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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 27
La simplicité d’esprit de cette excellente fille égalait sa bonté de cœur, et c’est tout dire: mais un exemple qui se présente mérite pourtant d’être ajouté. Je lui avais dit que Klupffel était ministre et chapelain du prince de Saxe-Gotha. Un ministre était pour elle un homme si singulier, que, confondant comiquement les idées les plus disparates, elle s’avisa de prendre Klupffel pour le pape; je la crus folle la première fois qu’elle me dit, comme je rentrais, que le pape m’était venu voir. Je la fis expliquer, et je n’eus rien de plus pressé que d’aller conter cette histoire à Grimm et à Klupffel, à qui le nom de pape en resta parmi nous. Nous donnâmes à la fille de la rue des Moineaux le nom de papesse Jeanne. C’étaient des rires inextinguibles; nous étouffions. Ceux qui, dans une lettre qu’il leur a plu de m’attribuer, m’ont faire dire que je n’avais ri que deux fois en ma vie, ne m’ont pas connu dans ce temps-là, ni dans ma jeunesse, car assurément cette idée n’aurait jamais pu leur venir.
L’année suivante, 1750, comme je ne songeais plus à mon Discours, j’appris qu’il avait remporté le prix à Dijon. Cette nouvelle réveilla toutes les idées qui me l’avaient dicté, les anima d’une nouvelle force, et acheva de mettre en fermentation dans mon cœur ce premier levain d’héroïsme et de vertu que mon père, et ma patrie, et Plutarque, y avaient mis dans mon enfance. Je ne trouvai plus rien de grand et de beau que d’être libre et vertueux, au-dessus de la fortune et de l’opinion, et de se suffire à soi-même. Quoique la mauvaise honte et la crainte des sifflets m’empêchassent de me conduire d’abord sur ces principes et de rompre brusquement en visière aux maximes de mon siècle, j’en eus dès lors la volonté décidée, et je ne tardai à l’exécuter qu’autant de temps qu’il en fallait aux contradictions pour l’irriter et la rendre triomphante.
Tandis que je philosophais sur les devoirs de l’homme, un événement vint me faire mieux réfléchir sur les miens. Thérèse devint grosse pour la troisième fois. Trop sincère avec moi, trop fier en dedans pour vouloir démentir mes principes par mes œuvres, je me mis à examiner la destination de mes enfants, et mes liaisons avec leur mère, sur les lois de la nature, de la justice et de la raison, et sur celles de cette religion pure, sainte, éternelle comme son auteur, que les hommes ont souillée en feignant de vouloir la purifier, et dont ils n’ont plus fait, par leurs formules, qu’une religion de mots, vu qu’il en coûte peu de prescrire l’impossible quand on se dispense de le pratiquer.
Si je me trompai dans mes résultats, rien n’est plus étonnant que la sécurité d’âme avec laquelle je m’y livrai. Si j’étais de ces hommes mal nés, sourds à la douce voix de la nature, au-dedans desquels aucun vrai sentiment de justice et d’humanité ne germa jamais, cet endurcissement serait tout simple. Mais cette chaleur de cœur, cette sensibilité si vive, cette facilité à former des attachements, cette force avec laquelle ils me subjuguent, ces déchirements cruels quand il les faut rompre, cette bienveillance innée pour mes semblables, cet amour ardent du grand, du vrai, du beau, du juste, cette horreur du mal en tout genre, cette impossibilité de haïr, de nuire, et même de le vouloir, cet attendrissement, cette vive et douce émotion que je sens à l’aspect de tout ce qui est vertueux, généreux, aimable: tout cela peut-il jamais s’accorder dans la même âme, avec la dépravation qui fait fouler aux pieds, sans scrupule, le plus doux des devoirs? Non, je le sens, et le dis hautement, cela n’est pas possible. Jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n’a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. J’ai pu me tromper, mais non m’endurcir. Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres: je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans, plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père; et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé; mais, loin que ma raison m’ait donné le même avertissement, j’ai souvent béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père, et de celui qui les menaçait quand j’aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés à Mme d’Épinay ou à Mme de Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s’en charger dans la suite, auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes gens? Je l’ignore; mais je suis sûr qu’on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs parents: il vaut mieux cent fois qu’ils ne les aient point connus.
Mon troisième enfant fut donc mis aux Enfants-Trouvés, ainsi que les premiers, et il en fut de même des deux suivants; car j’en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut si bon, si sensé, si légitime, que si je ne m’en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère; mais je le dis à tous ceux à qui j’avais déclaré nos liaisons; je le dis à Diderot, à Grimm; je l’appris dans la suite à Mme d’Épinay, et dans la suite encore à Mme de Luxembourg, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité, et pouvant aisément le cacher à tout le monde; car la Gouin était une honnête femme, très discrète, et sur laquelle je comptais parfaitement. Le seul de mes amis à qui j’eus quelque intérêt de m’ouvrir fut le médecin Thierry, qui soigna ma pauvre tante dans une de ses couches où elle se trouva fort mal. En un mot, je ne mis aucun mystère à ma conduite, non seulement parce que je n’ai jamais rien su cacher à mes amis, mais parce qu’en effet je n’y voyais aucun mal. Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je crus l’être. J’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été.
Tandis que je faisais ainsi mes confidences, Mme Le Vasseur les faisait aussi de son côté, mais dans des vues moins désintéressées. Je les avais introduites, elle et sa fille, chez Mme Dupin, qui, par amitié pour moi, avait mille bontés pour elles. La mère la mit dans le secret de sa fille. Mme Dupin, qui est bonne et généreuse, et à qui elle ne disait pas combien, malgré la modicité de mes ressources, j’étais attentif à pourvoir à tout, y pourvoyait de son côté avec une libéralité que, par l’ordre de la mère, la fille m’a toujours cachée durant mon séjour à Paris, et dont elle ne me fit l’aveu qu’à l’Hermitage, à la suite de plusieurs autres épanchements de cœur. J’ignorais que Mme Dupin, qui ne m’en a jamais fait le moindre semblant, fût si bien instruite; j’ignore encore si Mme de Chenonceaux, sa bru, le fut aussi: mais Mme de Francueil, sa belle-fille, le fut, et ne put s’en taire. Elle m’en parla l’année suivante lorsque j’avais déjà quitté leur maison. Cela m’engagea à lui écrire à ce sujet une lettre qu’on trouvera dans mes recueils, et dans laquelle j’expose celle de mes raisons que je pouvais dire sans compromettre Mme Le Vasseur et sa famille; car les plus déterminantes venaient de là, et je les tus.
Je suis sûr de la discrétion de Mme Dupin et de l’amitié de Mme de Chenonceaux; je l’étais de celle de Mme de Francueil, qui d’ailleurs mourut longtemps avant que mon secret fût ébruité. Jamais il n’a pu l’être que par les gens mêmes à qui je l’avais confié, et ne l’a été en effet qu’après ma rupture avec eux. Par ce seul fait, ils sont jugés: sans vouloir me disculper du blâme que je mérite [j’aime mieux en être chargé], que de celui que mérite leur méchanceté. Ma faute est grande, mais c’est une erreur; j’ai négligé mes devoirs, mais le désir de nuire n’est pas entré dans mon cœur, et les entrailles de père ne sauraient parler bien puissamment pour des enfants qu’on n’a jamais vus: mais trahir la confiance de l’amitié, violer le plus saint de tous les pactes, publier les secrets versés dans notre sein, déshonorer à plaisir l’ami qu’on a trompé, et qui nous respecte encore en nous quittant, ce ne sont pas là des fautes, ce sont des bassesses d’âme et des noirceurs.
J’ai promis ma confession, non ma justification; ainsi je m’arrête ici sur ce point. C’est à moi d’être vrai, c’est au lecteur d’être juste. Je ne lui demanderai jamais rien de plus.
Le mariage de M. de Chenonceaux me rendit la maison de sa mère encore plus agréable, par le mérite et l’esprit de la nouvelle mariée, jeune personne très aimable et qui parut me distinguer parmi les scribes de M. Dupin. Elle était fille unique de Mme la vicomtesse de Rochechouart, grande amie du comte de Friese, et par contrecoup de Grimm qui lui était attaché. Ce fut pourtant moi qui l’introduisis chez sa fille: mais leurs humeurs ne se convenant pas, cette liaison n’eut point de suite; et Grimm, qui dès lors visait au solide, préféra la mère, femme du grand monde, à la fille, qui voulait des amis sûrs et qui lui convinssent, sans se mêler d’aucune intrigue ni chercher du crédit parmi les grands. Mme Dupin, ne trouvant pas dans Mme de Chenonceaux toute la docilité qu’elle en attendait, lui rendit sa maison fort triste, et Mme de Chenonceaux, fière de son mérite, peut-être de sa naissance, aima mieux renoncer aux agréments de la société, et rester presque seule dans son appartement, que de porter un joug pour lequel elle ne se sentait pas faite. Cette espèce d’exil augmenta mon attachement pour elle, par cette pente naturelle qui m’attire vers les malheureux. Je lui trouvai l’esprit métaphysique et penseur, quoique parfois un peu sophistique. Sa conversation, qui n’était point du tout celle d’une jeune femme qui sort du couvent, était pour moi très attrayante. Cependant elle n’avait pas vingt ans. Son teint était d’une blancheur éblouissante; sa taille eût été grande et belle si elle se fût mieux tenue; ses cheveux, d’un blond cendré et d’une beauté peu commune, me rappelaient ceux de ma pauvre Maman dans son bel âge, et m’agitaient vivement le cœur. Mais les principes sévères que je venais de me faire, et que j’étais résolu de suivre à tout prix, me garantirent d’elle et de ses charmes. J’ai passé, durant tout un été, trois ou quatre heures par jour tête-à-tête avec elle, à lui montrer gravement l’arithmétique, et à l’ennuyer de mes chiffres éternels, sans lui dire un seul mot galant ni lui jeter une œillade. Cinq ou six ans plus tard je n’aurais pas été si sage ou si fou; mais il était écrit que je ne devais aimer d’amour qu’une fois en ma vie, et qu’une autre qu’elle aurait les premiers et les derniers soupirs de mon cœur.
Depuis que je vivais chez Mme Dupin, je m’étais toujours contenté de mon sort, sans manquer aucun désir de le voir améliorer. L’augmentation qu’elle avait faite à mes honoraires, conjointement avec M. de Francueil, était venue uniquement de leur propre mouvement. Cette année, M. de Francueil, qui me prenait de jour en jour plus en amitié, songea à me mettre un peu plus au large et dans une situation moins précaire. Il était receveur général des finances. M. Dudoyer, son caissier, était vieux, riche, et voulait se retirer. M. de Francueil m’offrit cette place et, pour me mettre en état de la remplir, j’allai pendant quelques semaines chez M. Dudoyer prendre les instructions nécessaires. Mais, soit que j’eusse peu de talent pour cet emploi, soit que Dudoyer, qui me parut vouloir se donner un autre successeur, ne m’instruisit pas de bonne foi, j’acquis lentement et mal les connaissances dont j’avais besoin, et tout cet ordre de comptes embrouillés à dessein ne put jamais bien m’entrer dans la tête. Cependant, sans avoir saisi la fin du métier, je ne laissai pas d’en prendre la marche courante assez pour pouvoir l’exercer rondement. J’en commençai même les fonctions; je tenais les registres et la caisse; je donnais et recevais de l’argent, des récépissés, et quoique j’eusse aussi peu de goût que de talent pour ce métier, la maturité des ans commençant à me rendre sage, j’étais déterminé à vaincre ma répugnance pour me livrer tout entier à mon emploi. Malheureusement, comme je commençais à me mettre en train, M. de Francueil fit un petit voyage, durant lequel je restai chargé de sa caisse, où il n’y avait cependant pour lors que vingt-cinq à trente mille francs. Les soucis, l’inquiétude d’esprit que me donna ce dépôt me firent sentir que je n’étais point fait pour être caissier, et je ne doute point que le mauvais sang que je fis durant cette absence n’ait contribué à la maladie où je tombai après son retour.
J’ai dit, dans ma première partie, que j’étais né mourant. Un vice de conformation dans la vessie me fit éprouver, durant mes premières années, une rétention d’urine presque continuelle, et ma tante Suson, qui prit soin de moi, eut des peines incroyables à me conserver. Elle en vint à bout cependant; ma robuste constitution prit enfin le dessus, et ma santé s’affermit tellement, durant ma jeunesse, qu’excepté la maladie de langueur dont j’ai raconté l’histoire, et de fréquents besoins d’uriner, que le moindre échauffement me rendit toujours incommodes, je parvins jusqu’à l’âge de trente ans sans presque me sentir de ma première infirmité. Le premier ressentiment que j’en eus fut à mon arrivée à Venise. La fatigue du voyage et les terribles chaleurs que j’avais souffertes me donnèrent une ardeur d’urine et des maux de reins que je gardai jusqu’à l’entrée de l’hiver. Après avoir vu la Padoana, je me crus mort, et n’eus pas la moindre incommodité. Après m’être épuisé plus d’imagination que de corps pour ma Zulietta, je me portai mieux que jamais. Ce ne fut qu’après la détention de Diderot, que l’échauffement contracté dans mes courses de Vincennes, durant les terribles chaleurs qu’il faisait alors, me donna une violente néphrétique, depuis laquelle je n’ai jamais recouvré ma première santé.
Au moment dont je parle, m’étant peut-être un peu fatigué au maussade travail de cette maudite caisse, je retombai plus bas qu’auparavant, et je demeurai dans mon lit cinq ou six semaines, dans le plus triste état que l’on puisse imaginer. Mme Dupin m’envoya le célèbre Morand, qui, malgré son habileté et la délicatesse de sa main, me fit souffrir des maux incroyables, et ne put jamais venir à bout de me sonder. Il me conseilla de recourir à Daran, dont les bougies, plus flexibles parvinrent en effet à s’insinuer; mais, en rendant compte à Mme Dupin de mon état, Morand lui déclara que dans six mois je ne serais pas en vie. Ce discours, qui me parvint, me fit faire de sérieuses réflexions sur mon état et sur la bêtise de sacrifier le repos et l’agrément du peu de jours qui me restaient à vivre, à l’assujettissement d’un emploi pour lequel je ne sentais que du dégoût. D’ailleurs, comment accorder les sévères principes que je venais d’adopter avec un état qui s’y rapportait si peu et n’aurais-je pas bonne grâce, caissier d’un receveur général des finances, à prêcher le désintéressement et la pauvreté? Ces idées fermentèrent si bien dans ma tête, avec la fièvre, elles s’y combinèrent avec tant de force, que rien depuis lors ne les en put arracher, et durant ma convalescence je me confirmai de sens froid dans les résolutions que j’avais prises dans mon délire. Je renonçai pour jamais à tout projet de fortune et d’avancement. Déterminé à passer dans l’indépendance et la pauvreté le peu de temps qui me restait à vivre, j’appliquai toutes les forces de mon âme à briser les fers de l’opinion, et à faire avec courage tout ce qui me paraissait bien, sans m’embarrasser aucunement du jugement des hommes. Les obstacles que j’eus à combattre et les efforts que je fis pour en triompher, sont incroyables. Je réussis autant qu’il était possible et plus que je n’avais espéré moi-même. Si j’avais aussi bien secoué le joug de l’amitié que celui de l’opinion, je venais à bout de mon dessein, le plus grand peut-être, ou du moins le plus utile à la vertu, que mortel ait jamais conçu; mais, tandis que je foulais aux pieds les jugements insensés de la tourbe vulgaire des soi-disant grands et des soi-disant sages, je me laissais subjuguer et mener comme un enfant par de soi-disant amis, qui, jaloux de me voir marcher seul dans une route nouvelle, tout en paraissant s’occuper beaucoup à me rendre heureux, ne s’occupaient en effet qu’à me rendre ridicule, et commencèrent par travailler à m’avilir, pour parvenir dans la suite à me diffamer. Ce fut moins ma célébrité littéraire que ma réforme personnelle, dont je marque ici l’époque, qui m’attira leur jalousie: ils m’auraient pardonné peut-être de briller dans l’art d’écrire, mais ils ne purent me pardonner de donner par ma conduite un exemple qui semblait les importuner. J’étais né pour l’amitié; mon humeur facile et douce la nourrissait sans peine. Tant que je vécus ignoré du public, je fus aimé de tous ceux qui me connurent, et je n’eus pas un seul ennemi. Mais sitôt que j’eus un nom, je n’eus plus d’amis. Ce fut un très grand malheur; un plus grand encore fut d’être environné de gens qui prenaient ce nom, et qui n’usèrent des droits qu’il leur donnait que pour m’entraîner à ma perte. La suite de ces Mémoires développera cette odieuse trame; je n’en montre ici que l’origine: on en verra bientôt former le premier nœud.
Dans l’indépendance où je voulais vivre, il fallait cependant subsister. J’en imaginai un moyen très simple: ce fut de copier de la musique à tant la page.
Si quelque occupation plus solide eût rempli le même but, je l’aurais prise; mais ce talent étant de mon goût, et le seul qui, sans assujettissement personnel, pût me donner du pain au jour le jour, je m’y tins. Croyant n’avoir plus besoin de prévoyance, et faisant taire la vanité, de caissier d’un financier je me fis copiste de musique. Je crus avoir gagné beaucoup à ce choix, et je m’en suis si peu repenti, que je n’ai quitté ce métier que par force, pour le reprendre aussitôt que je pourrai. Le succès de mon premier discours me rendit l’exécution de cette résolution plus facile. Quand il eut remporté le prix, Diderot se chargea de le faire imprimer. Tandis que j’étais dans mon lit, il m’écrivit un billet pour m’en annoncer la publication et l’effet. Il prend, me marquait-il, tout par-dessus les nues; il n’y a pas d’exemple d’un succès pareil. Cette faveur du public, nullement briguée, et pour un auteur inconnu, me donna la première assurance véritable de mon talent, dont, malgré le sentiment interne, j’avais toujours douté jusqu’alors. Je compris tout l’avantage que j’en pouvais tirer pour le parti que j’étais prêt à prendre, et je jugeai qu’un copiste de quelque célébrité dans les lettres ne manquerait vraisemblablement pas de travail.
Sitôt que ma résolution fut bien prise et bien confirmée, j’écrivis un billet à M. de Francueil pour lui en faire part, pour le remercier, ainsi que Mme Dupin, de toutes leurs bontés, et pour leur demander leur pratique. Francueil, ne comprenant rien à ce billet, et me croyant encore dans le transport de la fièvre, accourut chez moi; mais il trouva ma résolution si bien prise qu’il ne put parvenir à l’ébranler. Il alla dire à Mme Dupin et à tout le monde que j’étais devenu fou. Je laissai dire et j’allai mon train. Je commençai ma réforme par ma parure; je quittai la dorure et les bas blancs, je pris une perruque ronde, je posai l’épée, je vendis ma montre, en me disant avec une joie incroyable: «Grâce au ciel, je n’aurai plus besoin de savoir l’heure qu’il est». M. de Francueil eut l’honnêteté d’attendre assez longtemps encore avant de disposer de sa caisse. Enfin, voyant mon parti bien pris, il la remit à M. d’Alibard, jadis gouverneur du jeune Chenonceaux, et connu dans la botanique par sa Flora parisiensis.
Quelque austère que fût ma réforme somptuaire, je ne l’étendis pas d’abord jusqu’à mon linge, qui était beau et en quantité, reste de mon équipage de Venise, et pour lequel j’avais un attachement particulier. À force d’en faire un objet de propreté, j’en avais fait un objet de luxe, qui ne laissait pas de m’être coûteux. Quelqu’un me rendit le bon office de me délivrer de cette servitude. La veille de Noël, tandis que les Gouverneuses étaient à vêpres et que j’étais au Concert spirituel, on força la porte d’un grenier où était étendu tout notre linge, après une lessive qu’on venait de faire. On vola tout, et entre autres quarante-deux chemises à moi, de très belle toile, et qui faisaient le fond de ma garde-robe en linge. À la façon dont les voisins dépeignirent un homme qu’on avait vu sortir de l’hôtel, portant des paquets à la même heure, Thérèse et moi soupçonnâmes son frère, qu’on savait être un très mauvais sujet. La mère repoussa vivement ce soupçon; mais tant d’indices le confirmèrent qu’il nous resta, malgré qu’elle en eût. Je n’osai faire d’exactes recherches, de peur de trouver plus que je n’aurais voulu. Ce frère ne se montra plus chez moi, et disparut enfin tout à fait. Je déplorai le sort de Thérèse et le mien de tenir à une famille si mêlée, et je l’exhortai plus que jamais de secouer un joug aussi dangereux. Cette aventure me guérit de la passion du beau linge, et je n’en ai plus eu depuis lors que de très commun, plus assortissant au reste de mon équipage.
Ayant ainsi complété ma réforme, je ne songeai plus qu’à la rendre solide et durable, en travaillant à déraciner de mon cœur tout ce qui tenait encore au jugement des hommes, tout ce qui pouvait me détourner, par la crainte du blâme, de ce qui était bon et raisonnable en soi. À l’aide du bruit que faisait mon ouvrage, ma résolution fit du bruit aussi, et m’attira des pratiques; de sorte que je commençai mon métier avec assez de succès. Plusieurs causes cependant m’empêchèrent d’y réussir comme j’aurais pu faire en d’autres circonstances. D’abord ma mauvaise santé. L’attaque que je venais d’essuyer eut des suites qui ne m’ont laissé jamais aussi bien portant qu’auparavant; et je crois que les médecins auxquels je me livrai me firent bien autant de mal que la maladie. Je vis successivement Morand, Daran, Helvétius, Malouin, Thierry, qui, tous très savants, tous mes amis, me traitèrent chacun à sa mode, ne me soulagèrent point, et m’affaiblirent considérablement. Plus je m’asservissais à leur direction, plus je devenais jaune, maigre, faible. Mon imagination qu’ils effarouchaient, mesurant mon état sur l’effet de leurs drogues, ne me montrait avant la mort qu’une suite de souffrances, les rétentions, la gravelle, la pierre. Tout ce qui soulage les autres, les tisanes, les bains, la saignée, empirait mes maux. M’étant aperçu que les sondes de Daran, qui seules me faisaient quelque effet, et sans lesquelles je ne croyais plus pouvoir vivre, ne me donnaient cependant qu’un soulagement momentané, je me mis à faire à grands frais d’immenses provisions de sondes, pour pouvoir en porter toute ma vie, même au cas que Daran vînt à manquer. Pendant huit ou dix ans que je m’en suis servi si souvent, il faut, avec tout ce qui m’en reste, que j’en aie acheté pour cinquante louis. On sent qu’un traitement si coûteux, si douloureux, si pénible, ne me laissait pas travailler sans distraction, et qu’un mourant ne met pas une ardeur bien vive à gagner son pain quotidien.
Les occupations littéraires firent une autre distraction non moins préjudiciable à mon travail journalier. À peine mon discours eut-il paru, que les défenseurs des lettres fondirent sur moi comme de concert. Indigné de voir tant de petits messieurs Josse, qui n’entendaient pas même la question, vouloir en décider en maîtres, je pris la plume, et j’en traitai quelques-uns de manière à ne pas laisser les rieurs de leur côté. Un certain M. Gauthier, de Nancy, le premier qui tomba sous ma plume, fut rudement malmené dans une lettre à M. Grimm. Le second fut le roi Stanislas lui-même, qui ne dédaigna pas d’entrer en lice avec moi. L’honneur qu’il me fit me força de changer de ton pour lui répondre; j’en pris un plus grave, mais non moins fort; et, sans manquer de respect à l’auteur, je réfutai pleinement l’ouvrage. Je savais qu’un jésuite appelé le P. de Menou y avait mis la main. Je me fiai à mon tact pour démêler ce qui était du prince et ce qui était du moine; et, tombant sans ménagement sur toutes les phrases jésuitiques, je relevai, chemin faisant, un anachronisme que je ne crus pouvoir venir que du Révérend. Cette pièce, qui, je ne sais pourquoi, a fait moins de bruit que mes autres écrits, est jusqu’à présent un ouvrage unique dans son espèce. J’y saisis l’occasion qui m’était offerte d’apprendre au public comment un particulier pouvait défendre la cause de la vérité contre un souverain même. Il est difficile de prendre en même temps un ton plus fier et plus respectueux que celui que je pris pour lui répondre. J’avais le bonheur d’avoir affaire à un adversaire pour lequel mon cœur plein d’estime pouvait, sans adulation, la lui témoigner; c’est ce que je fis avec assez de succès, mais toujours avec dignité. Mes amis, effrayés pour moi, croyaient déjà me voir à la Bastille. Je n’eus pas cette crainte un seul moment, et j’eus raison. Ce bon prince, après avoir vu ma réponse, dit: J’ai mon compte; je ne m’y frotte plus. Depuis lors, je reçus de lui diverses marques d’estime et de bienveillance, dont j’aurais quelques-unes à citer, et mon écrit courut tranquillement la France et l’Europe, sans que personne y trouvât rien à blâmer.
J’eus peu de temps après un autre adversaire auquel je ne m’étais pas attendu: ce même M. Bordes, de Lyon, qui dix ans auparavant m’avait fait beaucoup d’amitiés et rendu plusieurs services. Je ne l’avais pas oublié, mais je l’avais négligé par paresse; et je ne lui avais pas envoyé mes écrits, faute d’occasion toute trouvée pour les lui faire passer. J’avais donc tort, et il m’attaqua, honnêtement toutefois, et je répondis de même. Il répliqua sur un ton plus décidé. Cela donna lieu à ma dernière réponse, après laquelle il ne dit plus rien; mais il devint mon plus ardent ennemi, saisit le temps de mes malheurs pour faire contre moi d’affreux libelles, et fit un voyage à Londres exprès pour m’y nuire.
Toute cette polémique m’occupait beaucoup, avec beaucoup de perte de temps pour ma copie, peu de progrès pour la vérité, et peu de profit pour ma bourse; Pissot, alors mon libraire, me donnant toujours très peu de chose de mes brochures, souvent rien du tout, et par exemple, je n’eus pas un liard de mon premier Discours; Diderot le lui donna gratuitement. Il fallait attendre longtemps, et tirer sou à sou le peu qu’il me donnait. Cependant la copie n’allait point. Je faisais deux métiers: c’était le moyen de faire mal l’un et l’autre.
Ils se contrariaient encore d’une autre façon, par les diverses manières de vivre auxquelles ils m’assujettissaient. Le succès de mes premiers écrits m’avait mis à la mode. L’état que j’avais pris excitait la curiosité; l’on voulait connaître cet homme bizarre qui ne recherchait personne, et ne se souciait de rien que de vivre libre et heureux à sa manière: c’en était assez pour qu’il ne le pût point. Ma chambre ne désemplissait pas de gens qui, sous divers prétextes, venaient s’emparer de mon temps. Les femmes employaient mille ruses pour m’avoir à dîner. Plus je brusquais les gens, plus ils s’obstinaient. Je ne pouvais refuser tout le monde. En me faisant mille ennemis par mes refus, j’étais incessamment subjugué par ma complaisance, et de quelque façon que je m’y prisse, je n’avais pas par jour une heure de temps à moi.
Je sentis alors qu’il n’est pas toujours aussi aisé qu’on se l’imagine d’être pauvre et indépendant. Je voulais vivre de mon métier, le public ne le voulait pas. On imaginait mille petits moyens de me dédommager du temps qu’on me faisait perdre. Bientôt il aurait fallu me montrer comme Polichinelle à tant par personne. Je ne connais pas d’assujettissement plus avilissant et plus cruel que celui-là. Je n’y vis de remède que de refuser les cadeaux grands et petits et de ne faire d’exception pour qui que ce fût. Tout cela ne fit qu’attirer les donneurs, qui voulaient avoir la gloire de vaincre ma résistance, et me forcer de leur être obligé malgré moi. Tel qui ne m’aurait pas donné un écu, si je l’avais demandé, ne cessait de m’importuner de ses offres, et, pour se venger de les voir rejetées, taxait mes refus d’arrogance et d’ostentation.
On se doutera bien que le parti que j’avais pris, et le système que je voulais suivre, n’étaient pas du goût de Mme Le Vasseur. Tout le désintéressement de la fille ne l’empêchait pas de suivre les directions de sa mère, et les Gouverneuses, comme les appelait Gauffecourt, n’étaient pas toujours aussi fermes que moi dans leurs refus. Quoiqu’on me cachât bien des choses, j’en vis assez pour juger que je ne voyais pas tout, et cela me tourmenta, moins par l’accusation de connivence qu’il m’était aisé de prévoir, que par l’idée cruelle de ne pouvoir jamais être maître chez moi ni de moi. Je priais, je conjurais, je me fâchais, le tout sans succès; la maman me faisait passer pour un grondeur éternel, pour un bourru. C’était, avec mes amis, des chuchoteries continuelles; tout était mystère et secret pour moi dans mon ménage, et pour ne pas m’exposer sans cesse à des orages, je n’osais plus m’informer de ce qui s’y passait. Il aurait fallu, pour me tirer de tous ces tracas, une fermeté dont je n’étais pas capable. Je savais crier, et non pas agir; on me laissait dire et l’on allait son train.
Ces tiraillements continuels, et les importunités journalières auxquelles j’étais assujetti, me rendirent enfin ma demeure et le séjour de Paris désagréables. Quand mes incommodités me permettaient de sortir, et que je ne me laissais pas entraîner ici ou là par mes connaissances, j’allais me promener seul; je rêvais à mon grand système, j’en jetais quelque chose sur le papier, à l’aide d’un livret blanc et d’un crayon que j’avais toujours dans ma poche. Voilà comment les désagréments imprévus d’un état de mon choix me jetèrent par diversion tout à fait dans la littérature, et voilà comment je portai dans tous mes premiers ouvrages la bile et l’humeur qui m’en faisaient occuper.
