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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 28
Une autre chose y contribuait encore. Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m’y pouvoir assujettir, je m’avisai d’en prendre un à moi qui m’en dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m’enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte; j’affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. Il est vrai que cette âpreté, conforme à mes nouveaux principes, s’ennoblissait dans mon âme, y prenait l’intrépidité de la vertu, et c’est, je l’ose dire, sur cette auguste base qu’elle s’est soutenue mieux et plus longtemps qu’on aurait dû l’attendre d’un effort si contraire à mon naturel. Cependant, malgré la réputation de misanthropie que mon extérieur et quelques mots heureux me donnèrent dans le monde, il est certain que, dans le particulier, je soutins toujours mal mon personnage; que mes amis et mes connaissances menaient cet ours si farouche comme un agneau, et que, bornant mes sarcasmes à des vérités dures, mais générales, je n’ai jamais su dire un mot désobligeant à qui que ce fût.
Le Devin du Village acheva de me mettre à la mode, et bientôt il n’y eut pas d’homme plus recherché que moi dans Paris. L’histoire de cette pièce, qui fait époque, tient à celle des liaisons que j’avais pour lors. C’est un détail dans lequel je dois entrer pour l’intelligence de ce qui doit suivre.
J’avais un assez nombre de connaissances, mais deux seuls amis de choix, Diderot et Grimm. Par un effet du désir que j’ai de rassembler tout ce qui m’est cher, j’étais trop l’ami de tous les deux pour qu’ils ne le fussent pas bientôt l’un de l’autre. Je les liai, ils se convinrent, et s’unirent encore plus étroitement entre eux qu’avec moi. Diderot avait des connaissances sans nombre; mais Grimm, étranger et nouveau venu, avait besoin d’en faire. Je ne demandais pas mieux que de lui en procurer. Je lui avais donné Diderot, je lui donnai Gauffecourt. Je le menai chez Mme de Chenonceaux, chez Mme d’Épinay, chez le baron d’Holbach, avec lequel je me trouvais lié presque malgré moi. Tous mes amis devinrent les siens, cela était tout simple: mais aucun des siens ne devint jamais le mien, voilà ce qui l’était moins. Tandis qu’il logeait chez le comte de Friese, il nous donnait souvent à dîner chez lui; mais jamais je n’ai reçu aucun témoignage d’amitié ni de bienveillance du comte de Friese, ni du comte de Schomberg, son parent, très familier avec Grimm, ni d’aucune des personnes, tant hommes que femmes, avec lesquelles Grimm eut par eux des liaisons. J’excepte le seul abbé Raynal, qui, quoique son ami, se montra des miens, et m’offrit dans l’occasion sa bourse avec une générosité peu commune. Mais je connaissais l’abbé Raynal longtemps avant que Grimm le connût lui-même, et je lui avais toujours été attaché depuis un procédé plein de délicatesse et d’honnêteté qu’il eut pour moi dans une occasion bien légère, mais que je n’oubliai jamais.
Cet abbé Raynal est certainement un ami chaud. J’en eus la preuve à peu près au temps dont je parle envers le même Grimm, avec lequel il était très étroitement lié. Grimm, après avoir vu quelque temps de bonne amitié Mlle Fel, s’avisa tout d’un coup d’en devenir éperdument amoureux, et de vouloir supplanter Cahusac. La belle, se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l’affaire au tragique et s’avisa d’en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s’il eût été mort. L’abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde: l’abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi les jours, sans le quitter jamais ensemble; et l’un ne partait jamais que l’autre ne fût arrivé. Le comte de Friese, alarmé, lui amena Senac, qui, après l’avoir bien examiné, dit que ce ne serait rien, et n’ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce fût que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la langue, et qu’il avalait fort bien. Un beau matin il se leva, s’habilla, et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m’ait reparlé, ni, que je sache, à l’abbé Raynal, ni à personne, de cette singulière léthargie, ni des soins que nous lui avions rendus tandis qu’elle avait duré.
Cette aventure ne laissa pas de faire du bruit, et c’eût été réellement une anecdote merveilleuse, que la cruauté d’une fille d’Opéra eût fait mourir un homme de désespoir. Cette belle passion mit Grimm à la mode; bientôt il passa pour un prodige d’amour, d’amitié, d’attachement de toute espèce. Cette opinion le fit rechercher et fêter dans le grand nombre, et par là l’éloigna de moi, qui jamais n’avais été pour lui qu’un pis aller. Je le vis prêt à m’échapper tout à fait, car tous les sentiments vifs dont il faisait parade étaient ceux qu’avec moins de bruit j’avais pour lui. J’étais bien aise qu’il réussît dans le monde, mais je n’aurais pas voulu que ce fût en oubliant son ami. Je lui dis un jour: «Grimm, vous me négligez; je vous le pardonne. Quand la première ivresse des succès bruyants aura fait son effet, et que vous en sentirez le vide, j’espère que vous reviendrez à moi, et vous me retrouverez toujours. Quant à présent, ne vous gênez point; je vous laisse libre, et je vous attends». Il me dit que j’avais raison, s’arrangeant en conséquence, et se mit si bien à son aise, que je ne le vis plus qu’avec nos amis communs.
Notre principal point de réunion, avant qu’il fût aussi lié avec Mme d’Épinay qu’il le fut dans la suite, était la maison du baron d’Holbach. Ce dit baron était un fils de parvenu, qui jouissait d’une assez grande fortune, dont il usait noblement, recevant chez lui des gens de lettres et de mérite, et, par son savoir et ses lumières, tenant bien sa place au milieu d’eux. Lié depuis longtemps avec Diderot, il m’avait recherché par son entremise, même avant que mon nom fût connu. Une répugnance naturelle m’empêcha longtemps de répondre à ses avances. Un jour qu’il m’en demanda la raison, je lui dis: «Vous êtes trop riche». Il s’obstina et vainquit enfin. Mon plus grand malheur fut toujours de ne pouvoir résister aux caresses. Je ne me suis jamais bien trouvé d’y avoir cédé.
Une autre connaissance, qui devint amitié sitôt que j’eus un titre pour y prétendre, fut celle de M. Duclos. Il y avait plusieurs années que je l’avais vu pour la première fois, à la Chevrette, chez Mme d’Épinay, avec laquelle il était très bien. Nous ne fîmes que dîner ensemble; il repartit le même jour. Mais nous causâmes quelques moments après le dîner. Mme d’Épinay lui avait parlé de moi et de mon opéra des Muses galantes. Duclos, doué de trop grands talents pour ne pas aimer ceux qui en avaient, s’était prévenu pour moi, m’avait invité à l’aller voir. Malgré mon ancien penchant renforcé par la connaissance, ma timidité, ma paresse me retinrent tant que je n’eus aucun passeport auprès de lui que sa complaisance; mais encouragé par mon premier succès et par ses éloges qui me revinrent, je fus le voir, il vint me voir, et ainsi commencèrent entre nous des liaisons qui me le rendront toujours cher et à qui je dois de savoir, outre le témoignage de mon propre cœur, que la droiture et la probité peuvent s’allier quelquefois avec la culture des lettres.
Beaucoup d’autres liaisons moins solides, et dont je ne fais pas ici mention, furent l’effet de mes premiers succès, et durèrent jusqu’à ce que la curiosité fût satisfaite. J’étais un homme sitôt vu, qu’il n’y avait rien à voir de nouveau dès le lendemain. Une femme cependant qui me rechercha dans ce temps-là tint plus solidement que toutes les autres: ce fut Mme la marquise de Créqui, nièce de M. le bailli de Froulay ambassadeur de Malte, dont le frère avait précédé M. de Montaigu dans l’ambassade de Venise, et que j’avais été voir à mon retour de ce pays-là. Mme de Créqui m’écrivit; j’allai chez elle: elle me prit en amitié. J’y dînai quelquefois; j’y vis plusieurs gens de lettres, et entre autres M. Saurin, l’auteur de Spartacus, de Barizevelt, etc., devenu depuis lors mon très cruel ennemi, sans que j’en puisse imaginer d’autre cause, sinon que je porte le nom d’un homme que son père a bien vilainement persécuté.
On voit que, pour un copiste qui devait être occupé de son métier du matin jusqu’au soir, j’avais bien des distractions qui ne rendaient pas ma journée fort lucrative, et qui m’empêchaient d’être assez attentif à ce que je faisais pour le bien faire; aussi perdais-je à effacer ou gratter mes fautes, ou à recommencer ma feuille, plus de la moitié du temps qu’on me laissait. Cette importunité me rendait de jour en jour Paris plus insupportable, et me faisait rechercher la campagne avec ardeur. J’allai plusieurs fois passer quelques jours à Marcoussis, dont Mme Le Vasseur connaissait le vicaire, chez lequel nous nous arrangions tous de façon qu’il ne s’en trouvait pas mal. Grimm y vint une fois avec nous. Le vicaire avait de la voix, chantait bien, et quoiqu’il ne sût pas la musique, il apprenait sa partie avec beaucoup de facilité et de précision. Nous y passions le temps à chanter mes trios de Chenonceaux. J’y en fis deux ou trois nouveaux, sur des paroles que Grimm et le vicaire bâtissaient tant bien que mal. Je ne puis m’empêcher de regretter ces trios faits et chantés dans des moments de bien pure joie, et que j’ai laissés à Wooton avec toute ma musique. Mlle Davenport en a peut-être déjà fait des papillotes; mais ils méritaient d’être conservés et sont pour la plupart d’un très bon contrepoint. Ce fut après quelqu’un de ces petits voyages, où j’avais le plaisir de voir la tante à son aise, bien gaie, et où je m’égayais fort aussi, que j’écrivis au vicaire, fort rapidement et fort mal, une épître en vers qu’on trouvera parmi mes papiers.
J’avais, plus près de Paris, une autre station fort de mon goût chez M. Mussard, mon compatriote, mon parent et mon ami, qui s’était fait à Passy une retraite charmante, où j’ai coulé de bien paisibles moments. M. Mussard était un joaillier, homme de bon sens, qui, après avoir acquis dans son commerce une fortune honnête, et avoir marié sa fille unique à M. de Valmalette, fils d’un agent de change, et maître d’hôtel du roi, prit le sage parti de quitter sur ses vieux jours le négoce et les affaires, et de mettre un intervalle de repos et de jouissance entre les tracas de la vie et la mort. Le bonhomme Mussard, vrai philosophe de pratique, vivait sans souci, dans une maison très agréable qu’il s’était bâtie, et dans un très joli jardin qu’il avait planté de ses mains. En fouillant à fond de cuve les terrasses de ce jardin, il trouva des coquillages fossiles, et il en trouva en si grande quantité, que son imagination exaltée ne vit plus que coquilles dans la nature, et qu’il crut enfin tout de bon que l’univers n’était que coquilles, débris de coquilles, et que la terre entière n’était que du cron. Toujours occupé de cet objet et de ses singulières découvertes, il s’échauffa si bien sur ces idées, qu’elles se seraient enfin tournées dans sa tête en système, c’est-à-dire en folie, si, très heureusement pour sa raison, mais bien malheureusement pour ses amis auxquels il était cher, et qui trouvaient chez lui l’asile le plus agréable, la mort ne fût venue le leur enlever par la plus étrange et cruelle maladie. C’était une tumeur dans l’estomac toujours croissante, qui l’empêchait de manger, sans que durant très longtemps on en trouvât la cause, et qui finit, après plusieurs années de souffrances, par le faire mourir de faim. Je ne puis me rappeler, sans des serrements de cœur, les derniers temps de ce pauvre et digne homme, qui, nous recevant encore avec tant de plaisir, Lenieps et moi, les seuls amis que le spectacle des maux qu’il souffrait n’écarta pas de lui jusqu’à sa dernière heure, qui, dis-je, était réduit à dévorer des yeux le repas qu’il nous faisait servir, sans pouvoir presque humer quelques gouttes d’un thé bien léger, qu’il fallait rejeter un moment après. Mais avant ces temps de douleurs, combien j’en ai passés chez lui d’agréables, avec les amis d’élite qu’il s’était faits! À leur tête je mets l’abbé Prévôt, homme très aimable et très simple, dont le cœur vivifiait ses écrits, digne de l’immortalité, et qui n’avait rien dans l’humeur, ni dans sa société, du sombre coloris qu’il donnait à ses ouvrages; le médecin Procope, petit Ésope à bonnes fortunes; Boulanger, le célèbre auteur posthume du Despotisme oriental, et qui, je crois, étendait les systèmes de Mussard sur la durée du monde. En femmes, Mme Denis, nièce de Voltaire, qui, n’étant alors qu’une bonne femme, ne faisait pas encore du bel esprit; Mme Vanloo, non pas belle assurément, mais charmante, qui chantait comme un ange; Mme de Valmalette elle-même, qui chantait aussi, et qui, quoique fort maigre, eût été très aimable si elle en eût moins eu la prétention. Telle était à peu près la société de M. Mussard, qui m’aurait assez plu si son tête-à-tête avec sa conchyliomanie ne m’avait plu davantage, et je puis dire que pendant plus de six mois j’ai travaillé à son cabinet avec autant de plaisir que lui-même.
Il y avait longtemps qu’il prétendait que pour mon état les eaux de Passy me seraient salutaires, et qu’il m’exhortait à les venir prendre chez lui. Pour me tirer un peu de l’urbaine cohue, je me rendis à la fin, et je fus passer à Passy huit ou dix jours, qui me firent plus de bien parce que j’étais à la campagne que parce que j’y prenais les eaux. Mussard jouait du violoncelle, et aimait passionnément la musique italienne. Un soir, nous en parlâmes beaucoup avant de nous coucher, et surtout des opere buffe que nous avions vus l’un et l’autre en Italie, et dont nous étions tous deux transportés. La nuit, ne dormant pas, j’allais rêver comment on pourrait faire pour donner en France l’idée d’un drame de ce genre; car les Amours de Ragonde n’y ressemblaient point du tout. Le matin en me promenant et en prenant les eaux, je fis quelque manière de vers très à la hâte, et j’y adaptai des chants qui me vinrent en les faisant. Je barbouillai le tout dans une espèce de salon voûté qui était au haut du jardin; et au thé je ne pus m’empêcher de montrer ces airs à Mussard et à Mlle Duvernois, sa gouvernante, qui était en vérité une très bonne et aimable fille. Les trois morceaux que j’avais esquissés étaient le premier monologue, J’ai perdu mon serviteur, l’air du Devin, L’amour croît s’il s’inquiète, et le dernier duo, À jamais, Colin, je t’engage, etc. J’imaginais si peu que cela valût la peine d’être suivi, que, sans les applaudissements et les encouragements de l’un et de l’autre, j’allais jeter au feu mes chiffons et n’y plus penser, comme j’ai fait tant de fois pour des choses du moins aussi bonnes: mais ils m’excitèrent si bien, qu’en six jours mon drame fut écrit, à quelques vers près, et toute ma musique esquissée, tellement que je n’eus plus à faire à Paris qu’un peu de récitatif et tout le remplissage, et j’achevai le tout avec une telle rapidité, qu’en trois semaines mes scènes furent mises au net et en état d’être représentées. Il n’y manquait que le divertissement, qui ne fut fait que longtemps après.
Échauffé de la composition de cet ouvrage, j’avais une grande passion de l’entendre, et j’aurais donné tout au monde pour le voir représenter à ma fantaisie, à portes fermées, comme on dit que Lulli fit une fois jouer Armide pour lui seul. Comme il ne m’était pas possible d’avoir ce plaisir qu’avec le public, il fallait nécessairement, pour jouir de ma pièce, la faire passer à l’Opéra. Malheureusement elle était dans un genre absolument neuf, auquel les oreilles n’étaient point accoutumées; et, d’ailleurs, le mauvais succès des Muses galantes me faisait prévoir celui du Devin, si je le présentais sous mon nom. Duclos me tira de peine, et se chargea de faire essayer l’ouvrage en laissant ignorer l’auteur. Pour ne pas me déceler, je ne me trouvai point à cette répétition; et les petits violons qui la dirigèrent, ne surent eux-mêmes quel en était l’auteur qu’après qu’une acclamation générale eut attesté la bonté de l’ouvrage. Tous ceux qui l’entendirent en étaient enchantés, au point que dès le lendemain, dans toutes les sociétés, on ne parlait d’autre chose. M. de Cury, intendant des Menus, qui avait assisté à la répétition, demanda l’ouvrage pour être donné à la cour. Duclos, qui savait mes intentions, jugeant que je serais moins le maître de ma pièce à la cour qu’à Paris, la refusa. Cury la réclama d’autorité; Duclos tint bon, et le débat entre eux devint si vif, qu’un jour à l’Opéra ils allaient sortir ensemble, si on ne les eût séparés. On voulut s’adresser à moi: je renvoyai la décision de la chose à M. Duclos. Il fallut retourner à lui. M. le duc d’Aumont s’en mêla. Duclos crut enfin devoir céder à l’autorité, et la pièce fut donnée pour être jouée à Fontainebleau.
La partie à laquelle je m’étais le plus attaché, et où je m’éloignais le plus de la route commune, était le récitatif. Le mien était accentué d’une façon toute nouvelle, et marchait avec le débit de la parole. On n’osa laisser cette horrible innovation, l’on craignait qu’elle ne révoltât les oreilles moutonnières. Je consentis que Francueil et Jelyote fissent un autre récitatif, mais je ne voulus pas m’en mêler.
Quand tout fut prêt et le jour fixé pour la représentation l’on me proposa le voyage de Fontainebleau, pour voir au moins la dernière répétition. J’y fus avec Mlle Fel, Grimm, et, je crois, l’abbé Raynal, dans une voiture de la cour. La répétition fut passable; j’en fus plus content que je ne m’y étais attendu. L’orchestre était nombreux, composé de ceux de l’Opéra et de la musique du roi. Jelyote faisait Colin; Mlle Fel, Colette; Cuvilier, le Devin; les chœurs étaient ceux de l’Opéra. Je dis peu de chose: c’était Jelyote qui avait tout dirigé; je ne voulus pas contrôler ce qu’il avait fait, et malgré mon ton romain, j’étais honteux comme un écolier au milieu de tout ce monde.
Le lendemain, jour de la représentation, j’allai déjeuner au café du Grand-Commun. Il y avait là beaucoup de monde. On parlait de la répétition de la veille, et de la difficulté qu’il y avait eu d’y entrer. Un officier qui était là dit qu’il y était entré sans peine, conta au long ce qui s’y était passé, dépeignit l’auteur, rapporta ce qu’il avait fait, ce qu’il avait dit; mais ce qui m’émerveilla de ce récit assez long, fait avec autant d’assurance que de simplicité, fut qu’il ne s’y trouva pas un seul mot de vrai. Il m’était très clair que celui qui parlait si savamment de cette répétition n’y avait point été, puisqu’il avait devant les yeux, sans le connaître, cet auteur qu’il disait avoir tant vu. Ce qu’il y eut de plus singulier dans cette scène fut l’effet qu’elle fit sur moi. Cet homme était d’un certain âge; il n’avait point l’air ni le ton fat et avantageux; sa physionomie annonçait un homme de mérite, sa croix de Saint-Louis annonçait un ancien officier. Il m’intéressait malgré son impudence et malgré moi; tandis qu’il débitait ses mensonges je rougissais, je baissais les yeux, j’étais sur les épines; je cherchais quelquefois en moi-même s’il n’y aurait pas moyen de le croire dans l’erreur et de bonne foi. Enfin, tremblant que quelqu’un ne me reconnût et ne lui en fît l’affront, je me hâtai d’achever mon chocolat sans rien dire, et baissant la tête en passant devant lui, je sortis le plus tôt qu’il me fut possible, tandis que les assistants péroraient sur sa relation. Je m’aperçus dans la rue que j’étais en sueur, et je suis sûr que si quelqu’un m’eût reconnu et nommé avant ma sortie, on m’aurait vu la honte et l’embarras d’un coupable, par le seul sentiment de la peine que ce pauvre homme aurait à souffrir si son mensonge était reconnu.
Me voici dans un de ces moments critiques de ma vie où il est difficile de ne faire que narrer, parce qu’il est presque impossible que la narration même ne porte empreinte de censure ou d’apologie. J’essayerai toutefois de rapporter comment et sur quels motifs je me conduisis, sans y ajouter ni louange ni blâme.
J’étais ce jour-là dans le même équipage négligé qui m’était ordinaire; grande barbe et perruque assez mal peignée. Prenant ce défaut de décence pour un acte de courage, j’entrai de cette façon dans la même salle où devaient arriver, peu de temps après, le Roi, la Reine, la famille royale et toute la cour. J’allai m’établir dans la loge où me conduisit M. de Cury, et qui était la sienne. C’était une grande loge sur le théâtre, vis-à-vis une petite loge plus élevée, où se plaça le Roi avec Mme de Pompadour. Environné de dames, et seul homme sur le devant de la loge, je ne pouvais douter qu’on ne m’eût mis là précisément pour être en vue. Quand on eut allumé, me voyant dans cet équipage, au milieu de gens tous excessivement parés, je commençai d’être mal à mon aise: je me demandai si j’étais à ma place, si j’y étais mis convenablement, et après quelques minutes d’inquiétude, je me répondis, oui, avec une intrépidité qui venait peut-être plus de l’impossibilité de m’en dédire que de la force de mes raisons. Je me dis: «Je suis à ma place, puisque je vois jouer ma pièce, que j’y suis invité, que je ne l’ai faite que pour cela, et qu’après tout personne n’a plus de droit que moi-même à jouir du fruit de mon travail et de mes talents. Je suis mis à mon ordinaire, ni mieux ni pis. Si je recommence à m’asservir à l’opinion dans quelque chose, m’y voilà bientôt asservi derechef en tout. Pour être toujours moi-même, je ne dois rougir en quelque lieu que ce soit d’être mis selon l’état que j’ai choisi: mon extérieur est simple et négligé, mais non crasseux ni malpropre; la barbe ne l’est point en elle-même, puisque c’est la nature qui nous la donne, et que, selon les temps et les modes, elle est quelquefois un ornement. On me trouvera ridicule, impertinent; eh! que m’importe! Je dois savoir endurer le ridicule et le blâme, pourvu qu’ils ne soient pas mérités». Après ce petit soliloque, je me raffermis si bien, que j’aurais été intrépide si j’eusse eu besoin de l’être. Mais, soit effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des cœurs, je n’aperçus rien, que d’obligeant et d’honnête dans la curiosité dont j’étais l’objet. J’en fus touché jusqu’à recommencer d’être inquiet sur moi-même et sur le sort de ma pièce, craignant d’effacer des préjugés si favorables, qui semblaient ne chercher qu’à m’applaudir. J’étais armé contre leur raillerie; mais leur air caressant, auquel je ne m’étais pas attendu, me subjugua si bien, que je tremblais comme un enfant quand on commença.
J’eus bientôt de quoi me rassurer. La pièce fut très mal jouée quant aux acteurs, mais bien chantée et bien exécutée quant à la musique. Dès la première scène, qui véritablement est d’une naïveté touchante, j’entendis s’élever dans les loges un murmure de surprise et d’applaudissement jusqu’alors inouï dans ce genre de pièces. La fermentation croissante alla bientôt au point d’être sensible dans toute l’assemblée et, pour parler à la Montesquieu, d’augmenter son effet par son effet même. À la scène des deux petites bonnes gens, cet effet fut à son comble. On ne claque point devant le Roi; cela fit qu’on entendit tout: la pièce et l’auteur y gagnèrent. J’entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges, et qui s’entre-disaient à demi-voix: «Cela est charmant, cela est ravissant, il n’y a pas un son là qui ne parle au cœur». Le plaisir de donner de l’émotion à tant d’aimables personnes m’émut moi-même jusqu’aux larmes; et je ne les pus contenir au premier duo, en remarquant que je n’étais pas seul à pleurer. J’eus un moment de retour sur moi-même en me rappelant le concert de M. de Treytorens. Cette réminiscence eut l’effet de l’esclave qui tenait la couronne sur la tête des triomphateurs; mais elle fut courte, et je me livrai bientôt pleinement et sans distraction au plaisir de savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu’en ce moment la volupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d’auteur; et sûrement s’il n’y eût eu là que des hommes, je n’aurais pas été dévoré, comme je l’étais sans cesse, du désir de recueillir de mes lèvres les délicieuses larmes que je faisais couler. J’ai vu des pièces exciter de plus vifs transports d’admiration, mais jamais une ivresse aussi pleine, aussi douce, aussi touchante, régner dans tout un spectacle, et surtout à la cour, un jour de première représentation. Ceux qui ont vu celle-là doivent s’en souvenir; car l’effet en fut unique.
Le même soir, M. le duc d’Aumont me fit dire de me trouver au château le lendemain sur les onze heures, et qu’il me présenterait au Roi. M. de Cury, qui me fit ce message, ajouta qu’on croyait qu’il s’agissait d’une pension, et que le Roi voulait me l’annoncer lui-même.
Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journée fut une nuit d’angoisse et de perplexité pour moi? Ma première idée, après celle de cette présentation, se porta sur un fréquent besoin de sortir, qui m’avait fait beaucoup souffrir le soir même au spectacle, et qui pouvait me tourmenter le lendemain, quand je serais dans la galerie ou dans les appartements du Roi, parmi tous ces grands, attendant le passage de Sa Majesté. Cette infirmité était la principale cause qui me tenait écarté des cercles, et qui m’empêchait d’aller m’enfermer chez des femmes. L’idée seule de l’état où ce besoin pouvait me mettre était capable de me le donner au point de m’en trouver mal, à moins d’un esclandre auquel j’aurais préféré la mort. Il n’y a que les gens qui connaissent cet état qui puissent juger de l’effroi d’en courir le risque.
Je me figurais ensuite devant le Roi, présenté à Sa Majesté, qui daignait s’arrêter et m’adresser la parole. C’était là qu’il fallait de la justesse et de la présence d’esprit pour répondre. Ma maudite timidité, qui me trouble devant le moindre inconnu, m’aurait-elle quitté devant le Roi de France, ou m’aurait-elle permis de bien choisir à l’instant ce qu’il fallait dire? Je voulais, sans quitter l’air et le ton sévère que j’avais pris, me montrer sensible à l’honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée. Pour préparer d’avance une réponse heureuse, il aurait fallu prévoir juste ce qu’il pourrait me dire; et j’étais sûr après cela de ne pas retrouver en sa présence un mot de ce que j’aurais médité. Que deviendrais-je en ce moment et sous les yeux de toute la cour, s’il allait m’échapper dans mon trouble quelqu’une de mes balourdises ordinaires? Ce danger m’alarma m’effraya, me fit frémir au point de me déterminer, à tout risque, à ne m’y pas exposer.
Je perdais, il est vrai, la pension qui m’était offerte en quelque sorte; mais je m’exemptais aussi du joug qu’elle m’eût imposé. Adieu la vérité, la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d’indépendance et de désintéressement? Il ne fallait plus que flatter ou me taire, en recevant cette pension: encore qui m’assurait qu’elle me serait payée? Que de pas à faire, que de gens à solliciter! Il m’en coûterait plus de soins, et bien plus désagréables, pour la conserver, que pour m’en passer. Je crus donc, en y renonçant, prendre un parti très conséquent à mes principes, et sacrifier l’apparence à la réalité. Je dis ma résolution à Grimm, qui n’y opposa rien. Aux autres j’alléguai ma santé, et je partis le matin même.
Mon départ fit du bruit et fut généralement blâmé. Mes raisons ne pouvaient être senties par tout le monde. M’accuser d’un sot orgueil était bien plus tôt fait, et contentait mieux la jalousie de quiconque sentait en lui-même qu’il ne se serait pas conduit ainsi. Le lendemain, Jelyote m’écrivit un billet, où il me détailla les succès de ma pièce et l’engouement où le Roi lui-même en était. Toute la journée, me marquait-il, Sa Majesté ne cesse de chanter, avec la voix la plus fausse de son royaume: J’ai perdu mon serviteur; j’ai perdu tout mon bonheur. Il ajoutait que, dans la quinzaine, on devait donner une seconde représentation du Devin, qui constaterait aux yeux de tout le public le plein succès de la première.
Deux jours après, comme j’entrais le soir sur les neuf heures chez Mme d’Épinay, où j’allais souper, je me vis croisé par un fiacre à la porte. Quelqu’un qui était dans ce fiacre me fit signe d’y monter; j’y monte: c’était Diderot. Il me parla de la pension avec un feu que sur pareil sujet je n’aurais pas attendu d’un philosophe. Il ne me fit pas un crime de n’avoir pas voulu être présenté au Roi; mais il m’en fit un terrible de mon indifférence pour la pension. Il me dit que, si j’étais désintéressé pour mon compte, il ne m’était pas permis de l’être pour celui de Mme Le Vasseur et de sa fille; que je leur devais de n’omettre aucun moyen possible et honnête de leur donner du pain et comme on ne pouvait pas dire, après tout, que j’eusse refusé cette pension, il soutint que, puisqu’on avait paru disposé à me l’accorder, je devais la solliciter et l’obtenir, à quelque prix que ce fût. Quoique je fusse touché de son zèle, je ne pus goûter ses maximes, et nous eûmes à ce sujet une dispute très vive, la première que j’aie eue avec lui; et nous n’en avons jamais eu que de cette espèce, lui me prescrivant ce qu’il prétendait que je devais faire, et moi m’en défendant, parce que je croyais ne le devoir pas.
Il était tard quand nous nous quittâmes. Je voulus le mener souper chez Mme d’Épinay; il ne le voulut point, et quelque effort que le désir d’unir tous ceux que j’aime m’ait fait faire en divers temps pour l’engager à la voir, jusqu’à la mener à sa porte, qu’il nous tint fermée, il s’en est toujours défendu, ne parlant d’elle qu’en termes très méprisants. Ce ne fut qu’après ma brouillerie avec elle et avec lui qu’ils se lièrent, et qu’il commença d’en parler avec honneur.
