gravait, mettait son temps à s'établir. Dans ce premier instant glacé, on pensa: demain, maison sens dessus dessous, formalités, lettres, puis cérémonie, prêtres, tentures noires, chants lugubres, transport, puis Néans! Ah! ce pauvre abbé! ce pauvre abbé!.. Puis: Mais est-ce bien possible?.. Et l'on espérait tout à coup, les esprits se faisant difficilement à l'idée de l'irréparable.
Et l'on s'affaissa dans le salon autour de l'unique bougie que tenait le docteur; les domestiques désorientés, épeurés, ne sachant plus s'il fallait allumer les lampes. Ce fut avec une bien réelle douleur que l'on commença doucement à dire:
– Mais voyons! comment c'est-il arrivé? Ah! mon Dieu! mon Dieu!
Grandier posa la bougie et commença de se promener de long en large, les mains dans ses poches:
– Il était bien abattu ce matin, mais j'étais loin de m'attendre à un dénouement si proche et j'ai pensé que le silence complet de la maison ne lui vaudrait que mieux: je n'ai pas vu d'inconvénient à vous mettre tous dehors. À deux heures, étant sorti de son assoupissement, il ne put seulement avaler une gorgée malgré tous nos efforts et la grande nécessité, car il était d'une extrême faiblesse. Mon confrère vint sur ces entrefaites. Le malade ouvrit les yeux qu'il avait beaucoup plus lucides et nous dit clairement: «Quand la vigne est morte, à quoi bon l'arroser? mais arrangez-la en sarments et distribuez-les aux pauvres pour le feu de l'hiver…» Puis il sourit que nous soyons à prendre soin de sa «guenille terrestre»; il demanda à voir le prêtre qui était déjà venu tous les jours et ce matin encore, et dont nous ne croyions pas qu'il avait aperçu la présence: «Le corps est endormi, dit-il, mais l'esprit veille!» Ce monsieur vint, nous les laissâmes ensemble environ dix minutes. Il était mieux à la suite de cet entretien: il put prendre quelques cuillerées de bouillon avec de l'extrait de viande et nous fûmes bien étonnés de l'entendre nous demander la lettre qui était arrivée à son adresse. De la main, il fit signe de chercher ses lunettes. Nous craignions qu'il ne se fatiguât trop à déchiffrer une lettre et nous ne trouvâmes pas les lunettes. «Voulez-vous bien me la lire?» dit-il, en s'adressant à monsieur l'ecclésiastique qui était là. Par discrétion, nous nous retirâmes, mon confrère et moi, sous un prétexte quelconque et nous attendîmes dans le corridor que le murmure monotone du lecteur eût cessé. Mais ce fut ce monsieur qui vint lui-même ouvrir en nous disant: «Venez donc! venez donc! monsieur l'abbé n'est pas bien!» Nous rentrâmes précipitamment. Monsieur l'abbé avait été pris d'une faiblesse, mais qui dura peu, et il s'en releva pour délirer. «A-t-il écouté votre lecture?» demandâmes-nous à l'ecclésiastique. «Avec beaucoup d'attention!» nous répondit-il. «Contenait-elle quelque chose qui vous parût propre à donner une émotion?» «Mais absolument rien: des formules polies ou flatteuses, des considérations générales, enfin, passez-moi l'expression qui n'a rien de blessant pour l'honorable correspondant qui, sans doute, écrit une lettre de pure convenance, il n'y a là que le banal ordinaire. Lisez-la donc vous-même, docteur, je n'y vois pas la moindre indiscrétion.» Je lus la lettre et n'y vis rien en effet… Cependant, monsieur de Prébendes nous passait dans les mains.
– Ah! ah! ah! firent les trois auditeurs dans le salon obscur.
– Pourrai-je lire cette lettre de mon père? dit Septime.
– Lisez donc!
Septime s'approcha de la bougie et prit, les mains tremblantes, cette lettre à l'attente de laquelle son bonheur, sa vie même, semblait-il, avait été suspendue un moment, puis dont la violence de certaines émotions avait atténué la gravité en plaçant la passion affolée au-dessus des liens de famille, des convenances sociales, en lui ouvrant une perspective d'amour désordonné, n'importe comment, n'importe où, mais sur quoi la puissance paternelle ou divine n'avait plus prise; cette lettre enfin qui avait tout l'air d'avoir tué l'abbé, et qui, cependant, à ce que l'on disait, ne contenait rien. Elle contenait:
«Mon cher monsieur l'abbé,
»Je reçois une lettre de mon fils qui m'apprend l'heureuse surprise qu'a causée votre arrivée aux aimables hôtes de la Villa Julie. Eh bien, voici la confirmation d'une idée que j'ai depuis bien longtemps: que vous êtes l'unique précepteur, le modèle incomparable de ces hommes paternels et savants qu'en principe, d'abord, j'admire tous en bloc. Je vous adresse donc tout de suite mes remerciements très vifs et, au risque de vous faire bondir, je vous fais part de la volonté tyrannique que j'ai pour le moment de supporter tous les frais de votre zèle, à moins que vous ne me donniez la preuve que ce voyage n'a été entrepris qu'en vue de votre agrément personnel, ce dont vous me permettrez de garder un doute tant que les nouvelles du genre de vie que vous menez dans cet endroit mondain n'auront pas pris une autre tournure. Ne voyez, je vous prie, monsieur l'abbé, en cette résolution, que la marque de l'enchantement où je suis, de vos bons soins vis-à-vis de Septime.
»Je suis convaincu, monsieur l'abbé, malgré le caractère un peu inquiet de votre vigilance d'ange gardien, que vous vous félicitez comme moi de voir se débrouiller dans une atmosphère un peu plus animée que celle de Néans ce grand enfant, qui m'a tout l'air de passer jeune homme. C'est un moment bien intéressant d'une évolution nécessaire et je comprends que vous ayez été curieux d'assister à cette métamorphose admirable d'une créature fortement pétrie par vos mains. J'eusse aimé, moi-même, si je n'eusse été retenu par mon conseil général, et si je n'eusse été devancé par vous, ce qui doit m'arriver, hélas! partout où il y a une belle œuvre à accomplir, j'eusse aimé, dis-je, être témoin de ces beaux troubles d'adolescent et n'user de ma qualité de mentor contre cette instinctive sagesse de la nature que pour rappeler, par quelque signe imperceptible et délicat, le tact, le bon ton, la mesure, la prudence que la fougueuse jeunesse peut oublier mais dont ne doit jamais se départir un homme comme il faut. Mais, comme j'eusse été lourd, quoique autrefois galant homme, – paraît-il, – au prix de ce que doit être, mon cher abbé, votre intervention à vous si subtile, je gage, et si discrète. Les hommes du monde que j'ai vus les plus accomplis étaient des ecclésiastiques; quoi d'étonnant que la fréquentation de Dieu vous donne, parmi tant d'autres qualités, celle-ci?
»J'avais l'intention de répondre à mon fils, mais outre que je suis fort paresseux sur le chapitre épistolaire, j'aime encore mieux que ne lui arrive que par vous et accommodée à votre goût l'expression du contentement que j'ai des façons qu'il m'a l'air de prendre. Ce cher enfant est plein de franchise, ce qui n'est que de tradition de famille; mais il possède un art d'accoutrer les choses sans les farder cependant, qui fait la vérité bien aimable, qui, dans la vie, lui rendra les relations aisées, et que nous étions bien loin de connaître, nous autres, qui fûmes privés, en notre temps, de l'enseignement religieux. Je crois que nous en aurons fait quelqu'un, moi sans le vouloir; vous, avec infiniment de talent, par de fortes études et ces alentours adoucis dont vous savez orner vos élèves comme d'un nimbe; enfin, quelques milieux heureux, parmi lesquels celui dont, pour l'instant, je ne saurais trop approuver l'influence. Car je pense, et avec raison, que les brillants examens et la culture philosophique sont peu de choses dans la vie, en regard de cette aisance et de cette souplesse dans le commerce des hommes et des femmes, qu'il n'est jamais trop tôt d'acquérir, monsieur l'abbé, et que j'achèterais pour mon fils, à quelque prix que ce fût.
»Et vous auriez l'intention de quitter Aix déjà, monsieur l'abbé? J'en serais bien fâché pour Septime, s'il est vrai, comme il me l'affirme, que les hôtes charmants qui lui donnent une place sous leur toit s'y opposent tous également de toutes leurs forces. Je ne crains que d'abuser de leur grande indulgence vis-à-vis de mon fils et je me propose d'aller cet hiver à Néans, présenter mes hommages à madame Durosay et la remercier de sa grande bonté.
»Recevez, mon cher monsieur l'abbé, etc., etc.
»S
– En effet, dit Septime en pliant la lettre, elle ne contient rien.