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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 36
Un jour que je ne songeais à rien moins, Mme d’Épinay m’envoya chercher. En entrant, j’aperçus dans ses yeux et dans toute sa contenance un air de trouble dont je fus d’autant plus frappé, que cet air ne lui était point ordinaire, personne au monde ne sachant mieux qu’elle gouverner son visage et ses mouvements. «Mon ami, me dit-elle, je pars pour Genève; ma poitrine est en mauvais état, ma santé se délabre au point que, toute chose cessante, il faut que j’aille voir et consulter Tronchin». Cette résolution, si brusquement prise et à l’entrée de la mauvaise saison, m’étonna d’autant plus que je l’avais quittée trente-six heures auparavant sans qu’il en fût question. Je lui demandai qui elle emmènerait avec elle. Elle me dit qu’elle emmènerait son fils avec M. de Linant, et puis elle ajouta négligemment: «Et vous, mon ours, ne viendrez-vous pas aussi?» Comme je ne crus pas qu’elle parlât sérieusement, sachant que dans la saison où nous entrions j’étais à peine en état de sortir de ma chambre, je plaisantai sur l’utilité du cortège d’un malade pour un autre malade; elle parut elle-même n’en avoir pas fait tout de bon la proposition, et il n’en fut plus question. Nous ne parlâmes plus que des préparatifs de son voyage, dont elle s’occupait avec beaucoup de vivacité, étant résolue à partir dans quinze jours.
Je n’avais pas besoin de beaucoup de pénétration pour comprendre qu’il y avait à ce voyage un motif secret qu’on me taisait. Ce secret, qui n’en était un dans toute la maison que pour moi, fut découvert dès le lendemain par Thérèse, à qui Teissier, le maître d’hôtel, qui le savait de la femme de chambre, le révéla. Quoique je ne doive pas ce secret à Mme d’Épinay, puisque je ne le tiens pas d’elle, il est trop lié avec ceux que j’en tiens pour que je puisse l’en séparer: ainsi je me tairai sur cet article. Mais ces secrets, qui jamais ne sont sortis, ni ne sortiront, de ma bouche ni de ma plume, ont été sus de trop de gens pour pouvoir être ignorés dans tous les entours de Mme d’Épinay.
Instruit du vrai motif de ce voyage, j’aurais reconnu la secrète impulsion d’une main ennemie, dans la tentative de m’y faire le chaperon de Mme d’Épinay; mais elle avait si peu insisté, que je persistai à ne point regarder cette tentative comme sérieuse, et je ris seulement du beau personnage que j’aurais fait là, si j’eusse eu la sottise de m’en charger. Au reste elle gagna beaucoup à mon refus, car elle vint à bout d’engager son mari même à l’accompagner.
Quelques jours après, je reçus de Diderot le billet que je vais transcrire. Ce billet seulement plié en deux, de manière que tout le dedans se lisait sans peine, me fut adressé chez Mme d’Épinay, et recommandé à M. de Linant, le gouverneur du fils et le confident de la mère.
BILLET DE DIDEROT
(Liasse A, no 52.)
Je suis fait pour vous aimer et pour vous donner du chagrin. J’apprends que Mme d’Épinay va à Genève, et je n’entends point dire que vous l’accompagniez. Mon ami, content de Mme d’Épinay, il faut partir avec elle: mécontent il faut partir beaucoup plus vite. Êtes-vous surchargé du poids des obligations que vous lui avez? voilà une occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager. Trouverez-vous une autre occasion dans votre vie de lui témoigner votre reconnaissance? Elle va dans un pays où elle sera comme tombée des nues. Elle est malade: elle aura besoin d’amusement et de distraction. L’hiver! voyez, mon ami. L’objection de votre santé peut être beaucoup plus forte que je ne la crois. Mais êtes-vous plus mal aujourd’hui que vous ne l’étiez il y a un mois, et que vous ne le serez au commencement du printemps? Ferez-vous dans trois mois d’ici le voyage plus commodément qu’aujourd’hui? Pour moi, je vous avoue que si je ne pouvais supporter la chaise, je prendrais un bâton et je la suivrais. Et puis ne craignez-vous point qu’on ne mésinterprète votre conduite? On vous soupçonnera ou d’ingratitude, ou d’un autre motif secret. Je sais bien que, quoi que vous fassiez, vous aurez toujours pour vous le témoignage de votre conscience, mais ce témoignage suffit-il seul, et est-il permis de négliger jusqu’à certain point celui des autres hommes? Au reste, mon ami, c’est pour m’acquitter avec vous et avec moi que je vous écris ce billet. S’il vous déplaît, jetez-le au feu, et qu’il n’en soit non plus question que s’il n’eût jamais été écrit. Je vous salue, vous aime et vous embrasse.
Le tremblement de colère, l’éblouissement qui me gagnaient en lisant ce billet et qui me permirent à peine de l’achever, ne m’empêchèrent pas d’y remarquer l’adresse avec laquelle Diderot y affectait un ton plus doux, plus caressant, plus honnête que dans toutes ses autres lettres, dans lesquelles il me traitait tout au plus de mon cher, sans daigner m’y donner le nom d’ami. Je vis aisément le ricochet par lequel me venait ce billet, dont la description, la forme et la marche décelaient même assez maladroitement le détour: car nous nous écrivions ordinairement par la poste ou par le messager de Montmorency, et ce fut la première et l’unique fois qu’il se servit de cette voie-là.
Quand le premier transport de mon indignation me permit d’écrire, je lui traçai précipitamment la réponse suivante, que je portai sur-le-champ, de l’Hermitage où j’étais pour lors, à la Chevrette, pour la montrer à Mme d’Épinay, à qui, dans mon aveugle colère, je la voulus lire moi-même, ainsi que le billet de Diderot.
Mon cher ami, vous ne pouvez savoir ni la force des obligations que je puis avoir à Mme d’Épinay, ni jusqu’à quel point elles me lient, ni si elle a réellement besoin de moi dans son voyage, ni si elle désire que je l’accompagne, ni s’il m’est possible de le faire, ni les raisons que je puis avoir de m’en abstenir. Je ne refuse pas de discuter avec vous tous ces points; mais, en attendant, convenez que me prescrire si affirmativement ce que je dois faire, sans vous être mis en état d’en juger, c’est, mon cher philosophe, opiner en franc étourdi. Ce que je vois de pis à cela est que votre avis ne vient pas de vous. Outre que je suis peu d’humeur à me laisser mener sous votre nom par le tiers et le quart, je trouve à ces ricochets certains détours qui ne vont pas à votre franchise, et dont vous ferez bien, pour vous et pour moi, de vous abstenir désormais.
Vous craignez qu’on n’interprète mal ma conduite; mais je défie un cœur comme le vôtre d’oser mal penser du mien. D’autres, peut-être, parleraient mieux de moi si je leur ressemblais davantage. Que Dieu me préserve de me faire approuver d’eux! Que les méchants m’épient et m’interprètent: Rousseau n’est pas fait pour les craindre ni Diderot pour les écouter.
Si votre billet m’a déplu, vous voulez que je le jette au feu, et qu’il n’en soit plus question! Pensez-vous qu’on oublie ainsi ce qui vient de vous? Mon cher, vous faites aussi bon marché de mes larmes, dans les peines que vous me donnez, que de ma vie et de ma santé dans les soins que vous m’exhortez à prendre. Si vous pouviez vous corriger de cela, votre amitié m’en serait plus douce, et j’en deviendrais moins à plaindre.
En entrant dans la chambre de Mme d’Épinay, je trouvai Grimm avec elle, et j’en fus charmé. Je leur lus à haute et claire voix mes deux lettres avec une intrépidité dont je ne me serais pas cru capable, et j’y ajoutai, en finissant, quelques discours qui ne la démentaient pas. À cette audace inattendue dans un homme ordinairement si craintif, je les vis l’un et l’autre atterrés, abasourdis, ne répondant pas un mot; je vis surtout cet homme arrogant baisser les yeux à terre, et n’oser soutenir les étincelles de mes regards; mais dans le même instant, au fond de son cœur, il jurait ma perte, et je suis sûr qu’ils la concertèrent avant de se séparer.
Ce fut à peu près dans ce temps-là que je reçus enfin par Mme d’Houdetot la réponse de Saint-Lambert (Liasse A, no 57), datée encore de Wolfenbutel, peu de jours après son accident, à ma lettre qui avait tardé longtemps en route. Cette réponse m’apporta des consolations, dont j’avais grand besoin dans ce moment-là, par les témoignages d’estime et d’amitié dont elle était pleine, et qui me donnèrent le courage et la force de les mériter. Dès ce moment je fis mon devoir; mais il est constant que si Saint-Lambert se fût trouvé moins sensé, moins généreux, moins honnête homme, j’étais perdu sans retour.
La saison devenait mauvaise, et l’on commençait à quitter la campagne. Mme d’Houdetot me marqua le jour où elle comptait venir faire ses adieux à la vallée, et me donna rendez-vous à Eaubonne. Ce jour se trouva par hasard le même où Mme d’Épinay quittait la Chevrette pour aller à Paris achever les préparatifs de son voyage. Heureusement elle partit le matin, et j’eus le temps encore, en la quittant, d’aller dîner avec sa belle-sœur. J’avais la lettre de Saint-Lambert dans ma poche; je la relus plusieurs fois en marchant. Cette lettre me servit d’égide contre ma faiblesse. Je fis et tins la résolution de ne voir plus en Mme d’Houdetot que mon amie et la maîtresse de mon ami, et je passai tête-à-tête avec elle quatre ou cinq heures dans un calme délicieux, préférable infiniment, même quant à la jouissance, à ces accès de fièvre ardente que jusqu’alors j’avais eus auprès d’elle. Comme elle savait trop que mon cœur n’était pas changé, elle fut sensible aux efforts que j’avais faits pour me vaincre; elle m’en estima davantage, et j’eus le plaisir de voir que son amitié pour moi n’était point éteinte. Elle m’annonça, le prochain retour de Saint-Lambert, qui, quoique assez bien rétabli de son attaque, n’était plus en état de soutenir les fatigues de la guerre, et quittait le service pour venir vivre paisiblement auprès d’elle. Nous formâmes le projet charmant d’une étroite société entre nous trois, et nous pouvions espérer que l’exécution de ce projet serait durable, vu que tous les sentiments qui peuvent unir des cœurs sensibles et droits en faisaient la base, et que nous rassemblions à nous trois assez de talents et de connaissances pour nous suffire à nous-mêmes, et n’avoir besoin d’aucun supplément étranger. Hélas! en me livrant à l’espoir d’une si douce vie, je ne songeais guère à celle qui m’attendait.
Nous parlâmes ensuite de ma situation présente avec Mme d’Épinay. Je lui montrai la lettre de Diderot, avec ma réponse: je lui détaillai tout ce qui s’était passé à ce sujet, et je lui déclarai la résolution où j’étais de quitter l’Hermitage. Elle s’y opposa vivement, et par des raisons toutes-puissantes sur mon cœur. Elle me témoigna combien elle aurait désiré que j’eusse fait le voyage de Genève, prévoyant qu’on ne manquerait pas de la compromettre dans mon refus: ce que la lettre de Diderot semblait annoncer d’avance. Cependant, comme elle savait mes raisons aussi bien que moi-même, elle n’insista pas sur cet article; mais elle me conjura d’éviter tout éclat, à quelque prix que ce pût être, et de pallier mon refus de raisons assez plausibles pour éloigner l’injuste soupçon qu’elle pût y avoir part. Je lui dis qu’elle ne m’imposait pas une tâche aisée; mais que résolu d’expier mes torts au prix même de ma réputation, je voulais donner la préférence à la sienne, en tout ce que l’honneur me permettait d’endurer. On connaîtra bientôt si j’ai su remplir cet engagement.
Je le puis jurer, loin que ma passion malheureuse eût rien perdu de sa force, je n’aimai jamais ma Sophie aussi vivement, aussi tendrement que je fis ce jour-là. Mais telle fut l’impression que firent sur moi la lettre de Saint-Lambert, le sentiment du devoir et l’horreur de la perfidie, que, durant toute cette entrevue, mes sens me laissèrent pleinement en paix auprès d’elle, et que je ne fus pas même tenté de lui baiser la main. En partant, elle m’embrassa devant ses gens. Ce baiser, si différent de ceux que je lui avais dérobés quelquefois sous les feuillages, me fut garant que j’avais repris l’empire de moi-même: je suis presque assuré que si mon cœur avait eu le temps de se raffermir dans le calme, il ne me fallait pas trois mois pour être guéri radicalement.
Ici finissent mes liaisons personnelles avec Mme d’Houdetot. Liaisons dont chacun a pu juger sur les apparences selon les dispositions de son propre cœur, mais dans lesquelles la passion que m’inspira cette aimable femme, passion la plus vive peut-être qu’aucun homme ait jamais sentie, s’honorera toujours, entre le ciel et nous, des rares et pénibles sacrifices faits par tous deux au devoir, à l’honneur, à l’amour et à l’amitié. Nous nous étions trop élevés aux yeux l’un de l’autre pour pouvoir nous avilir aisément. Il faudrait être indigné de toute estime pour se résoudre à en perdre une de si haut prix, et l’énergie même des sentiments qui pouvaient nous rendre coupables fut ce qui nous empêcha de le devenir.
C’est ainsi qu’après une si longue amitié pour l’une de ces deux femmes, et un si vif amour pour l’autre, je leur fis séparément mes adieux en un même jour: à l’une pour ne la revoir de ma vie, à l’autre pour ne la revoir que deux fois dans les occasions que je dirai ci-après.
Après leur départ, je me trouvai dans un grand embarras pour remplir tant de devoirs pressants et contradictoires, suite de mes imprudences. Si j’eusse été dans mon état naturel, après la proposition et le refus de ce voyage de Genève, je n’avais qu’à rester tranquille, et tout était dit. Mais j’en avais sottement fait une affaire qui ne pouvait rester dans l’état où elle était, et je ne pouvais me dispenser de toute ultérieure explication qu’en quittant l’Hermitage; ce que je venais de promettre à Mme d’Houdetot de ne pas faire, au moins pour le moment présent. De plus, elle avait exigé que j’excusasse auprès de mes soi-disant amis le refus de ce voyage, afin qu’on ne lui imputât pas ce refus. Cependant je n’en pouvais alléguer la véritable cause sans outrager Mme d’Épinay, à qui je devais certainement de la reconnaissance, après tout ce qu’elle avait fait pour moi. Tout bien considéré, je me trouvai dans la dure, mais indispensable alternative de manquer à Mme d’Épinay, à Mme d’Houdetot, ou à moi-même, et je pris le dernier parti. Je le pris hautement, pleinement, sans tergiverser, et avec une générosité digne assurément de laver les fautes qui m’avaient réduit à cette extrémité. Ce sacrifice, dont mes ennemis ont su tirer parti, et qu’ils attendaient peut-être, a fait la ruine de ma réputation, et m’a ôté, par leurs soins, l’estime publique; mais il m’a rendu la mienne, et m’a consolé dans mes malheurs. Ce n’est pas la dernière fois, comme on verra, que j’ai fait de pareils sacrifices, ni la dernière aussi qu’on s’en est prévalu pour m’accabler.
Grimm était le seul qui parût n’avoir pris aucune part dans cette affaire; ce fut à lui que je résolus de m’adresser. Je lui écrivis une longue lettre dans laquelle j’exposai le ridicule de vouloir me faire un devoir de ce voyage de Genève, l’inutilité, l’embarras même dont j’y aurais été à Mme d’Épinay, et les inconvénients qu’il en aurait résulté pour moi-même. Je ne résistai pas, dans cette lettre, à la tentation de lui laisser voir que j’étais instruit, et qu’il me paraissait singulier qu’on prétendît que c’était à moi de faire ce voyage, tandis que lui-même s’en dispensait, et qu’on ne faisait pas mention de lui. Cette lettre, où, faute de pouvoir dire nettement mes raisons, je fus forcé de battre souvent la campagne, m’aurait donné dans le public l’apparence de bien des torts; mais elle était un exemple de retenue et de discrétion pour les gens qui, comme Grimm, étaient au fait des choses que j’y taisais, et qui justifiaient pleinement ma conduite. Je ne craignis pas même de mettre un préjugé de plus contre moi, en prêtant l’avis de Diderot à mes autres amis, pour insinuer que Mme d’Houdetot avait pensé de même, comme il était vrai, et taisant que, sur mes raisons, elle avait changé d’avis. Je ne pouvais mieux la disculper du soupçon de conniver avec moi qu’en paraissant, sur ce point, mécontent d’elle.
Cette lettre finissait par un acte de confiance dont tout autre homme aurait été touché; car en exhortant Grimm à peser mes raisons et à me marquer après cela son avis, je lui marquais que cet avis serait suivi, quel qu’il pût être, et c’était mon intention, eût-il même opiné pour mon départ; car M. d’Épinay s’étant fait le conducteur de sa femme dans ce voyage, le mien prenait alors un coup d’œil tout différent: au lieu que c’était moi d’abord qu’on voulût charger de cet emploi, et qu’il ne fût question de lui qu’après mon refus.
La réponse de Grimm se fit attendre; elle fut singulière. Je vais la transcrire ici. (Voyez liasse A, no 59.)
Le départ de Mme d’Épinay est reculé; son fils est malade, il faut attendre qu’il soit rétabli. Je rêverai à votre lettre. Tenez-vous tranquille à votre Hermitage. Je vous ferai passer mon avis à temps. Comme elle ne partira sûrement pas de quelques jours, rien ne presse. En attendant, si vous le jugez à propos, vous pouvez lui faire vos offres, quoique cela me paraisse encore assez égal. Car, connaissant votre position aussi bien que vous-même, je ne doute point qu’elle ne réponde à vos offres comme elle doit, et tout ce que je vois à gagner à cela, c’est que vous pourrez dire à ceux qui vous pressent que si vous n’avez pas été, ce n’est pas faute de vous être offert. Au reste, je ne vois pas pourquoi vous voulez absolument que le Philosophe soit le porte-voix de tout le monde, et parce que son avis est que vous partiez, pourquoi vous imaginez que tous vos amis prétendent la même chose. Si vous écrivez à Mme d’Épinay, sa réponse peut vous servir de réplique à tous ces amis, puisqu’il vous tient tant au cœur de leur répliquer. Adieu: je salue Mme Le Vasseur et le Criminel.
Frappé d’étonnement en lisant cette lettre, je cherchais avec inquiétude ce qu’elle pouvait signifier, et je ne trouvais rien. Comment! au lieu de me répondre avec simplicité sur la mienne, il prend du temps pour y rêver, comme si celui qu’il avait déjà pris ne lui avait pas suffi. Il m’avertit même de la suspension dans laquelle il me veut tenir, comme s’il s’agissait d’un profond problème à résoudre, ou comme s’il importait à ses vues de m’ôter tout moyen de pénétrer son sentiment, jusqu’au moment qu’il voudrait me le déclarer. Que signifient donc ces précautions, ces retardements, ces mystères? Est-ce ainsi qu’on répond à la confiance? Cette allure est-elle celle de la droiture et de la bonne foi? Je cherchais en vain quelque interprétation favorable à cette conduite, je n’en trouvais point. Quel que fût son dessein, s’il m’était contraire, sa position en facilitait l’exécution, sans que, par la mienne, il me fût possible d’y mettre obstacle. En faveur dans la maison d’un grand prince, répandu dans le monde, donnant le ton à nos communes sociétés, dont il était l’oracle, il pouvait, avec son adresse ordinaire, disposer à son aise toutes ses machines; et moi, seul dans mon Hermitage, loin de tout, sans avis de personne, sans aucune communication, je n’avais d’autre parti que d’attendre et rester en paix. Seulement j’écrivis à Mme d’Épinay, sur la maladie de son fils, une lettre aussi honnête qu’elle pouvait l’être, mais où je ne donnais pas dans le piège de lui offrir de partir avec elle.
Après des siècles d’attente dans la cruelle incertitude où cet homme barbare m’avait plongé, j’appris au bout de huit ou dix jours que Mme d’Épinay était partie, et je reçus de lui une seconde lettre. Elle n’était que de sept à huit lignes, que je n’achevai pas de lire… C’était une rupture, mais dans des termes tels que la plus infernale haine les peut dicter, et qui même devenaient bêtes à force de vouloir être offensants. Il me défendait sa présence comme il m’aurait défendu ses États. Il ne manquait à sa lettre, pour faire rire, que d’être lue avec plus de sang-froid. Sans la transcrire, sans même en achever la lecture, je la lui renvoyai sur-le-champ avec celle-ci:
Je me refusais à ma juste défiance; j’achève trop tard de vous connaître.
Voilà donc la lettre que vous vous êtes donné le loisir de méditer. Je vous la renvoie, elle n’est pas pour moi. Vous pouvez montrer la mienne à toute la terre, et me haïr ouvertement; ce sera de votre part une fausseté de moins.
Ce que je lui disais, qu’il pouvait montrer ma précédente lettre, se rapportait à un article de la sienne sur lequel on pourra juger de la profonde adresse qu’il mit à toute cette affaire.
J’ai dit que pour gens qui n’étaient pas au fait, ma lettre pouvait donner sur moi bien des prises. Il le vit avec joie; mais comment se prévaloir de cet avantage sans se compromettre? En montrant cette lettre, il s’exposait au reproche d’abuser de la confiance de son ami.
Pour sortir de cet embarras, il imagina de rompre avec moi, de la façon la plus piquante qu’il fût possible, et de me faire valoir dans sa lettre la grâce qu’il me faisait de ne pas montrer la mienne. Il était bien sûr que, dans l’indignation de ma colère, je me refuserais à sa feinte discrétion, et lui permettrais de montrer ma lettre à tout le monde: c’était précisément ce qu’il voulait, et tout arriva comme il l’avait arrangé. Il fit courir ma lettre dans tout Paris, avec des commentaires de sa façon, qui pourtant n’eurent pas tout le succès qu’il s’en était promis. On ne trouva pas que la permission de montrer ma lettre, qu’il avait su m’extorquer, l’exemptât du blâme de m’avoir si légèrement pris au mot pour me nuire. On demandait toujours quels torts personnels j’avais avec lui, pour autoriser une si violente haine. Enfin l’on trouvait que, quand j’aurais eu de tels torts qui l’auraient obligé de rompre, l’amitié, même éteinte, avait encore des droits qu’il aurait dû respecter. Mais malheureusement Paris est frivole; ces remarques du moment s’oublient, l’absent infortuné se néglige, l’homme qui prospère en impose par sa présence; le jeu de l’intrigue et de la méchanceté se soutient, se renouvelle, et bientôt son effet sans cesse renaissant efface tout ce qui l’a précédé.
Voilà comment, après m’avoir si longtemps trompé, cet homme enfin quitta pour moi son masque, persuadé que, dans l’état où il avait amené les choses, il cessait d’en avoir besoin. Soulagé de la crainte d’être injuste envers ce misérable, je l’abandonnai à son propre cœur, et cessai de penser à lui. Huit jours après avoir reçu cette lettre, je reçus de Mme d’Épinay sa réponse, datée de Genève, à ma précédente (liasse B, no 10). Je compris, au ton qu’elle y prenait pour la première fois de sa vie, que l’un et l’autre, comptant sur le succès de leurs mesures, agissaient de concert, et que, me regardant comme un homme perdu sans ressource, ils se livraient désormais sans risque au plaisir d’achever de m’écraser.
Mon état, en effet, était des plus déplorables. Je voyais s’éloigner de moi tous mes amis, sans qu’il me fût possible de savoir ni comment ni pourquoi. Diderot qui se vantait de me rester, de me rester seul, et qui depuis trois mois me promettait une visite, ne venait point. L’hiver commençait à se faire sentir, et avec lui les atteintes de mes maux habituels. Mon tempérament, quoique vigoureux, n’avait pu soutenir les combats de tant de passions contraires. J’étais dans un épuisement qui ne me laissait ni force ni courage pour résister à rien. Quand mes engagements, quand les continuelles représentations de Diderot et de Mme d’Houdetot m’auraient permis en ce moment de quitter l’Hermitage, je ne savais ni où aller ni comment me traîner. Je restais immobile et stupide, sans pouvoir agir ni penser. La seule idée d’un pas à faire, d’une lettre à écrire, d’un mot à dire, me faisait frémir. Je ne pouvais cependant laisser la lettre de Mme d’Épinay sans réplique, à moins de m’avouer digne des traitements dont elle et son ami m’accablaient. Je pris le parti de lui notifier mes sentiments et mes résolutions, ne doutant pas un moment que, par humanité, par générosité, par bienséance, par les bons sentiments que j’avais cru voir en elle, malgré les mauvais, elle ne s’empressât d’y souscrire. Voici ma lettre:
À l’Hermitage, le 23 novembre 1757.
Si l’on mourait de douleur, je ne serais pas en vie. Mais enfin j’ai pris mon parti. L’amitié est éteinte entre nous, madame; mais celle qui n’est plus garde encore des droits que je sais respecter. Je n’ai point oublié vos bontés pour moi et vous pouvez compter de ma part sur toute la reconnaissance qu’on peut avoir pour quelqu’un qu’on ne doit plus aimer. Toute autre explication serait inutile: j’ai pour moi ma conscience, et vous renvoie à la vôtre.
J’ai voulu quitter l’Hermitage, et je le devais. Mais on prétend qu’il faut que j’y reste jusqu’au printemps; et puisque mes amis le veulent, j’y resterai jusqu’au printemps, si vous y consentez.
Cette lettre écrite et partie, je ne pensai plus qu’à me tranquilliser à l’Hermitage, en y soignant ma santé, tâchant de recouvrer des forces, et de prendre des mesures pour en sortir au printemps, sans bruit et sans afficher une rupture. Mais ce n’était pas là le compte de M. Grimm et de Mme d’Épinay, comme on verra dans un moment.
Quelques jours après, j’eus enfin le plaisir de recevoir de Diderot cette visite si souvent promise et manquée. Elle ne pouvait venir plus à propos; c’était mon plus ancien ami, c’était presque le seul qui me restât; on peut juger du plaisir que j’eus à le voir dans ces circonstances. J’avais le cœur plein, je l’épanchai dans le sien. Je l’éclairai sur beaucoup de faits qu’on lui avait tus, déguisés ou supposés. Je lui appris de tout ce qui s’était passé, ce qu’il m’était permis de lui dire. Je n’affectai point de lui taire ce qu’il ne savait que trop, qu’un amour aussi malheureux qu’insensé avait été l’instrument de ma perte; mais je ne convins jamais que Mme d’Houdetot en fût instruite, ou du moins que je le lui eusse déclaré. Je lui parlai des indignes manœuvres de Mme d’Épinay pour surprendre les lettres très innocentes que sa belle-sœur m’écrivait. Je voulus qu’il apprît ces détails de la bouche même des personnes qu’elle avait tenté de séduire. Thérèse le lui fit exactement: mais que devins-je quand ce fut le tour de la mère, et que je l’entendis déclarer et soutenir que rien de cela n’était à sa connaissance! Ce furent ses termes, et jamais elle ne s’en départit. Il n’y avait pas quatre jours qu’elle m’en avait répété le récit à moi-même, et elle me dément en face, devant mon ami. Ce trait me parut décisif, et je sentis alors vivement mon imprudence d’avoir gardé si longtemps une pareille femme auprès de moi. Je ne m’étendis point en invectives contre elle; à peine daignai-je lui dire quelques mots de mépris. Je sentis ce que je devais à la fille, dont l’inébranlable droiture contrastait avec l’indigne lâcheté de la mère. Mais dès lors mon parti fut pris sur le compte de la vieille, et je n’attendis que le moment de l’exécuter.
Ce moment vint plus tôt que je ne l’avais attendu. Le 10 décembre, je reçus de Mme d’Épinay réponse à ma précédente lettre. En voici le contenu:
À Genève, le 1er décembre 1757. (Liasse B, no 11.)
Après vous avoir donné, pendant plusieurs années, toutes les marques possibles d’amitié et d’intérêt, il ne me reste qu’à vous plaindre. Vous êtes bien malheureux.
Je désire que votre conscience soit aussi tranquille que la mienne. Cela pourrait être nécessaire au repos de votre vie.
Puisque vous vouliez quitter l’Hermitage, et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulte point les miens sur mes devoirs, et je n’ai plus rien à vous dire sur les vôtres.
Un congé si imprévu, mais si nettement prononcé, ne me laissa pas un instant à balancer. Il fallait sortir sur-le-champ, quelque temps qu’il fît, en quelque état que je fusse, dussé-je coucher dans les bois et sur la neige, dont la terre était alors couverte, et quoi que pût dire et faire Mme d’Houdetot; car je voulais bien lui complaire en tout, mais non pas jusqu’à l’infamie.
Je me trouvai dans le plus terrible embarras où j’aie été de mes jours; mais ma résolution était prise: je jurai, quoi qu’il arrivât, de ne pas coucher à l’Hermitage le huitième jour. Je me mis en devoir de sortir mes effets, déterminé à les laisser en plein champ, plutôt que de ne pas rendre les clefs dans la huitaine; car je voulais surtout que tout fût fait avant qu’on pût écrire à Genève et recevoir réponse. J’étais d’un courage que je ne m’étais jamais senti: toutes mes forces étaient revenues. L’honneur et l’indignation m’en rendirent sur lesquelles Mme d’Épinay n’avait pas compté. La fortune aida mon audace. M. Mathas, procureur fiscal de M. le prince de Condé, entendit parler de mon embarras. Il me fit offrir une petite maison qu’il avait à son jardin de Montlouis, à Montmorency. J’acceptai avec empressement et reconnaissance. Le marché fut bientôt fait; je fis en hâte acheter quelques meubles, avec ceux que j’avais déjà, pour nous coucher, Thérèse et moi. Je fis charrier mes effets à grand-peine et à grands frais: malgré la glace et la neige, mon déménagement fut fait dans deux jours, et le 15 décembre je rendis les clefs de l’Hermitage, après avoir payé les gages du jardinier, ne pouvant payer mon loyer.
Quant à Mme Le Vasseur, je lui déclarai qu’il fallait nous séparer: sa fille voulut m’ébranler; je fus inflexible. Je la fis partir pour Paris, dans la voiture du messager, avec tous les effets et meubles que sa fille et elle avaient en commun. Je lui donnai quelque argent, et je m’engageai à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, à pourvoir à sa subsistance autant qu’il me serait possible, et à ne jamais la laisser manquer de pain, tant que j’en aurais moi-même.
Enfin, le surlendemain de mon arrivée à Montlouis, j’écrivis à Mme d’Épinay la lettre suivante:
À Montmorency, le 17 décembre 1757.
Rien n’est si simple et si nécessaire, madame, que de déloger de votre maison, quand vous n’approuvez pas que j’y reste. Sur votre refus de consentir que je passasse à l’Hermitage le reste de l’hiver, je l’ai donc quitté le 15 décembre. Ma destinée était d’y entrer malgré moi, et d’en sortir de même. Je vous remercie du séjour que vous m’avez engagé d’y faire, et je vous remercierais davantage, si je l’avais payé moins cher. Au reste, vous avez raison de me croire malheureux; personne au monde ne sait mieux que vous combien je dois l’être. Si c’est un malheur de se tromper sur le choix de ses amis, c’en est un autre non moins cruel de revenir d’une erreur si douce.
