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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 25

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Ignatio Emanuel de Altuna était un de ces hommes rares que l’Espagne seule produit, et dont elle produit trop peu pour sa gloire. Il n’avait pas ces violentes passions nationales, communes dans son pays. L’idée de la vengeance ne pouvait pas plus entrer dans son esprit que le désir dans son cœur. Il était trop fier pour être vindicatif, et je lui ai souvent ouï dire avec beaucoup de sang-froid qu’un mortel ne pouvait pas offenser son âme. Il était galant sans être tendre. Il jouait avec les femmes comme avec de jolis enfants. Il se plaisait avec les maîtresses de ses amis; mais je ne lui en ai jamais vu aucune, ni aucun désir d’en avoir. Les flammes de la vertu dont son cœur était dévoré ne permirent jamais à celles de ses sens de naître. Après ses voyages, il s’est marié; il est mort jeune; il a laissé des enfants, et je suis persuadé, comme de mon existence, que sa femme est la première et la seule qui lui ait fait connaître les plaisirs de l’amour. À l’extérieur, il était dévot comme un Espagnol, mais en dedans était la piété d’un ange. Hors moi, je n’ai vu que lui seul de tolérant depuis que j’existe. Il ne s’est jamais informé d’aucun homme comment il pensait en matière de religion. Que son ami fût juif, protestant, turc, bigot, athée, peu lui importait, pourvu qu’il fût honnête homme. Obstiné, têtu pour des opinions indifférentes, dès qu’il s’agissait de religion, même de morale, il se recueillait, se taisait, ou disait simplement: «Je ne suis chargé que de moi». Il est incroyable qu’on puisse associer autant d’élévation d’âme avec un esprit de détail porté jusqu’à la minutie. Il partageait et fixait d’avance l’emploi de sa journée par heures, quarts d’heure et minutes, et suivait cette distribution avec un tel scrupule, que si l’heure eût sonné tandis qu’il lisait sa phrase, il eût fermé le livre sans achever. De toutes ces mesures de temps ainsi rompues, il y en avait pour telle étude, il y en avait pour telle autre; il y en avait pour la réflexion, pour la conversation, pour l’office, pour Locke, pour le Rosaire, pour les visites, pour la musique, pour la peinture; et il n’y avait ni plaisir, ni tentation, ni complaisance qui pût intervertir cet ordre. Un devoir à remplir seul l’aurait pu. Quand il me faisait la liste de ses distributions, afin que je m’y conformasse, je commençais par rire et je finissais par pleurer d’admiration. Jamais il ne gênait personne, ni ne supportait la gêne; il brusquait les gens qui, par politesse, voulaient le gêner. Il était emporté sans être boudeur. Je l’ai vu souvent en colère, mais je ne l’ai jamais vu fâché. Rien n’était si gai que son humeur: il entendait raillerie et il aimait à railler. Il y brillait même, et il avait le talent de l’épigramme. Quand on l’animait, il était bruyant et tapageur en paroles, sa voix s’entendait de loin. Mais, tandis qu’il criait, on le voyait sourire, et tout à travers ses emportements, il lui venait quelque mot plaisant qui faisait éclater tout le monde. Il n’avait pas plus le teint espagnol que le flegme. Il avait la peau blanche, les joues colorées, les cheveux d’un châtain presque blond. Il était grand et bien fait. Son corps fut formé pour loger son âme.

Ce sage de cœur ainsi que de tête se connaissait en hommes et fut mon ami. C’est toute ma réponse à quiconque ne l’est pas. Nous nous liâmes si bien, que nous fîmes le projet de passer nos jours ensemble. Je devais, dans quelques années, aller à Ascoytia pour vivre avec lui dans sa terre. Toutes les parties de ce projet furent arrangées entre nous la veille de son départ. Il n’y manqua que ce qui ne dépend pas des hommes dans les projets les mieux concertés. Les événements postérieurs, mes désastres, son mariage, sa mort enfin, nous ont séparés pour toujours.

On dirait qu’il n’y a que les noirs complots des méchants qui réussissent; les projets innocents des bons n’ont presque jamais d’accomplissement.

Ayant senti l’inconvénient de la dépendance, je me promis bien de ne m’y plus exposer. Ayant vu renverser dès leur naissance des projets d’ambition que l’occasion m’avait fait former, rebuté de rentrer dans la carrière que j’avais si bien commencée, et dont néanmoins je venais d’être expulsé, je résolus de ne plus m’attacher à personne, mais de rester dans l’indépendance en tirant parti de mes talents, dont enfin je commençais à sentir la mesure, et dont j’avais trop modestement pensé jusqu’alors. Je repris le travail de mon opéra, que j’avais interrompu pour aller à Venise; et pour m’y livrer plus tranquillement, après le départ d’Altuna, je retournai loger à mon ancien hôtel Saint-Quentin, qui, dans un quartier solitaire et peu loin du Luxembourg, m’était plus commode pour travailler à mon aise que la bruyante rue Saint-Honoré. Là m’attendait la seule consolation réelle que le ciel m’ait fait goûter dans ma misère, et qui seule me la rend supportable. Ceci n’est pas une connaissance passagère; je dois entrer dans quelque détail sur la manière dont elle se fit.

Nous avions une nouvelle hôtesse qui était d’Orléans. Elle prit pour travailler en linge une fille de son pays, d’environ vingt-deux à vingt-trois ans, qui mangeait avec nous ainsi que l’hôtesse. Cette fille, appelée Thérèse Le Vasseur, était de bonne famille; son père était officier de la Monnaie d’Orléans; sa mère était marchande. Ils avaient beaucoup d’enfants. La Monnaie d’Orléans n’allant plus, le père se trouva sur le pavé; la mère ayant essuyé des banqueroutes, fit mal ses affaires, quitta le commerce, et vint à Paris avec son mari et sa fille, qui les nourrissait tous trois de son travail.

La première fois que je vis paraître cette fille à table, je fus frappé de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et doux, qui pour moi n’eut jamais son semblable. La table était composée, outre M. de Bonnefond, de plusieurs abbés irlandais, gascons, et autres gens de pareille étoffe. Notre hôtesse elle-même avait rôti le balai: il n’y avait là que moi seul qui parlait et se comportait décemment. On agaça la petite; je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent sur moi. Quand je n’aurais eu naturellement aucun goût pour cette pauvre fille, la compassion, la contradiction m’en auraient donné. J’ai toujours aimé l’honnêteté dans les manières et dans les propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion. Je la vis sensible à mes soins, et ses regards, animés par la reconnaissance, qu’elle n’osait exprimer de bouche, n’en devenaient que plus pénétrants.

Elle était très timide; je l’étais aussi. La liaison que cette disposition commune semblait éloigner se fit pourtant très rapidement. L’hôtesse, qui s’en aperçut, devint furieuse, et ses brutalités avancèrent encore mes affaires auprès de la petite, qui, n’ayant d’appui que moi seul dans la maison, me voyait sortir avec peine et soupirait après le retour de son protecteur. Le rapport de nos cœurs, le concours de nos dispositions eut bientôt son effet ordinaire. Elle crut voir en moi un honnête homme; elle ne se trompa pas. Je crus voir en elle une fille sensible, simple et sans coquetterie; je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d’avance que je ne l’abandonnerais ni ne l’épouserais jamais. L’amour, l’estime, la sincérité naïve furent les ministres de mon triomphe; et c’était parce que son cœur était tendre et honnête que je fus heureux sans être entreprenant.

La crainte qu’elle eut que je ne me fâchasse de ne pas trouver en elle ce qu’elle croyait que j’y cherchais recula mon bonheur plus que toute autre chose. Je la vis interdite et confuse avant de se rendre, vouloir se faire entendre, et n’oser s’expliquer. Loin d’imaginer la véritable cause de son embarras, j’en imaginai une bien fausse et bien insultante pour ses mœurs, et croyant qu’elle m’avertissait que ma santé courait des risques, je tombai dans des perplexités qui ne me retinrent pas, mais qui durant plusieurs jours empoisonnèrent mon bonheur. Comme nous ne nous entendions point l’un l’autre, nos entretiens à ce sujet étaient autant d’énigmes et d’amphigouris plus que risibles. Elle fut prête à me croire absolument fou; je fus prêt à ne savoir plus que penser d’elle. Enfin nous nous expliquâmes: elle me fit, en pleurant, l’aveu d’une faute unique au sortir de l’enfance, fruit de son ignorance et de l’adresse d’un séducteur. Sitôt que je la compris, je fis un cri de joie: «Pucelage! m’écriai-je; c’est bien à Paris, c’est bien à vingt ans qu’on en cherche! Ah! ma Thérèse, je suis trop heureux de te posséder sage et saine, et de ne pas trouver ce que je ne cherchais pas».

Je n’avais cherché d’abord qu’à me donner un amusement. Je vis que j’avais plus fait, et que je m’étais donné une compagne. Un peu d’habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexion sur ma situation, me firent sentir qu’en ne songeant qu’à mes plaisirs, j’avais beaucoup fait pour mon bonheur.

Il me fallait à la place de l’ambition éteinte un sentiment vif qui remplît mon cœur. Il fallait, pour tout dire, un successeur à Maman: puisque je ne devais plus vivre avec elle, il me fallait quelqu’un qui vécût avec son élève, et en qui je trouvasse la simplicité, la docilité de cœur qu’elle avait trouvée en moi. Il fallait que la douceur de la vie privée et domestique me dédommageât du sort brillant auquel je renonçais. Quand j’étais absolument seul, mon cœur était vide; mais il n’en fallait qu’un pour le remplir. Le sort m’avait ôté, m’avait aliéné, du moins en partie, celui pour lequel la nature m’avait fait. Dès lors j’étais seul; car il n’y eut jamais pour moi d’intermédiaire entre tout et rien. Je trouvai dans Thérèse le supplément dont j’avais besoin; par elle je vécus heureux autant que je pouvais l’être selon le cours des événements.

Je voulus d’abord former son esprit. J’y perdis ma peine. Son esprit est ce que l’a fait la nature; la culture et les soins n’y prennent pas. Je ne rougis point d’avouer qu’elle n’a jamais bien su lire, quoiqu’elle écrive passablement. Quand j’allai loger dans la rue Neuve-des-Petits-Champs, j’avais à l’hôtel de Pontchartrain, vis-à-vis mes fenêtres, un cadran sur lequel je m’efforçai durant plus d’un mois à lui faire connaître les heures. À peine les connaît-elle encore à présent. Elle n’a jamais pu suivre l’ordre des douze mois de l’année, et ne connaît pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j’ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait ni compter l’argent ni le prix d’aucune chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l’opposé de celui qu’elle veut dire. Autrefois j’avais fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser Mme de Luxembourg, et ses quiproquos sont devenus célèbres dans les sociétés où j’ai vécu. Mais cette personne si bornée, et, si l’on veut, si stupide, est d’un conseil excellent dans les occasions difficiles. Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même; elle m’a donné les avis les meilleurs à suivre; elle m’a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément; et devant les dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses sentiments, son bon sens, ses réponses et sa conduite lui ont attiré l’estime universelle, et à moi, sur son mérite, des compliments dont je sentais la sincérité.

Auprès des personnes qu’on aime, le sentiment nourrit l’esprit ainsi que le cœur, et l’on a peu besoin de chercher ailleurs des idées. Je vivais avec ma Thérèse aussi agréablement qu’avec le plus beau génie de l’univers. Sa mère, fière d’avoir été jadis élevée auprès de la marquise de Monpipeau, faisait le bel esprit, voulait diriger le sien, et gâtait, par son astuce, la simplicité de notre commerce. L’ennui de cette importunité me fit un peu surmonter la sotte honte de n’oser me montrer avec Thérèse en public, et nous faisions tête-à-tête de petites promenades champêtres et de petits goûters qui m’étaient délicieux. Je voyais qu’elle m’aimait sincèrement, et cela redoublait ma tendresse. Cette douce intimité me tenait lieu de tout; l’avenir ne me touchait plus, ou ne me touchait que comme le présent prolongé: je ne désirais rien que d’en assurer la durée.

Cet attachement me rendit toute autre dissipation superflue et insipide. Je ne sortais plus que pour aller chez Thérèse; sa demeure devint presque la mienne. Cette vie retirée devint si avantageuse à mon travail, qu’en moins de trois mois mon opéra tout entier fut fait, paroles et musique. Il restait seulement quelques accompagnements et remplissages à faire. Ce travail de manœuvre m’ennuyait fort. Je proposai à Philidor de s’en charger, en lui donnant part au bénéfice. Il vint deux fois, et fit quelques remplissages dans l’acte d’Ovide, mais il ne put se captiver à ce travail assidu pour un profit éloigné et même incertain. Il ne revint plus, et j’achevai ma besogne moi-même.

Mon opéra fait, il s’agit d’en tirer parti: c’était un autre opéra bien plus difficile. On ne vient à bout de rien à Paris quand on y vit isolé. Je pensai à me faire jour par M. de la Poplinière, chez qui Gauffecourt, de retour de Genève, m’avait introduit. M. de la Poplinière était le Mécène de Rameau: Mme de la Poplinière était sa très humble écolière. Rameau faisait, comme on dit, la pluie et le beau temps dans cette maison. Jugeant qu’il protégerait avec plaisir l’ouvrage d’un de ses disciples, je voulus lui montrer le mien. Il refusa de le voir, disant qu’il ne pouvait lire des partitions, et que cela le fatiguait trop. La Poplinière dit là-dessus qu’on pouvait le lui faire entendre, et m’offrit de rassembler des musiciens pour en exécuter des morceaux; je ne demandais pas mieux. Rameau consentit en grommelant, et répétant sans cesse que ce devait être une belle chose que de la composition d’un homme qui n’était pas enfant de la balle, et qui avait appris la musique tout seul. Je me hâtai de tirer en parties cinq ou six morceaux choisis. On me donna une dizaine de symphonistes et pour chanteurs Albert, Bérard et Mlle Bourbonnais. Rameau commença, dès l’ouverture, à faire entendre par ses éloges outrés, qu’elle ne pouvait être de moi. Il ne laissa passer aucun morceau sans donner des signes d’impatience; mais à un air de haute-contre, dont le chant était mâle et sonore et l’accompagnement très brillant, il ne put plus se contenir; il m’apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde, soutenant qu’une partie de ce qu’il venait d’entendre était d’un homme consommé dans l’art, et le reste d’un ignorant qui ne savait pas même la musique; et il est vrai que mon travail, inégal et sans règle, était tantôt sublime et tantôt très plat, comme doit être celui de quiconque ne s’élève que par quelques élans de génie, et que la science ne soutient point. Rameau prétendit ne voir en moi qu’un petit pillard sans talent et sans goût. Les assistants, et surtout le maître de la maison, ne pensèrent pas de même. M. de Richelieu, qui, dans ce temps-là, voyait beaucoup Monsieur et, comme on sait, Mme de la Poplinière, ouït parler de mon ouvrage, et voulut l’entendre en entier, avec le projet de le faire donner à la cour s’il en était content. Il fut exécuté à grand chœur et en grand orchestre, aux frais du roi, chez M. de Bonneval, intendant des Menus. Francœur dirigeait l’exécution. L’effet en fut surprenant. M. le duc ne cessait de s’écrier et d’applaudir, et à la fin d’un chœur, dans l’acte du Tasse, il se leva, vint à moi, et me serrant la main: «Monsieur Rousseau, me dit-il, voilà de l’harmonie qui transporte. Je n’ai jamais rien entendu de plus beau: je veux faire donner cet ouvrage à Versailles». Mme de la Poplinière, qui était là, ne dit pas un mot. Rameau, quoique invité, n’y avait pas voulu venir. Le lendemain, Mme de la Poplinière me fit à sa toilette un accueil fort dur, affecta de rabaisser ma pièce, et me dit que, quoique un peu de clinquant eût d’abord ébloui M. de Richelieu, il en était bien revenu, et qu’elle ne me conseillait pas de compter sur mon opéra. M. le duc arriva peu après et me tint un tout autre langage, me dit des choses flatteuses sur mes talents, et me parut toujours disposé à faire donner ma pièce devant le Roi. «Il n’y a, dit-il, que l’acte du Tasse qui ne peut passer à la cour: il en faut faire un autre». Sur ce seul mot j’allai m’enfermer chez moi, et dans trois semaines j’eus fait à la place du Tasse un autre acte dont le sujet était Hésiode inspiré par une muse. Je trouvai le secret de faire passer dans cet acte une partie de l’histoire de mes talents, et de la jalousie dont Rameau voulait bien les honorer. Il y avait dans ce nouvel acte une élévation moins gigantesque et mieux soutenue que celle du Tasse. La musique en était aussi noble et beaucoup mieux faite, et si les deux autres actes avaient valu celui-là, la pièce entière eût avantageusement soutenu la représentation: mais tandis que j’achevais de la mettre en état, une autre entreprise suspendit l’exécution de celle-là.

L’hiver qui suivit la bataille de Fontenoy, il y eut beaucoup de fêtes à Versailles, entre autres plusieurs opéras au théâtre des Petites-Écuries. De ce nombre fut le drame de Voltaire intitulé La Princesse de Navarre, dont Rameau avait fait la musique, et qui venait d’être changé et réformé sous le nom des Fêtes de Ramire. Ce nouveau sujet demandait plusieurs changements aux divertissements de l’ancien, tant dans les vers que dans la musique. Il s’agissait de trouver quelqu’un qui pût remplir ce double objet; Voltaire, alors en Lorraine, et Rameau, tous deux occupés pour lors à l’opéra du Temple de la Gloire, ne pouvant donner des soins à celui-là, M. de Richelieu pensa à moi, me fit proposer de m’en charger, et pour que je pusse examiner mieux ce qu’il y avait à faire, il m’envoya séparément le poème et la musique. Avant toute chose, je ne voulus toucher aux paroles que de l’aveu de l’auteur; et je lui écrivis à ce sujet une lettre très honnête, et même respectueuse, comme il convenait. Voici sa réponse, dont l’original est dans la liasse A, no I.

15 décembre 1745.

Vous réunissez, monsieur, deux talents qui ont toujours été séparés jusqu’à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n’en est pas trop digne. Il y a quelques mois que M. le duc de Richelieu m’ordonna absolument de faire en un clin d’œil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insipides et tronquées, qui devaient ajuster à des divertissements qui ne sont point faits pour elles. J’obéis avec la plus grande exactitude; je fis très vite et très mal. J’envoyai ce misérable croquis à M. le duc de Richelieu, comptant qu’il ne servirait pas, ou que je le corrigerais. Heureusement il est entre vos mains, vous en êtes le maître absolu; j’ai perdu entièrement tout cela de vue. Je ne doute pas que vous n’ayez rectifié toutes les fautes échappées nécessairement dans une composition si rapide d’une simple esquisse, que vous n’ayez suppléé à tout.

Je me souviens qu’entre autres balourdises il n’est pas dit, dans ces scènes qui lient les divertissements, comment la princesse Grenadine passe tout d’un coup d’une prison dans un jardin ou dans un palais. Comme ce n’est point un magicien qui lui donne des fêtes, mais un seigneur espagnol, il me semble que rien ne doit se faire par enchantement. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien revoir cet endroit, dont je n’ai qu’une idée confuse. Voyez s’il est nécessaire que la prison s’ouvre et qu’on fasse passer notre princesse de cette prison dans un beau palais doré et verni, préparé pour elle. Je sais très bien que tout cela est fort misérable, et qu’il est au-dessous d’un être pensant de faire une affaire sérieuse de ces bagatelles; mais enfin, puisqu’il s’agit de déplaire le moins qu’on pourra, il faut mettre le plus de raison qu’on peut, même dans un mauvais divertissement d’opéra.

Je me rapporte de tout à vous et à M. Ballod, et je compte avoir bientôt l’honneur de vous faire mes remerciements, et de vous assurer, monsieur, à quel point j’ai celui d’être, etc.

Qu’on ne soit pas surpris de la grande politesse de cette lettre, comparée aux autres lettres demi-cavalières qu’il m’a écrites depuis ce temps-là. Il me crut en grande faveur auprès de M. de Richelieu, et la souplesse courtisane qu’on lui connaît l’obligeait à beaucoup d’égards pour un nouveau venu, jusqu’à ce qu’il connût mieux la mesure de son crédit.

Autorisé par M. de Voltaire et dispensé de tous égards pour Rameau, qui ne cherchait qu’à me nuire, je me mis au travail, et en deux mois ma besogne fut faite. Elle se borna, quant aux vers, à très peu de chose. Je tâchai seulement qu’on n’y sentît pas la différence des styles, et j’eus la présomption de croire avoir réussi. Mon travail en musique fut plus long et plus pénible. Outre que j’eus à faire plusieurs morceaux d’appareil, et entre autres l’ouverture, tout le récitatif dont j’étais chargé se trouva d’une difficulté extrême, en ce qu’il fallait lier, souvent en peu de vers et par des modulations très rapides, des symphonies et des chœurs dans des tons fort éloignés; car, pour que Rameau ne m’accusât pas d’avoir défiguré ses airs, je n’en voulus changer ni transposer aucun. Je réussis à ce récitatif. Il était bien accentué, plein d’énergie, et surtout excellemment modulé. L’idée des deux hommes supérieurs auxquels on daignait m’associer m’avait élevé le génie, et je puis dire que dans ce travail ingrat et sans gloire, dont le public ne pouvait pas même être informé, je me tins presque toujours à côté de mes modèles.

La pièce, dans l’état où je l’avais mise, fut répétée au grand théâtre de l’Opéra. Des trois auteurs, je m’y trouvai seul. Voltaire était absent, et Rameau n’y vint pas, ou se cacha.

Les paroles du premier monologue étaient très lugubres. En voici le début:

O mort! viens terminer les malheurs de ma vie.

Il avait bien fallu faire une musique assortissante. Ce fut pourtant là-dessus que Mme de la Poplinière fonda sa censure, en m’accusant, avec beaucoup d’aigreur, d’avoir fait une musique d’enterrement. M. de Richelieu commença judicieusement par s’informer de qui étaient les vers de ce monologue. Je lui présentai le manuscrit qu’il m’avait envoyé, et qui faisait foi qu’ils étaient de Voltaire. «En ce cas, dit-il, c’est Voltaire seul qui a tort». Durant la répétition, tout ce qui était de moi fut successivement improuvé par Mme de la Poplinière, et justifié par M. de Richelieu. Mais enfin j’avais affaire à trop forte partie, et il me fut signifié qu’il y avait à refaire à mon travail plusieurs choses sur lesquelles il fallait consulter M. Rameau. Navré d’une conclusion pareille, au lieu des éloges que j’attendais, et qui certainement m’étaient dus, je rentrai chez moi, la mort dans le cœur. J’y tombai malade, épuisé de fatigue, dévoré de chagrin, et de six semaines je ne fus en état de sortir.

Rameau, qui fut chargé des changements indiqués par Mme de la Poplinière, m’envoya demander l’ouverture de mon grand opéra pour la substituer à celle que je venais de faire. Heureusement je sentis le croc-en-jambe, et je la refusai. Comme il n’y avait plus que cinq ou six jours jusqu’à la représentation, il n’eut pas le temps d’en faire une, et il fallut laisser la mienne. Elle était à l’italienne, et d’un style très nouveau pour lors en France. Cependant, elle fut goûtée, et j’appris par M. de Valmalette, maître d’hôtel du roi, et gendre de M. Mussard, mon parent et mon ami, que les amateurs avaient été très contents de mon ouvrage, et que le public ne l’avait pas distingué de celui de Rameau. Mais celui-ci, de concert avec Mme de la Poplinière, prit des mesures pour qu’on ne sût pas même que j’y avais travaillé. Sur les livres qu’on distribue aux spectateurs, et où les auteurs sont toujours nommés, il n’y eut de nommé que Voltaire, et Rameau aima mieux que son nom fût supprimé que d’y voir associer le mien.

Sitôt que je fus en état de sortir, je voulus aller chez M. de Richelieu. Il n’était plus temps. Il venait de partir pour Dunkerque, où il devait commander le débarquement destiné pour l’Écosse. À son retour, je me dis, pour autoriser ma paresse, qu’il était trop tard. Ne l’ayant plus revu depuis lors, j’ai perdu l’honneur que méritait mon ouvrage, l’honoraire qu’il devait me produire, et mon temps, mon travail, mon chagrin, ma maladie et l’argent qu’elle me coûta, tout cela fut à mes frais, sans me rendre un sol de bénéfice, ou plutôt de dédommagement. Il m’a cependant toujours paru que M. de Richelieu avait naturellement de l’inclination pour moi et pensait avantageusement de mes talents. Mais mon malheur et Mme de la Poplinière empêchèrent tout l’effet de sa bonne volonté.

Je ne pouvais rien comprendre à l’aversion de cette femme à qui je m’étais efforcé de plaire et à qui je faisais assez régulièrement ma cour. Gauffecourt m’en expliqua les causes. «D’abord, me dit-il, son amitié pour Rameau, dont elle est la prôneuse en titre et qui ne veut souffrir aucun concurrent, et de plus un péché originel qui vous damne auprès d’elle, et qu’elle ne vous pardonnera jamais, c’est d’être Genevois». Là-dessus, il m’expliqua que l’abbé Hubert, qui l’était, et sincère ami de M. de la Poplinière, avait fait ses efforts pour l’empêcher d’épouser cette femme qu’il connaissait bien, et qu’après le mariage elle lui avait voué une haine implacable, ainsi qu’à tous les Genevois. «Quoique La Poplinière, ajouta-t-il, ait de l’amitié pour vous, et que je le sache, ne comptez pas sur son appui. Il est amoureux de sa femme; elle vous hait, elle est méchante, elle est adroite; vous ne ferez jamais rien dans cette maison». Je me le tins pour dit.

Ce même Gauffecourt me rendit à peu près dans le même temps un service dont j’avais grand besoin. Je venais de perdre mon vertueux père âgé d’environ soixante ans. Je sentis moins cette perte que je n’aurais fait en d’autres temps, où les embarras de ma situation m’auraient moins occupé. Je n’avais point voulu réclamer de son vivant ce qui restait du bien de ma mère et dont il tirait le plus petit revenu. Je n’eus plus là-dessus de scrupule après sa mort. Mais le défaut de preuve juridique de la mort de mon frère faisait une difficulté que Gauffecourt se chargea de lever, et qu’il leva en effet par les bons offices de l’avocat de Lorme. Comme j’avais le plus grand besoin de cette petite ressource, et que l’événement était douteux, j’en attendais la nouvelle définitive avec le plus vif empressement. Un soir, en rentrant chez moi, je trouvai la lettre qui devait contenir cette nouvelle, et je la pris pour l’ouvrir avec un tremblement d’impatience dont j’eus honte au-dedans de moi. «Eh quoi! me dis-je avec dédain, Jean-Jacques se laissera-t-il subjuguer à ce point par l’intérêt et par la curiosité?» Je remis sur-le-champ la lettre sur ma cheminée. Je me déshabillai, me couchai tranquillement, dormis mieux qu’à mon ordinaire, et me levai le lendemain assez tard, sans plus penser à ma lettre. En m’habillant, je l’aperçus; je l’ouvris sans me presser; j’y trouvai une lettre de change. J’eus bien des plaisirs à la fois, mais je puis jurer que le plus vif fut celui d’avoir su me vaincre. J’aurais vingt traits pareils à citer en ma vie, mais je suis trop pressé pour pouvoir tout dire. J’envoyai une petite partie de cet argent à ma pauvre Maman, regrettant avec larmes l’heureux temps où j’aurais mis le tout à ses pieds. Toutes ses lettres se sentaient de sa détresse. Elle m’envoyait des tas de recettes et de secrets dont elle prétendait que je fisse ma fortune et la sienne. Déjà le sentiment de sa misère lui resserrait le cœur et lui rétrécissait l’esprit. Le peu que je lui envoyai fut la proie des fripons qui l’obsédaient. Elle ne profita de rien. Cela me dégoûta de partager mon nécessaire avec ces misérables, surtout après l’inutile tentative que je fis pour la leur arracher, comme il sera dit ci-après.

Le temps s’écoulait et l’argent avec lui. Nous étions deux, même quatre, ou, pour mieux dire, nous étions sept ou huit. Car, quoique Thérèse fût d’un désintéressement qui a peu d’exemples, sa mère n’était pas comme elle. Sitôt qu’elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir toute sa famille pour en partager le fruit. Sœurs, fils, filles, petites-filles, tout vint, hors sa fille aînée, mariée au directeur des carrosses d’Angers. Tout ce que je faisais pour Thérèse était détourné par sa mère en faveur de ces affamés. Comme je n’avais pas affaire à une personne avide, et que je n’étais pas subjugué par une passion folle, je ne faisais pas des folies. Content de tenir Thérèse honnêtement, mais sans luxe, à l’abri des pressants besoins, je consentais que ce qu’elle gagnait par son travail fût tout entier au profit de sa mère, et je ne me bornais pas à cela. Mais, par une fatalité qui me poursuivait, tandis que Maman était en proie à ses croquants, Thérèse était en proie à sa famille, et je ne pouvais rien faire d’aucun côté qui profitât à celle pour qui je l’avais destiné. Il était singulier que la cadette des enfants de Mme Le Vasseur, la seule qui n’eût point été dotée, était la seule qui nourrissait son père et sa mère, et qu’après avoir été longtemps battue par ses frères, par ses sœurs, même par ses nièces, cette pauvre fille en était maintenant pillée, sans qu’elle pût mieux se défendre de leurs vols que de leurs coups. Une seule de ses nièces, appelée Goton Leduc, était assez aimable et d’un caractère assez doux, quoique gâtée par l’exemple et les leçons des autres. Comme je les voyais souvent ensemble, je leur donnais les noms qu’elles s’entredonnaient; j’appelais la nièce, ma nièce, et la tante, ma tante. Toutes deux m’appelaient leur oncle. De là le nom de tante, duquel j’ai continué d’appeler Thérèse, et que mes amis répétaient quelquefois en plaisantant.

On sent que, dans une pareille situation, je n’avais pas un moment à perdre pour tâcher de m’en tirer. Jugeant que M. de Richelieu m’avait oublié, et n’espérant plus rien du côté de la cour, je fis quelques tentatives pour faire passer à Paris mon opéra; mais j’éprouvai des difficultés qui demandaient bien du temps pour les vaincre, et j’étais de jour en jour plus pressé. Je m’avisai de présenter ma petite comédie de Narcisse aux Italiens; elle y fut reçue, et j’eus les entrées, qui me firent grand plaisir. Mais ce fut tout. Je ne pus jamais parvenir à faire jouer ma pièce; et ennuyé de faire ma cour à des comédiens, je les plantai là. Je revins enfin au dernier expédient qui me restait, et le seul que j’aurais dû prendre. En fréquentant la maison de M. de la Poplinière je m’étais éloigné de celle de M. Dupin. Les deux dames, quoique parentes, étaient mal ensemble et ne se voyaient point. Il n’y avait aucune société entre les deux maisons, et Thieriot seul vivait dans l’une et dans l’autre. Il fut chargé de tâcher de me ramener chez M. Dupin. M. de Francueil suivait alors l’histoire naturelle et la chimie, et faisait un cabinet. Je crois qu’il aspirait à l’Académie des sciences; il voulait pour cela faire un livre, et il jugeait que je pouvais lui être utile dans ce travail. Mme Dupin, qui, de son côté, méditait un autre livre, avait sur moi des vues à peu près semblables. Ils auraient voulu m’avoir en commun pour une espèce de secrétaire, et c’était là l’objet des semonces de Thieriot. J’exigeai préalablement que M. de Francueil emploierait son crédit avec celui de Jelyote pour faire répéter mon ouvrage à l’Opéra; il y consentit. Les Muses galantes furent répétées d’abord plusieurs fois au magasin, puis au grand théâtre. Il y avait beaucoup de monde à la grande répétition, et plusieurs morceaux furent très applaudis. Cependant je sentis moi-même durant l’exécution, fort mal conduite par Rebel, que la pièce ne passerait pas, et même qu’elle n’était pas en état de paraître sans de grandes corrections. Ainsi je la retirai sans mot dire et sans m’exposer au refus; mais je vis clairement par plusieurs indices que l’ouvrage, eût-il été parfait, n’aurait pas passé. Francueil m’avait bien promis de le faire répéter, mais non pas de le faire recevoir. Il me tint exactement parole. J’ai toujours cru voir dans cette occasion et dans beaucoup d’autres que ni lui ni Mme Dupin ne se souciaient de me laisser acquérir une certaine réputation dans le monde, de peur peut-être qu’on ne supposât, en voyant leurs livres, qu’ils avaient greffé leurs talents sur les miens. Cependant, comme Mme Dupin m’en a toujours supposé de très médiocres, et qu’elle ne m’a jamais employé qu’à écrire sous sa dictée, ou à des recherches de pure érudition, ce reproche, surtout à son égard, eût été bien injuste.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain