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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 35
Tandis que j’étais à Paris, Saint-Lambert y arriva de l’armée. Comme je n’en savais rien, je ne le vis qu’après mon retour en campagne, d’abord à la Chevrette, et ensuite à l’Hermitage, où il vint avec Mme d’Houdetot me demander à dîner. On peut juger si je les reçus avec plaisir! Mais j’en pris bien plus encore à voir leur bonne intelligence. Content de n’avoir pas troublé leur bonheur j’en étais heureux moi-même; et je puis jurer que durant toute ma folle passion mais surtout en ce moment, quand j’aurais pu lui ôter Mme d’Houdetot, je ne l’aurais pas voulu faire, et je n’en aurais pas même été tenté. Je la trouvais si aimable, aimant Saint-Lambert, que je m’imaginais à peine qu’elle eût pu l’être autant en m’aimant moi-même; et sans vouloir troubler leur union, tout ce que j’ai le plus véritablement désiré d’elle dans mon délire était qu’elle se laissât aimer. Enfin, de quelque violente passion que j’aie brûlé pour elle, je trouvais aussi doux d’être le confident que l’objet de ses amours, et je n’ai jamais un moment regardé son amant comme mon rival, mais toujours comme mon ami. On dira que ce n’était pas encore là de l’amour: soit, mais c’était donc plus.
Pour Saint-Lambert, il se conduisit en honnête homme et judicieux: comme j’étais le seul coupable, je fus aussi le seul puni, et même avec indulgence. Il me traita durement, mais amicalement, et je vis que j’avais perdu quelque chose dans son estime, mais rien dans son amitié. Je m’en consolai, sachant que l’une me serait bien plus facile à recouvrer que l’autre, et qu’il était trop sensé pour confondre une faiblesse involontaire et passagère avec un vice de caractère. S’il y avait de ma faute dans tout ce qui s’était passé, il y en avait bien peu. Était-ce moi qui avais recherché sa maîtresse? N’était-ce pas lui qui me l’avait envoyée? N’était-ce pas elle qui m’avait cherché? Pouvais-je éviter de la recevoir? Que pouvais-je faire? Eux seuls avaient fait le mal, et c’était moi qui l’avais souffert. À ma place, il en eût fait autant que moi, peut-être pis: car enfin, quelque fidèle, quelque estimable que fût Mme d’Houdetot, elle était femme; il était absent; les occasions étaient fréquentes, les tentations étaient vives, et il lui eût été bien difficile de se défendre toujours avec le même succès contre un homme plus entreprenant. C’était assurément beaucoup pour elle et pour moi, dans une pareille situation, d’avoir pu poser des limites que nous ne nous soyons jamais permis de passer.
Quoique je me rendisse, au fond de mon cœur, un témoignage assez honorable, tant d’apparences étaient contre moi, que l’invincible honte qui me domina toujours me donnait devant lui tout l’air d’un coupable, et il en abusait pour m’humilier. Un seul trait peindra cette position réciproque. Je lui lisais, après le dîner, la lettre que j’avais écrite l’année précédente à Voltaire, et dont lui Saint-Lambert avait entendu parler. Il s’endormit durant la lecture, et moi, jadis si fier, aujourd’hui si sot, je n’osai jamais interrompre ma lecture, et continuai de lire tandis qu’il continuait de ronfler. Telles étaient mes indignités, et telles étaient ses vengeances; mais sa générosité ne lui permit jamais de les exercer qu’entre nous trois.
Quand il fut reparti, je trouvai Mme d’Houdetot fort changée à mon égard. J’en fus surpris comme si je n’avais pas dû m’y attendre; j’en fus touché plus que je n’aurais dû l’être, et cela me fit beaucoup de mal. Il semblait que tout ce dont j’attendais ma guérison ne fît qu’enfoncer dans mon cœur davantage le trait qu’enfin j’ai plutôt brisé qu’arraché.
J’étais déterminé tout à fait à me vaincre, et à ne rien épargner pour changer ma folle passion en une amitié pure et durable. J’avais fait pour cela les plus beaux projets du monde, pour l’exécution desquels j’avais besoin du concours de Mme d’Houdetot. Quand je voulus lui parler, je la trouvai distraite, embarrassée; je sentis qu’elle avait cessé de se plaire avec moi, et je vis clairement qu’il s’était passé quelque chose qu’elle ne voulait pas me dire, et que je n’ai jamais su. Ce changement dont il me fut impossible d’obtenir l’explication, me navra. Elle me redemanda ses lettres; je les lui rendis toutes avec une fidélité dont elle me fit l’injure de douter un moment. Ce doute fut encore un déchirement inattendu pour mon cœur, qu’elle devait si bien connaître. Elle me rendit justice, mais ce ne fut pas sur-le-champ; je compris que l’examen du paquet que je lui avais rendu lui avait fait sentir son tort: je vis même qu’elle se le reprochait, et cela me fit regagner quelque chose. Elle ne pouvait retirer ses lettres sans me rendre les miennes. Elle me dit qu’elle les avait brûlées; j’en osai douter à mon tour, et j’avoue que j’en doute encore. Non, l’on ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de la Julie. Eh Dieu! qu’aurait-on dit de celles-là! Non, non, jamais celle qui peut inspirer une pareille passion n’aura le courage d’en brûler les preuves. Mais je ne crains pas non plus qu’elle en ait abusé: je ne l’en crois pas capable; et de plus, j’y avais mis bon ordre. La sotte, mais vive crainte d’être persiflé m’avait fait commencer cette correspondance sur un ton qui mit mes lettres à l’abri des communications. Je portai jusqu’à la tutoyer la familiarité que j’y pris dans mon ivresse: mais quel tutoiement! elle n’en devait sûrement pas être offensée. Cependant elle s’en plaignit plusieurs fois, mais sans succès: ses plaintes ne faisaient que réveiller mes craintes, et d’ailleurs je ne pouvais me résoudre à rétrograder. Si ces lettres sont encore en être, et qu’un jour elles soient vues, on connaîtra comment j’ai aimé.
La douleur que me causa le refroidissement de Mme d’Houdetot, et la certitude de ne l’avoir pas mérité, me firent prendre le singulier parti de m’en plaindre à Saint-Lambert même. En attendant l’effet de la lettre que je lui écrivis à ce sujet, je me jetai dans les distractions que j’aurais dû chercher plus tôt. Il y eut des fêtes à la Chevrette, pour lesquelles je fis de la musique. Le plaisir de me faire honneur auprès de Mme d’Houdetot d’un talent qu’elle aimait, excita ma verve, et un autre objet contribuait encore à l’animer, savoir: le désir de montrer que l’auteur du Devin du Village savait la musique, car je m’apercevais depuis longtemps que quelqu’un travaillait en secret à rendre cela douteux, du moins quant à la composition. Mon début à Paris, les épreuves où j’y avais été mis à diverses fois, tant chez M. Dupin que chez M. de la Poplinière, quantité de musique que j’y avais composée pendant quatorze ans au milieu des plus célèbres artistes, et sous leurs yeux, enfin l’opéra des Muses galantes, celui même du Devin, un motet que j’avais fait pour Mlle Fel, et qu’elle avait chanté au Concert spirituel, tant de conférences que j’avais eues sur ce bel art avec les plus grands maîtres, tout semblait devoir prévenir ou dissiper un pareil doute. Il existait cependant, même à la Chevrette, et je voyais que M. d’Épinay n’en était pas exempt. Sans paraître m’apercevoir de cela, je me chargeai de lui composer un motet pour la dédicace de la chapelle de la Chevrette, et je le priai de me fournir des paroles de son choix. Il chargea de Linant, le gouverneur de son fils, de les faire. De Linant arrangea des paroles convenables au sujet, et huit jours après qu’elles m’eurent été données le motet fut achevé. Pour cette fois, le dépit fut mon Apollon, et jamais musique plus étoffée ne sortit de mes mains. Les paroles commencent par ces mots: Ecce sedes hic Tonantis. La pompe du début répond aux paroles, et toute la suite du motet est d’une beauté de chant qui frappa tout le monde. J’avais travaillé en grand orchestre. D’Épinay rassembla les meilleurs symphonistes. Mme Bruna, chanteuse italienne, chanta le motet et fut bien accompagnée. Le motet eut un si grand succès qu’on l’a donné dans la suite au Concert spirituel, où, malgré les sourdes cabales et l’indigne exécution, il a eu deux fois les mêmes applaudissements. Je donnai pour la fête de M. d’Épinay l’idée d’une espèce de pièce, moitié drame, moitié pantomime, que Mme d’Épinay composa, et dont je fis encore la musique. Grimm, en arrivant, entendit parler de mes succès harmoniques. Une heure après, on n’en parla plus: mais du moins on ne mit plus en question, que je sache, si je savais la composition.
À peine Grimm fut-il à la Chevrette, où déjà je ne me plaisais pas trop, qu’il acheva de m’en rendre le séjour insupportable, par des airs que je ne vis jamais à personne, et dont je n’avais pas même l’idée. La veille de son arrivée, on me délogea de la chambre de faveur que j’occupais, contiguë à celle de Mme d’Épinay; on la prépara pour M. Grimm, et on m’en donna une autre plus éloignée. «Voilà, dis-je en riant à Mme d’Épinay, comment les nouveaux venus déplacent les anciens». Elle parut embarrassée. J’en compris mieux la raison dès le même soir, en apprenant qu’il y avait entre sa chambre et celle que je quittais une porte masquée de communication, qu’elle avait jugé inutile de me montrer. Son commerce avec Grimm n’était ignoré de personne, ni chez elle, ni dans le public, pas même de son mari: cependant, loin d’en convenir avec moi, confident de secrets qui lui importaient beaucoup davantage, et dont elle était bien sûre, elle s’en défendit toujours très fortement. Je compris que cette réserve venait de Grimm, qui, dépositaire de tous mes secrets, ne voulait pas que je le fusse d’aucun des siens.
Quelque prévention que mes anciens sentiments, qui n’étaient pas éteints, et le mérite réel de cet homme-là, me donnassent en sa faveur, elle ne put tenir contre les soins qu’il prit pour la détruire. Son abord fut celui du comte de Tuffière; à peine daigna-t-il me rendre le salut; il ne m’adressa pas une seule fois la parole, et me corrigea bientôt de la lui adresser, en ne me répondant point du tout. Il passait partout le premier, prenait partout la première place, sans jamais faire aucune attention à moi. Passe pour cela, s’il n’y eût pas mis une affectation choquante: mais on en jugera par un seul trait pris entre mille. Un soir Mme d’Épinay, se trouvant un peu incommodée, dit qu’on lui portât un morceau dans sa chambre, et monta pour souper au coin de son feu. Elle me proposa de monter avec elle; je le fis. Grimm vint ensuite. La petite table était déjà mise: il n’y avait que deux couverts. On sert: Mme d’Épinay prend sa place à l’un des coins du feu; M. Grimm prend un fauteuil, s’établit à l’autre coin, tire la petite table entre eux deux, déplie sa serviette et se met en devoir de manger, sans me dire un seul mot. Mme d’Épinay rougit, et, pour l’engager à réparer sa grossièreté, m’offre sa propre place. Il ne dit rien, ne me regarda pas. Ne pouvant approcher du feu, je pris le parti de me promener par la chambre, en attendant qu’on m’apportât un couvert. Il me laissa souper au bout de la table, loin du feu, sans me faire la moindre honnêteté, à moi incommodé, son aîné, son ancien dans la maison, qui l’y avais introduit, et à qui même, comme favori de la dame, il eût dû faire les honneurs. Toutes ses manières avec moi répondaient fort bien à cet échantillon. Il ne me traitait pas précisément comme son inférieur; il me regardait comme nul. J’avais peine à reconnaître là l’ancien cuistre qui, chez le prince de Saxe-Gotha, se tenait honoré de mes regards. J’en avais encore plus à concilier ce profond silence, et cette morgue insultante, avec la tendre amitié qu’il se vantait d’avoir pour moi, près de tous ceux qu’il savait en avoir eux-mêmes. Il est vrai qu’il ne la témoignait guère que pour me plaindre de ma fortune, dont je ne me plaignais point, pour compatir à mon triste sort, dont j’étais content, et pour se lamenter de me voir me refuser durement aux soins bienfaisants qu’il disait vouloir me rendre. C’était avec cet art qu’il faisait admirer sa tendre générosité, blâmer mon ingrate misanthropie, et qu’il accoutumait insensiblement tout le monde à n’imaginer entre un protecteur tel que lui et un malheureux tel que moi que des liaisons de bienfaits d’une part, et d’obligations de l’autre, sans y supposer, même dans les possibles, une amitié d’égal à égal. Pour moi, j’ai cherché vainement en quoi je pouvais être obligé à ce nouveau patron. Je lui avais prêté de l’argent, il ne m’en prêta jamais; je l’avais gardé dans sa maladie, à peine me venait-il voir dans les miennes; je lui avais donné tous mes amis, il ne m’en donna jamais aucun des siens; je l’avais prôné de tout mon pouvoir, il… S’il m’a prôné, c’est moins publiquement et c’est d’une autre manière. Jamais il ne m’a rendu ni même offert aucun service d’aucune espèce. Comment était-il donc mon Mécène? Comment étais-je son protégé? Cela me passait et me passe encore.
Il est vrai, que, du plus au moins, il était arrogant avec tout le monde, mais avec personne aussi brutalement qu’avec moi. Je me souviens qu’une fois Saint-Lambert faillit à lui jeter son assiette à la tête, sur une espèce de démenti qu’il lui donna en pleine table, en lui disant grossièrement: Cela n’est pas vrai. À son ton naturellement tranchant, il ajouta la suffisance d’un parvenu, et devint même ridicule à force d’être impertinent. Le commerce des grands l’avait séduit au point de se donner à lui-même des airs qu’on ne voit qu’aux moins sensés d’entre eux. Il n’appelait jamais son laquais que par Eh! comme si, sur le nombre de ses gens, Monseigneur n’eût pas su lequel était de garde. Quand il lui donnait des commissions, il lui jetait l’argent par terre, au lieu de le lui donner dans la main. Enfin, oubliant tout à fait qu’il était homme, il le traitait avec un mépris si choquant, avec un dédain si dur en toute chose, que ce pauvre garçon, qui était un fort bon sujet, que Mme d’Épinay lui avait donné, quitta son services sans autre grief que l’impossibilité d’endurer de pareils traitements c’était le La Fleur de ce nouveau Glorieux.
Aussi fat qu’il était vain, avec ses gros yeux troubles et sa figure dégingandée, il avait des prétentions près des femmes, et depuis sa farce avec Mlle Fel, il passait auprès de plusieurs d’entre elles pour un homme à grands sentiments. Cela l’avait mis à la mode, et lui avait donné du goût pour la propreté de femme: il se mit à faire le beau; sa toilette devint une grande affaire; tout le monde sut qu’il mettait du blanc, et moi, qui n’en croyais rien, je commençai de le croire, non seulement par l’embellissement de son teint, et pour avoir trouvé des tasses de blanc sur sa toilette, mais sur ce qu’entrant un matin dans sa chambre je le trouvai brossant ses ongles avec une petite vergette faite exprès; ouvrage qu’il continua fièrement devant moi. Je jugeai qu’un homme qui passe deux heures tous les matins à brosser ses ongles peut bien passer quelques instants à remplir de blanc les creux de sa peau. Le bonhomme Gauffecourt, qui n’était pas sac-à-diable, l’avait assez plaisamment surnommé Tyran-le-Blanc.
Tout cela n’était que des ridicules, mais bien antipathiques à mon caractère. Ils achevèrent de me rendre suspect le sien. J’eus peine à croire qu’un homme à qui la tête tournait de cette façon pût conserver un cœur bien placé. Il ne se piquait de rien tant que de sensibilité d’âme et d’énergie de sentiment. Comment cela s’accordait-il avec des défauts qui sont propres aux petites âmes? Comment les vifs et continuels élans que fait hors de lui-même un cœur sensible peuvent-ils le laisser s’occuper sans cesse de tant de petits soins pour sa petite personne? Eh! mon Dieu! celui qui sent embraser son cœur de ce feu céleste cherche à l’exhaler, et veut montrer le dedans. Il voudrait mettre son cœur sur son visage; il n’imaginera jamais d’autre fard.
Je me rappelai le sommaire de sa morale, que Mme d’Épinay m’avait dit, et qu’elle avait adopté. Ce sommaire consistait en un seul article; savoir, que l’unique devoir de l’homme est de suivre en tout les penchants de son cœur. Cette morale, quand je l’appris, me donna terriblement à penser, quoique je ne la prisse alors que pour un jeu d’esprit. Mais je vis bientôt que ce principe était réellement la règle de sa conduite, et je n’en eus que trop, dans la suite, la preuve à mes dépens. C’est la doctrine intérieure dont Diderot m’a tant parlé, mais qu’il ne m’a jamais expliquée.
Je me rappelai les fréquents avis qu’on m’avait donnés, il y avait plusieurs années, que cet homme était faux, qu’il jouait le sentiment, et surtout qu’il ne m’aimait pas. Je me souvins de plusieurs petites anecdotes que m’avaient là-dessus racontées M. de Francueil et Mme de Chenonceaux, qui ne l’estimaient ni l’un ni l’autre, et qui devaient le connaître, puisque Mme de Chenonceaux était fille de Mme de Rochechouart, intime amie du feu comte de Friese, et que M. de Francueil, très lié alors avec le vicomte de Polignac, avait beaucoup vécu au Palais-Royal, précisément quand Grimm commençait à s’y introduire. Tout Paris fut instruit de son désespoir après la mort du comte de Friese. Il s’agissait de soutenir la réputation qu’il s’était donnée après les rigueurs de Mlle Fel, et dont j’aurais vu la forfanterie mieux que personne, si j’eusse alors été moins aveuglé. Il fallut l’entraîner à l’hôtel de Castries, où il joua dignement son rôle, livré à la plus mortelle affliction. Là tous les matins il allait dans le jardin pleurer à son aise, tenant sur ses yeux son mouchoir baigné de larmes, tant qu’il était en vue de l’hôtel; mais, au détour d’une certaine allée, des gens auxquels il ne songeait pas le virent mettre à l’instant le mouchoir dans sa poche, et tirer un livre. Cette observation, qu’on répéta, fut bientôt publique dans tout Paris, et presque aussitôt oubliée.
Je l’avais oubliée moi-même; un fait qui me regardait servit à me la rappeler. J’étais à l’extrémité dans mon lit, rue de Grenelle: il était à la campagne; il vint un matin me voir tout essoufflé, disant qu’il venait d’arriver à l’instant même; je sus un moment après qu’il était arrivé de la veille, et qu’on l’avait vu au spectacle le même jour.
Il me revint mille faits de cette espèce; mais une observation que je fus surpris de faire si tard me frappa plus que tout cela. J’avais donné à Grimm tous mes amis sans exception, ils étaient tous devenus les siens. Je pouvais si peu me séparer de lui, que j’aurais à peine voulu me conserver l’entrée d’une maison où il ne l’aurait pas eue. Il n’y eut que Mme de Créqui qui refusa de l’admettre, et qu’aussi je cessai presque de voir depuis ce temps-là. Grimm, de son côté, se fit d’autres amis, tant de son estoc que de celui du comte de Friese. De tous ces amis-là, jamais un seul n’est devenu le mien; jamais il ne m’a dit un mot pour m’engager de faire au moins leur connaissance, et de tous ceux que j’ai quelquefois rencontrés chez lui, jamais un seul ne m’a marqué la moindre bienveillance, pas même le comte de Friese, chez lequel il demeurait, et avec lequel il m’eût par conséquent été très agréable de former quelque liaison, ni le comte de Schomberg, son parent, avec lequel Grimm était encore plus familier.
Voici plus: mes propres amis, dont je fis les siens, et qui tous m’étaient tendrement attachés avant cette connaissance, changèrent sensiblement pour moi quand elle fut faite. Il ne m’a jamais donné aucun des siens; je lui ai donné tous les miens, et il a fini par me les tous ôter. Si ce sont là des effets de l’amitié, quels seront donc ceux de la haine?
Diderot même, au commencement, m’avertit plusieurs fois que Grimm, à qui je donnais tant de confiance, n’était pas mon ami. Dans la suite il changea de langage, quand lui-même eut cessé d’être le mien.
La manière dont j’avais disposé de mes enfants n’avait besoin du concours de personne. J’en instruisis cependant mes amis, uniquement pour les en instruire, pour ne pas paraître à leurs yeux meilleur que je n’étais. Ces amis étaient au nombre de trois. Diderot, Grimm, Mme d’Épinay; Duclos, le plus digne de ma confidence, fut le seul à qui je ne la fis pas. Il la sut cependant; par qui? Je l’ignore. Il n’est guère probable que cette infidélité soit venue de Mme d’Épinay, qui savait qu’en l’imitant, si j’en eusse été capable, j’avais de quoi m’en venger cruellement. Restent Grimm et Diderot, alors si unis en tant de choses, surtout contre moi, qu’il est plus que probable que ce crime leur fut commun. Je parierais que Duclos, à qui je n’ai pas dit mon secret, et qui, par conséquent, en était le maître, est le seul qui me l’ait gardé.
Grimm et Diderot dans leur projet de m’ôter les Gouverneuses, avaient fait effort pour le faire entrer dans leurs vues: il s’y refusa toujours avec dédain. Ce ne fut que dans la suite que j’appris de lui tout ce qui s’était passé entre eux à cet égard; mais j’en appris dès lors assez par Thérèse pour voir qu’il y avait à tout cela quelque dessein secret, et qu’on voulait disposer de moi, sinon contre mon gré, du moins à mon insu, ou bien qu’on voulait faire servir ces deux personnes d’instrument à quelque dessein caché. Tout cela n’était assurément pas de la droiture. L’opposition de Duclos le prouve sans réplique. Croira qui voudra que c’était de l’amitié.
Cette prétendue amitié m’était aussi fatale au-dedans qu’au-dehors. Les longs et fréquents entretiens avec Mme Le Vasseur depuis plusieurs années avaient changé sensiblement cette femme à mon égard, et ce changement ne m’était assurément pas favorable. De quoi traitaient-ils donc dans ces singuliers tête-à-tête? Pourquoi ce profond mystère? La conversation de cette vieille femme était-elle donc assez agréable pour la prendre ainsi en bonne fortune, et assez importante pour en faire un si grand secret? Depuis trois ou quatre ans que ces colloques duraient, ils m’avaient paru risibles: en y repensant alors je commençai de m’en étonner. Cet étonnement eût été jusqu’à l’inquiétude, si j’avais su dès lors ce que cette femme me préparait.
Malgré le prétendu zèle pour moi dont Grimm se targuait au-dehors, et difficile à concilier avec le ton qu’il prenait vis-à-vis de moi-même, il ne me revenait rien de lui, d’aucun côté, qui fût à mon avantage, et la commisération qu’il feignait d’avoir pour moi tendait bien moins à me servir qu’à m’avilir. Il m’ôtait même, autant qu’il était en lui, la ressource du métier que je m’étais choisi, en me décriant comme un mauvais copiste, et je conviens qu’il disait en cela la vérité; mais ce n’était pas à lui de la dire. Il prouvait que ce n’était pas plaisanterie, en se servant d’un autre copiste, et en ne me laissant aucune des pratiques qu’il pouvait m’ôter. On eût dit que son projet était de me faire dépendre de lui et de son crédit pour ma subsistance, et d’en tarir la source jusqu’à ce que j’en fusse réduit là.
Tout cela résumé, ma raison fit taire enfin mon ancienne prévention qui parlait encore: je jugeai son caractère au moins très suspect, et quant à son amitié, je la décidai fausse. Puis, résolu de ne le plus voir, j’en avertis Mme d’Épinay, appuyant ma résolution de plusieurs faits sans réplique, mais que j’ai maintenant oubliés.
Elle combattit fortement cette résolution, sans savoir trop que dire aux raisons sur lesquelles elle était fondée. Elle ne s’était pas encore concertée avec lui. Mais le lendemain, au lieu de s’expliquer verbalement avec moi, elle me remit une lettre très adroite, qu’ils avaient minutée ensemble, et par laquelle, sans entrer dans aucun détail des faits, elle le justifiait par son caractère concentré, et, me faisant un crime de l’avoir soupçonné de perfidie envers son ami, m’exhortait à me raccommoder avec lui. Cette lettre, qu’on trouvera dans la Liasse A, no 48, m’ébranla. Dans une conversation que nous eûmes ensuite, et où je la trouvai mieux préparée qu’elle n’était la première fois, j’achevai de me laisser vaincre: j’en vins à croire que je pouvais avoir mal jugé, et qu’en ce cas j’avais réellement, envers un ami, des torts graves que je devais réparer. Bref comme j’avais déjà fait plusieurs fois avec Diderot, avec le baron d’Holbach, moitié gré, moitié faiblesse, je fis toutes les avances que j’avais droit d’exiger; j’allai chez M. Grimm comme un autre George Dandin, lui faire excuse des offenses qu’il m’avait faites, toujours dans cette fausse persuasion qui m’a fait faire en ma vie mille bassesses auprès de mes feints amis, qu’il n’y a point de haine qu’on ne désarme à force de douceur et de bons procédés, au lieu qu’au contraire la haine des méchants ne fait que s’animer davantage par l’impossibilité de trouver sur quoi la fonder, et le sentiment de leur propre injustice n’est qu’un grief de plus contre celui qui en est l’objet. J’ai, sans sortir de ma propre histoire, une preuve bien forte de cette maxime dans Grimm et dans Tronchin, devenus mes deux plus implacables ennemis par goût, par plaisir, par fantaisie, sans pouvoir alléguer aucun tort d’aucune espèce que j’aie eu jamais avec aucun des deux, et dont la rage s’accroît de jour en jour, comme celle des tigres, par la facilité qu’ils trouvent à l’assouvir.
Je m’attendais que, confus de ma condescendance et de mes avances, Grimm me recevrait les bras ouverts, avec la plus tendre amitié. Il me reçut en empereur romain, avec une morgue que je n’avais jamais vue à personne. Je n’étais point du tout préparé à cet accueil. Quand, dans l’embarras d’un rôle si peu fait pour moi, j’eus rempli, en peu de mots, et d’un air timide, l’objet qui m’amenait près de lui, avant de me recevoir en grâce, il prononça, avec beaucoup de majesté, une longue harangue qu’il avait préparée, et qui contenait la nombreuse énumération de ses rares vertus, et surtout dans l’amitié. Il appuya longtemps sur une chose qui d’abord me frappa beaucoup; c’est qu’on lui voyait toujours conserver les mêmes amis. Tandis qu’il parlait, je me disais tout bas qu’il serait bien cruel pour moi de faire seul exception à cette règle. Il y revint si souvent et avec tant d’affectation qu’il me fit penser que s’il ne suivait en cela que les sentiments de son cœur, il serait moins frappé de cette maxime, et qu’il s’en faisait un art utile à ses vues dans les moyens de parvenir. Jusqu’alors j’avais été dans le même cas, j’avais conservé toujours tous mes amis; depuis ma plus tendre enfance, je n’en avais pas perdu un seul, si ce n’est par la mort, et cependant je n’en avais pas fait jusqu’alors la réflexion; ce n’était pas une maxime que je me fusse prescrite. Puisque c’était un avantage alors commun à l’un et à l’autre, pourquoi donc s’en targuait-il par préférence, si ce n’est qu’il songeait d’avance à me l’ôter? Il s’attacha ensuite à m’humilier par les preuves de la préférence que nos amis communs lui donnaient sur moi. Je connaissais aussi bien que lui cette préférence; la question était [de savoir] à quel titre il l’avait obtenue, si c’était à force de mérite ou d’adresse, en s’élevant lui-même ou en cherchant à me rabaisser. Enfin, quand il eut mis, à son gré, entre lui et moi toute la distance qui pouvait donner du prix à la grâce qu’il m’allait faire, il m’accorda le baiser de paix dans un léger embrassement qui ressemblait à l’accolade que le roi donne aux nouveaux chevaliers. Je tombais des nues, j’étais ébahi, je ne savais que dire, je ne trouvais pas un mot. Toute cette scène eut l’air de la réprimande qu’un précepteur fait à son disciple, en lui faisant grâce du fouet. Je n’y pense jamais sans sentir combien sont trompeurs les jugements fondés sur l’apparence, auxquels le vulgaire donne tant de poids, et combien souvent l’audace et la fierté sont du côté du coupable, la honte et l’embarras du côté de l’innocent.
Nous étions réconciliés; c’était toujours un soulagement pour mon cœur, que toute querelle jette dans des angoisses mortelles. On se doute bien qu’une pareille réconciliation ne changea pas ses manières; elle m’ôta seulement le droit de m’en plaindre. Aussi pris-je le parti d’endurer tout, et de ne dire plus rien.
Tant de chagrins, coup sur coup, me jetèrent dans un accablement qui ne me laissait guère la force de reprendre l’empire de moi-même. Sans réponse de Saint-Lambert, négligé de Mme d’Houdetot, n’osant plus m’ouvrir à personne, je commençai de craindre qu’en faisant de l’amitié l’idole de mon cœur, je n’eusse employé ma vie à sacrifier à des chimères. Épreuve faite, il ne restait de toutes mes liaisons que deux hommes qui eussent conservé toute mon estime, et à qui mon cœur pût donner sa confiance: Duclos, que depuis ma retraite à l’Hermitage j’avais perdu de vue, et Saint-Lambert. Je crus ne pouvoir bien réparer mes torts envers ce dernier qu’en lui déchargeant mon cœur sans réserve, et je résolus de lui faire pleinement mes confessions en tout ce qui ne compromettait pas sa maîtresse. Je ne doute pas que ce choix ne fût encore un piège de ma passion, pour me tenir plus rapproché d’elle; mais il est certain que je me serais jeté dans les bras de son amant sans réserve, que je me serais mis pleinement sous sa conduite et que j’aurais poussé la franchise aussi loin qu’elle pouvait aller. J’étais prêt à lui écrire une seconde lettre, à laquelle j’étais sûr qu’il aurait répondu, quand j’appris la triste cause de son silence sur la première. Il n’avait pu soutenir jusqu’au bout les fatigues de cette campagne. Mme d’Épinay m’apprit qu’il venait d’avoir une attaque de paralysie, et Mme d’Houdetot, que son affliction finit par rendre malade elle-même, et qui fut hors d’état de m’écrire sur-le-champ, me marqua deux ou trois jours après, de Paris où elle était alors, qu’il se faisait porter à Aix-la-Chapelle pour y prendre les bains. Je ne dis pas que cette triste nouvelle m’affligea comme elle; mais je doute que le serrement de cœur qu’elle me donna fût moins pénible que sa douleur et ses larmes. Le chagrin de le savoir dans cet état, augmenté par la crainte que l’inquiétude n’eût contribué à l’y mettre, me toucha plus que tout ce qui m’était arrivé jusqu’alors, et je sentis cruellement qu’il me manquait, dans ma propre estime, la force dont j’avais besoin pour supporter tant de déplaisir. Heureusement, ce généreux ami ne me laissa pas longtemps dans cet accablement; il ne m’oublia pas, malgré son attaque, et je ne tardai pas d’apprendre par lui-même que j’avais trop mal jugé de ses sentiments et de son état. Mais il est temps d’en venir à la grande révolution de ma destinée, à la catastrophe qui a partagé ma vie en deux parties si différentes, et qui d’une bien légère cause a tiré de si terribles effets.
