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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 38

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Devenu tranquille de tous les côtés, je profitai du loisir et de l’indépendance où je me trouvais pour reprendre mes travaux avec plus de suite. J’achevai cet hiver la Julie, et je l’envoyai à Rey, qui la fit imprimer l’année suivante. Ce travail fut cependant encore interrompu par une petite diversion, et même assez désagréable. J’appris qu’on préparait à l’Opéra une nouvelle remise du Devin du Village. Outré de voir ces gens-là disposer arrogamment de mon bien, je repris le mémoire que j’avais envoyé à M. d’Argenson, et qui était demeuré sans réponse, et l’ayant retouché, je le fis remettre par M. Sellon, résident de Genève, avec une lettre dont il voulut bien se charger, à M. le comte de Saint-Florentin, qui avait remplacé M. d’Argenson dans le département de l’Opéra. M. de Saint-Florentin promit une réponse, et n’en fit aucune. Duclos, à qui j’écrivis ce que j’avais fait, en parla aux petits violons, qui offrirent de me rendre non mon opéra, mais mes entrées, dont je ne pouvais plus profiter. Voyant que je n’avais d’aucun côté aucune justice à espérer, j’abandonnai cette affaire, et la direction de l’Opéra, sans répondre à mes raisons ni les écouter, a continué de disposer comme de son propre bien et de faire son profit du Devin du Village, qui très incontestablement n’appartient qu’à moi seul.

Depuis que j’avais secoué le joug de mes tyrans, je menais une vie assez égale et paisible; privé du charme des attachements trop vifs, j’étais libre aussi du poids de leurs chaînes. Dégoûté des amis protecteurs, qui voulaient absolument disposer de ma destinée et m’asservir à leurs prétendus bienfaits malgré moi, j’étais résolu de m’en tenir désormais aux liaisons de simple bienveillance, qui, sans gêner la liberté, font l’agrément de la vie, et dont une mise d’égalité fait le fondement. J’en avais de cette espèce autant qu’il m’en fallait pour goûter les douceurs de la liberté, sans en souffrir la dépendance, et, sitôt que j’eus essayé de ce genre de vie, je sentis que c’était celui qui me convenait à mon âge, pour finir mes jours dans le calme, loin de l’orage, des brouilleries et des tracasseries, où je venais d’être à demi submergé.

Durant mon séjour à l’Hermitage, et depuis mon établissement à Montmorency, j’avais fait à mon voisinage quelques connaissances qui m’étaient agréables, et qui ne m’assujettissaient à rien. À leur tête était le jeune Loyseau de Mauléon, qui débutant alors au barreau, ignorait quelle y serait sa place. Je n’eus pas comme lui ce doute. Je lui marquai bientôt la carrière illustre qu’on le voit fournir aujourd’hui. Je lui prédis que, s’il se rendait sévère sur le choix des causes, et qu’il ne fût jamais que le défenseur de la justice et de la vertu, son génie, élevé par ce sentiment sublime, égalerait celui des plus grands orateurs. Il a suivi mon conseil, et il en a senti l’effet. Sa défense de M. de Portes est digne de Démosthène. Il venait tous les ans à un quart de lieue de l’Hermitage passer les vacances à Saint-Brice, dans le fief de Mauléon, appartenant à sa mère, et où jadis avait logé le grand Bossuet. Voilà un fief dont une succession de pareils maîtres rendrait la noblesse difficile à soutenir.

J’avais, au même village de Saint-Brice, le libraire Guérin, homme d’esprit, lettré, aimable, et de la haute volée dans son état. Il me fit faire aussi connaissance avec Jean Néaulme, libraire d’Amsterdam, son correspondant et son ami, qui dans la suite imprima l’Émile.

J’avais, plus près encore que Saint-Brice, M. Maltor, curé de Grosley, plus fait pour être homme d’État et ministre que curé de village, et à qui l’on eût donné tout au moins un diocèse à gouverner, si les talents décidaient des places. Il avait été secrétaire du comte du Luc, et avait connu très particulièrement Jean-Baptiste Rousseau. Aussi plein d’estime pour la mémoire de cet illustre banni que d’horreur pour celle du fourbe Saurin, il savait sur l’un et sur l’autre beaucoup d’anecdotes curieuses, que Ségui n’avait pas mises dans la vie encore manuscrite du premier, et il m’assurait que le comte du Luc, loin d’avoir eu jamais à s’en plaindre, avait conservé jusqu’à la fin de sa vie la plus ardente amitié pour lui. M. Maltor, à qui M. de Vintimille, avait donné cette retraite assez bonne, après la mort de son patron, avait été employé jadis dans beaucoup d’affaires dont il avait, quoique vieux, la mémoire encore présente, et dont il raisonnait très bien. Sa conversation, non moins instructive qu’amusante, ne sentait point son curé de village: il joignait le ton d’un homme du monde aux connaissances d’un homme de cabinet. Il était, de tous mes voisins permanents, celui dont la société m’était la plus agréable, et que j’ai eu le plus de regret de quitter.

J’avais à Montmorency les oratoriens, et entre autres le P. Berthier, professeur de physique, auquel, malgré quelque léger vernis de pédanterie, je m’étais attaché par un certain air de bonhomie que je lui trouvais. J’avais cependant peine à concilier cette grande simplicité avec le désir et l’art qu’il avait de se fourrer partout, chez les grands, chez les femmes, chez les dévots, chez les philosophes; il savait se faire tout à tous. Je me plaisais fort avec lui. J’en parlais à tout le monde. Apparemment ce que j’en disais lui revint. Il me remerciait un jour, en ricanant, de l’avoir trouvé bonhomme. Je trouvai dans son sourire je ne sais quoi de sardonique qui changea totalement sa physionomie à mes yeux, et qui m’est souvent revenu depuis lors dans la mémoire. Je ne peux pas mieux comparer ce sourire qu’à celui de Panurge achetant les moutons de Dindenaut. Notre connaissance avait commencé peu de temps après mon arrivée à l’Hermitage, où il me venait voir très souvent. J’étais déjà établi à Montmorency, quand il en partit pour retourner demeurer à Paris. Il y voyait souvent Mme Le Vasseur. Un jour que je ne pensais à rien moins, il m’écrivit de la part de cette femme, pour m’informer que M. Grimm offrait de se charger de son entretien, et pour me demander la permission d’accepter cette offre. J’appris qu’elle consistait en une pension de trois cents livres, et que Mme Le Vasseur devait venir demeurer à Deuil, entre la Chevrette et Montmorency. Je ne dirai pas l’impression que fit sur moi cette nouvelle, qui aurait été moins surprenante si Grimm avait eu dix mille livres de rente ou quelque relation plus facile à comprendre avec cette femme, et qu’on ne m’eût pas fait un si grand crime de l’avoir amenée à la campagne, où cependant il lui plaisait maintenant de la ramener, comme si elle était rajeunie depuis ce temps-là. Je compris que la bonne vieille ne me demandait cette permission, dont elle aurait bien pu se passer si je l’avais refusée, qu’afin de ne pas s’exposer à perdre ce que je lui donnais de mon côté. Quoique cette charité me parût très extraordinaire, elle ne me frappa pas alors autant qu’elle a fait dans la suite. Mais quand j’aurais su tout ce que j’ai pénétré depuis, je n’en aurais pas moins donné mon consentement comme je fis, et comme j’étais obligé de faire, à moins de renchérir sur l’offre de M. Grimm. Depuis lors le P. Berthier me guérit un peu de l’imputation de bonhomie, qui lui avait paru si plaisante, et dont je l’avais si étourdiment chargé.

Ce même P. Berthier avait la connaissance de deux hommes qui recherchèrent aussi la mienne, je ne sais pourquoi; car il y avait assurément peu de rapport entre leurs goûts et les miens. C’étaient des enfants de Melchisédech, dont on ne connaissait ni le pays ni la famille, ni probablement le vrai nom. Ils étaient jansénistes, et passaient pour des prêtres déguisés, peut-être à cause de leur façon ridicule de porter les rapières auxquelles ils étaient attachés. Le mystère prodigieux qu’ils mettaient à toutes leurs allures leur donnait un air de chefs de parti et je n’ai jamais douté qu’ils ne fissent la Gazette ecclésiastique. L’un, grand, bénin, patelin, s’appelait M. Ferrand; l’autre, petit, trapu, ricaneur, pointilleux, s’appelait M. Minard. Ils se traitaient de cousins. Ils logeaient à Paris avec d’Alembert, chez sa nourrice, appelée Mme Rousseau, et ils avaient pris à Montmorency un petit appartement pour y passer les étés. Ils faisaient leur ménage eux-mêmes, sans domestique et sans commissionnaire. Ils avaient alternativement chacun sa semaine pour aller aux provisions, faire la cuisine et balayer la maison. D’ailleurs ils se tenaient assez bien; nous mangions quelquefois les uns chez les autres. Je ne sais pas pourquoi ils se souciaient de moi; pour moi, je ne me souciais d’eux que parce qu’ils jouaient aux échecs; et, pour obtenir une pauvre petite partie, j’endurais quatre heures d’ennui. Comme ils se fourraient partout et voulaient se mêler de tout, Thérèse les appelait les Commères, et ce nom leur est demeuré à Montmorency.

Telles étaient avec mon hôte, M. Mathas, qui était un bon homme, mes principales connaissances de campagne. Il m’en restait assez à Paris pour y vivre, quand je voudrais, avec agrément, hors de la sphère des gens de lettres, où je ne comptais que le seul Duclos pour ami: car Deleyre était encore trop jeune, et quoique, après avoir vu de près les manœuvres de la clique philosophique à mon égard, il s’en fût tout à fait détaché, du moins je le crus ainsi, je ne pouvais encore oublier la facilité qu’il avait eue à se faire auprès de moi le porte-voix de tous ces gens-là.

J’avais d’abord mon ancien et respectable ami M. Roguin. C’était un ami du bon temps, que je ne devais point à mes écrits, mais à moi-même, et que pour cette raison j’ai toujours conservé. J’avais le bon Lenieps, mon compatriote, et sa fille alors vivante, Mme Lambert. J’avais un jeune Genevois, appelé Coindet, bon garçon, ce me semblait, soigneux, officieux, zélé, mais ignorant, confiant, gourmand, avantageux, qui m’était venu voir dès le commencement de ma demeure à l’Hermitage, et, sans autre introducteur que lui-même, s’était bientôt établi chez moi, malgré moi. Il avait quelque goût pour le dessin, et connaissait les artistes. Il me fut utile pour les estampes de la Julie; il se chargea de la direction des dessins et des planches, et s’acquitta bien de cette commission.

J’avais la maison de M. Dupin, qui, moins brillante que durant les beaux jours de Mme Dupin, ne laissait pas d’être encore, par le mérite des maîtres, et par le choix du monde qui s’y rassemblait, une des meilleures maisons de Paris. Comme je ne leur avais préféré personne, que je ne les avais quittés que pour vivre libre, ils n’avaient point cessé de me voir avec amitié, et j’étais sûr d’être en tout temps bien reçu de Mme Dupin. Je la pouvais même compter pour une de mes voisines de campagne, depuis qu’ils s’étaient fait un établissement à Clichy, où j’allais quelquefois passer un jour ou deux, et où j’aurais été davantage, si Mme Dupin et Mme de Chenonceaux avaient vécu de meilleure intelligence. Mais la difficulté de se partager dans la même maison, entre deux femmes qui ne sympathisaient pas, me rendait Clichy trop gênant. Attaché à Mme de Chenonceaux d’une amitié plus égale et plus familière, j’avais le plaisir de la voir plus à mon aise à Deuil, presque à ma porte, où elle avait loué une petite maison, et même chez moi, où elle me venait voir assez souvent.

J’avais Mme de Créqui, qui, s’étant jetée dans la haute dévotion, avait cessé de voir les d’Alembert, les Marmontel, et la plupart des gens de lettres, excepté, je crois, l’abbé Trublet, manière alors de demi-cafard, dont elle était même assez ennuyée. Pour moi, qu’elle avait recherché, je ne perdis ni sa bienveillance ni sa correspondance. Elle m’envoya des poulardes du Mans aux étrennes, et sa partie était faite pour venir me voir l’année suivante, quand un voyage de Mme de Luxembourg croisa le sien. Je lui dois ici une place à part; elle en aura toujours une distinguée dans mes souvenirs.

J’avais un homme qu’excepté Roguin, j’aurais dû mettre le premier en compte: mon ancien confrère et ami de Carrio, ci-devant secrétaire titulaire de l’ambassade d’Espagne à Venise, puis en Suède, où il fut, par sa cour, chargé des affaires, et enfin nommé réellement secrétaire d’ambassade à Paris. Il me vint surprendre à Montmorency, lorsque je m’y attendais le moins. Il était décoré d’un ordre d’Espagne dont j’ai oublié le nom, avec une belle croix en pierreries. Il avait été obligé, dans ses preuves, d’ajouter une lettre à son nom de Carrio, et portait celui de chevalier de Carrion. Je le trouvai toujours le même, le même excellent cœur, l’esprit de jour en jour plus aimable. J’aurais repris avec lui la même intimité qu’auparavant, si Coindet, s’interposant entre nous à son ordinaire, n’eût profité de mon éloignement pour s’insinuer à ma place et en mon nom dans sa confiance, et me supplanter à force de zèle à me servir.

La mémoire de Carrion me rappelle celle d’un de mes voisins de campagne, dont j’aurais d’autant plus de tort de ne pas parler, que j’en ai à confesser un bien inexcusable envers lui. C’était l’honnête M. Le Blond, qui m’avait rendu service à Venise, et qui, étant venu faire un voyage en France avec sa famille, avait loué une maison de campagne à La Briche, non loin de Montmorency. Sitôt que j’appris qu’il était mon voisin, j’en fus dans la joie de mon cœur, et me fis encore plus une fête qu’un devoir d’aller lui rendre visite. Je partis pour cela dès le lendemain. Je fus rencontré par des gens qui me venaient voir moi-même, et avec lesquels il fallut retourner. Deux jours après, je pars encore; il avait dîné à Paris avec toute sa famille. Une troisième fois il était chez lui: j’entendis des voix de femmes, je vis à la porte un carrosse qui me fit peur. Je voulais du moins, pour la première fois, le voir à mon aise, et causer avec lui de nos anciennes liaisons. Enfin je remis si bien ma visite de jour à autre, que la honte de remplir si tard un pareil devoir fit que je ne le remplis point du tout: après avoir osé tant attendre, je n’osai plus me montrer. Cette négligence, dont M. Le Blond ne put qu’être justement indigné, donna vis-à-vis de lui l’air de l’ingratitude à ma paresse; et cependant je sentais mon cœur si peu coupable, que si j’avais pu faire à M. Le Blond quelque vrai plaisir, même à son insu, je suis bien sûr qu’il ne m’eût pas trouvé paresseux. Mais l’indolence, la négligence, et les délais dans les petits devoirs à remplir, m’ont fait plus de torts que de grands vices. Mes pires fautes ont été d’omission: j’ai rarement fait ce qu’il ne fallait pas faire, et malheureusement j’ai plus rarement encore fait ce qu’il fallait.

Puisque me voilà revenu à mes connaissances de Venise je n’en dois pas oublier une qui s’y rapporte et que je n’avais interrompue, ainsi que les autres, que depuis beaucoup moins de temps. C’est celle de M. de Jonville, qui avait continué, depuis son retour de Gênes, à me faire beaucoup d’amitiés. Il aimait fort à me voir et à causer avec moi des affaires d’Italie et des folies de M. de Montaigu, dont il savait, de son côté, bien des traits par les bureaux des affaires étrangères, dans lesquels il avait beaucoup de liaisons. J’eus le plaisir aussi de revoir chez lui mon ancien camarade Dupont, qui avait acheté une charge dans sa province, et dont les affaires le ramenaient quelquefois à Paris. M. de Jonville devint peu à peu si empressé de m’avoir qu’il en devint même gênant, et, quoique nous logeassions dans des quartiers fort éloignés, il y avait du bruit entre nous quand je passais une semaine entière sans aller dîner chez lui. Quand il allait à Jonville, il m’y voulait toujours emmener; mais y étant une fois allé passer huit jours, qui me parurent fort longs, je n’y voulus plus retourner. M. de Jonville était assurément un honnête et galant homme, aimable même à certains égards; mais il avait peu d’esprit, il était beau, tant soit peu Narcisse, et passablement ennuyeux. Il avait un recueil singulier, et peut-être unique au monde, dont il s’occupait beaucoup, dont il occupait aussi ses hôtes, qui quelquefois s’en amusaient moins que lui. C’était une collection très complète de tous les vaudevilles de la cour et de Paris, depuis plus de cinquante ans, où l’on trouvait beaucoup d’anecdotes qu’on aurait inutilement cherchées ailleurs. Voilà des Mémoires pour l’histoire de France, dont on ne s’aviserait guère chez toute autre nation.

Un jour, au fort de notre meilleure intelligence, il me fit un accueil si froid, si glaçant, si peu dans son ton ordinaire, qu’après lui avoir donné occasion de s’expliquer, et même l’en avoir prié, je sortis de chez lui avec la résolution, que j’ai tenue, de n’y plus remettre les pieds; car on ne me voit guère où j’ai été une fois mal reçu, et il n’y avait point ici de Diderot qui plaidât pour M. de Jonville. Je cherchai vainement dans ma tête quel tort je pouvais avoir avec lui: je ne trouvai rien. J’étais sûr de n’avoir jamais parlé de lui ni des siens que de la façon la plus honorable, car je lui étais sincèrement attaché, et outre que je n’en avais que du bien à dire, ma plus inviolable maxime a toujours été de ne parler qu’avec honneur des maisons que je fréquentais.

Enfin, à force de ruminer, voici ce que je conjecturai. La dernière fois que nous nous étions vus, il m’avait donné à souper chez des filles de sa connaissance, avec deux ou trois commis des affaires étrangères, gens très aimables, et qui n’avaient point du tout l’air ni le ton libertin, et je puis jurer que de mon côté la soirée se passa à méditer assez tristement sur le malheureux sort de ces créatures. Je ne payai pas mon écot, parce que M. de Jonville nous donnait à souper, et je ne donnai rien à ces filles, parce que je ne leur fis point gagner, comme à la Padoana, le payement que j’aurais pu leur offrir. Nous sortîmes tous assez gais et de très bonne intelligence. Sans être retourné chez ces filles, j’allai trois ou quatre jours après dîner chez M. de Jonville, que je n’avais pas revu depuis lors, et qui me fit l’accueil que j’ai dit. N’en pouvant imaginer d’autre cause que quelque malentendu relatif à ce souper, et voyant qu’il ne voulait pas s’expliquer, je pris mon parti et cessai de le voir; mais je continuai de lui envoyer mes ouvrages. Il me fit faire souvent des compliments, et l’ayant un jour rencontré au chauffoir de la Comédie, il me fit, sur ce que je n’allais plus le voir, des reproches obligeants qui ne m’y ramenèrent pas. Ainsi cette affaire avait plus l’air d’une bouderie que d’une rupture. Toutefois ne l’ayant pas revu, et n’ayant plus ouï parler de lui depuis lors, il eût été trop tard pour y retourner au bout d’une interruption de plusieurs années. Voilà pourquoi M. de Jonville n’entre point ici dans ma liste, quoique j’eusse assez longtemps fréquenté sa maison.

Je n’enflerai point la même liste de beaucoup d’autres connaissances moins familières, ou qui, par mon absence, avaient cessé de l’être, et que je ne laissai pas de voir quelquefois en campagne, tant chez moi qu’à mon voisinage, telles par exemple, que les abbés de Condillac, de Mably, MM. de Mairan, de Lalive, de Boisgelou, Watelet, Ancelet, et d’autres qu’il serait trop long de nommer. Je passerai légèrement aussi sur celle de M. de Margency, gentilhomme ordinaire du roi, ancien membre de la coterie holbachique, qu’il avait quittée, ainsi que moi, et ancien ami de Mme d’Épinay, dont il s’était détaché, ainsi que moi, ni sur celle de son ami Desmahis, auteur célèbre, mais éphémère, de la comédie de L’Impertinent. Le premier était mon voisin de campagne, sa terre de Margency étant près de Montmorency. Nous étions d’anciennes connaissances; mais le voisinage et une certaine conformité d’expérience nous rapprochèrent davantage. Le second mourut peu après. Il avait du mérite et de l’esprit: mais il était un peu l’original de sa comédie, un peu fat auprès des femmes, et n’en fut pas extrêmement regretté.

Mais je ne puis omettre une correspondance nouvelle de ce temps-là, qui a trop influé sur le reste de ma vie pour que je néglige d’en marquer le commencement. Il s’agit de M. de Lamoignon de Malesherbes, premier président de la cour des aides, chargé pour lors de la librairie, qu’il gouvernait avec autant de lumières que de douceur, et à la grande satisfaction des gens de lettres. Je ne l’avais pas été voir à Paris une seule fois; cependant j’avais toujours éprouvé de sa part les facilités les plus obligeantes, quant à la censure, et je savais qu’en plus d’une occasion il avait fort malmené ceux qui écrivaient contre moi. J’eus de nouvelles preuves de ses bontés au sujet de l’impression de la Julie; car les épreuves d’un si grand ouvrage étant fort coûteuses à faire venir d’Amsterdam par la poste, il permit, ayant ses ports francs, qu’elles lui fussent adressées, et il me les envoyait franches aussi, sous le contre-seing de M. le Chancelier, son père. Quand l’ouvrage fut imprimé, il n’en permit le débit dans le royaume qu’en suite d’une édition qu’il en fit faire à mon profit, malgré moi-même: comme ce profit eût été de ma part un vol fait à Rey, à qui j’avais vendu mon manuscrit, non seulement je ne voulus point accepter le présent qui m’était destiné pour cela, sans son aveu, qu’il accorda très généreusement, mais je voulus partager avec lui les cent pistoles à quoi monta ce présent et dont il ne voulut rien. Pour ces cent pistoles, j’eus le désagrément, dont M. de Malesherbes ne m’avait pas prévenu, de voir horriblement mutiler mon ouvrage, et empêcher le débit de la bonne édition jusqu’à ce que la mauvaise fût écoulée.

J’ai toujours regardé M. de Malesherbes comme un homme d’une droiture à toute épreuve. Jamais rien de ce qui m’est arrivé ne m’a fait douter un moment de sa probité: mais aussi faible qu’honnête, il nuit quelquefois aux gens pour lesquels il s’intéresse, à force de les vouloir préserver. Non seulement il fit retrancher plus de cent pages dans l’édition de Paris, mais il fit un retranchement qui pouvait porter le nom d’infidélité dans l’exemplaire de la bonne édition qu’il envoya à Mme de Pompadour. Il est dit quelque part, dans cet ouvrage, que la femme d’un charbonnier est plus digne de respect que la maîtresse d’un prince. Cette phrase m’était venue dans la chaleur de la composition, sans aucune application, je le jure. En lisant l’ouvrage, je vis qu’on ferait cette application. Cependant, par la très imprudente maxime de ne rien ôter, par égard aux applications qu’on pouvait faire, quand j’avais dans ma conscience le témoignage de ne les avoir pas faites en écrivant, je ne voulus point ôter cette phrase, et je me contentai de substituer le mot prince au mot roi, que j’avais d’abord mis. Cet adoucissement ne parut pas suffisant à M. de Malesherbes: il retrancha la phrase entière, dans un carton qu’il fit imprimer exprès, et coller aussi proprement qu’il fut possible dans l’exemplaire de Mme de Pompadour. Elle n’ignora pas ce tour de passe-passe. Il se trouva de bonnes âmes qui l’en instruisirent. Pour moi, je ne l’appris que longtemps après, lorsque je commençais d’en sentir les suites.

N’est-ce point encore ici la première origine de la haine couverte, mais implacable, d’une autre dame, qui était dans un cas pareil, sans que je n’en susse rien, ni même que je connusse quand j’écrivis ce passage. Quand le livre se publia, la connaissance était faite, et j’étais très inquiet. Je le dis au chevalier de Lorenzy, qui se moqua de moi, et m’assura que cette dame en était si peu offensée, qu’elle n’y avait pas même fait attention. Je le crus un peu légèrement peut-être, et je me tranquillisai fort mal à propos.

Je reçus, à l’entrée de l’hiver, une nouvelle marque des bontés de M. de Malesherbes, à laquelle je fus fort sensible, quoique je ne jugeasse pas à propos d’en profiter. Il y avait une place vacante dans le Journal des Sçavans. Margency m’écrivit pour me la proposer comme de lui-même. Mais il me fut aisé de comprendre, par le tour de sa lettre (Liasse C, no 33), qu’il était instruit et autorisé, et lui-même me marqua dans la suite (Liasse C, no 47) qu’il avait été chargé de me faire cette offre. Le travail de cette place était peu de chose. Il ne s’agissait que de deux extraits par mois, dont on m’apporterait les livres, sans être obligé jamais à aucun voyage de Paris, pas même pour faire au magistrat une visite de remerciement. J’entrais par là dans une société de gens de lettres du premier mérite, MM. de Mairan, Clairaut, de Guignes, et l’abbé Barthélemy, dont la connaissance était déjà faite avec les deux premiers, et très bonne à faire avec les deux autres. Enfin, pour un travail si peu pénible, et que je pouvais faire si commodément, il y avait un honoraire de huit cents francs attaché à cette place. Je délibérai quelques heures avant que de me déterminer et je puis jurer que la [seule chose qui me fit balancer ce ne fut que la] crainte de fâcher Margency et de déplaire à M. de Malesherbes. Mais enfin la gêne insupportable de ne pouvoir travailler à mon heure et d’être commandé par le temps; bien plus encore la certitude de mal remplir les fonctions dont il fallait me charger, l’emportèrent sur tout, et me déterminèrent à refuser une place pour laquelle je n’étais pas propre. Je savais que tout mon talent ne venait que d’une certaine chaleur d’âme sur les matières que j’avais à traiter, et qu’il n’y avait que l’amour du grand, du vrai, du beau, qui pût animer mon génie. Et que m’auraient importé les sujets de la plupart des livres que j’aurais à extraire, et les livres mêmes? Mon indifférence pour la chose eût glacé ma plume et abruti mon esprit. On s’imaginait que je pouvais écrire par métier, comme tous les autres gens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion. Ce n’était assurément pas là ce qu’il fallait au Journal des Sçavans. J’écrivis donc à Margency une lettre de remerciement, tournée avec toute l’honnêteté possible, dans laquelle je lui fis si bien le détail de mes raisons, qu’il ne se peut pas que ni lui ni M. de Malesherbes aient cru qu’il entrât ni humeur ni orgueil dans mon refus. Aussi l’approuvèrent-ils l’un et l’autre, sans m’en faire moins bon visage, et le secret fut si bien gardé sur cette affaire, que le public n’en a jamais eu le moindre vent.

Cette proposition ne venait pas dans un moment favorable pour me la faire agréer. Car depuis quelque temps je formais le projet de quitter tout à fait la littérature, et surtout le métier d’auteur. Tout ce qui venait de m’arriver m’avait absolument dégoûté des gens de lettres, et j’avais éprouvé qu’il était impossible de courir la même carrière, sans avoir quelques liaisons avec eux. Je ne l’étais guère moins des gens du monde, et en général de la vie mixte que je venais de mener, moitié à moi-même, et moitié à des sociétés pour lesquelles je n’étais point fait. Je sentais plus que jamais, et par une constante expérience, que toute association inégale est toujours désavantageuse au parti faible. Vivant avec des gens opulents, et d’un autre état que celui que j’avais choisi, sans tenir maison comme eux, j’étais obligé de les imiter en bien des choses, et de menues dépenses, qui n’étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses qu’indispensables. Qu’un autre homme aille dans une maison de campagne, il est servi par son laquais, tant à table que dans sa chambre; il l’envoie chercher tout ce dont il a besoin: n’ayant rien à faire directement avec les gens de la maison, ne les voyant même pas, il ne leur donne des étrennes que quand et comme il lui plaît; mais moi, seul, sans le domestique, j’étais à la merci de ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes grâces, pour n’avoir pas beaucoup à souffrir, et, traité comme l’égal de leur maître, il en fallait aussi traiter les gens comme tel, et même faire pour eux plus qu’un autre, parce qu’en effet j’en avais bien plus besoin. Passe encore quand il y a peu de domestiques; mais, dans les maisons où j’allais il y en avait beaucoup, tous très rogues, très fripons, très alertes, j’entends pour leur intérêt, et les coquins savaient faire en sorte que j’avais successivement besoin de tous. Les femmes de Paris, qui ont tant d’esprit, n’ont aucune idée juste sur cet article, et à force de vouloir économiser ma bourse, elles me ruinaient. Si je soupais en ville un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que j’envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre des chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m’épargner les vingt-quatre sols du fiacre; quant à l’écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n’y songeait pas. Une femme m’écrivait-elle de Paris à l’Hermitage ou à Montmorency, ayant regret aux quatre sols de port que sa lettre m’aurait coûté, elle me l’envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage, et à qui je donnais à dîner et un écu qu’il avait assurément bien gagné. Me proposait-elle d’aller passer huit ou quinze jours avec elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours une économie pour ce pauvre garçon; pendant ce temps-là sa nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas qu’aussi, durant ce temps-là, je ne travaillais point; que mon ménage, et mon loyer, et mon linge, et mes habits, n’en allaient pas moins; que je payais mon barbier à double, et qu’il ne laissait pas de m’en coûter chez elle plus qu’il ne m’en aurait coûté chez moi. Quoique je bornasse mes petites largesses aux seules maisons où je vivais d’habitude, elles ne laissaient pas de m’être ruineuses. Je puis assurer que j’ai bien versé vingt-cinq écus chez Mme d’Houdetot, à Eaubonne, où je n’ai couché que quatre ou cinq fois, et plus de cent pistoles, tant à Épinay qu’à la Chevrette, pendant les cinq ou six ans que j’y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour un homme de mon humeur, qui ne sait se pourvoir de rien, ni s’ingénier sur rien, ni supporter l’aspect d’un valet qui grogne, et qui vous sert en rechignant. Chez Mme Dupin même, où j’étais de la maison, et où je rendais mille services aux domestiques, je n’ai jamais reçu les leurs qu’à la pointe de mon argent. Dans la suite, il a fallu renoncer tout à fait à ces petites libéralités que ma situation ne m’a plus permis de faire, et c’est alors qu’on m’a fait sentir bien plus durement encore l’inconvénient de fréquenter des gens d’un autre état que le sien.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain