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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 26

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Ce dernier mauvais succès acheva de me décourager. J’abandonnai tout projet d’avancement et de gloire; et, sans plus songer à des talents vrais ou vains qui me prospéraient si peu, je consacrai mon temps et mes soins à me procurer ma subsistance et celle de ma Thérèse, comme il plairait à ceux qui se chargeraient d’y pourvoir. Je m’attachai donc tout à fait à Mme Dupin et à M. de Francueil. Cela ne me jeta pas dans une grande opulence; car, avec huit à neuf cents francs par an que j’eus les deux premières années, à peine avais-je de quoi fournir à mes premiers besoins, forcé de me loger à leur voisinage, en chambre garnie, dans un quartier assez cher, et payant un autre loyer à l’extrémité de Paris, tout au haut de la rue Saint-Jacques, où, quelque temps qu’il fît, j’allais souper presque tous les soirs. Je pris bientôt le train et même le goût de mes nouvelles occupations. Je m’attachai à la chimie. J’en fis plusieurs cours avec M. de Francueil chez M. Rouelle, et nous nous mîmes à barbouiller du papier tant bien que mal sur cette science dont nous possédions à peine les éléments. En 1747 nous allâmes passer l’automne en Touraine, au château de Chenonceaux, maison royale sur le Cher, bâtie par Henri second pour Diane de Poitiers, dont on y voit encore les chiffres, et maintenant possédée par M. Dupin, fermier général. On s’amusa beaucoup dans ce beau lieu; on y faisait très bonne chère; j’y devins gras comme un moine. On y fit beaucoup de musique. J’y composai plusieurs trios à chanter, pleins d’une assez forte harmonie, et dont je reparlerai peut-être dans mon supplément, si jamais j’en fais un. On y joua la comédie. J’y en fis, en quinze jours, une en trois actes, intitulée L’Engagement téméraire, qu’on trouvera parmi mes papiers, et qui n’a d’autre mérite que beaucoup de gaieté. J’y composai d’autres petits ouvrages, entre autres une pièce en vers, intitulée L’Allée de Sylvie, du nom d’une allée du parc qui bordait le Cher, et tout cela se fit sans discontinuer mon travail sur la chimie, et celui que je faisais auprès de Mme Dupin.

Tandis que j’engraissais à Chenonceaux, ma pauvre Thérèse engraissait à Paris d’une autre manière, et quand j’y revins, je trouvai l’ouvrage que j’avais mis sur le métier plus avancé que je ne l’avais cru. Cela m’eût jeté, vu ma situation, dans un embarras extrême, si des camarades de table ne m’eussent fourni la seule ressource qui pouvait m’en tirer. C’est un de ces récits essentiels que je ne puis faire avec trop de simplicité, parce qu’il faudrait, en les commentant, m’excuser ou me charger, et que je ne dois faire ici ni l’un ni l’autre.

Durant le séjour d’Altuna à Paris, au lieu d’aller manger chez un traiteur, nous mangions ordinairement lui et moi à notre voisinage, presque vis-à-vis le cul-de-sac de l’Opéra, chez une Mme La Selle, femme d’un tailleur, qui donnait assez mal à manger, mais dont la table ne laissait pas d’être recherchée, à cause de la bonne et sûre compagnie qui s’y trouvait; car on n’y recevait aucun inconnu, et il fallait être introduit par quelqu’un de ceux qui y mangeaient d’ordinaire. Le commandeur de Graville, vieux débauché, plein de politesse et d’esprit, mais ordurier, y logeait, et y attirait une folle et brillante jeunesse en officiers aux gardes et mousquetaires. Le commandeur de Nonant, chevalier de toutes les filles de l’Opéra, y apportait journellement toutes les nouvelles de ce tripot. M. du Plessis, lieutenant-colonel retiré, bon et sage vieillard, Ancelet, officier des mousquetaires, y maintenaient un certain ordre parmi ces jeunes gens. Il y venait aussi des commerçants, des financiers, des vivriers, mais polis, honnêtes, et de ceux qu’on distinguait dans leur métier; M. de Besse, M. de Forcade, et d’autres dont j’ai oublié les noms. Enfin l’on y voyait des gens de mise de tous les états, excepté des abbés et des gens de robe que je n’y ai jamais vus; et c’était une convention de n’y en point introduire. Cette table, assez nombreuse, était très gaie sans être bruyante, et l’on y polissonnait beaucoup sans grossièreté. Le vieux commandeur, avec tous ses contes gras, quant à la substance, ne perdait jamais sa politesse de la vieille cour, et jamais un mot de gueule ne sortait de sa bouche qu’il ne fût si plaisant que des femmes l’auraient pardonné. Son ton servait de règle à toute la table: tous ces jeunes gens contaient leurs aventures galantes avec autant de licence que de grâce, et les contes de filles manquaient d’autant moins que le magasin était à la porte; car l’allée par où l’on allait chez Mme La Selle était la même où donnait la boutique de la Duchapt, célèbre marchande de modes, qui avait alors de très jolies filles avec lesquelles nos messieurs allaient causer avant ou après dîner. Je m’y serais amusé comme les autres si j’eusse été plus hardi. Il ne fallait qu’entrer comme eux; je n’osai jamais. Quant à Mme de la Selle, je continuai d’y aller manger assez souvent après le départ d’Altuna. J’y apprenais des foules d’anecdotes très amusantes, et j’y pris aussi peu à peu, non, grâce au ciel, jamais les mœurs, mais les maximes que j’y vis établies. D’honnêtes personnes mises à mal, des maris trompés, des femmes séduites, des accouchements clandestins, étaient là les textes les plus ordinaires, et celui qui peuplait le mieux les Enfants-Trouvés était toujours le plus applaudi. Cela me gagna; je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes gens, et je me dis: «Puisque c’est l’usage du pays, quand on y vit on peut le suivre». Voilà l’expédient que je cherchais. Je m’y déterminai gaillardement sans le moindre scrupule, et le seul que j’eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j’eus toutes les peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son honneur. Sa mère, qui de plus craignait un nouvel embarras de marmaille, étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre. On choisit une sage-femme prudente et sûre appelée Mlle Gouin, qui demeurait à la pointe Sainte-Eustache, pour lui confier ce dépôt, et quand le temps fut venu, Thérèse fut menée par sa mère chez la Gouin pour y faire ses couches. J’allai l’y voir plusieurs fois, et je lui portai un chiffre que j’avais fait à double sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de l’enfant, et il fut déposé par la sage-femme au bureau des Enfants-Trouvés, dans la forme ordinaire. L’année suivante, même inconvénient et même expédient, au chiffre près qui fut négligé. Pas plus de réflexion de ma part, pas plus d’approbation de celle de la mère: elle obéit en gémissant. On verra successivement toutes les vicissitudes que cette fatale conduite a produites dans ma façon de penser, ainsi que dans ma destinée. Quant à présent, tenons-nous à cette première époque. Ses suites, aussi cruelles qu’imprévues, ne me forceront que trop d’y revenir.

Je marque ici celle de ma première connaissance avec Mme d’Épinay, dont le nom reviendra souvent dans ces mémoires. Elle s’appelait Mlle d’Esclavelles, et venait d’épouser M. d’Épinay, fils de M. de Lalive de Bellegarde, fermier général. Son mari était musicien, ainsi que M. de Francueil. Elle était musicienne aussi, et la passion de cet art mit entre ces trois personnes une grande intimité. M. de Francueil m’introduisit chez Mme d’Épinay; j’y soupais quelquefois avec lui. Elle était aimable, avait de l’esprit, des talents; c’était assurément une bonne connaissance à faire. Mais elle avait une amie, appelée Mlle d’Ette, qui passait pour méchante, et qui vivait avec le chevalier de Valory, qui ne passait pas pour bon. Je crois que le commerce de ces deux personnes fit tort à Mme d’Épinay, à qui la nature avait donné, avec un tempérament très exigeant, des qualités excellentes pour en régler ou racheter les écarts. M. de Francueil lui communiqua une partie de l’amitié qu’il avait pour moi, et m’avoua ses liaisons avec elle, dont, par cette raison, je ne parlerais pas ici si elles ne fussent devenues publiques au point de n’être pas même cachées à M. d’Épinay. M. de Francueil me fit même sur cette dame des confidences bien singulières, qu’elle ne m’a jamais faites elle-même et dont elle ne m’a jamais cru instruit; car je n’en ouvris ni n’en ouvrirai de ma vie la bouche ni à elle ni à qui que ce soit. Toute cette confiance de part et d’autre rendait ma situation très embarrassante, surtout avec Mme de Francueil, qui me connaissait assez pour ne pas se défier de moi, quoique en liaison avec sa rivale. Je consolais de mon mieux cette pauvre femme, à qui son mari ne rendait assurément pas l’amour qu’elle avait pour lui. J’écoutais séparément ces trois personnes; je gardais leurs secrets avec la plus grande fidélité, sans qu’aucune des trois m’en arrachât jamais aucun de ceux des deux autres, et sans dissimuler à chacune des deux femmes mon attachement pour sa rivale. Mme de Francueil, qui voulait se servir de moi pour bien des choses, essuya des refus formels; et Mme d’Épinay, m’ayant voulu charger une fois d’une lettre pour Francueil, non seulement en reçut un pareil, mais encore une déclaration très nette que, si elle voulait me chasser pour jamais de chez elle, elle n’avait qu’à me faire une seconde fois pareille proposition. Il faut rendre justice à Mme d’Épinay: loin que ce procédé parût lui déplaire, elle en parla à Francueil avec éloge, et ne m’en reçut pas moins bien. C’est ainsi que, dans des relations orageuses entre trois personnes que j’avais à ménager, dont je dépendais en quelque sorte, et pour qui j’avais de l’attachement, je conservai jusqu’à la fin leur amitié, leur estime, leur confiance, en me conduisant avec douceur et complaisance, mais toujours avec droiture et fermeté. Malgré ma bêtise et ma gaucherie, Mme d’Épinay voulut me mettre des amusements de la Chevrette, château près de Saint-Denis, appartenant à M. de Bellegarde. Il y avait un théâtre où l’on jouait souvent des pièces. On me chargea d’un rôle que j’étudiai six mois sans relâche, et qu’il fallut me souffler d’un bout à l’autre à la représentation. Après cette épreuve, on ne me proposa plus de rôle.

En faisant la connaissance de Mme d’Épinay, je fis aussi celle de sa belle-sœur, Mlle de Bellegarde, qui devint bientôt comtesse de Houdetot. La première fois que je la vis, elle était à la veille de son mariage; elle me causa longtemps avec cette familiarité charmante qui lui est naturelle. Je la trouvai très aimable; mais j’étais bien éloigné de prévoir que cette jeune personne ferait un jour le destin de ma vie, et m’entraînerait, quoique bien innocemment, dans l’abîme où je suis aujourd’hui.

Quoique je n’aie pas parlé de Diderot depuis mon retour de Venise, non plus que de mon ami M. Roguin, je n’avais pourtant négligé ni l’un ni l’autre, et je m’étais surtout lié de jour en jour plus intimement avec le premier. Il avait une Nanette ainsi que j’avais une Thérèse; c’était entre nous une conformité de plus. Mais la différence était que ma Thérèse, aussi bien de figure que sa Nanette, avait une humeur douce et un caractère aimable, fait pour attacher un honnête homme; au lieu que la sienne, pie-grièche et harengère, ne montrait rien aux yeux des autres qui pût racheter la mauvaise éducation. Il l’épousa toutefois: ce fut fort bien fait, s’il l’avait promis. Pour moi, qui n’avais rien promis de semblable, je ne me pressai pas de l’imiter.

Je m’étais aussi lié avec l’abbé de Condillac, qui n’était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais qui était fait pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. Je suis le premier peut-être qui ait vu sa portée, et qui l’ai estimé ce qu’il valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi; et tandis qu’enfermé dans ma chambre, rue Jean-Saint-Denis, près l’Opéra, je faisais mon acte d’Hésiode, il venait quelquefois dîner avec moi tête-à-tête, en pique-nique. Il travaillait alors à l’Essai sur l’origine des Connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l’embarras fut de trouver un libraire qui voulût s’en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence, et la métaphysique, alors très peu à la mode, n’offrait pas un sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage; je leur fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de l’abbé, et ce grand métaphysicien eut de son premier livre, et presque par grâce, cent écus qu’il n’aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres, nous nous rassemblions tous trois une fois la semaine au Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l’hôtel du Panier-Fleuri. Il fallait que ces petits dîners hebdomadaires plussent extrêmement à Diderot, car lui qui manquait presque à tous ses rendez-vous ne manqua jamais aucun de ceux-là. Je formai là le projet d’une feuille périodique, intitulée Le Persifleur, que nous devions faire alternativement, Diderot et moi. J’en esquissai la première feuille, et cela me fit faire connaissance avec d’Alembert, à qui Diderot en avait parlé. Des événements imprévus nous barrèrent, et ce projet en demeura là.

Ces deux auteurs venaient d’entreprendre le Dictionnaire Encyclopédique, qui ne devait d’abord être qu’une espèce de traduction de Chambers, semblable à peu près à celle du Dictionnaire de Médecine, de James, que Diderot venait d’achever. Celui-ci voulut me faire entrer pour quelque chose dans cette seconde entreprise, et me proposa la partie de la musique, que j’acceptai, et que j’exécutai très à la hâte et très mal, dans les trois mois qu’il m’avait donnés comme à tous les auteurs qui devaient concourir à cette entreprise; mais je fus le seul qui fut prêt au terme prescrit. Je lui remis mon manuscrit, que j’avais fait mettre au net par un laquais de M. de Francueil, appelé Dupont, qui écrivait très bien, et à qui je payai dix écus, tirés de ma poche qui ne m’ont jamais été remboursés. Diderot m’avait promis, de la part des libraires, une rétribution dont il ne m’a jamais reparlé, ni moi à lui.

Cette entreprise de l’Encyclopédie fut interrompue par sa détention. Les Pensées Philosophiques lui avaient attiré quelques chagrins qui n’eurent point de suite. Il n’en fut pas de même de la Lettre sur les Aveugles, qui n’avait rien de répréhensible que quelques traits personnels, dont Mme Dupré de Saint-Maur et M. de Réaumur furent choqués, et pour lesquels il fut mis au Donjon de Vincennes. Rien ne peindra jamais les angoisses que me fit sentir le malheur de mon ami. Ma funeste imagination, qui porte toujours le mal au pis, s’effaroucha. Je le crus là pour le reste de sa vie. La tête faillit à m’en tourner. J’écrivis à Mme de Pompadour pour la conjurer de le faire relâcher, ou d’obtenir qu’on m’enfermât avec lui. Je n’eus aucune réponse à ma lettre: elle était trop peu raisonnable pour être efficace, et je ne me flatte pas qu’elle ait contribué aux adoucissements qu’on mit quelque temps après à la captivité du pauvre Diderot. Mais si elle eût duré quelque temps encore avec la même rigueur, je crois que je serais mort de désespoir au pied de ce malheureux Donjon. Au reste, si ma lettre a produit peu d’effet, je ne m’en suis pas, non plus, beaucoup fait valoir; car je n’en parlai qu’à très peu de gens, et jamais à Diderot lui-même.

Livre VIII

J’ai dû faire une pause à la fin du précédent livre. Avec celui-ci commence, dans sa première origine, la longue chaîne de mes malheurs.

Ayant vécu dans deux des plus brillantes maisons de Paris, je n’avais pas laissé, malgré mon peu d’entregent, d’y faire quelques connaissances. J’avais fait, entre autres, chez Mme Dupin, celle du jeune prince héréditaire de Saxe-Gotha, et du baron de Thun, son gouverneur. J’avais fait chez M. de la Poplinière celle de M. Segui, ami du baron de Thun, et connu dans le monde littéraire par sa belle édition de Rousseau. Le baron nous invita, M. Segui et moi, d’aller passer un jour ou deux à Fontenay-sous-Bois, où le prince avait une maison. Nous y fûmes. En passant devant Vincennes, je sentis à la vue du Donjon un déchirement de cœur dont le baron remarqua l’effet sur mon visage. À souper, le prince parla de la détention de Diderot. Le baron, pour me faire parler, accusa le prisonnier d’imprudence: j’en mis dans la manière impétueuse dont je le défendis. L’on pardonna cet excès de zèle à celui qu’inspire un ami malheureux, et l’on parla d’autre chose. Il y avait là deux Allemands attachés au prince. L’un, appelé M. Klupffel, homme de beaucoup d’esprit, était son chapelain, et devint ensuite son gouverneur, après avoir supplanté le baron. L’autre était un jeune homme appelé M. Grimm qui lui servait de lecteur en attendant qu’il trouvât quelque place, et dont l’équipage très mince annonçait le pressant besoin de la trouver. Dès ce même soir, Klupffel et moi commençâmes une liaison qui bientôt devint amitié. Celle avec le sieur Grimm n’alla pas tout à fait si vite. Il ne se mettait guère en avant, bien éloigné de ce ton avantageux que la prospérité lui donna dans la suite. Le lendemain à dîner on parla de musique: il en parla bien. Je fus transporté d’aise en apprenant qu’il accompagnait du clavecin. Après le dîner on fit apporter de la musique. Nous musiquâmes tout le jour au clavecin du prince, et ainsi commença cette amitié qui d’abord me fut si douce, enfin si funeste, et dont j’aurai tant à parler désormais.

En revenant à Paris, j’y appris l’agréable nouvelle que Diderot était sorti du Donjon, et qu’on lui avait donné le château et le parc de Vincennes pour prison, sur sa parole, avec permission de voir ses amis. Qu’il me fut dur de n’y pouvoir courir à l’instant même! Mais retenu deux ou trois jours chez Mme Dupin par des soins indispensables, après trois ou quatre siècles d’impatience je volai dans les bras de mon ami. Moment inexprimable! il n’était pas seul. D’Alembert et le trésorier de la Sainte-Chapelle étaient avec lui. En entrant je ne vis que lui, je ne fis qu’un saut, un cri, je collai mon visage sur le sien, je le serrai étroitement sans lui parler autrement que par mes pleurs et par mes sanglots; j’étouffais de tendresse et de joie. Son premier mouvement, sorti de mes bras, fut de se tourner vers l’ecclésiastique, et de lui dire: «Vous voyez, monsieur, comment m’aiment mes amis». Tout entier à mon émotion, je ne réfléchis pas alors à cette manière d’en tirer avantage. Mais en y pensant quelquefois depuis ce temps-là, j’ai toujours jugé qu’à la place de Diderot, ce n’eût pas été là la première idée qui me serait venue.

Je le trouvai très affecté de sa prison. Le Donjon lui avait fait une impression terrible, et quoiqu’il fût fort agréablement au château, et maître de ses promenades dans un parc qui n’est pas même fermé de murs, il avait besoin de la société de ses amis pour ne pas se livrer à son humeur noire. Comme j’étais assurément celui qui compatissait le plus à sa peine, je crus être aussi celui dont la vue lui serait la plus consolante, et tous les deux jours au plus tard, malgré des occupations très exigeantes, j’allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-midi.

Cette année 1749, l’été fut d’une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi j’allais à pied quand j’étais seul, et j’allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués, à la mode du pays, ne donnaient presque aucune ombre, et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendais par terre n’en pouvant plus. Je m’avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question proposée par l’académie de Dijon pour le prix de l’année suivante: Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

À l’instant de cette lecture je vis un autre univers, et je devins un autre homme. Quoique j’aie un souvenir vif de l’impression que j’en reçus, les détails m’en sont échappés depuis que je les ai déposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes. C’est une des singularités de ma mémoire qui méritent d’être dites. Quand elle me sert, ce n’est qu’autant que je me suis reposé sur elle: sitôt que j’en confie le dépôt au papier, elle m’abandonne; et dès qu’une fois j’ai écrit une chose, je ne m’en souviens plus du tout. Cette singularité me suit jusque dans la musique. Avant de l’apprendre je savais par cœur des multitudes de chansons: sitôt que j’ai su chanter des airs notés, je n’en ai pu retenir aucun; et je doute que de ceux que j’ai le plus aimés j’en pusse aujourd’hui redire un seul tout entier.

Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c’est qu’arrivant à Vincennes j’étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l’aperçut: je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’égarement.

Mes sentiments se montèrent, avec la plus inconcevable rapidité, au ton de mes idées. Toutes mes petites passions furent étouffées par l’enthousiasme de la vérité, de la liberté, de la vertu, et ce qu’il y a de plus étonnant est que cette effervescence se soutint dans mon cœur, durant plus de quatre ou cinq ans, à un aussi haut degré peut-être qu’elle ait jamais été dans le cœur d’aucun autre homme.

Je travaillai ce discours d’une façon bien singulière, et que j’ai presque toujours suivie dans mes autres ouvrages. Je lui consacrais les insomnies de mes nuits. Je méditais dans mon lit à yeux fermés, et je tournais et retournais mes périodes dans ma tête avec des peines incroyables; puis, quand j’étais parvenu à en être content, je les déposais dans ma mémoire jusqu’à ce que je pusse les mettre sur le papier: mais le temps de me relever et de m’habiller me faisait tout perdre, et quand je m’étais mis à mon papier il ne me venait presque plus rien de ce que j’avais composé. Je m’avisai de prendre pour secrétaire Mme Le Vasseur. Je l’avais logée avec sa fille et son mari plus près de moi, et c’était elle qui, pour m’épargner un domestique, venait tous les matins allumer mon feu et faire mon petit service. À son arrivée, je lui dictais de mon lit mon travail de la nuit, et cette pratique, que j’ai longtemps suivie, m’a sauvé bien des oublis.

Quand ce discours fut fait, je le montrai à Diderot, qui en fut content, et qui m’indiqua quelques corrections. Cependant cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d’ordre; de tous ceux qui sont sortis de ma plume, c’est le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d’harmonie; mais avec quelque talent qu’on puisse être né, l’art d’écrire ne s’apprend pas tout d’un coup.

Je fis partir cette pièce sans en parler à personne autre, si ce n’est, je pense, à Grimm, avec lequel, depuis son entrée chez le comte de Friese, je commençais à vivre dans la plus grande intimité. Il avait un clavecin qui nous servait de point de réunion, et autour duquel je passais avec lui tous les moments que j’avais de libres, à chanter des airs italiens et des barcarolles, sans trêve et sans relâche du matin au soir, ou plutôt du soir au matin, et sitôt qu’on ne me trouvait pas chez Mme Dupin, on était sûr de me trouver chez M. Grimm, ou du moins avec lui, soit à la promenade, soit au spectacle. Je cessai d’aller à la Comédie italienne, où j’avais mes entrées, mais qu’il n’aimait pas, pour aller avec lui, en payant, à la Comédie française, dont il était passionné. Enfin, un attrait si puissant me liait à ce jeune homme, et j’en devins tellement inséparable, que la pauvre tante elle-même en était négligée; c’est-à-dire que je la voyais moins, car jamais un moment de ma vie mon attachement pour elle ne s’en est affaibli.

Cette impossibilité de partager à mes inclinations le peu de temps que j’avais de libre, renouvela plus vivement que jamais le désir que j’avais depuis longtemps de ne faire qu’un ménage avec Thérèse: mais l’embarras de sa nombreuse famille, et surtout le défaut d’argent pour acheter des meubles, m’avaient jusqu’alors retenu. L’occasion de faire un effort se présenta, et j’en profitai. M. de Francueil et Mme Dupin, sentant bien que huit à neuf cents francs par an ne pouvaient me suffire, portèrent de leur propre mouvement mon honoraire annuel jusqu’à cinquante louis, et de plus, Mme Dupin, apprenant que je cherchais à me mettre dans mes meubles, m’aida de quelques secours pour cela. Avec les meubles qu’avait déjà Thérèse, nous mîmes tout en commun, et ayant loué un petit appartement à l’hôtel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, chez de très bonnes gens, nous nous y arrangeâmes comme nous pûmes; et nous y avons demeuré paisiblement et agréablement pendant sept ans, jusqu’à mon délogement pour l’Ermitage.

Le Père de Thérèse était un vieux bonhomme, très doux, qui craignait extrêmement sa femme, et qui lui avait donné pour cela le surnom de Lieutenant-criminel, que Grimm, par plaisanterie, transporta dans la suite à la fille. Mme Le Vasseur ne manquait pas d’esprit, c’est-à-dire d’adresse, elle se piquait même de politesse et d’airs du grand monde; mais elle avait un patelinage mystérieux qui m’était insupportable, donnant d’assez mauvais conseils à sa fille, cherchant à la rendre dissimulée avec moi, et cajolant séparément mes amis aux dépens les uns des autres et aux miens; du reste, assez bonne mère, parce qu’elle trouvait son compte à l’être, en couvrant les fautes de sa fille, parce qu’elle en profitait. Cette femme, que je comblais d’attentions, de soins, de petits cadeaux, et dont j’avais extrêmement à cœur de me faire aimer, était, par l’impossibilité que j’éprouvais d’y parvenir, la seule cause de peine que j’eusse dans mon petit ménage, et du reste je puis dire avoir goûté, durant ces six ou sept ans, le plus parfait bonheur domestique que la faiblesse humaine puisse comporter. Le cœur de ma Thérèse était celui d’un ange: notre attachement croissait avec notre intimité, et nous sentions davantage de jour en jour combien nous étions faits l’un pour l’autre. Si nos plaisirs pouvaient se décrire, ils feraient rire par leur simplicité. Nos promenades tête-à-tête hors de la ville, où je dépensais magnifiquement huit ou dix sols à quelque guinguette. Nos petits soupers à la croisée de ma fenêtre, assis en vis-à-vis sur deux petites chaises posées sur une malle qui tenait la largeur de l’embrasure. Dans cette situation, la fenêtre nous servait de table, nous respirions l’air, nous pouvions voir les environs, les passants, et, quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout en mangeant. Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas, composés, pour tous mets, d’un quartier de gros pain, de quelques cerises, d’un petit morceau de fromage et d’un demi-setier de vin que nous buvions à nous deux? Amitié, confiance, intimité, douceur d’âme, que vos assaisonnements sont délicieux! Quelquefois nous restions là jusqu’à minuit sans y songer et sans nous douter de l’heure, si la vieille maman ne nous en eût avertis. Mais laissons ces détails, qui paraîtront insipides ou risibles. Je l’ai toujours dit et senti, la véritable jouissance ne se décrit point.

J’en eus à peu près dans le même temps une plus grossière, la dernière de cette espèce que j’aie eu à me reprocher. J’ai dit que le ministre Klupffel était aimable: mes liaisons avec lui n’étaient guères moins étroites qu’avec Grimm, et devinrent aussi familières; ils mangeaient quelquefois chez moi. Ces repas, un peu plus que simples, étaient égayés par les fines et folles polissonneries de Klupffel, et par les plaisants germanismes de Grimm, qui n’était pas encore devenu puriste. La sensualité ne présidait pas à nos petites orgies, mais la joie y suppléait, et nous nous trouvions si bien ensemble, que nous ne pouvions plus nous quitter. Klupffel avait mis dans ses meubles une petite fille, qui ne laissait pas d’être à tout le monde, parce qu’il ne pouvait l’entretenir à lui seul. Un soir, en entrant au café, nous le trouvâmes qui en sortait pour aller souper avec elle. Nous le raillâmes; il s’en vengea galamment en nous mettant du même souper, et puis nous raillant à son tour. Cette pauvre créature me parut d’un assez bon naturel, très douce, et peu faite à son métier, auquel une sorcière qu’elle avait avec elle la stylait de son mieux. Les propos et le vin nous égayèrent au point que nous nous oubliâmes. Le bon Klupffel ne voulut pas faire ses honneurs à demi, et nous passâmes tous trois successivement dans la chambre voisine avec la pauvre petite, qui ne savait si elle devait rire ou pleurer. Grimm a toujours affirmé qu’il ne l’avait pas touchée: c’était donc pour s’amuser à nous impatienter qu’il resta si longtemps avec elle, et s’il s’en abstint, il est peu probable que ce fût par scrupule, puisque avant d’entrer chez le comte de Friese, il logeait chez des filles au même quartier Saint-Roch.

Je sortis de la rue des Moineaux, où logeait cette fille, aussi honteux que Saint-Preux sortit de la maison où on l’avait enivré, et je me rappelai bien mon histoire en écrivant la sienne. Thérèse s’aperçut à quelque signe, et surtout à mon air confus, que j’avais quelque reproche à me faire; j’en allégeai le poids par ma franche et prompte confession. Je fis bien; car dès le lendemain Grimm vint en triomphe lui raconter mon forfait en l’aggravant, et depuis lors il n’a jamais manqué de lui en rappeler malignement le souvenir, en cela d’autant plus coupable que, l’ayant mis librement et volontairement dans ma confidence, j’avais droit d’attendre de lui qu’il ne m’en ferait pas repentir. Jamais je ne sentis mieux qu’en cette occasion la bonté de cœur de ma Thérèse; car elle fut plus choquée du procédé de Grimm qu’offensée de mon infidélité, et je n’essuyai de sa part que des reproches touchants et tendres, dans lesquels je n’aperçus jamais la moindre trace de dépit.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain