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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 37
Tel est le narré fidèle de ma demeure à l’Hermitage, et des raisons qui m’en ont fait sortir. Je n’ai pu couper ce récit, et il importait de le suivre avec la plus grande exactitude, cette époque de ma vie ayant eu sur la suite une influence qui s’étendra jusqu’à mon dernier jour.
Livre X
La forme extraordinaire qu’une effervescence passagère m’avait donnée pour quitter l’Hermitage m’abandonna sitôt que j’en fus dehors. À peine fus-je établi dans ma nouvelle demeure, que de vives et fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec l’incommodité nouvelle d’une descente qui me tourmentait depuis quelque temps, sans que je susse que c’en était une. Je tombai bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir et m’éclaira sur mon ancien état. Les sondes, les bougies, les bandages, tout l’appareil des infirmités de l’âge rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu’on n’a plus le cœur jeune impunément quand le corps a cessé de l’être. La belle saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l’année 1758 dans un état de langueur qui me fit croire que je touchais à la fin de ma carrière. J’en voyais approcher le terme avec une sorte d’empressement. Revenu des chimères de l’amitié, détaché de tout ce qui m’avait fait aimer la vie, je n’y voyais plus rien qui pût me la rendre agréable: je n’y voyais plus que des maux et des misères qui m’empêchaient de jouir de moi. J’aspirais au moment d’être libre et d’échapper à mes ennemis. Mais reprenons le fil des événements.
Il paraît que ma retraite à Montmorency déconcerta Mme d’Épinay; vraisemblablement elle ne s’y était pas attendue. Mon triste état, la rigueur de la saison, l’abandon général où je me trouvais, tout leur faisait croire, à Grimm et à elle, qu’en me poussant à la dernière extrémité, ils me réduiraient à crier merci, et à m’avilir aux dernières bassesses, pour être laissé dans l’asile dont l’honneur m’ordonnait de sortir. Je délogeai si brusquement qu’ils n’eurent pas le temps de prévenir le coup et il ne leur resta plus que le choix de jouer à quitte ou double, et d’achever de me perdre ou de tâcher de me ramener. Grimm prit le premier parti, mais je crois que Mme d’Épinay eût préféré l’autre; et j’en juge par sa réponse à ma dernière lettre, où elle radoucit beaucoup le ton qu’elle avait pris dans les précédentes, et où elle semblait ouvrir la porte à un raccommodement. Le long retard de cette réponse qu’elle me fit attendre un mois entier, indique assez l’embarras où elle se trouvait pour lui donner un tour convenable, et les délibérations dont elle la fit précéder. Elle ne pouvait s’avancer plus loin sans se commettre: mais après ses lettres précédentes, et après ma brusque sortie de sa maison, l’on ne peut qu’être frappé du soin qu’elle prend dans cette lettre de n’y pas laisser glisser un seul mot désobligeant. Je vais la transcrire en entier, afin qu’on en juge. (Liasse B, no 23.)
À Genève, le 17 janvier 1758.
Je n’ai reçu votre lettre du 17 décembre, monsieur, qu’hier. On me l’a envoyée dans une caisse remplie de différentes choses, qui a été tout ce temps en chemin. Je ne répondrai qu’à l’apostille, quant à la lettre, je ne l’entends pas bien, et si nous étions dans le cas de nous expliquer, je voudrais bien mettre tout ce qui s’est passé sur le compte d’un malentendu. Je reviens à l’apostille. Vous pouvez vous rappeler, monsieur, que nous étions convenus que les gages du jardinier de l’Hermitage passeraient par vos mains, pour lui mieux faire sentir qu’il dépendait de vous, et pour vous éviter des scènes aussi ridicules et indécentes qu’en avait son prédécesseur. La preuve en est que les premiers quartiers de ses gages vous ont été remis, et que j’étais convenue avec vous, peu de jours avant mon départ, de vous faire rembourser vos avances. Je sais que vous en fîtes d’abord difficulté; mais ces avances, je vous avais prié de les faire; il était simple de m’acquitter, et nous en convînmes. Cahouet m’a marqué que vous n’avez point voulu recevoir cet argent. Il y a assurément du quiproquo là-dedans. Je donne l’ordre qu’on vous le reporte, et je ne vois pas pourquoi vous voudriez payer mon jardinier, malgré nos conventions, et au-delà même du terme que vous avez habité l’Hermitage. Je compte donc, monsieur, que vous rappelant tout ce que j’ai l’honneur de vous dire, vous ne refuserez pas d’être remboursé de l’avance que vous avez bien voulu faire pour moi.
Après tout ce qui s’était passé, ne pouvant plus prendre de confiance en Mme d’Épinay, je ne voulus point renouer avec elle; je ne répondis point à cette lettre, et notre correspondance finit là. Voyant mon parti pris, elle prit le sien, et entrant alors dans toutes les vues de Grimm et de la coterie holbachique, elle unit ses efforts aux leurs pour me couler à fond. Tandis qu’ils travaillaient à Paris, elle travaillait à Genève. Grimm, qui dans la suite alla l’y joindre, acheva ce qu’elle avait commencé. Tronchin, qu’ils n’eurent pas de peine à gagner, les seconda puissamment, et devint le plus furieux de mes persécuteurs, sans avoir jamais eu de moi, non plus que Grimm, le moindre sujet de plainte. Tous trois d’accord semèrent sourdement dans Genève le germe qu’on y vit éclore quatre ans après.
Ils eurent plus de peine à Paris, où j’étais plus connu, et où les cœurs, moins disposés à la haine, n’en reçurent pas si aisément les impressions. Pour porter leurs coups avec plus d’adresse, ils commencèrent par débiter que c’était moi qui les avais quittés. (Voyez la lettre de Deleyre, Liasse B, no 30.) De là, feignant d’être toujours mes amis, ils semaient adroitement leurs accusations malignes, comme des plaintes de l’injustice de leur ami. Cela faisait que, moins en garde, on était plus porté à les écouter et à me blâmer. Les sourdes accusations de perfidie et d’ingratitude se débitaient avec plus de précaution, et par là même avec plus d’effet. Je sus qu’ils m’imputaient des noirceurs atroces, sans jamais pouvoir apprendre en quoi ils les faisaient consister. Tout ce que je pus déduire de la rumeur publique fut qu’elle se réduisait à ces quatre crimes capitaux: 1. ma retraite à la campagne; 2. mon amour pour Mme d’Houdetot; 3. refus d’accompagner à Genève Mme d’Épinay; 4. sortie de l’Hermitage. S’ils y ajoutèrent d’autres griefs, ils prirent leurs mesures si justes, qu’il m’a été parfaitement impossible d’apprendre jamais quel en était le sujet.
C’est donc ici que je crois pouvoir fixer l’établissement d’un système adopté depuis par ceux qui disposent de moi avec un progrès et un succès si rapides, qu’il tiendrait du prodige pour qui ne saurait pas quelle facilité tout ce qui favorise la malignité des hommes trouve à s’établir. Il faut tâcher d’expliquer en peu de mots ce que cet obscur et profond système a de visible à mes yeux.
Avec un nom déjà célèbre et connu dans toute l’Europe, j’avais conservé la simplicité de mes premiers goûts. La mortelle aversion pour tout ce qui s’appelait parti, faction, cabale, m’avait maintenu libre, indépendant, sans autre chaîne que les attachements de mon cœur. Seul, étranger, isolé, sans appui, sans famille, ne tenant qu’à mes principes et à mes devoirs, je suivais avec intrépidité les routes de la droiture, ne flattant, ne ménageant jamais personne aux dépens de la justice et de la vérité. De plus, retiré depuis deux ans dans la solitude, sans correspondance de nouvelles, sans relation des affaires du monde, sans être instruit ni curieux de rien, je vivais à quatre lieues de Paris, aussi séparé de cette capitale, par mon incurie, que je l’aurais été par les mers dans l’île de Tinian.
Grimm, Diderot, d’Holbach, au contraire, au centre du tourbillon, vivaient répandus dans le plus grand monde, et s’en partageaient presque entre eux toutes les sphères. Grands, beaux esprits, gens de lettres, gens de robe, femmes, ils pouvaient de concert se faire écouter partout. On doit voir déjà l’avantage que cette position donne à trois hommes bien unis contre un quatrième dans celle où je me trouvais. Il est vrai que Diderot et d’Holbach n’étaient pas (du moins je ne puis le croire) gens à tramer des complots bien noirs; l’un n’en avait pas la méchanceté, ni l’autre l’habileté: mais c’était en cela même que la partie était mieux liée. Grimm seul formait son plan dans sa tête, et n’en montrait aux deux autres que ce qu’ils avaient besoin de voir pour concourir à l’exécution. L’ascendant qu’il avait pris sur eux rendait ce concours facile, et l’effet du tout répondait à la supériorité de son talent.
Ce fut avec ce talent supérieur que, sentant l’avantage qu’il pouvait tirer de nos positions respectives, il forma le projet de renverser ma réputation de fond en comble, et de m’en faire une tout opposée, sans se compromettre, en commençant par élever autour de moi un édifice de ténèbres qu’il me fut impossible de percer, pour éclairer ses manœuvres, et pour le démasquer.
Cette entreprise était difficile, en ce qu’il en fallait pallier l’iniquité aux yeux de ceux qui devaient y concourir. Il fallait tromper les honnêtes gens; il fallait écarter de moi tout le monde, ne pas me laisser un seul ami, ni petit ni grand. Que dis-je! il ne fallait pas laisser percer un seul mot de vérité jusqu’à moi. Si un seul homme généreux me fût venu dire: «Vous faites le vertueux, cependant voilà comment on vous traite, et voilà sur quoi l’on vous juge: qu’avez-vous à dire?» la vérité triomphait et Grimm était perdu. Il le savait, mais il a sondé son propre cœur, et n’a estimé les hommes que ce qu’ils valent. Je suis fâché, pour l’honneur de l’humanité, qu’il ait calculé si juste.
En marchant dans ces souterrains, ses pas, pour être sûrs, devaient être lents. Il y a douze ans qu’il suit son plan, et le plus difficile reste encore à faire: c’est d’abuser le public entier. Il y reste des yeux qui l’ont suivi de plus près qu’il ne pense. Il le craint, et n’ose encore exposer sa trame au grand jour. Mais il a trouvé le peu difficile moyen d’y faire entrer la puissance, et cette puissance dispose de moi. Soutenu de cet appui, il avance avec moins de risque. Les satellites de la puissance se piquant peu de droiture pour l’ordinaire, et beaucoup moins de franchise, il n’a plus guère à craindre l’indiscrétion de quelque homme de bien; car il a besoin surtout que je sois environné de ténèbres impénétrables, et que son complot me soit toujours caché, sachant bien qu’avec quelque art qu’il en ait ourdi la trame, elle ne soutiendrait jamais mes regards. Sa grande adresse est de paraître me ménager en me diffamant, et de donner encore à sa perfidie l’air de la générosité.
Je sentis les premiers effets de ce système par les sourdes accusations de la coterie holbachique, sans qu’il me fût possible de savoir ni de conjecturer même en quoi consistaient ces accusations. Deleyre me disait dans ses lettres qu’on m’imputait des noirceurs. Diderot me disait plus mystérieusement la même chose, et quand j’entrais en explication avec l’un et l’autre, tout se réduisait aux chefs d’accusation ci-devant notés. Je sentais un refroidissement graduel dans les lettres de Mme d’Houdetot. Je ne pouvais attribuer ce refroidissement à Saint-Lambert, qui continuait à m’écrire avec la même amitié, et qui me vint même voir après son retour. Je ne pouvais non plus m’en imputer la faute, puisque nous nous étions séparés très contents l’un de l’autre, et qu’il ne s’était rien passé de ma part, depuis ce temps-là, que mon départ de l’Hermitage, dont elle avait elle-même senti la nécessité. Ne sachant donc à quoi m’en prendre de ce refroidissement, dont elle ne convenait pas, mais sur lequel mon cœur ne prenait pas le change, j’étais inquiet de tout. Je savais qu’elle ménageait extrêmement sa belle-sœur et Grimm, à cause de leurs liaisons avec Saint-Lambert; je craignais leurs œuvres. Cette agitation rouvrit mes plaies et rendit ma correspondance orageuse, au point de l’en dégoûter tout à fait. J’entrevoyais mille choses cruelles, sans rien voir distinctement. J’étais dans la position la plus insupportable pour un homme dont l’imagination s’allume aisément. Si j’eusse été tout à fait isolé, si je n’avais rien su du tout, je serais devenu plus tranquille; mais mon cœur tenait encore à des attachements par lesquels mes ennemis avaient sur moi mille prises, et les faibles rayons qui perçaient dans mon asile ne servaient qu’à me laisser voir la noirceur des mystères qu’on me cachait.
J’aurais succombé, je n’en doute point, à ce tourment trop cruel, trop insupportable à mon naturel ouvert et franc qui, par l’impossibilité de cacher mes sentiments, me fait tout craindre de ceux qu’on me cache, si très heureusement il ne se fût présenté des objets assez intéressants à mon cœur pour faire une diversion salutaire à ceux qui m’occupaient malgré moi. Dans la dernière visite que Diderot m’avait faite à l’Hermitage, il m’avait parlé de l’article Genève, que d’Alembert avait mis dans l’Encyclopédie; il m’avait appris que cet article, concerté avec des Genevois du haut étage, avait pour but l’établissement de la comédie à Genève; qu’en conséquence les mesures étaient prises, et que cet établissement ne tarderait pas d’avoir lieu. Comme Diderot paraissait trouver tout cela fort bien, qu’il ne doutait pas du succès, et que j’avais avec lui trop d’autres débats pour disputer encore sur cet article, je ne lui dis rien; mais indigné de tout ce manège de séduction dans ma patrie, j’attendais avec impatience le volume de l’Encyclopédie où était cet article, pour voir s’il n’y aurait pas moyen d’y faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup. Je reçus le volume peu après mon établissement à Montlouis, et je trouvai l’article fait avec beaucoup d’adresse et d’art, et digne de la plume dont il était parti. Cela ne me détourna pourtant pas de vouloir y répondre, et malgré l’abattement où j’étais, malgré mes chagrins et mes maux, la rigueur de la saison et l’incommodité de ma nouvelle demeure, dans laquelle je n’avais pas encore eu le temps de m’arranger, je me mis à l’ouvrage avec un zèle qui surmonta tout.
Pendant un hiver assez rude, au mois de février, et dans l’état que j’ai décrit ci-devant, j’allai tous les jours passer deux heures le matin, et autant l’après-dînée, dans un donjon tout ouvert, que j’avais au bout du jardin où était mon habitation. Ce donjon, qui terminait une allée en terrasse, donnait sur la vallée et l’étang de Montmorency, et m’offrait, pour terme du point de vue, le simple, mais respectable château de Saint-Gratien, retraite du vertueux Catinat. Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l’espace de trois semaines, ma Lettre à d’Alembert sur les Spectacles. C’est ici (car la Julie n’était pas à moitié faite) le premier de mes écrits où j’aie trouvé des charmes dans le travail. Jusqu’alors l’indignation de la vertu m’avait tenu lieu d’Apollon; la tendresse et la douceur d’âme m’en tinrent lieu cette fois. Les injustices dont je n’avais été que spectateur m’avaient irrité; celles dont j’étais devenu l’objet m’attristèrent, et cette tristesse sans fiel n’était que celle d’un cœur trop aimant, trop tendre, qui, trompé par ceux qu’il avait cru de sa trempe, était forcé de se retirer au-dedans de lui. Plein de tout ce qui venait de m’arriver, encore ému de tant de violents mouvements, le mien mêlait le sentiment de ses peines aux idées que la méditation de mon sujet m’avait fait naître; mon travail se sentit de ce mélange. Sans m’en apercevoir, j’y décrivis ma situation actuelle; j’y peignis Grimm, Mme d’Épinay, Mme d’Houdetot, Saint-Lambert, moi-même. En l’écrivant, que je versai de délicieuses larmes! Hélas! on y sent trop que l’amour, cet amour fatal dont je m’efforçais de guérir, n’était pas encore sorti de mon cœur. À tout cela, se mêlait un certain attendrissement sur moi-même, qui me sentais mourant, et qui croyais faire au public mes derniers adieux. Loin de craindre la mort, je la voyais approcher avec joie; mais j’avais regret de quitter mes semblables, sans qu’ils sentissent tout ce que je valais, sans qu’ils sussent combien j’aurais mérité d’être aimé d’eux, s’ils m’avaient connu davantage. Voilà les secrètes causes du ton singulier qui règne dans cet ouvrage, et qui tranche si prodigieusement avec celui du précédent.
Je retouchais et mettais au net cette lettre, et je me disposais à la faire imprimer, quand, après un long silence, j’en reçus une de Mme d’Houdetot, qui me plongea dans une affliction nouvelle, la plus sensible que j’eusse encore éprouvée. Elle m’apprenait dans cette lettre (Liasse B, no 34) que ma passion pour elle était connue dans tout Paris; que j’en avais parlé à des gens qui l’avaient rendue publique; que ces bruits, parvenus à son amant, avaient failli lui coûter la vie; qu’enfin il lui rendait justice, et que leur paix était faite; mais qu’elle lui devait, ainsi qu’à elle-même et au soin de sa réputation, de rompre avec moi tout commerce: m’assurant, au reste, qu’ils ne cesseraient jamais l’un et l’autre de s’intéresser à moi, qu’ils me défendraient dans le public, et qu’elle enverrait de temps en temps savoir de mes nouvelles.
«Et toi aussi, Diderot! m’écriai-je. Indigne ami!…» Je ne pus cependant me résoudre à le juger encore. Ma faiblesse était comme d’autres gens qui pouvaient l’avoir fait parler. Je voulus douter… mais bientôt je ne le pus plus. Saint-Lambert fit peu après un acte digne de sa générosité. Il jugeait, connaissant assez mon âme, en quel état je devais être, trahi d’une partie de mes amis, et délaissé des autres. Il vint me voir. La première fois il avait peu de temps à me donner. Il revint. Malheureusement, ne l’attendant pas, je ne me trouvai pas chez moi. Thérèse, qui s’y trouva, eut avec lui un entretien de plus de deux heures, dans lequel ils se dirent mutuellement beaucoup de faits dont il m’importait que lui et moi fussions informés. La surprise avec laquelle j’appris par lui que personne ne doutait dans le monde que je n’eusse vécu avec Mme d’Épinay, comme Grimm y vivait maintenant, ne peut être égalée que par celle qu’il eut lui-même, en apprenant combien ce bruit était faux. Saint-Lambert, au grand déplaisir de la dame, était dans le même cas que moi, et tous les éclaircissements qui résultèrent de cet entretien achevèrent d’éteindre en moi tout regret d’avoir rompu sans retour avec elle. Par rapport à Mme d’Houdetot, il détailla à Thérèse plusieurs circonstances qui n’étaient connues ni d’elle ni même de Mme d’Houdetot, que je savais seul, que je n’avais dites qu’au seul Diderot, sous le sceau de l’amitié, et c’était précisément Saint-Lambert qu’il avait choisi pour lui en faire la confidence. Ce dernier trait me décida, et, résolu de rompre avec Diderot pour jamais, je ne délibérai plus que sur la manière: car je m’étais aperçu que les ruptures secrètes tournaient à mon préjudice, en ce qu’elles laissaient le masque de l’amitié à mes plus cruels ennemis.
Les règles de bienséance établies dans le monde sur cet article semblent dictées par l’esprit de mensonge et de trahison. Paraître encore l’ami d’un homme dont on a cessé de l’être, c’est se réserver des moyens de lui nuire, en surprenant les honnêtes gens. Je me rappelai que, quand l’illustre Montesquieu rompit avec le P. de Tournemine, il se hâta de le déclarer hautement, en disant à tout le monde: «N’écoutez ni le P. de Tournemine, ni moi, parlant l’un de l’autre; car nous avons cessé d’être amis». Cette conduite fut très applaudie, et tout le monde en loua la franchise et la générosité. Je résolus de suivre avec Diderot le même exemple; mais comment de ma retraite publier cette rupture authentiquement et pourtant sans scandale? Je m’avisai d’insérer, par forme de note, dans mon ouvrage, un passage du livre de l’Ecclésiastique, qui déclarait cette rupture, et même le sujet, assez clairement pour quiconque était au fait, et ne signifiait rien pour le reste du monde; m’attachant, au surplus, à ne désigner dans l’ouvrage l’ami auquel je renonçais, qu’avec l’honneur qu’on doit toujours rendre à l’amitié même éteinte. On peut voir tout cela dans l’ouvrage même.
Il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde, et il semble que tout acte de courage soit un crime dans l’adversité. Le même trait qu’on avait admiré dans Montesquieu ne m’attira que blâme et reproche. Sitôt que mon ouvrage fut imprimé et que j’en eus des exemplaires, j’en envoyai un à Saint-Lambert, qui, la veille même, m’avait écrit, au nom de Mme d’Houdetot et au sien, un billet plein de la plus tendre amitié (Liasse B, no 37). Voici la lettre qu’il m’écrivit en me renvoyant mon exemplaire (Liasse B, no 38):
Eaubonne, 10 octobre 1758.
En vérité, monsieur, je ne puis accepter le présent que vous venez de me faire. À l’endroit de votre préface, où, à l’occasion de Diderot, vous citez un passage de l’Ecclésiaste (il se trompe, c’est de l’Ecclésiastique), le livre m’est tombé des mains. Après les conversations de cet été, vous m’avez paru convaincu que Diderot était innocent des prétendues indiscrétions que vous lui imputiez. Il peut avoir des torts avec vous: je l’ignore; mais je sais bien qu’ils ne vous donnent pas le droit de lui faire une insulte publique. Vous n’ignorez pas les persécutions qu’il essuie, et vous allez mêler la voix d’un ancien ami aux cris de l’envie. Je ne puis vous dissimuler, monsieur, combien cette atrocité me révolte. Je ne vis point avec Diderot, mais je l’honore, et je sens vivement le chagrin que vous donnez à un homme à qui, du moins vis-à-vis de moi, vous n’avez jamais reproché qu’un peu de faiblesse. Monsieur, nous différons trop de principes pour nous convenir jamais. Oubliez mon existence; cela ne doit pas être difficile. Je n’ai jamais fait aux hommes ni le bien ni le mal dont on se souvient longtemps. Je vous projets, moi, monsieur, d’oublier votre personne, et de ne me souvenir que de vos talents.
Je ne me sentis pas moins déchiré qu’indigné de cette lettre, et dans l’excès de ma misère, retrouvant enfin ma fierté, je lui répondis par le billet suivant:
À Montmorency, le 11 octobre 1758.
Monsieur, en lisant votre lettre, je vous ai fait l’honneur d’en être surpris, et j’ai eu la bêtise d’en être ému; mais je l’ai trouvée indigne de réponse.
Je ne veux point continuer les copies de Mme d’Houdetot. S’il ne lui convient pas de garder ce qu’elle a, elle peut me le renvoyer, je lui rendrai son argent. Si elle le garde, il faut toujours qu’elle envoie chercher le reste de son papier et de son argent. Je la prie de me rendre en même temps le prospectus dont elle est dépositaire. Adieu, monsieur.
Le courage dans l’infortune irrite les cœurs lâches, mais il plaît aux cœurs généreux. Il paraît que ce billet fit rentrer Saint-Lambert en lui-même, et qu’il eut regret à ce qu’il avait fait; mais trop fier à son tour pour en revenir ouvertement, il saisit, il prépara peut-être le moyen d’amortir le coup qu’il m’avait porté. Quinze jours après, je reçus de M. d’Épinay la lettre suivante (Liasse B, no 10):
Ce jeudi 26.
J’ai reçu, monsieur, le livre que vous avez eu la bonté de m’envoyer; je le lis avec le plus grand plaisir. C’est le sentiment que j’ai toujours éprouvé à la lecture de tous les ouvrages qui sont sortis de votre plume. Recevez-en tous mes remerciements. J’aurais été vous les faire moi-même, si mes affaires m’eussent permis de demeurer quelque temps dans votre voisinage; mais j’ai bien peu habité la Chevrette cette année. M. et Mme Dupin viennent m’y demander à dîner dimanche prochain. Je compte que MM. de Saint-Lambert, de Francueil, et Mme d’Houdetot seront de la partie; vous me feriez un vrai plaisir, monsieur, si vous vouliez être des nôtres. Toutes les personnes que j’aurai chez moi vous désirent, et seront charmées de partager avec moi le plaisir de passer avec vous une partie de la journée.
J’ai l’honneur d’être, avec la plus parfaite considération, etc.
Cette lettre me donna d’horribles battements de cœur. Après avoir fait depuis un an la nouvelle de Paris, l’idée de m’aller donner en spectacle vis-à-vis de Mme d’Houdetot me faisait trembler, et j’avais peine à trouver assez de courage pour soutenir cette épreuve. Cependant, puisqu’elle et Saint-Lambert le voulaient bien, puisque d’Épinay parlait au nom de tous les conviés, et qu’il n’en nommait aucun que je ne fusse bien aise de voir, je ne crus point, après tout, me compromettre en acceptant un dîner où j’étais en quelque sorte invité par tout le monde. Je promis donc. Le dimanche il fit mauvais. M. d’Épinay m’envoya son carrosse, et j’allai.
Mon arrivée fit sensation. Je n’ai jamais reçu d’accueil plus caressant. On eût dit que toute la compagnie sentait combien j’avais besoin d’être rassuré. Il n’y a que les cœurs français qui connaissent ces sortes de délicatesses. Cependant je trouvai plus de monde que je ne m’y étais attendu. Entre autres, le comte d’Houdetot, que je ne connaissais point du tout, et sa sœur, Mme de Blainville, dont je me serais bien passé. Elle était venue plusieurs fois l’année précédente à Eaubonne, et sa belle-sœur, dans nos promenades solitaires, l’avait souvent laissé s’ennuyer à garder le mulet. Elle en avait nourri contre moi un ressentiment qu’elle satisfit durant ce dîner tout à son aise; car on sent que la présence du comte d’Houdetot et de Saint-Lambert ne mettait pas les rieurs de mon côté, et qu’un homme embarrassé dans les entretiens les plus faciles n’était pas fort brillant dans celui-là. Je n’ai jamais tant souffert, ni fait plus mauvaise contenance, ni reçu d’atteintes plus imprévues. Enfin, quand on fut sorti de table, je m’éloignai de cette mégère; j’eus le plaisir de voir Saint-Lambert et Mme d’Houdetot s’approcher de moi, et nous causâmes ensemble une partie de l’après-midi, de choses indifférentes, à la vérité, mais avec la même familiarité qu’avant mon égarement. Ce procédé ne fut pas perdu dans mon cœur, et si Saint-Lambert y eût pu lire, il en eût sûrement été content. Je puis jurer que, quoique, en arrivant, la vue de Mme d’Houdetot m’eût donné des palpitations jusqu’à la défaillance, en m’en retournant je ne pensais presque pas à elle: je ne fus occupé que de Saint-Lambert.
Malgré les malins sarcasmes de Mme de Blainville, ce dîner me fit grand bien, et je me félicitai fort de ne m’y être pas refusé. J’y reconnus non seulement que les intrigues de Grimm et des holbachiens n’avaient point détaché de moi mes anciennes connaissances, mais, ce qui me flatta davantage encore, que les sentiments de Mme d’Houdetot et de Saint-Lambert étaient moins changés que je n’avais cru; et je compris enfin qu’il y avait plus de jalousie que de mésestime dans l’éloignement où il la tenait de moi. Cela me consola et me tranquillisa. Sûr de n’être pas un objet de mépris pour ceux qui l’étaient de mon estime, j’en travaillai sur mon propre cœur avec plus de courage et de succès. Si je ne vins pas à bout d’y éteindre entièrement une passion coupable et malheureuse, j’en réglai du moins si bien les restes, qu’ils ne m’ont pas fait faire une seule faute depuis ce temps-là. Les copies de Mme d’Houdetot, qu’elle m’engagea de reprendre, mes ouvrages que je continuai de lui envoyer quand ils paraissaient, m’attirèrent encore de sa part, de temps à autre, quelques messages et billets indifférents, mais obligeants. Elle fit même plus, comme on verra dans la suite, et la conduite réciproque de tous les trois, quand notre commerce eut cessé, peut servir d’exemple de la manière dont les honnêtes gens se séparent, quand il ne leur convient plus de se voir.
Un autre avantage que me procura ce dîner fut qu’on en parla dans Paris, et qu’il servit de réfutation sans réplique au bruit que répandaient partout mes ennemis, que j’étais brouillé mortellement avec tous ceux qui s’y trouvèrent, et surtout avec M. d’Épinay. En quittant l’Hermitage, je lui avais écrit une lettre de remerciement très honnête, à laquelle il répondit non moins honnêtement, et les attentions mutuelles ne cessèrent point, tant avec lui qu’avec M. de Lalive, son frère, qui même vint me voir à Montmorency, et m’envoya ses gravures. Hors les deux belles-sœurs de Mme d’Houdetot, je n’ai jamais été mal avec personne de sa famille.
Ma Lettre à d’Alembert eut un grand succès. Tous mes ouvrages en avaient eu; mais celui-ci me fut plus favorable. Il apprit au public à se défier des insinuations de la coterie holbachique. Quand j’allai à l’Hermitage, elle prédit avec sa suffisance ordinaire que je n’y tiendrais pas trois mois. Quand elle vit que j’y en avais tenu vingt, et que, forcé d’en sortir, je fixais encore ma demeure à la campagne, elle soutint que c’était obstination pure; que je m’ennuyais à la mort dans ma retraite, mais que, rongé d’orgueil, j’aimais mieux y périr victime de mon opiniâtreté, que de m’en dédire et de revenir à Paris. La Lettre à d’Alembert respirait une douceur d’âme qu’on sentit n’être point jouée. Si j’eusse été rongé d’humeur dans ma retraite, mon ton s’en serait senti. Il en régnait dans tous les écrits que j’avais faits à Paris; il n’en régnait plus dans le premier que j’avais fait à la campagne. Pour ceux qui savent observer, cette remarque était décisive. On vit que j’étais rentré dans mon élément.
Cependant ce même ouvrage, tout plein de douceur qu’il était, me fit encore, par ma balourdise, et par mon malheur ordinaire, un nouvel ennemi parmi les gens de lettres. J’avais fait connaissance avec Marmontel chez M. de la Poplinière, et cette connaissance s’était entretenue chez le Baron. Marmontel faisait alors le Mercure de France. Comme j’avais la fierté de ne point envoyer mes ouvrages aux auteurs périodiques, et que je voulais cependant lui envoyer celui-ci, sans qu’il crût que c’était à ce titre, ni pour qu’il en parlât dans le Mercure, j’écrivis sur son exemplaire que ce n’était point pour l’auteur du Mercure, mais pour M. Marmontel. Je crus lui faire un très beau compliment; il crut y voir une cruelle offense, et devint mon irréconciliable ennemi. Il écrivit contre cette même lettre avec politesse, mais avec un fiel qui se sent aisément, et depuis lors il n’a manqué aucune occasion de me nuire dans la société, et de me maltraiter indirectement dans ses ouvrages: tant le très irritable amour-propre des gens de lettres est difficile à ménager, et tant on doit avoir soin de ne rien laisser, dans les compliments qu’on leur fait, qui puisse même avoir la moindre apparence équivoque.
