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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 39

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Encore si cette vie eût été de mon goût, je me serais consolé d’une dépense onéreuse, consacrée à mes plaisirs: mais se ruiner pour s’ennuyer était trop insupportable; et j’avais si bien senti le poids de ce train de vie, que profitant de l’intervalle de liberté où je me trouvais pour lors, j’étais déterminé à le perpétuer, à renoncer totalement à la grande société, à la composition des livres, à tout commerce de littérature, et à me renfermer, pour le reste de mes jours, dans la sphère étroite et paisible pour laquelle je me sentais né.

Le produit de la Lettre à d’Alembert et de La Nouvelle Héloïse avait un peu remonté mes finances, qui s’étaient fort épuisées à l’Hermitage. Je me voyais environ mille écus devant moi. L’Émile, auquel je m’étais mis tout de bon, quand j’eus achevé l’Héloïse, était fort avancé, et son produit devait au moins doubler cette somme. Je formai le projet de placer ce fonds, de manière à me faire une petite rente viagère qui put, avec ma copie, me faire subsister sans plus écrire. J’avais encore deux ouvrages sur le chantier. Le premier était mes Institutions politiques. J’examinai l’état de ce livre, et je trouvai qu’il demandait encore plusieurs années de travail. Je n’eus pas le courage de le poursuivre et d’attendre qu’il fût achevé pour exécuter ma résolution. Ainsi, renonçant à cet ouvrage, je résolus d’en tirer ce qui pouvait se détacher, puis de brûler tout le reste, et poussant ce travail avec zèle, sans interrompre celui de l’Émile, je mis, en moins de deux ans, la dernière main au Contrat social.

Restait le Dictionnaire de Musique. C’était un travail de manœuvre, qui pouvait se faire en tout temps, et qui n’avait pour objet qu’un produit pécuniaire. Je me réservai de l’abandonner, ou de l’achever à mon aise, selon que mes autres ressources rassemblées me rendraient celle-là nécessaire ou superflue. À l’égard de la Morale sensitive, dont l’entreprise était restée en esquisse, je l’abandonnai totalement.

Comme j’avais en dernier projet, si je pouvais me passer tout à fait de la copie, celui de m’éloigner de Paris, où l’affluence des survenants rendait ma subsistance coûteuse, et m’ôtait le temps d’y pourvoir, pour prévenir dans ma retraite l’ennui dans lequel on dit que tombe un auteur quand il a quitté la plume, je me réservais une occupation qui pût remplir le vide de ma solitude, sans me tenter de plus rien faire imprimer de mon vivant. Je ne sais par quelle fantaisie Rey me pressait depuis longtemps d’écrire les Mémoires de ma vie. Quoiqu’ils ne fussent pas jusqu’alors fort intéressants par les faits, je sentis qu’ils pouvaient le devenir par la franchise que j’étais capable d’y mettre, et je résolus d’en faire un ouvrage unique par une véracité sans exemple, afin qu’au moins une fois on pût voir un homme tel qu’il était en dedans. J’avais toujours ri de la fausse naïveté de Montaigne, qui, faisant semblant d’avouer ses défauts, a grand soin de ne s’en donner que d’aimables; tandis que je sentais, moi qui me suis cru toujours, et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur des hommes, qu’il n’y a point d’intérieur humain, si pur qu’il puisse être, qui ne recèle quelque vice odieux. Je savais qu’on me peignait dans le public sous des traits si peu semblables aux miens, et quelquefois si difformes, que, malgré le mal dont je ne voulais rien taire, je ne pouvais que gagner encore à me montrer tel que j’étais. D’ailleurs, cela ne se pouvant faire sans laisser voir aussi d’autres gens tels qu’ils étaient, et par conséquent cet ouvrage ne pouvant paraître qu’après ma mort et celle de beaucoup d’autres, cela m’enhardissait davantage à faire mes confessions, dont jamais je n’aurais à rougir devant personne. Je résolus donc de consacrer mes loisirs à bien exécuter cette entreprise, et je me mis à recueillir les lettres et papiers qui pouvaient guider ou réveiller ma mémoire, regrettant fort tout ce que j’avais déchiré, brûlé, perdu jusqu’alors.

Ce projet de retraite absolue, un des plus sensés que j’eusse jamais faits, était fortement empreint dans mon esprit, et déjà je travaillais à son exécution, quand le ciel, qui me préparait une autre destinée, me jeta dans un nouveau tourbillon.

Montmorency, cet ancien et beau patrimoine de l’illustre maison de ce nom, ne lui appartient plus depuis la confiscation. Il a passé, par la sœur du duc Henri, dans la maison de Condé, qui a changé le nom de Montmorency en celui d’Enghien, et ce duché n’a d’autre château qu’une vieille tour, où l’on tient les archives, et où l’on reçoit les hommages des vassaux. Mais on voit à Montmorency ou Enghien une maison particulière, bâtie par Croisat, dit le pauvre, laquelle, ayant la magnificence des plus superbes châteaux, en mérite et en porte le nom. L’aspect imposant de ce bel édifice, la terrasse sur laquelle il est bâti, sa vue unique peut-être au monde, son vaste salon peint d’une excellente main, son jardin planté par le célèbre Le Nôtre, tout cela forme un tout dont la majesté frappante a pourtant je ne sais quoi de simple, qui soutient et nourrit l’admiration. M. le Maréchal duc de Luxembourg, qui occupait alors cette maison, venait tous les ans dans ce pays, où jadis ses pères étaient les maîtres, passer en deux fois cinq ou six semaines, comme simple habitant, mais avec un éclat qui ne dégénérait point de l’ancienne splendeur de sa maison. Au premier voyage qu’il y fit depuis mon établissement à Montmorency, M. et Mme la Maréchale envoyèrent un valet de chambre me faire compliment de leur part, et m’inviter à souper chez eux toutes les fois que cela me ferait plaisir. À chaque fois qu’ils revinrent, ils ne manquèrent point de réitérer le même compliment et la même invitation. Cela me rappelait Mme de Besenval m’envoyant dîner à l’office. Les temps étaient changés mais j’étais demeuré le même. Je ne voulais point qu’on m’envoyât dîner à l’office, et je me souciais peu de la table des grands. J’aurais mieux aimé qu’ils me laissassent pour ce que j’étais, sans me fêter et sans m’avilir. Je répondis honnêtement et respectueusement aux politesses de M. et Mme de Luxembourg; mais je n’acceptai point leurs offres, et tant mes incommodités que mon humeur timide et mon embarras à parler me faisant frémir à la seule idée de me présenter dans une assemblée de gens de la cour, je n’allai pas même au château faire une visite de remerciements, quoique je comprisse assez que c’était ce qu’on cherchait, et que tout cet empressement était plutôt une affaire de curiosité que de bienveillance.

Cependant les avances continuèrent, et allèrent même en augmentant. Mme la comtesse de Boufflers, qui était fort liée avec Mme la Maréchale, étant venue à Montmorency, envoya savoir de mes nouvelles, et me proposer de me venir voir. Je répondis comme je devais, mais je ne démarrai point. Au voyage de Pâques de l’année suivante 1759, le chevalier de Lorenzy qui était de la cour de M. le prince de Conti et de la société de Mme de Luxembourg, vint me voir plusieurs fois: nous fîmes connaissance; il me pressa d’aller au château: je n’en fis rien. Enfin, un après-midi que je ne songeais à rien moins, je vis arriver M. le maréchal de Luxembourg, suivi de cinq ou six personnes. Pour lors il n’y eut plus moyen de m’en dédire, et je ne pus éviter, sous peine d’être un arrogant et un malappris, de lui rendre sa visite, et d’aller faire ma cour à Mme la Maréchale, de la part de laquelle il m’avait comblé des choses les plus obligeantes. Ainsi commencèrent, sous de funestes auspices, des liaisons dont je ne pus plus longtemps me défendre, mais qu’un pressentiment trop bien fondé me fit redouter jusqu’à ce que j’y fusse engagé.

Je craignais excessivement Mme de Luxembourg. Je savais qu’elle était aimable. Je l’avais vue plusieurs fois au spectacle, et chez Mme Dupin, il y avait dix ou douze ans, lorsqu’elle était duchesse de Boufflers et qu’elle brillait encore de sa première beauté. Mais elle passait pour méchante, et dans une aussi grande dame, cette réputation me faisait trembler, À peine l’eus-je vue que je fus subjugué. Je la trouvai charmante, de ce charme à l’épreuve du temps, le plus fait pour agir sur mon cœur. Je m’attendais à lui trouver un entretien mordant et plein d’épigrammes. Ce n’était point cela, c’était beaucoup mieux. La conversation de Mme de Luxembourg ne pétille pas d’esprit. Ce ne sont pas des saillies, et ce n’est pas même proprement de la finesse: mais c’est une délicatesse exquise, qui ne frappe jamais, et qui plaît toujours. Ses flatteries sont d’autant plus enivrantes qu’elles sont plus simples; on dirait qu’elles lui échappent sans qu’elle y pense, et que c’est son cœur qui s’épanche, uniquement parce qu’il est trop rempli. Je crus m’apercevoir, dès la première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas. Toutes les femmes de la cour savent vous persuader cela, quand elles veulent, vrai ou non; mais toutes ne savent pas, comme Mme de Luxembourg, vous rendre cette persuasion si douce qu’on ne s’avise plus d’en vouloir douter. Dès le premier jour, ma confiance en elle eût été aussi entière qu’elle ne tarda pas à le devenir, si Mme la duchesse de Montmorency, sa belle-fille, jeune folle, assez maligne, et, je pense, un peu tracassière, ne se fût avisée de m’entreprendre, et, tout au travers de force éloges de sa maman, et de feintes agaceries pour son propre compte, ne m’eût mis en doute si je n’étais pas persiflé.

Je me serais peut-être difficilement rassuré sur cette crainte auprès des deux dames, si les extrêmes bontés de M. le Maréchal ne m’eussent confirmé que les leurs étaient sérieuses. Rien de plus surprenant, vu mon caractère timide, que la promptitude avec laquelle je le pris au mot, sur le pied d’égalité où il voulut se mettre avec moi, si ce n’est peut-être celle avec laquelle il me prit au mot lui-même, sur l’indépendance absolue dans laquelle je voulais vivre. Persuadés l’un et l’autre que j’avais raison d’être content de mon état et de n’en vouloir pas changer, ni lui ni Mme de Luxembourg n’ont paru vouloir s’occuper un instant de ma bourse ou de ma fortune; quoique je ne pusse douter du tendre intérêt qu’ils prenaient à moi tous les deux, jamais ils ne m’ont proposé de place et ne m’ont offert leur crédit, si ce n’est une seule fois que Mme de Luxembourg partit désirer que je voulusse entrer à l’Académie française. J’alléguai ma religion: elle me dit que ce n’était pas un obstacle, ou qu’elle s’engageait à le lever. Je répondis que, quelque honneur que ce fût pour moi d’être membre d’un corps si illustre, ayant refusé à M. de Tressan, et en quelque sorte au roi de Pologne, d’entrer dans l’Académie de Nancy, je ne pouvais plus honnêtement entrer dans aucune. Mme de Luxembourg n’insista pas, et il n’en fut plus reparlé. Cette simplicité de commerce avec de si grands seigneurs et qui pouvaient tout en ma faveur, M. de Luxembourg étant et méritant bien d’être l’ami particulier du Roi, contraste bien singulièrement avec les continuels soucis, non moins importuns qu’officieux, des amis protecteurs que je venais de quitter, et qui cherchaient moins à me servir qu’à m’avilir.

Quand M. le Maréchal m’était venu voir à Montlouis, je l’avais reçu avec peine, lui et sa suite, dans mon unique chambre, non parce que je fus obligé de le faire asseoir au milieu de mes assiettes sales et de mes pots cassés, mais parce que mon plancher pourri tombait en ruine, et que je craignais que le poids de sa suite ne l’effondrât tout à fait. Moins occupé de mon propre danger que de celui que l’affabilité de ce bon seigneur lui faisait courir, je me hâtai de le tirer de là, pour le mener, malgré le froid qu’il faisait encore, à mon Donjon, tout ouvert et sans cheminée. Quand il y fut, je lui dis la raison qui m’avait engagé à l’y conduire: il la redit à Mme la Maréchale, et l’un et l’autre me pressèrent, en attendant qu’on referait mon plancher, d’accepter un logement au château, ou, si je l’aimais mieux, dans un édifice isolé, qui était au milieu du parc, et qu’on appelait le petit Château. Cette demeure enchantée mérite qu’on en parle.

Le parc ou jardin de Montmorency n’est pas en plaine, comme celui de la Chevrette. Il est inégal, montueux, mêlé de collines et d’enfoncements, dont l’habile artiste a tiré parti pour varier les bosquets, les ornements, les eaux, les points de vue, et multiplier, pour ainsi dire, à force d’art et de génie, un espace en lui-même assez resserré. Ce parc est couronné dans le haut par la terrasse et le château; dans le bas, il forme une gorge qui s’ouvre et s’élargit vers la vallée, et dont l’angle est rempli par une grande pièce d’eau. Entre l’orangerie qui occupe cet élargissement, et cette pièce d’eau entourée de coteaux bien décorés de bosquets et d’arbres, est le petit Château dont j’ai parlé. Cet édifice et le terrain qui l’entoure appartenaient jadis au célèbre Le Brun, qui se plut à le bâtir et le décorer avec ce goût exquis d’ornements et d’architecture dont ce grand peintre s’était nourri. Ce château depuis lors a été rebâti, mais toujours sur le dessin du premier maître. Il est petit, simple, mais élégant. Comme il est dans un fond, entre le bassin de l’orangerie et la grande pièce d’eau, par conséquent sujet à l’humidité, on l’a percé dans son milieu d’un péristyle à jour entre deux étages de colonnes, par lequel l’air jouant dans tout l’édifice le maintient sec malgré sa situation. Quand on regarde ce bâtiment de la hauteur opposée qui lui fait perspective, il paraît absolument environné d’eau, et l’on croit voir une île enchantée, ou la plus jolie des trois îles Borromées, appelée Isola bella, dans le lac Majeur.

Ce fut dans cet édifice solitaire qu’on me donna le choix d’un des quatre appartements complets qu’il contient, outre le rez-de-chaussée, composé d’une salle de bal, d’une salle de billard, et d’une cuisine. Je pris le plus petit et le plus simple au-dessus de la cuisine que j’eus aussi. Il était d’une propreté charmante; l’ameublement en était blanc et bleu. C’est dans cette profonde et délicieuse solitude qu’au milieu des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d’orange, je composai dans une continuelle extase le cinquième livre de l’Émile, dont je dus en grande partie le coloris assez frais à la vive impression du local où je l’écrivais.

Avec quel empressement je courais tous les matins au lever du soleil respirer un air embaumé sur le péristyle! Quel bon café au lait j’y prenais tête-à-tête avec ma Thérèse! Ma chatte et mon chien nous faisaient compagnie. Ce seul cortège m’eût suffi pour toute ma vie, sans éprouver jamais un moment d’ennui. J’étais là dans le Paradis terrestre; j’y vivais avec autant d’innocence, et j’y goûtais le même bonheur.

Au voyage de juillet, M. et Mme de Luxembourg me marquèrent tant d’attention, et me firent tant de caresses, que, logé chez eux et comblé de leurs bontés, je ne pus moins faire que d’y répondre en les voyant assidûment. Je ne les quittais presque point: j’allais le matin faire ma cour à Mme la Maréchale; j’y dînais; j’allais l’après-midi me promener avec M. le Maréchal; mais je n’y soupais pas, à cause du grand monde, et qu’on y soupait trop tard pour moi. Jusqu’alors tout était convenable, et il n’y avait point de mal encore, si j’avais su m’en tenir là. Mais je n’ai jamais su garder un milieu dans mes attachements, et remplir simplement des devoirs de société. J’ai toujours été tout, on rien; bientôt je fus tout; et me voyant fêté, gâté par des personnes de cette considération, je passai les bornes, et me pris pour eux d’une amitié qu’il n’est permis d’avoir que pour ses égaux. J’en mis toute la familiarité dans mes manières, tandis qu’ils ne se relâchèrent jamais dans les leurs de la politesse à laquelle ils m’avaient accoutumé. Je n’ai pourtant jamais été très à mon aise avec Mme la Maréchale. Quoique je ne fusse pas parfaitement rassuré sur son caractère, je le redoutais moins que son esprit. C’était par là surtout qu’elle m’en imposait. Je savais qu’elle était difficile en conversations, et qu’elle avait le droit de l’être. Je savais que les femmes et surtout les grandes dames, veulent absolument être amusées, qu’il vaudrait mieux les offenser que les ennuyer, et je jugeais par ses commentaires sur ce qu’avaient dit les gens qui venaient de partir, de ce qu’elle devait penser de mes balourdises. Je m’avisai un supplément, pour me sauver auprès d’elle l’embarras de parler; ce fut de lire. Elle avait ouï parler de la Julie: elle savait qu’on l’imprimait; elle marqua de l’empressement de voir cet ouvrage; j’offris de le lui lire; elle accepta. Tous les matins je me rendais chez elle sur les dix heures; M. de Luxembourg y venait; on fermait la porte. Je lisais à côté de son lit, et je compassai si bien mes lectures, qu’il y en aurait eu pour tout le voyage, quand même il n’aurait pas été interrompu. Le succès de cet expédient passa mon attente. Mme de Luxembourg s’engoua de la Julie et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne s’occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journée, m’embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j’eusse toujours ma place à table à côté d’elle, et quand seigneurs voulaient prendre cette place, elle les faisait mettre ailleurs. On peut juger de l’impression que ces manières charmantes faisaient sur moi, que les moindres marques d’affection subjuguent. Je m’attachais réellement à elle, à proportion de l’attachement qu’elle me témoignait. Toute ma crainte, en voyant cet engouement, et me sentant si peu d’agrément dans l’esprit pour le soutenir, était qu’il ne se changeât en dégoût, et malheureusement pour moi cette crainte ne fut que trop bien fondée.

Il fallait qu’il y eût une opposition naturelle entre son tour d’esprit et le mien, puisque, indépendamment des foules de balourdises qui m’échappaient à chaque instant dans la conversation, dans mes lettres même, et lorsque j’étais le mieux avec elle, il se trouvait des choses qui lui déplaisaient, sans que je puisse imaginer pourquoi. Je n’en citerai qu’un exemple, et j’en pourrais citer vingt. Elle sut que je faisais pour Mme Houdetot une copie de l’Héloïse à tant la page. Elle en voulut avoir une sur le même pied. Je la lui promis, et la mettant par là du nombre de mes pratiques, je lui écrivis quelque chose d’obligeant et d’honnête à ce sujet; du moins telle était mon intention.

Voici sa réponse, qui me fit tomber des nues (Liasse C, no 43).

À Versailles, ce mardi.

Je suis ravie, je suis contente; votre lettre m’a fait un plaisir infini, et je me presse pour vous en remercier.

Voici les propres termes de votre lettre: Quoique vous soyez sûrement une très bonne pratique, je me fais quelque peine de prendre de votre argent: régulièrement, ce serait à moi de payer le plaisir que j’aurais de travailler pour vous. Je ne vous en dis pas davantage. Je me plains de ce que vous ne me parlez jamais de votre santé. Rien ne m’intéresse davantage. Je vous aime de tout mon cœur; et c’est, je vous assure, bien tristement que je vous le mande, car j’aurais bien du plaisir à vous le dire moi-même. M. de Luxembourg vous aime et vous embrasse de tout son cœur.

En recevant cette lettre, je me hâtai d’y répondre, en attendant plus ample examen, pour protester contre toute interprétation désobligeante, et après m’être occupé quelques jours à cet examen, avec l’inquiétude qu’on peut concevoir, et toujours sans y rien comprendre, voici quelle fut enfin ma dernière réponse à ce sujet:

À Montmorency, le 8 décembre 1759.

Depuis ma dernière lettre, j’ai examiné cent et cent fois le passage en question. Je l’ai considéré par son sens propre et naturel: je l’ai considéré par tous les sens qu’on peut lui donner, et je vous avoue, madame la Maréchale que je ne sais plus si c’est moi qui vous dois des excuses, ou si ce n’est point vous qui m’en devez.

Il y a maintenant dix ans que ces lettres ont été écrites. J’y ai souvent repensé depuis ce temps-là, et telle est encore aujourd’hui ma stupidité sur cet article, que je n’ai pu parvenir à sentir ce qu’elle avait pu trouver dans ce passage, je ne dis pas d’offensant, mais même qui pût lui déplaire.

À propos de cet exemplaire manuscrit de l’Héloïse que voulut avoir Mme de Luxembourg, je dois dire ici ce que j’imaginai pour lui donner quelque avantage marqué qui le distinguât de tout autre. J’avais écrit à part les aventures de mylord Édouard, et j’avais balancé longtemps à les insérer, soit en entier, soit par extrait, dans cet ouvrage, où elles me paraissaient manquer. Je me déterminai enfin à les retrancher tout à fait, parce que, n’étant pas du ton de tout le reste, elles en auraient gâté la touchante simplicité. J’eus une autre raison bien plus forte, quand je connus Mme de Luxembourg: c’est qu’il y avait dans ces aventures une marquise romaine d’un caractère très odieux, dont quelques traits, sans lui être applicables, auraient pu lui être appliqués par ceux qui ne la connaissaient que de réputation. Je me félicitai donc beaucoup du parti que j’y avais pris, et m’y confirmai. Mais, dans l’ardent désir d’enrichir son exemplaire de quelque chose qui ne fût dans aucun autre, n’allai-je pas songer à ces malheureuses aventures, et former le projet d’en faire l’extrait pour l’y ajouter? Projet insensé, dont on ne peut expliquer l’extravagance que par l’aveugle fatalité qui m’entraînait à ma perte!

Quos vult perdere Jupiter dementat

J’eus la stupidité de faire cet extrait avec bien du soin, bien du travail, et de lui envoyer ce morceau comme la plus belle chose du monde, en la prévenant toutefois, comme il était vrai, que j’avais brûlé l’original, que l’extrait était pour elle seule, et ne serait jamais vu de personne, à moins qu’elle ne le montrât elle-même; ce qui, loin de lui prouver ma prudence et ma discrétion, comme je croyais faire, n’était que l’avertir du jugement que je portais moi-même sur l’application des traits dont elle aurait pu s’offenser. Mon imbécillité fut telle, que je ne doutais pas qu’elle ne fût enchantée de mon procédé. Elle ne me fit pas là-dessus les grands compliments que j’en attendais, et jamais, à ma très grande surprise, elle ne me parla du cahier que je lui avais envoyé. Pour moi, toujours charmé de ma conduite dans cette affaire, ce ne fut que longtemps après que je jugeai, sur d’autres indices, de l’effet qu’elle avait produit.

J’eus encore, en faveur de son manuscrit, une autre idée plus raisonnable, mais qui, par des effets plus éloignés, ne m’a guère été moins nuisible; tant tout concourt à l’œuvre de la destinée quand elle appelle un homme au malheur! Je pensai d’orner ce manuscrit des dessins des estampes de la Julie, lesquels dessins se trouvèrent être du même format que le manuscrit. Je demandai à Coindet ses dessins, qui m’appartenaient à toutes sortes de titres, et d’autant plus que je lui avais abandonné le produit des planches, lesquelles eurent un grand débit. Coindet est aussi rusé que je le suis peu. À force de se faire demander ces dessins, il parvint à savoir ce que j’en voulais faire. Alors sous prétexte d’ajouter quelque ornement à ces dessins, il se les fit laisser, et finit par les présenter lui-même.

Ego versiculos feci, tulit alter honores

Cela acheva de l’introduire à l’hôtel de Luxembourg sur un certain pied. Depuis mon établissement au petit Château, il m’y venait voir très souvent, et toujours dès le matin, surtout quand M. et Mme de Luxembourg étaient à Montmorency. Cela faisait que, pour passer avec lui la journée, je n’allais point au château. On me reprocha ces absences; j’en dis la raison. On me pressa d’amener M. Coindet: je le fis. C’était ce que le drôle avait cherché. Ainsi, grâce aux bontés excessives qu’on avait pour moi, un commis de M. Thélusson, qui voulait bien lui donner quelquefois sa table quand il n’avait personne à dîner, se trouva tout d’un coup admis à celle d’un maréchal de France, avec les princes, les duchesses, et tout ce qu’il y avait de grand à la cour. Je n’oublierai jamais qu’un jour qu’il était obligé de retourner à Paris de bonne heure, M. le Maréchal dit après le dîner à la compagnie. «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis, nous accompagnerons M. Coindet». Le pauvre garçon n’y tint pas; sa tête s’en alla tout à fait. Pour moi, j’avais le cœur si ému, que je ne pus dire un seul mot. Je suivais par-derrière, pleurant comme un enfant, et mourant d’envie de baiser les pas de ce bon Maréchal. Mais la suite de cette histoire de copie m’a fait anticiper ici sur les temps. Reprenons-les dans leur ordre, autant que ma mémoire me le permettra.

Sitôt que la petite maison de Montlouis fut prête, je la fis meubler proprement, simplement, et retournai m’y établir; ne pouvant renoncer à cette loi que je m’étais faite, en quittant l’Hermitage, d’avoir toujours mon logement à moi; mais je ne pus me résoudre non plus à quitter mon appartement du petit Château. J’en gardai la clef, et, tenant beaucoup aux jolis déjeuners du péristyle, j’allais souvent y coucher, et j’y passais quelquefois deux ou trois jours comme à une maison de campagne. J’étais peut-être alors le particulier de l’Europe le mieux et le plus agréablement logé. Mon hôte, M. Mathas, qui était le meilleur homme du monde, m’avait absolument laissé la direction des réparations de Montlouis et voulut que je disposasse de ses ouvriers, sans même qu’il s’en mélât. Je trouvai donc le moyen de me faire, d’une seule chambre au premier, un appartement complet, composé d’une chambre, d’une antichambre, et d’une garde-robe. Au rez-de-chaussée étaient la cuisine et la chambre de Thérèse. Le Donjon me servait de cabinet, au moyen d’une bonne cloison vitrée et d’une cheminée qu’on y fit faire. Je m’amusai, quand j’y fus, à orner la terrasse qu’ombrageaient déjà deux rangs de jeunes tilleuls, j’y en fis ajouter deux, pour faire un cabinet de verdure; j’y fis poser une table et des bancs de pierre; je l’entourai de lilas, de seringat, de chèvrefeuille; j’y fis faire une belle plate-bande de fleurs parallèle aux deux rangs d’arbres, et cette terrasse, plus élevée que celle du château dont la vue était du moins aussi belle, et sur laquelle j’avais apprivoisé des multitudes d’oiseaux, me servait de salle de compagnie pour recevoir M. et Mme de Luxembourg, M. le duc de Villeroy, M. le prince de Tingry, M. le marquis d’Armentières, Mme la duchesse de Montmorency, Mme la duchesse de Boufflers, la comtesse de Valentinois, la comtesse de Boufflers, et d’autres personnes de ce rang, qui, du château, ne dédaignaient pas de faire, par une montée très fatigante, le pèlerinage de Montlouis. Je devais à la faveur de M. et Mme de Luxembourg toutes ces visites; je le sentais, et mon cœur leur en faisait bien l’hommage. C’est dans un de ces transports d’attendrissement que je dis une fois à M. de Luxembourg en l’embrassant: «Ah! monsieur le Maréchal, je haïssais les grands avant que de vous connaître, et je les hais davantage encore depuis que vous me faites si bien sentir combien il leur serait aisé de se faire adorer».

Au reste, j’interpelle tous ceux qui m’ont vu durant cette époque, s’ils se sont jamais aperçus que cet éclat m’ait un instant ébloui, que la vapeur de cet encens m’ait porté à la tête; s’ils m’ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières, moins liant avec le peuple, moins familier avec mes voisins, moins prompt à rendre service à tout le monde, quand je l’ai pu, sans me rebuter jamais des importunités sans nombre, et souvent déraisonnables, dont j’étais sans cesse accablé. Si mon cœur m’attirait au château de Montmorency par mon sincère attachement pour les maîtres, il me ramenait de même à mon voisinage goûter les douceurs de cette vie égale et simple hors de laquelle il n’est point de bonheur pour moi. Thérèse avait fait amitié avec la fille d’un maçon, mon voisin, nommé Pilleu; je la fis de même avec le père, et après avoir le matin dîné au château, non sans gêne, mais pour complaire à Mme la Maréchale, avec quel empressement je revenais le soir souper avec le bonhomme Pilleu et sa famille, tantôt chez lui, tantôt chez moi.

Outre ces deux logements, j’en eus bientôt un troisième à l’hôtel de Luxembourg, dont les maîtres me pressèrent si fort d’aller les y voir quelquefois, que j’y consentis, malgré mon aversion pour Paris, où je n’avais été, depuis ma retraite à l’Hermitage, que les deux seules fois dont j’ai parlé. Encore n’y allais-je que les jours convenus, uniquement pour souper et m’en retourner le lendemain matin. J’entrais et sortais par le jardin qui donnait sur le boulevard; de sorte que je pouvais dire, avec la plus exacte vérité, que je n’avais pas mis le pied sur le pavé de Paris.

Au sein de cette prospérité passagère se préparait de loin la catastrophe qui devait en marquer la fin. Peu de temps après mon retour à Montlouis, j’y fis, et bien malgré moi, comme à l’ordinaire, une nouvelle connaissance qui fait encore époque dans mon histoire. On jugera dans la suite si c’est en bien ou en mal. C’est Mme la marquise de Verdelin, ma voisine, dont le mari venait d’acheter une maison de campagne à Soisy, près de Montmorency. Mlle d’Ars, fille du comte d’Ars, homme de condition, mais pauvre, avait épousé M. de Verdelin, vieux, laid, sourd, dur, brutal, jaloux, balafré, borgne, au demeurant bon homme, quand on savait le prendre et possesseur de quinze à vingt mille livres de rente, auxquelles on la maria. Ce mignon, jurant, criant, grondant, tempêtant, et faisant pleurer sa femme toute la journée, finissait par faire toujours ce qu’elle voulait, et cela pour la faire enrager, attendu qu’elle savait lui persuader que c’était lui qui le voulait, et que c’était elle qui ne le voulait pas. M. de Margency, dont j’ai parlé, était l’ami de madame, et devint celui de monsieur. Il y avait quelques années qu’il leur avait loué son château de Margency, près d’Eaubonne et d’Andilly, et ils y étaient précisément durant mes amours pour Mme d’Houdetot. Mme d’Houdetot et Mme Verdelin se connaissaient par Mme d’Aubeterre, leur commune amie, et comme le jardin de Margency était sur le passage de Mme d’Houdetot pour aller au mont Olympe, sa promenade favorite, Mme de Verdelin lui donna une clef pour passer. À la faveur de cette clef, j’y passais souvent avec elle; mais je n’aimais point les rencontres imprévues, et quand Mme de Verdelin se trouvait par hasard sur notre passage, je les laissais ensemble sans lui rien dire, et j’allais toujours devant. Ce procédé peu galant n’avait pas dû me mettre en bon prédicament auprès d’elle. Cependant, quand elle fut à Soisy, elle ne laissa pas de me rechercher. Elle me vint voir plusieurs fois à Montlouis, sans me trouver, et, voyant que je ne lui rendais pas sa visite, elle s’avisa, pour m’y forcer, de m’envoyer des pots de fleurs pour ma terrasse. Il fallut bien l’aller remercier: c’en fut assez. Nous voilà liés.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain