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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 34
Un jour que j’allai voir Mme d’Houdetot à Eaubonne, au retour d’un de ses voyages de Paris, je la trouvai triste et je vis qu’elle avait pleuré. Je fus obligé de me contraindre, parce que Mme de Blainville, sœur de son mari, était là; mais sitôt que je pus trouver un moment, je lui marquai mon inquiétude. «Ah! me dit-elle en soupirant, je crains bien que vos folies ne me coûtent le repos de mes jours. Saint-Lambert est instruit et m’a instruite. Il me rend justice, mais il a de l’humeur, dont, qui pis est, il me cache une partie. Heureusement je ne lui ai rien tu de nos liaisons, qui se sont faites sous ses auspices. Mes lettres étaient pleines de vous, ainsi que mon cœur: je ne lui ai caché que votre amour insensé, dont j’espérais vous guérir, et dont, sans m’en parler, je vois qu’il me fait un crime. On nous a desservis; l’on m’a fait tort; mais qu’importe. Ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous devez être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon amant».
Ce fut là le premier moment où je fus sensible à la honte de me voir humilié, par le sentiment de ma faute, devant une jeune femme dont j’éprouvais les justes reproches et dont j’aurais dû être le mentor. L’indignation que j’en ressentis contre moi-même eût suffi peut-être pour surmonter ma faiblesse, si la tendre compassion que m’en inspirait la victime n’eût encore amolli mon cœur. Hélas! était-ce le moment de pouvoir l’endurcir, lorsqu’il était inondé par des larmes qui le pénétraient de toutes parts? Cet attendrissement se changea bientôt en colère contre les vils délateurs qui n’avaient vu que le mal d’un sentiment criminel, mais involontaire, sans croire, sans imaginer même la sincère honnêteté de cœur qui le rachetait. Nous ne restâmes pas longtemps en doute sur la main dont partait le coup.
Nous savions l’un et l’autre que Mme d’Épinay était en commerce de lettres avec Saint-Lambert. Ce n’était pas le premier orage qu’elle avait suscité à Mme d’Houdetot, dont elle avait fait mille efforts pour le détacher, et que les succès de quelques-uns de ces efforts faisaient trembler par la suite. D’ailleurs Grimm, qui, ce me semble, avait suivi M. de Castries à l’armée, était en Westphalie, aussi bien que Saint-Lambert; ils se voyaient quelquefois. Grimm avait fait près de Mme d’Houdetot quelques tentatives qui n’avaient pas réussi. Grimm, très piqué, cessa tout à fait de la voir. Qu’on juge du sang-froid avec lequel, modeste comme on sait qu’il l’est, il lui supposait des préférences pour un homme plus âgé que lui, et dont lui, Grimm, depuis qu’il fréquentait les grands, ne parlait plus que comme de son protégé.
Mes soupçons sur Mme d’Épinay se changèrent en certitude quand j’appris ce qui s’était passé chez moi. Quand j’étais à la Chevrette, Thérèse y venait souvent, soit pour m’apporter mes lettres, soit pour me rendre des soins nécessaires à ma mauvaise santé. Mme d’Épinay lui avait demandé si nous ne nous écrivions pas, Mme d’Houdetot et moi. Sur son aveu, Mme d’Épinay la pressa de lui remettre les lettres de Mme d’Houdetot, l’assurant qu’elle les recachèterait si bien qu’il n’y paraîtrait pas. Thérèse, sans montrer combien cette proposition la scandalisait et même sans m’avertir, se contenta de mieux cacher les lettres qu’elle m’apportait: précaution très heureuse, car Mme d’Épinay la faisait guetter à son arrivée, et l’attendant au passage, poussa plusieurs fois l’audace jusqu’à chercher dans sa bavette. Elle fit plus: s’étant un jour invitée à venir avec M. de Margency dîner à l’Hermitage, pour la première fois depuis que j’y demeurais, elle prit le temps que je me promenais avec Margency pour entrer dans mon cabinet avec la mère et la fille, et les presser de lui montrer les lettres de Mme d’Houdetot. Si la mère eût su où elles étaient, les lettres étaient livrées; mais heureusement, la fille seule le savait, et nia que j’en eusse conservé aucune. Mensonge assurément plein d’honnêteté, de fidélité, de générosité, tandis que la vérité n’eût été qu’une perfidie. Mme d’Épinay, voyant qu’elle ne pouvait la séduire, s’efforça de l’irriter par la jalousie, en lui reprochant sa facilité et son aveuglement. «Comment pouvez-vous, lui dit-elle, ne pas voir qu’ils ont entre eux un commerce criminel? Si, malgré tout ce qui frappe vos yeux, vous avez besoin d’autres preuves, prêtez-vous donc à ce qu’il faut faire pour les avoir: vous dites qu’il déchire les lettres de Mme d’Houdetot aussitôt qu’il les a lues. Eh! bien, recueillez avec soin les pièces, et donnez-les-moi; je me charge de les rassembler». Telles étaient les leçons que mon amie donnait à ma compagne.
Thérèse eut la discrétion de me taire assez longtemps toutes ces tentatives; mais voyant mes perplexités, elle se crut obligée à me tout dire, afin que, sachant à qui j’avais affaire, je prisse mes mesures pour me garantir des trahisons qu’on me préparait. Mon indignation, ma fureur ne peut se décrire. Au lieu de dissimuler avec Mme d’Épinay, à son exemple, et de me servir de contre-ruses, je me livrai sans mesure à l’impétuosité de mon naturel, et avec mon étourderie ordinaire, j’éclatai tout ouvertement. On peut juger de mon imprudence par les lettres suivantes, qui montrent suffisamment la manière de procéder de l’un et de l’autre en cette occasion.
BILLET DE Mme D’ÉPINAY
(Liasse A, no 44.)
Pourquoi donc ne vous vois-je pas, mon cher ami? je suis inquiète de vous. Vous m’aviez tant promis de ne faire qu’aller et venir de l’Hermitage ici! Sur cela je vous ai laissé libre et point du tout, vous laissez passer huit jours. Si on ne m’avait pas dit que vous étiez en bonne santé, je vous croirais malade. Je vous attendais avant-hier ou hier, et je ne vous vois point arriver. Mon Dieu! qu’avez-vous donc? Vous n’avez point d’affaires; vous n’avez pas non plus de chagrins, car je me flatte que vous seriez venu sur-le-champ me les confier. Vous êtes donc malade! Tirez-moi d’inquiétude bien vite, je vous en prie. Adieu, mon cher ami; que cet adieu me donne un bonjour de vous.
RÉPONSE
Ce mercredi matin.
Je ne puis rien vous dire encore. J’attends d’être mieux instruit, et je le serai tôt ou tard. En attendant, soyez sûre que l’innocence accusée trouvera un défenseur assez ardent pour donner quelque repentir aux calomniateurs, quels qu’ils soient.
SECOND BILLET DE LA MÊME
(Liasse A, no 45.)
Savez-vous que votre lettre m’effraye? Qu’est-ce qu’elle veut donc dire? Je l’ai relue plus de vingt-cinq fois. En vérité je n’y comprends rien. J’y vois seulement que vous êtes inquiet et tourmenté, et que vous attendez que vous ne le soyez plus pour m’en parler. Mon cher ami, est-ce là ce dont nous étions convenus? Qu’est donc devenue cette amitié, cette confiance? et comment l’ai-je perdue? Est-ce contre moi, ou pour moi, que vous êtes fâché? Quoi qu’il en soit, venez dès ce soir, je vous en conjure: souvenez-vous que vous m’avez promis, il n’y a pas huit jours, de ne rien garder sur le cœur, et de me parler sur-le-champ. Mon cher ami, je vis dans cette confiance… Tenez, je viens encore de lire votre lettre: je n’y conçois pas davantage, mais elle me fait trembler. Il me semble que vous êtes cruellement agité. Je voudrais vous calmer; mais, comme j’ignore le sujet de vos inquiétudes, je ne sais que vous dire, sinon que me voilà tout aussi malheureuse que vous jusqu’à ce que vous aie vu. Si vous n’êtes pas ici ce soir à six heures, je pars demain pour l’Hermitage, quelque temps qu’il fasse, et dans quelque état que je sois; car je ne saurais tenir à cette inquiétude. Bonjour, mon cher bon ami. À tout hasard, je risque de vous dire, sans savoir si vous en avez besoin ou non, de tâcher de prendre garde et d’arrêter les progrès que fait l’inquiétude dans la solitude. Une mouche devient un monstre, je l’ai souvent éprouvé.
RÉPONSE
Ce mercredi soir.
Je ne puis vous aller voir, ni recevoir votre visite, tant que durera l’inquiétude où je suis. La confiance dont vous parlez n’est plus, et il ne vous sera pas aisé de la recouvrer. Je ne vois à présent, dans votre empressement, que le désir de tirer des aveux d’autrui quelque avantage qui convienne à vos vues; et mon cœur, si prompt à s’épancher dans un cœur qui s’ouvre pour le recevoir, se ferme à la ruse et à la finesse. Je reconnais votre adresse ordinaire dans la difficulté que vous trouvez à comprendre mon billet. Me croyez-vous assez dupe pour penser que vous ne l’avez pas compris? Non; mais je saurai vaincre vos subtilités à force de franchise. Je vais m’expliquer plus clairement, afin que vous m’entendiez encore moins.
Deux amants bien unis et dignes de s’aimer me sont chers; je m’attends bien que vous ne saurez pas qui je veux dire, à moins que je ne vous les nomme. Je présume qu’on a tenté de les désunir, et que c’est de moi qu’on s’est servi pour donner de la jalousie à l’un des deux. Le choix n’est pas fort adroit, mais il a paru commode à la méchanceté, et cette méchanceté, c’est vous que j’en soupçonne. J’espère que ceci devient plus clair.
Ainsi donc la femme que j’estime le plus aurait, de mon su, l’infamie de partager son cœur et sa personne entre deux amants, et moi celle d’être un de ces deux lâches? Si je savais qu’un seul moment de la vie vous eussiez pu penser ainsi d’elle et de moi, je vous haïrais jusqu’à la mort. Mais c’est de l’avoir cru, que je vous taxe. Je ne comprends pas, en pareil cas, auquel c’est des trois que vous avez voulu nuire; mais si vous aimez le repos, craignez d’avoir eu le malheur de réussir. Je n’ai caché ni à vous ni à elle tout le mal que je pense de certaines liaisons; mais je veux qu’elles finissent par un moyen aussi honnête que sa cause, et qu’un amour illégitime se change en une éternelle amitié. Moi, qui ne fis jamais de mal à personne, servirais-je innocemment à en faire à mes amis? Non; je ne vous le pardonnerais jamais, je deviendrais votre irréconciliable ennemi. Vos secrets seuls seraient respectés, car je ne serai jamais un homme sans foi.
Je n’imagine pas que les perplexités où je suis puissent durer bien longtemps. Je ne tarderai pas à savoir si je me suis trompé. Alors j’aurai peut-être de grands torts à réparer, et je n’aurai rien fait en ma vie de si bon cœur. Mais savez-vous comment je rachèterai mes fautes durant le peu de temps qui me reste à passer près de vous? En faisant ce que nul autre ne fera que moi; en vous disant franchement ce qu’on pense de vous dans le monde, et les brèches que vous avez à réparer dans votre réputation. Malgré tous les prétendus amis qui vous entourent, quand vous m’aurez vu partir, vous pourrez dire adieu à la vérité: vous ne trouverez plus personne qui vous la dise.
TROISIEME BILLET DE LA MÊME
(Liasse A, no 46.)
Je n’entendais pas votre lettre de ce matin: je vous l’ai dit, parce que cela était. J’entends celle de ce soir; n’ayez pas peur que j’y réponde jamais: je suis trop pressée de l’oublier, et quoique vous me fassiez pitié, je n’ai pu me défendre de l’amertume dont elle me remplit l’âme. Moi! user de ruse, de finesse avec vous; moi! accusée de la plus noire des infamies! Adieu; je regrette que vous ayez la… Adieu: je ne sais ce que je dis… Adieu, je serai bien pressée de vous pardonner. Vous viendrez quand vous voudrez! vous serez reçu mieux que ne l’exigeaient vos soupçons. Dispensez-vous seulement de vous mettre en peine de ma réputation. Peu m’importe celle qu’on me donne. Ma conduite est bonne, et cela me suffit. Au surplus, j’ignorais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes qui me sont aussi chères qu’à vous.
Cette dernière lettre me tira d’un terrible embarras, et me replongea dans un autre qui n’était guère moindre. Quoique toutes ces lettres et réponses fussent allées et venues dans l’espace d’un jour avec une extrême rapidité, cet intervalle avait suffi pour en mettre entre mes transports de fureur, et pour me laisser réfléchir sur l’énormité de mon imprudence. Mme d’Houdetot ne m’avait rien tant recommandé que de rester tranquille, de lui laisser le soin de se tirer seule de cette affaire, et d’éviter, surtout dans le moment même, toute rupture et tout éclat, et moi, par les insultes les plus ouvertes et les plus atroces, j’allais achever de porter la rage dans le cœur d’une femme qui n’y était déjà que trop disposée. Je ne devais naturellement attendre de sa part qu’une réponse si fière, si dédaigneuse, si méprisante, que je n’aurais pu, sans la plus indigne lâcheté, m’abstenir de quitter sa maison sur-le-champ. Heureusement, plus adroite encore que je n’étais emporté, elle évita, par le tour de sa réponse, de me réduire à cette extrémité. Mais il fallait ou sortir, ou l’aller voir sur-le-champ; l’alternative était inévitable. Je pris le dernier parti, fort embarrassé de ma contenance dans l’explication que je prévoyais. Car comment m’en tirer sans compromettre ni Mme d’Houdetot, ni Thérèse? Et malheur à celle que j’aurais nommée! Il n’y avait rien que la vengeance d’une femme implacable et intrigante ne me fît craindre pour celle qui en serait l’objet. C’était pour prévenir ce malheur que je n’avais parlé que de soupçons dans mes lettres, afin d’être dispensé d’énoncer mes preuves. Il est vrai que cela rendait mes emportements plus inexcusables, nuls simples soupçons ne pouvant m’autoriser à traiter une femme, et surtout une amie, comme je venais de traiter Mme d’Épinay. Mais ici commence la grande et noble tâche que j’ai dignement remplie, d’expier mes fautes et mes faiblesses cachées en me chargeant de fautes plus graves, dont j’étais incapable, et que je ne commis jamais.
Je n’eus pas à soutenir la prise que j’avais redoutée, et j’en fus quitte pour la peur. À mon abord, Mme d’Épinay me sauta au cou, en fondant en larmes. Cet accueil inattendu, et de la part d’une ancienne amie, m’émut extrêmement; je pleurai beaucoup aussi. Je lui dis quelques mots qui n’avaient pas grand sens; elle m’en dit quelques-uns qui en avaient encore moins, et tout finit là. On avait servi; nous allâmes à table, où, dans l’attente de l’explication, que je croyais remise après le souper, je fis mauvaise figure, car je suis tellement subjugué par la moindre inquiétude qui m’occupe, que je ne la saurais cacher aux moins clairvoyants. Mon air embarrassé devait lui donner du courage; cependant elle ne risqua point l’aventure: il n’y eut pas plus d’explication après le souper qu’avant. Il n’y en eut pas plus le lendemain, et nos silencieux tête-à-tête ne furent remplis que de choses indifférentes, ou de quelques propos honnêtes de ma part, par lesquels, lui témoignant ne pouvoir encore rien prononcer sur le fondement de mes soupçons, je lui protestais avec bien de la vérité que, s’ils se trouvaient mal fondés, ma vie entière serait employée à réparer leur injustice. Elle ne marqua pas la moindre curiosité de savoir précisément quels étaient ces soupçons, ni comment ils m’étaient venus, et tout notre raccommodement, tant de sa part que de la mienne, consista dans l’embrassement du premier abord. Puisqu’elle était seule offensée, au moins dans la forme, il me partit que ce n’était pas à moi de chercher un éclaircissement qu’elle ne cherchait pas elle-même, et je m’en retournai comme j’étais venu. Continuant au reste à vivre avec elle comme auparavant, j’oubliai bientôt presque entièrement cette querelle, et je crus bêtement qu’elle l’oubliait elle-même, parce qu’elle paraissait ne s’en plus souvenir.
Ce ne fut pas là, comme on verra bientôt, le seul chagrin que m’attira ma faiblesse; mais j’en avais d’autres non moins sensibles, que je ne m’étais point attirés, et qui n’avaient pour cause que le désir de m’arracher de ma solitude, à force de m’y tourmenter. Ceux-ci me venaient de la part de Diderot et des holbachiens. Depuis mon établissement à l’Hermitage, Diderot n’avait cessé de m’y harceler, soit par lui-même, soit par Deleyre, et je vis bientôt, aux plaisanteries de celui-ci sur mes courses boscaresques, avec quel plaisir ils avaient travesti l’hermite en galant berger. Mais il n’était pas question de cela dans mes prises avec Diderot; elles avaient des causes plus graves. Après la publication du Fils naturel, il m’en avait envoyé un exemplaire, que j’avais lu avec l’intérêt et l’attention qu’on donne aux ouvrages d’un ami. En lisant l’espèce de poétique en dialogue qu’il y a jointe, je fus surpris, et même un peu contristé, d’y trouver, parmi plusieurs choses désobligeantes, mais tolérables, contre les solitaires, cette âpre et dure sentence, sans aucun adoucissement: Il n’y a que le méchant qui soit seul. Cette sentence est équivoque, et présente deux sens, ce me semble: l’un très vrai, l’autre très faux; puisqu’il est même impossible qu’un homme qui est et veut être seul puisse et veuille nuire à personne, et par conséquent qu’il soit un méchant. La sentence en elle-même exigeait donc une interprétation; elle l’exigeait bien plus encore de la part d’un auteur qui, lorsqu’il imprimait cette sentence, avait un ami retiré dans une solitude. Il me paraissait choquant et malhonnête, ou d’avoir oublié, en la publiant, cet ami solitaire, ou, s’il s’en était souvenu, de n’avoir pas fait, du moins en maxime générale, l’honorable et juste exception qu’il devait non seulement à cet ami, mais à tant de sages respectés, qui dans tous les temps ont cherché le calme et la paix dans la retraite, et dont, pour la première fois depuis que le monde existe, un écrivain s’avise, avec un seul trait de plume, de faire indistinctement autant de scélérats.
J’aimais tendrement Diderot; je l’estimais sincèrement, et je comptais avec une entière confiance sur les mêmes sentiments de sa part. Mais excédé de son infatigable obstination à me contrarier éternellement sur mes goûts, mes penchants, ma manière de vivre, sur tout ce qui n’intéressait que moi seul; révolté de voir un homme plus jeune que moi vouloir à toute force me gouverner comme un enfant; rebuté de sa facilité à promettre et de sa négligence à tenir; ennuyé de tant de rendez-vous donnés et manqués de sa part, et de sa fantaisie d’en donner toujours de nouveaux pour y manquer derechef; gêné de l’attendre inutilement trois ou quatre fois par mois, les jours marqués par lui-même, et de dîner seul le soir, après être allé au-devant de lui jusqu’à Saint-Denis, et l’avoir attendu toute la journée, j’avais déjà le cœur plein de ses torts multipliés. Ce dernier me parut plus grave, et me navra davantage. Je lui écrivis pour m’en plaindre, mais avec une douceur et un attendrissement qui me fit inonder mon papier de mes larmes; et ma lettre était assez touchante pour avoir dû lui en tirer. On ne devinerait jamais quelle fut sa réponse sur cet article; la voici mot pour mot (liasse A, no 33):
Je suis bien aise que mon ouvrage vous ait plu, qu’il vous ait touché. Vous n’êtes pas de mon avis sur les ermites; dites-en tant de bien qu’il vous plaira; vous serez le seul au monde dont j’en penserai: encore y aurait-il bien à dire là-dessus, si l’on pouvait vous parler sans vous fâcher. Une femme de quatre-vingts ans! etc. On m’a dit une phrase d’une lettre du fils de Mme d’Épinay, qui a dû vous peiner beaucoup, ou je connais mal le fond de votre âme.
Il faut expliquer les deux dernières phrases de cette lettre.
Au commencement de mon séjour à l’Hermitage, Mme Le Vasseur parut s’y déplaire et trouver l’habitation trop seule. Ses propos là-dessus m’étant revenus, je lui offris de la renvoyer à Paris si elle s’y plaisait davantage, d’y payer son loyer, et d’y prendre le même soin d’elle que si elle était encore avec moi. Elle rejeta mon offre, me protesta qu’elle se plaisait fort à l’Hermitage, que l’air de la campagne lui faisait du bien; et l’on voyait que cela était vrai, car elle y rajeunissait, pour ainsi dire, et s’y portait beaucoup mieux qu’à Paris. Sa fille m’assura même qu’elle eût été dans le fond très fâchée que nous quittassions l’Hermitage, qui réellement était un séjour charmant, aimant fort le petit tripotage du jardin et des fruits, dont elle avait le maniement; mais qu’elle avait dit ce qu’on lui avait fait dire, pour tâcher de m’engager à retourner à Paris.
Cette tentative n’ayant pas réussi, ils tâchèrent d’obtenir par le scrupule l’effet que la complaisance n’avait pas produit, et me firent un crime de garder là cette vieille femme, loin des secours dont elle pouvait avoir besoin à son âge; sans songer qu’elle et beaucoup d’autres vieilles gens, dont l’excellent air du pays prolonge la vie, pouvaient tirer ces secours de Montmorency, que j’avais à ma porte; et comme s’il n’y avait des vieillards qu’à Paris, et que partout ailleurs ils fussent hors d’état de vivre. Mme Le Vasseur, qui mangeait beaucoup, et avec une extrême voracité, était sujette à des débordements de bile et à de fortes diarrhées, qui lui duraient quelques jours, et lui servaient de remède. À Paris, elle n’y faisait jamais rien, et laissait agir la nature. Elle en usait de même à l’Hermitage, sachant bien qu’il n’y avait rien de mieux à faire. N’importe: parce qu’il n’y avait pas des médecins et des apothicaires à la campagne, c’était vouloir sa mort que de l’y laisser, quoiqu’elle s’y portât très bien. Diderot aurait dû déterminer à quel âge il n’est plus permis, sous peine d’homicide, de laisser vivre les vieilles gens hors de Paris.
C’était là une des deux accusations atroces sur lesquelles il ne m’exceptait pas de sa sentence, qu’il n’y avait que le méchant qui fût seul; et c’était ce que signifiait son exclamation pathétique et l’et cœtera qu’il y avait bénignement ajouté: Une femme de quatre-vingts ans, etc.
Je crus ne pouvoir mieux répondre à ce reproche qu’en m’en rapportant à Mme Le Vasseur elle-même. Je la priai d’écrire naturellement son sentiment à Mme d’Épinay. Pour la mettre plus à son aise, je ne voulus point voir sa lettre, et je lui montrai celle que je vais transcrire, et que j’écrivais à Mme d’Épinay, au sujet d’une réponse que j’avais voulu faire à une autre lettre de Diderot encore plus dure, et qu’elle m’avait empêché d’envoyer.
Ce jeudi.
Mme Le Vasseur doit vous écrire, ma bonne amie; je l’ai priée de vous dire sincèrement ce qu’elle pense. Pour la mettre bien à son aise, je lui ai dit que je ne voulais point voir sa lettre, et je vous prie de ne me rien dire de ce qu’elle contient.
Je n’enverrai pas ma lettre, puisque vous vous y opposez; mais, me sentant très grièvement offensé, il y aurait, à convenir que j’ai tort, une bassesse et une fausseté que je ne saurais me permettre. L’Évangile ordonne bien à celui qui reçoit un soufflet d’offrir l’autre joue mais non pas de demander pardon. Vous souvenez-vous de cet homme de la comédie qui crie en donnant des coups de bâton? Voilà le rôle du philosophe.
Ne vous flattez pas de l’empêcher de venir par le mauvais temps qu’il fait. Sa colère lui donnera le temps et les forces que l’amitié lui refuse, et ce sera la première fois de sa vie qu’il sera venu le jour qu’il avait promis. Il s’excédera pour venir me répéter de bouche les injures qu’il me dit dans ses lettres; je ne les endurerai rien moins que patiemment. Il s’en retournera être malade à Paris; et moi, je serai, selon l’usage, un homme fort odieux. Que faire? Il faut souffrir.
Mais n’admirez-vous pas la sagesse de cet homme qui voulait me venir prendre à Saint-Denis, en fiacre, y dîner, me ramener en fiacre (Liasse A, no 33), et à qui, huit jours après (Liasse A, no 34), sa fortune ne permet plus d’aller à l’Hermitage autrement qu’à pied? Il n’est pas absolument impossible, pour parler son langage, que ce soit là le ton de la bonne foi; mais, en ce cas, il faut qu’en huit jours il soit arrivé d’étranges changements dans sa fortune.
Je prends part au chagrin que vous donne la maladie de madame votre mère; mais vous voyez que votre peine n’approche pas de la mienne. On souffre moins encore à voir malades les personnes qu’on aime, qu’injustes et cruelles.
Adieu, ma bonne amie; voici la dernière fois que je vous parlerai de cette malheureuse affaire. Vous me parlez d’aller à Paris, avec un sang-froid qui me réjouirait dans un autre temps.
J’écrivis à Diderot ce que j’avais fait au sujet de Mme Le Vasseur, sur la proposition de Mme d’Épinay elle-même; et Mme Le Vasseur ayant choisi, comme on peut bien croire, de rester à l’Hermitage, où elle se portait très bien, où elle avait toujours compagnie, et où elle vivait très agréablement, Diderot, ne sachant plus de quoi me faire un crime, m’en fit un de cette précaution de ma part, et ne laissa pas de m’en faire un autre de la continuation du séjour de Mme le Vasseur à l’Hermitage, quoique cette continuation fût de son choix, et qu’il n’eût tenu, et ne tînt toujours qu’à elle, de retourner vivre à Paris, avec les mêmes secours de ma part qu’elle avait auprès de moi.
Voilà l’explication du premier reproche de la lettre de Diderot, no 33. Celle du second est dans sa lettre no 34.
Le Lettré (c’était un nom de plaisanterie donné par Grimm au fils de Mme d’Épinay), le Lettré a dû vous écrire qu’il y avait sur le rempart vingt pauvres qui mouraient de faim et de froid, et qui attendaient le liard que vous leur donniez. C’est un échantillon de notre petit babil… et si vous entendiez le reste, il vous amuserait comme cela.
Voici ma réponse à ce terrible argument, dont Diderot paraissait si fier:
Je crois avoir répondu au Lettré, c’est-à-dire au fils d’un fermier général, que je ne plaignais pas les pauvres qu’il avait aperçus sur le rempart, attendant mon liard; qu’apparemment il les en avait amplement dédommagés; que je l’établissais mon substitut; que les pauvres de Paris n’auraient pas à se plaindre de cet échange; que je n’en trouverais pas aisément un aussi bon pour ceux de Montmorency, qui en avaient beaucoup plus de besoin. Il y a ici un bon vieillard respectable qui, après avoir passé sa vie à travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours. Ma conscience est plus contente des deux sols que je lui donne tous les lundis que de cent liards que j’aurais distribués à tous les gueux du rempart. Vous êtes plaisants, vous autres philosophes, quand vous regardez tous les habitants des villes comme les seuls hommes auxquels vos devoirs vous lient. C’est à la campagne qu’on apprend à aimer et servir l’humanité; on n’apprend qu’à la mépriser dans les villes.
Tels étaient les singuliers scrupules sur lesquels un homme d’esprit avait l’imbécillité de me faire sérieusement un crime de mon éloignement de Paris, et prétendait me prouver, par mon propre exemple, qu’on ne pouvait vivre hors de la capitale sans être un méchant homme. Je ne comprends pas aujourd’hui comment j’eus la bêtise de lui répondre et de me fâcher, au lieu de lui rire au nez pour toute réponse. Cependant les décisions de Mme d’Épinay et les clameurs de la coterie holbachique avaient tellement fasciné les esprits en sa faveur, que je passais généralement pour avoir tort dans cette affaire, et que Mme d’Houdetot elle-même, grande enthousiaste de Diderot, voulut que j’allasse le voir à Paris, et que je fisse toutes les avances d’un raccommodement, qui, tout sincère et entier qu’il fut de ma part, se trouva pourtant peu durable. L’argument victorieux sur mon cœur dont elle se servit fut qu’en ce moment Diderot était malheureux. Outre l’orage excité contre l’Encyclopédie, il en essuyait alors un très violent au sujet de sa pièce, que, malgré la petite histoire qu’il avait mise à la tête, on l’accusait d’avoir prise en entier de Goldoni. Diderot, plus sensible encore aux critiques que Voltaire, en était alors accablé. Mme de Graffigny avait même eu la méchanceté de faire courir le bruit que j’avais rompu avec lui à cette occasion. Je trouvai qu’il y avait de la justice et de la générosité de prouver publiquement le contraire, et j’allai passer deux jours non seulement avec lui, mais chez lui. Ce fut, depuis mon établissement à l’Hermitage, mon second voyage à Paris. J’avais fait le premier pour courir au pauvre Gauffecourt, qui eut une attaque d’apoplexie dont il n’a jamais été bien remis, et durant laquelle je ne quittai pas son chevet qu’il ne fût hors d’affaire.
Diderot me reçut bien. Que l’embrassement d’un ami peut effacer de torts! Quel ressentiment peut après cela rester dans le cœur? Nous eûmes peu d’explications. Il n’en est pas besoin pour des invectives réciproques. Il n’y a qu’une chose à faire, savoir de les oublier. Il n’y avait point eu de procédés souterrains, du moins qui fussent à ma connaissance: ce n’était pas comme avec Mme d’Épinay. Il me montra le plan du Père de famille. «Voilà, lui dis-je, la meilleure défense du Fils naturel. Gardez le silence, travaillez cette pièce avec soin, et puis jetez-la tout d’un coup au nez de vos ennemis pour toute réponse». Il le fit et s’en trouva bien. Il y avait près de six mois que je lui avais envoyé les deux premières parties de la Julie, pour m’en dire son avis. Il ne les avait pas encore lues. Nous en lûmes un cahier ensemble. Il trouva tout cela feuillu, ce fut son terme; c’est-à-dire chargé de paroles et redondant. Je l’avais déjà bien senti moi-même: mais c’était le bavardage de la fièvre; je ne l’ai jamais pu corriger. Les dernières parties ne sont pas comme cela. La quatrième surtout, et la sixième, sont des chefs-d’œuvre de diction.
Le second jour de mon arrivée, il voulut absolument me mener souper chez M. d’Holbach. Nous étions loin de compte; car je voulais même rompre l’accord du manuscrit de chimie, dont je m’indignais d’avoir l’obligation à cet homme-là. Diderot l’emporta sur tout. Il me jura que M. d’Holbach m’aimait de tout son cœur; qu’il fallait lui pardonner un ton qu’il prenait avec tout le monde, et dont ses amis avaient plus à souffrir que personne. Il me représenta que refuser le produit de ce manuscrit, après l’avoir accepté deux ans auparavant, était un affront au donateur, qu’il n’avait pas mérité, et que ce refus pourrait même être mésinterprété, comme un secret reproche d’avoir attendu si longtemps d’en conclure le marché. «Je vois d’Holbach tous les jours, ajouta-t-il; je connais mieux que vous l’état de son âme. Si vous n’aviez pas lieu d’en être content, croyez-vous votre ami capable de vous conseiller une bassesse?» Bref, avec ma faiblesse ordinaire, je me laissai subjuguer, et nous allâmes souper chez le baron, qui me reçut à son ordinaire. Mais sa femme me reçut froidement, et presque malhonnêtement. Je ne reconnus plus cette aimable Caroline qui marquait avoir pour moi tant de bienveillance étant fille. J’avais cru sentir très longtemps auparavant que depuis que Grimm fréquentait la maison d’Aine, on ne m’y voyait plus d’aussi bon œil.
