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Kitabı oku: «Le Montonéro», sayfa 12
XII
LE TRAITÉ
La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et majestueuse.
Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.
Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.
Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus magnifiques de la journée au désert.
La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de plaisir.
Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.
A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et le grand dispensateur de ses bienfaits.
Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord, et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives, qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et leurs sens.
Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent immédiatement les travaux du camp.
Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane, afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner et à celui de leurs compagnons.
Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.
Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens, ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur était rien arrivé pendant leur sommeil.
Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.
Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de palmier en guise d'assiettes et de plats.
Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs batteurs d'estrade dans des directions différentes.
– Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens, peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur approche.
Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.
Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir emprunté aux officiers.
Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le camp.
Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.
Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.
Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des Macobis, les seconds des Frentones.
Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une quatrième, une cinquième et enfin une sixième.
Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de Chiriguanos, de Langoas, d'Abipones, et enfin de Payagoas.
– Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de nous.
Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.
Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent, poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.
Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.
Après un échange assez long de politesses où furent strictement remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne, les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils s'assirent sans distinction de places ou de rang.
Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et religieusement selon la coutume.
Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:
– Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús, dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas, et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos lumières.
Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable, s'inclina et répondit:
– Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations. Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse, la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.
Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main posée sur le cœur, prononça ces paroles:
– Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme prudent, la sagesse est en lui.
En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à l'horizon.
– Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur, car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et saufs nos frontières.
Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que leurs esclaves tenaient en main derrière eux.
Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître complètement aux regards.
Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus stricte prudence.
Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui marchaient à leur suite.
Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de le reconnaître à leur costume.
Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à faire la guerre.
Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de confiance narquoise indicible.
Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.
Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs guaycurús.
Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée, ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui venaient à quelques pas derrière eux.
Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux; ou du moins d'assez longs rapports.
– Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une si jalouse méfiance.
– Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.
– Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?
– Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo, croyez-moi, soyez prudent.
– Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.
– Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne présentant que fort peu de chances de succès.
– Est-ce réellement votre avis, général?
– Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.
– Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?
– Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être assuré que tout se passera loyalement.
– Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous répondraient de la vie de nos compagnons?
– Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure; c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà, ils nous auraient abandonnés.
– C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au rendez-vous.
– Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure.
– Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général, car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils avaient une communication à vous faire.
– Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop.
Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole:
– Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier?
– Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à cause de leur qualité d'ambassadeur.
– Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés?
– Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait.
– Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le Rincón del Bosquecillo.
– C'est le nom que lui donnent les visages pâles.
– Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous?
– Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les pieds pressés des chevaux des capitaos.
– S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce que je dois faire?
– Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils arriveront.
– C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici.
– Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun remerciement.
– Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir.
– Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la trahison leur est inconnue.
Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés pendant une seconde.
– Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu acquérir une certitude.
– Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un instant, voilà les capitaos.
En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent.
– Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux de les voir parmi eux.
– Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général, et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu où il leur plaira de me conduire.
Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes, confondues en une seule, reprirent la direction de la colline.
– Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux compatriotes.
Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main, droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des arrivants, il se tourna vers le général.
– Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères.
– En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le constater.
– Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous.
– Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús, répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général.
Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait été préparé pour leur servir de siège.
Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les soldats se rangeaient silencieusement en arrière.
Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs, dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le conseil commença.
– Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention.
Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva, s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que tous comprenaient.
– Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.
Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:
– Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice, non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre, à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche, vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi, mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées sur ce quipu, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître, pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.
De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général, qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus vive sympathie.
Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.
Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.
Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres, un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui en font pour ainsi dire un idiome à part.
Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération sérieuse, sifflée de cette façon par les orateurs, avec des modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.
Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté, tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions, ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce sifflement et de ce gazouillement continuel.
Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour répondre au général.
– Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera les présents destinés aux chefs des nations confédérées.
Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut imité par les autres chefs.
Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de camp, et le traité se trouva ainsi conclu.
Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi, le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos, des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en toutes circonstances, communiquer entre eux.
