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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 24
Conservami la bella
Che si m’accende il cor.
Je voulus avoir ce morceau: je l’eus, et je l’ai gardé longtemps; mais il n’était pas sur mon papier comme dans ma mémoire. C’était bien la même note, mais ce n’était pas la même chose. Jamais cet air divin ne peut être exécuté que dans ma tête, comme il le fut en effet le jour qu’il me réveilla.
Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéras, et qui n’a pas sa semblable en Italie ni dans le reste du monde, est celle des scuole. Les scuole sont des maisons de charité établies pour donner l’éducation à de jeunes filles sans bien, et que la République dote ensuite, soit pour le mariage, soit pour le cloître. Parmi les talents qu’on cultive dans ces jeunes filles, la musique est au premier rang. Tous les dimanches, à l’église de chacune de ces quatre scuole, on a durant les vêpres des motets à grand chœur et en grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maîtres de l’Italie, exécutés dans des tribunes grillées uniquement par des filles dont la plus vieille n’a pas vingt ans. Je n’ai l’idée de rien d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que cette musique: les richesses de l’art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l’exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n’est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu’aucun cœur d’homme soit à l’abri. Jamais Carrio ni moi ne manquions ces vêpres aux Mendicanti, et nous n’étions pas les seuls. L’église était toujours pleine d’amateurs: les acteurs même de l’Opéra venaient se former au vrai goût du chant sur ces excellents modèles. Ce qui me désolait était ces maudites grilles, qui ne laissaient passer que des sons, et me cachaient les anges de beauté dont ils étaient dignes. Je ne parlais d’autre chose. Un jour que j’en parlais chez M. Le Blond: «Si vous êtes si curieux, me dit-il, de voir ces petites filles, il est aisé de vous contenter. Je suis un des administrateurs de la maison. Je veux vous y donner à goûter avec elles». Je ne le laissai pas en repos qu’il ne m’eût tenu parole. En entrant dans le salon qui renfermait ces beautés si convoitées, je sentis un frémissement d’amour que je n’avais jamais éprouvé. M. Le Blond me présenta l’une après l’autre ces chanteuses célèbres, dont la voix et le nom étaient tout ce qui m’était connu. Venez, Sophie… Elle était horrible. Venez, Cattina… Elle était borgne. Venez, Bettina… La petite vérole l’avait défigurée. Presque pas une n’était sans quelque notable défaut. Le bourreau riait de ma cruelle surprise. Deux ou trois cependant me parurent passables: elles ne chantaient que dans les chœurs. J’étais désolé. Durant le goûter on les agaça; elles s’égayèrent. La laideur n’exclut pas les grâces; je leur en trouvai. Je me disais: «On ne chante pas ainsi sans âme, elles en ont». Enfin ma façon de les voir changea si bien, que je sortis presque amoureux de tous ces laiderons. J’osais à peine retourner à leurs vêpres. J’eus de quoi me rassurer. Je continuai de trouver leurs chants délicieux, et leurs voix fardaient si bien leurs visages, que tant qu’elles chantaient je m’obstinais, en dépit de mes yeux, à les trouver belles.
La musique en Italie coûte si peu de chose, que ce n’est pas la peine de s’en faire faute quand on a du goût pour elle. Je louai un clavecin, et pour un petit écu j’avais chez moi quatre ou cinq symphonistes, avec lesquels je m’exerçais une fois la semaine à exécuter les morceaux qui m’avaient fait le plus de plaisir à l’Opéra. J’y fis essayer aussi quelques symphonies de mes Muses galantes. Soit qu’elles plussent, ou qu’on me voulût cajoler, le maître des ballets de Saint-Jean-Chrysostome m’en fit demander deux, que j’eus le plaisir d’entendre exécuter par cet admirable orchestre, et qui furent dansées par une petite Bettina, jolie et surtout aimable fille, entretenue par un Espagnol de nos amis appelé Fagoaga, et chez laquelle nous allions passer la soirée assez souvent.
Mais, à propos de filles, ce n’est pas dans une ville comme Venise qu’on s’en abstient; n’avez-vous rien, pourrait-on me dire, à confesser sur cet article? Oui, j’ai quelque chose à dire en effet, et je vais procéder à cette confession avec la même naïveté que j’ai mise à toutes les autres.
J’ai toujours eu du dégoût pour les filles publiques, et je n’avais pas à Venise autre chose à ma portée, l’entrée de la plupart des maisons du pays m’étant interdite à cause de ma place. Les filles de M. Le Blond étaient très aimables, mais d’un difficile abord, et je considérais trop le père et la mère pour penser même à les convoiter. J’aurais eu plus de goût pour une jeune personne appelée Mlle de Cataneo, fille de l’agent du roi de Prusse: mais Carrio était amoureux d’elle, il a même été question de mariage. Il était à son aise, et je n’avais rien; il avait cent louis d’appointements, je n’avais que cent pistoles; et, outre que je ne voulais pas aller sur les brisées d’un ami, je savais que partout, et surtout à Venise, avec une bourse aussi mal garnie on ne doit pas se mêler de faire le galant. Je n’avais pas perdu la funeste habitude de donner le change à mes besoins; trop occupé pour sentir vivement ceux que le climat donne, je vécus près d’un an dans cette ville aussi sage que j’avais fait à Paris, et j’en suis reparti au bout de dix-huit mois sans avoir approché du sexe que deux seules fois par les singulières occasions que je vais dire.
La première me fut procurée par l’honnête gentilhomme Vitali, quelque temps après l’excuse que je l’obligeai de me demander dans toutes les formes. On parlait à table des amusements de Venise. Ces messieurs me reprochaient mon indifférence pour le plus piquant de tous, vantant la gentillesse des courtisanes vénitiennes, et disant qu’il n’y en avait point au monde qui les valussent. Dominique dit qu’il fallait que je fisse connaissance avec la plus aimable de toutes; qu’il voulait m’y mener, et que j’en serais content. Je me mis à rire de cette offre obligeante; et le comte Paeti, homme déjà vieux et vénérable, dit avec plus de franchise que je n’en aurais attendu d’un Italien qu’il me croyait trop sage pour me laisser mener chez des filles par mon ennemi. Je n’en avais en effet ni l’intention ni la tentation, et malgré cela, par une de ces inconséquences que j’ai peine à comprendre moi-même, je finis par me laisser entraîner, contre mon goût, mon cœur, ma raison, ma volonté même uniquement par faiblesse, par honte de marquer de la défiance, et, comme on dit dans ce pays-là, per non parer troppo coglione. La Padoana, chez qui nous allâmes, était d’une assez jolie figure, belle même, mais non pas d’une beauté qui me plût. Dominique me laissa chez elle; je fis venir des sorbetti, je la fis chanter, et au bout d’une demi-heure je voulus m’en aller en laissant sur la table un ducat; mais elle eut le singulier scrupule de n’en vouloir point qu’elle ne l’eût gagné, et moi la singulière bêtise de lever son scrupule. Je m’en revins au palais si persuadé que j’étais poivré, que la première chose que je fis en arrivant fut d’envoyer chercher le chirurgien pour lui demander des tisanes. Rien ne peut égaler le malaise d’esprit que je souffris durant trois semaines, sans qu’aucune incommodité réelle, aucun signe apparent le justifiât. Je ne pouvais concevoir qu’on pût sortir impunément des bras de la Padoana. Le chirurgien lui-même eut toute la peine imaginable à me rassurer. Il n’en put venir à bout qu’en me persuadant que j’étais conformé d’une façon particulière à ne pouvoir pas aisément être infecté, et quoique je me sois moins exposé peut-être qu’aucun autre homme à cette expérience, ma santé de ce côté n’ayant jamais reçu d’atteinte m’est une preuve que le chirurgien avait raison. Cette opinion cependant ne m’a jamais rendu téméraire, et, si je tiens en effet cet avantage de la nature, je puis dire que je n’en ai pas abusé.
Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi, fut d’une espèce bien différente, et quant à son origine, et quant à ses effets. J’ai dit que le capitaine Olivet m’avait donné à dîner sur son bord, et que j’y avais mené le secrétaire d’Espagne. Je m’attendais au salut du canon. L’équipage nous reçut en haie; mais il n’y eut pas une amorce brûlée, ce qui me mortifia beaucoup à cause de Carrio, que je vis en être un peu piqué; et il était vrai que sur les vaisseaux marchands on accordait le salut du canon à des gens qui ne nous valaient certainement pas: d’ailleurs je croyais avoir mérité quelque distinction du capitaine. Je ne pus me déguiser, parce que cela m’est toujours impossible; et quoique le dîner fût très bon et qu’Olivet en fît très bien les honneurs, je le commençai de mauvaise humeur, mangeant peu et parlant encore moins. À la première santé, du moins, j’attendais une salve: rien. Carrio, qui me lisait dans l’âme, riait de me voir grogner comme un enfant. Au tiers du dîner je vois approcher une gondole. «Ma foi, monsieur, me dit le capitaine, prenez garde à vous, voici l’ennemi». Je lui demande ce qu’il veut dire: il répond en plaisantant. La gondole aborde, et j’en vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre; et je la vis établie à côté de moi avant que j’eusse aperçu qu’on y avait mis un couvert. Elle était aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parlait qu’italien; son accent seul eût suffi pour me tourner la tête. Tout en mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe un moment, puis s’écriant: «Bonne Vierge! Ah! mon cher Brémond, qu’il y a de temps que je ne t’ai vu!» se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à m’étouffer. Ses grands yeux noirs à l’orientale lançaient dans mon cœur des traits de feu; et, quoique la surprise fît d’abord quelque diversion, la volupté me gagna très rapidement, au point que, malgré les spectateurs, il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même; car j’étais ivre ou plutôt furieux. Quand elle me vit au point où elle me voulait, elle mit plus de modération dans ses caresses, mais non dans sa vivacité; et quand il lui plut de nous expliquer la cause vraie ou fausse de toute cette pétulance, elle nous dit que je ressemblais, à s’y tromper, à M. de Brémond, directeur des douanes de Toscane; qu’elle avait raffolé de M. de Brémond; qu’elle en raffolait encore; qu’elle l’avait quitté parce qu’elle était une sotte; qu’elle me prenait à sa place; qu’elle voulait m’aimer parce que cela lui convenait, qu’il fallait, par la même raison, que je l’aimasse tant que cela lui conviendrait; et que, quand elle me planterait là, je prendrais patience comme avait fait son cher Brémond. Ce qui fut dit fut fait. Elle prit possession de moi comme d’un homme à elle, me donnait à garder ses gants, son éventail, son cinda, sa coiffe; m’ordonnait d’aller ici ou là, de faire ceci ou cela, et j’obéissais. Elle me dit d’aller renvoyer sa gondole, parce qu’elle voulait se servir de la mienne, et j’y fus; elle me dit de m’ôter de ma place, et de prier Carrio de s’y mettre, parce qu’elle avait à lui parler, et je le fis. Ils causèrent très longtemps ensemble et tout bas; je les laissai faire. Elle m’appela, je revins. «Écoute, Zanetto, me dit-elle, je ne veux point être aimée à la française, et même il n’y ferait pas bon! Au premier moment d’ennui, va-t’en; mais ne reste pas à demi, je t’en avertis». Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques qu’elle nous laissa payer sans façon; mais elle donna partout des tringueltes beaucoup plus forts que tout ce que nous avions dépensé. Par l’indifférence avec laquelle elle jetait son argent et nous laissait jeter le nôtre, on voyait qu’il n’était d’aucun prix pour elle. Quand elle se faisait payer, je crois que c’était par vanité plus que par avarice. Elle s’applaudissait du prix qu’on mettait à ses faveurs.
Le soir nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. «Ah! Ah! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique; pourrait-on savoir quel en est l’usage? Je vous connais d’autres armes qui font feu mieux que celles-là». Après quelques plaisanteries sur le même ton, elle nous dit, avec une naïve fierté qui la rendait encore plus charmante: «Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent; rien n’est plus juste: mais en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera».
En la quittant j’avais pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito di confidenza, dans un déshabillé plus que galant, qu’on ne connaît que dans les pays méridionaux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien. Je dirai seulement que ses manchettes et son tour de gorge étaient bordés d’un fil de soie garni de pompons couleur de rose. Cela me parut animer fort une belle peau. Je vis ensuite que c’était la mode à Venise; et l’effet en est si charmant, que je suis surpris que cette mode n’ait jamais passé en France. Je n’avais point d’idée des voluptés qui m’attendaient. J’ai parlé de Mme de Larnage, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore; mais qu’elle était vieille, et laide, et froide auprès de ma Zulietta! Ne tâchez pas d’imaginer les charmes et les grâces de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité. Les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s’offrit au cœur et aux sens d’un mortel. Ah! du moins, si je l’avais su goûter pleine et entière un seul moment!… Je la goûtai, mais sans charme. J’en émoussai toutes les délices, je les tuai comme à plaisir. Non, la nature ne m’a point fait pour jouir. Elle a mis dans ma mauvaise tête le poison de ce bonheur ineffable dont elle a mis l’appétit dans mon cœur.
S’il est une circonstance de ma vie qui peigne bien mon naturel, c’est celle que je vais raconter. La force avec laquelle je me rappelle en ce moment l’objet de mon livre me fera mépriser ici la fausse bienséance qui m’empêcherait de le remplir. Qui que vous soyez, qui voulez connaître un homme, oser lire les deux ou trois pages qui suivent; vous allez connaître à plein J.-J. Rousseau.
J’entrai dans la chambre d’une courtisane comme dans le sanctuaire de l’amour et de la beauté; j’en crus voir la divinité dans sa personne. Je n’aurais jamais cru que, sans respect et sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu’elle me fit éprouver. À peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur d’en perdre le fruit d’avance, je voulus me hâter de le cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient, je sens un froid mortel courir dans mes veines, les jambes me flageolent, et, prêt à me trouver mal, je m’assieds, et je pleure comme un enfant.
Qui pourrait deviner la cause de mes larmes, et ce qui me passait par la tête en ce moment? Je me disais: «Cet objet dont je dispose est le chef-d’œuvre de la nature et de l’amour; l’esprit, le corps, tout en est parfait; elle est aussi bonne et généreuse qu’elle est aimable et belle. Les grands, les princes devraient être ses esclaves; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public; un capitaine de vaisseau marchand dispose d’elle; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu’elle sait qui n’ai rien, à moi dont le mérite, qu’elle ne peut connaître, doit être nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d’inconcevable. Ou mon cœur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d’une indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret que j’ignore détruise l’effet de ses charmes et la rende odieuse à ceux qui devraient se la disputer». Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d’esprit singulière, et il ne me vint pas même à l’esprit que la vérole pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs, l’éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la douceur de son haleine, l’air de propreté répandu sur toute sa personne, éloignaient de moi si parfaitement cette idée, qu’en doute encore sur mon état depuis la Padoana, je me faisais plutôt un scrupule de n’être pas assez sain pour elle, et je suis très persuadé qu’en cela ma confiance ne me trompait pas.
Ces réflexions, si bien placées, m’agitèrent au point d’en pleurer. Zulietta, pour qui cela faisait sûrement un spectacle tout nouveau dans la circonstance, fut un moment interdite. Mais ayant fait un tour de chambre et passé devant son miroir, elle comprit, et mes yeux lui confirmèrent que le dégoût n’avait point de part à ce rat. Il ne lui fut pas difficile de m’en guérir et d’effacer cette petite honte. Mais, au moment que j’étais prêt à me pâmer sur une gorge qui semblait pour la première fois souffrir la bouche et la main d’un homme, je m’aperçus qu’elle avait un téton borgne. Je me frappe, j’examine, je crois voir que ce téton n’est pas conformé comme l’autre. Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne; et, persuadé que cela tenait à quelque notable vice naturel, à force de tourner et retourner cette idée, je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l’image, je ne tenais dans mes bras qu’une espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes et de l’amour. Je poussai la stupidité jusqu’à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose en plaisantant, et, dans son humeur folâtre, dit et fit des choses à me faire mourir d’amour. Mais gardant un fond d’inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire un seul mot, s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après, et se promenant par la chambre en s’éventant, me dit d’un ton froid et dédaigneux: «Zanetto, lascia le donne, e studia la matematica».
Avant de la quitter, je lui demandai pour le lendemain un autre rendez-vous, qu’elle remit au troisième jour, en ajoutant, avec un sourire ironique, que je devais avoir besoin de repos. Je passai ce temps mal à mon aise, le cœur plein de ses charmes et de ses grâces, sentant mon extravagance, me la reprochant, regrettant les moments si mal employés, qu’il n’avait tenu qu’à moi de rendre les plus doux de ma vie, attendant avec la plus vive impatience celui d’en réparer la perte, et néanmoins inquiet encore, malgré que j’en eusse, de concilier les perfections de cette adorable fille avec l’indignité de son état. Je courus, je volai chez elle à l’heure dite. Je ne sais si son tempérament ardent eût été plus content de cette visite. Son orgueil l’eût été du moins, et je me faisais d’avance une jouissance délicieuse de lui montrer de toutes manières comment je savais réparer mes torts. Elle m’épargna cette épreuve. Le gondolier, qu’en abordant j’envoyai chez elle, me rapporta qu’elle était partie la veille pour Florence. Si je n’avais pas senti tout mon amour en la possédant, je le sentis bien cruellement en la perdant. Mon regret insensé ne m’a point quitté. Tout aimable, toute charmante qu’elle était à mes yeux, je pouvais me consoler de la perdre; mais de quoi je n’ai pu me consoler, je l’avoue, c’est qu’elle n’ait emporté de moi qu’un souvenir méprisant.
Voilà mes deux histoires. Les dix-huit mois que j’ai passés à Venise ne m’ont fourni de plus à dire qu’un simple projet tout au plus. Carrio était galant. Ennuyé de n’aller toujours que chez des filles engagées à d’autres, il eut la fantaisie d’en avoir une à son tour; et, comme nous étions inséparables, il me proposa l’arrangement, peu rare à Venise, d’en avoir une à nous deux. J’y consentis. Il s’agissait de la trouver sûre. Il chercha tant qu’il déterra une petite fille d’onze à douze ans, que son indigne mère cherchait à vendre. Nous fûmes la voir ensemble. Mes entrailles s’émurent en voyant cette enfant. Elle était blonde et douce comme un agneau: on ne l’aurait jamais crue Italienne. On vit pour très peu de chose à Venise. Nous donnâmes quelque argent à la mère, et pourvûmes à l’entretien de la fille. Elle avait de la voix: pour lui procurer un talent de ressource, nous lui donnâmes une épinette et un maître à chanter. Tout cela nous coûtait à peine à chacun deux sequins par mois, et nous en épargnait davantage en autres dépenses; mais comme il fallait attendre qu’elle fût mûre, c’était semer beaucoup avant que de recueillir. Cependant, contents d’aller là passer les soirées, causer et jouer très innocemment avec cette enfant, nous nous amusions plus agréablement peut-être que si nous l’avions possédée: tant il est vrai que ce qui nous attache le plus aux femmes est moins la débauche qu’un certain agrément de vivre auprès d’elles! Insensiblement mon cœur s’attachait à la petite Anzoletta, mais d’un attachement paternel, auquel les sens avaient si peu de part, qu’à mesure qu’il augmentait il m’aurait été moins possible de les y faire entrer; et je sentais que j’aurais eu horreur d’approcher de cette fille devenue nubile comme d’un inceste abominable. Je voyais les sentiments du bon Carrio prendre, à son insu, le même tour. Nous nous ménagions, sans y penser, des plaisirs non moins doux, mais bien différents de ceux dont nous avions d’abord eu l’idée; et je suis certain que, quelque belle qu’eût pu devenir cette pauvre enfant, loin d’être jamais les corrupteurs de son innocence, nous en aurions été les protecteurs. Ma catastrophe, arrivée peu de temps après, ne me laissa pas celui d’avoir part à cette bonne œuvre; et je n’ai à me louer dans cette affaire que du penchant de mon cœur. Revenons à mon voyage.
Mon premier projet en sortant de chez M. de Montaigu était de me retirer à Genève, en attendant qu’un meilleur sort, écartant les obstacles, pût me réunir à ma pauvre Maman; mais l’éclat qu’avait fait notre querelle, et la sottise qu’il fit d’en écrire à la cour, me fit prendre le parti d’aller moi-même y rendre compte de ma conduite, et me plaindre de celle d’un forcené. Je marquai de Venise ma résolution à M. du Theil, chargé par intérim des affaires étrangères après la mort de M. Amelot. Je partis aussitôt que ma lettre: je pris ma route par Bergame, Côme et Domodossola; je traversai le Simplon. À Sion, M. de Chaignon, chargé des affaires de France, me fit mille amitiés; à Genève, M. de la Closure m’en fit autant. J’y renouvelai connaissance avec M. de Gauffecourt, dont j’avais quelque argent à recevoir. J’avais traversé Nyon sans voir mon père, non qu’il ne m’en coutât extrêmement; mais je n’avais pu me résoudre à me montrer à ma belle-mère après mon désastre, certain qu’elle me jugerait sans vouloir m’écouter. Le libraire Duvillard, ancien ami de mon père, me reprocha vivement ce tort. Je lui en dis la cause; et, pour le réparer sans m’exposer à voir ma belle-mère, je pris une chaise, et nous fûmes ensemble à Nyon descendre au cabaret. Duvillard s’en fut chercher mon pauvre père qui vint tout courant m’embrasser. Nous soupâmes ensemble, et, après avoir passé une soirée bien douce à mon cœur, je retournai le lendemain matin à Genève avec Duvillard, pour qui j’ai toujours conservé de la reconnaissance du bien qu’il me fit en cette occasion.
Mon plus court chemin n’était pas par Lyon, mais j’y voulus passer pour vérifier une friponnerie bien basse de M. de Montaigu. J’avais fait venir de Paris une petite caisse contenant une veste brodée en or, quelques paires de manchettes et six paires de bas de soie blancs; rien de plus. Sur la proposition qu’il m’en fit lui-même, je fis ajouter cette caisse, ou plutôt cette boîte, à son bagage. Dans le mémoire d’apothicaire qu’il voulut me donner en paiement de mes appointements, et qu’il avait écrit de sa main, il avait mis que cette boîte, qu’il appelait ballot, pesait onze quintaux, et il m’en avait passé le port à un prix énorme. Par les soins de M. Boy de la Tour, auquel j’étais recommandé par M. Roguin, son oncle, il fut vérifié sur les registres des douanes de Lyon et de Marseille que ledit ballot ne pesait que quarante-cinq livres, et n’avait payé le port qu’à raison de ce poids. Je joignis cet extrait authentique au mémoire de M. de Montaigu; et, muni de ces pièces et de plusieurs autres de la même force, je me rendis à Paris, très impatient d’en faire usage. J’eus, durant toute cette longue route, de petites aventures à Côme, en Valais et ailleurs. Je vis plusieurs choses, entre autres les îles Borromées, qui mériteraient d’être décrites. Mais le temps me gagne, les espions m’obsèdent; je suis forcé de faire à la hâte et mal un travail qui demanderait le loisir et la tranquillité qui me manquent. Si jamais la Providence, jetant les yeux sur moi, me procure enfin des jours plus calmes, je les destine à refondre, si je puis, cet ouvrage, ou à y faire au moins un supplément dont je sens qu’il a grand besoin.
Le bruit de mon histoire m’avait devancé, et en arrivant je trouvai que dans les bureaux et dans le public tout le monde était scandalisé des folies de l’ambassadeur. Malgré cela, malgré le cri public dans Venise, malgré les preuves sans réplique que j’exhibais, je ne pus obtenir aucune justice. Loin avoir ni satisfaction ni réparation, je fus même laissé à la discrétion de l’ambassadeur pour mes appointements, et cela par l’unique raison que, n’étant pas Français, je n’avais pas droit à la protection nationale, et que c’était une affaire particulière entre lui et moi. Tout le monde convint avec moi que j’étais offensé, lésé, malheureux; que l’ambassadeur était un extravagant cruel, inique, et que toute cette affaire le déshonorait à jamais. Mais quoi! il était l’ambassadeur; je n’étais moi, que le secrétaire. Le bon ordre, ou ce qu’on appelle ainsi, voulait que je n’obtinsse aucune justice, et je n’en obtins aucune. Je m’imaginai qu’à force de crier et de traiter publiquement ce fou comme il le méritait, on me dirait à la fin de me taire; et c’était ce que j’attendais, bien résolu de n’obéir qu’après qu’on aurait prononcé. Mais il n’y avait point alors de ministre des affaires étrangères. On me laissa clabauder, on m’encouragea même, on faisait chorus; mais l’affaire en resta toujours là, jusqu’à ce que, las d’avoir toujours raison et jamais justice, je perdis enfin courage, et plantai là tout.
La seule personne qui me reçut mal et dont j’aurais le moins attendu cette injustice, fut Mme de Besenval. Toute pleine de prérogatives du rang et de la noblesse, elle ne put jamais se mettre dans la tête qu’un ambassadeur pût avoir tort avec son secrétaire. L’accueil qu’elle me fit fut conforme à ce préjugé. J’en fus si piqué, qu’en sortant de chez elle je lui écrivis une des fortes et vives lettres que j’aie peut-être écrites, et n’y suis jamais retourné. Le P. Castel me reçut mieux; mais, à travers le patelinage jésuitique, je le vis suivre assez fidèlement une des grandes maximes de la Société, qui est d’immoler toujours le plus faible au plus puissant. Le vif sentiment de la justice de ma cause et ma fierté naturelle ne me laissèrent pas endurer patiemment cette partialité. Je cessai de voir le P. Castel, et par là d’aller aux jésuites, où je ne connaissais que lui seul. D’ailleurs, l’esprit tyrannique et intrigant de ses confrères, si différent de la bonhomie du bon P. Hemet, me donnait tant d’éloignement pour leur commerce, que je n’en ai vu aucun depuis ce temps-là, si ce n’est le P. Berthier, que je vis deux ou trois fois chez M. Dupin, avec lequel il travaillait de toute sa force à la réfutation de Montesquieu.
Achevons, pour n’y plus revenir, ce qui me reste à dire de M. de Montaigu. Je lui avais dit dans nos démêlés qu’il ne lui fallait pas un secrétaire, mais un clerc de procureur. Il suivit cet avis et me donna réellement pour successeur un vrai procureur, qui dans moins d’un an lui vola vingt ou trente mille livres. Il le chassa, le fit mettre en prison, chassa ses gentilshommes avec esclandre et scandale, se fit partout des querelles, reçut des affronts qu’un valet n’endurerait pas et finit, à force de folies, par se faire rappeler et renvoyer planter ses choux. Apparemment que, parmi les réprimandes qu’il reçut à là cour, son affaire avec moi ne fut pas oubliée. Du moins, peu de temps après son retour, il m’envoya son maître d’hôtel pour solder mon compte et me donner de l’argent. J’en manquais dans ce moment-là; mes dettes de Venise, dettes d’honneur si jamais il en fut, me pesaient sur le cœur. Je saisis le moyen qui se présentait de les acquitter, de même que le billet de Zanetto Nani. Je reçus ce qu’on voulut me donner; je payai toutes mes dettes, et je restai sans un sol, comme auparavant, mais soulagé d’un poids qui m’était insupportable. Depuis lors, je n’ai plus entendu parler de M. de Montaigu qu’à sa mort, que j’appris par la voix publique. Que Dieu fasse paix à ce pauvre homme! Il était aussi propre au métier d’ambassadeur que je l’avais été dans mon enfance à celui de grapignan. Cependant il n’avait tenu qu’à lui de se soutenir honorablement par mes services, et de me faire avancer rapidement dans l’état auquel le comte de Gouvon m’avait destiné dans ma jeunesse, et dont par moi seul je m’étais rendu capable dans un âge plus avancé.
La justice et l’inutilité de mes plaintes me laissèrent dans l’âme un germe d’indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre, et qui ne fait qu’ajouter la sanction de l’autorité publique à l’oppression du faible et à l’iniquité du fort. Deux choses empêchèrent ce germe de se développer pour lors comme il a fait dans la suite: l’une, qu’il s’agissait de moi dans cette affaire, et que l’intérêt privé, qui n’a jamais rien produit de grand et de noble, ne saurait tirer de mon cœur les divins élans qu’il n’appartient qu’au plus pur amour du juste et du beau d’y produire. L’autre fut le charme de l’amitié, qui tempérait et calmait ma colère par l’ascendant d’un sentiment plus doux. J’avais fait connaissance à Venise avec un Biscaïen, ami de mon ami de Carrio, et digne de l’être de tout homme de bien. Cet aimable jeune homme, né pour tous les talents et pour toutes les vertus, venait de faire le tour de l’Italie pour prendre le goût des beaux-arts; et, n’imaginant rien de plus à acquérir, il voulait s’en retourner en droiture dans sa patrie. Je lui dis que les arts n’étaient que le délassement d’un génie comme le sien, fait pour cultiver les sciences; et je lui conseillai, pour en prendre le goût, un voyage et six mois de séjour à Paris. Il me crut et fut à Paris. Il y était et m’attendait quand j’y arrivai. Son logement était trop grand pour lui, il m’en offrit la moitié; je l’acceptai. Je le trouvai dans la ferveur des hautes connaissances. Rien n’était au-dessus de sa portée; il dévorait et digérait tout avec une prodigieuse rapidité. Comme il me remercia d’avoir procuré cet aliment à son esprit, que le besoin de savoir tourmentait sans qu’il s’en doutât lui-même! quels trésors de lumières et de vertus je trouvai dans cette âme forte! Je sentis que c’était l’ami qu’il me fallait: nous devînmes intimes. Nos goûts n’étaient pas les mêmes; nous disputions toujours. Tous deux opiniâtres, nous n’étions jamais d’accord sur rien. Avec cela nous ne pouvions nous quitter; et, tout en nous contrariant sans cesse, aucun des deux n’eût voulu que l’autre fût autrement.
