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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 40
Cette liaison commença par être orageuse, comme toutes celles que je faisais malgré moi. Il n’y régna même jamais un vrai calme. Le tour d’esprit de Mme de Verdelin était par trop antipathique avec le mien. Les traits malins et les épigrammes partent chez elle avec tant de simplicité, qu’il faut une attention continuelle, et pour moi très fatigante, pour sentir quand on est persiflé. Une niaiserie qui me revient, suffira pour en juger. Son frère venait d’avoir le commandement d’une frégate en course contre les Anglais. Je parlais de la manière d’armer cette frégate sans nuire à sa légèreté. «Oui, dit-elle d’un ton tout uni, l’on ne prend de canons que ce qu’il en faut pour se battre». Je l’ai rarement ouï parler en bien de quelqu’un de ses amis absents, sans glisser quelque mot à leur charge. Ce qu’elle ne voyait pas en mal, elle le voyait en ridicule, et son ami Margency n’était pas excepté. Ce que je trouvais encore en elle d’insupportable était la gêne continuelle de ses petits envois, de ses petits cadeaux, de ses petits billets, auxquels il fallait me battre les flans pour répondre, et toujours nouveaux embarras pour remercier ou pour refuser. Cependant, à force de la voir, je finis par m’attacher à elle. Elle avait ses chagrins, ainsi que moi. Les confidences réciproques nous rendirent intéressants nos tête-à-tête. Rien ne lie tant les cœurs que la douceur de pleurer ensemble. Nous nous cherchions pour nous consoler, et ce besoin m’a souvent fait passer sur beaucoup de choses. J’avais mis tant de dureté dans ma franchise avec elle, qu’après avoir montré quelquefois si peu d’estime pour son caractère, il fallait réellement en avoir beaucoup pour croire qu’elle pût sincèrement me pardonner. Voici un échantillon des lettres que je lui ai quelquefois écrites, et dont il est à noter que jamais, dans aucune de ses réponses, elle n’a paru piquée en aucune façon:
À Montmorency, le 5 novembre 1760.
Vous me dites, Madame, que vous ne vous êtes pas bien expliquée, pour me faire entendre que je m’explique mal. Vous me parlez de votre prétendue bêtise pour me faire sentir la mienne. Vous vous vantez de n’être qu’une bonne femme, comme si vous aviez peur d’être prise au mot, et vous me faites des excuses pour m’apprendre que je vous en dois. Oui, Madame, je le sais bien, c’est moi qui suis une bête, un bon homme, et pis encore s’il est possible; c’est moi qui choisis mal mes termes, au gré d’une belle dame française, qui fait autant d’attention aux paroles et qui parle aussi bien que vous. Mais considérez que je les prends dans le sens commun de la langue, sans être au fait ou en souci des honnêtes acceptions qu’on leur donne dans les vertueuses sociétés de Paris. Si quelquefois mes expressions sont équivoques, je tâche que ma conduite en détermine le sens, etc.
Le reste de la lettre est à peu près sur le même ton. Voyez-en la réponse (liasse D, no 41), et jugez de l’incroyable modération d’un cœur de femme, qui peut n’avoir pas plus de ressentiment d’une pareille lettre que cette réponse n’en laisse paraître, et qu’elle ne m’en a jamais témoigné. Coindet, entreprenant, hardi jusqu’à l’effronterie, et qui se tenait à l’affût de tous mes amis, ne tarda pas à s’introduire en mon nom chez Mme de Verdelin, et y fut bientôt, à mon insu, plus familier que moi-même. C’était un singulier corps que ce Coindet. Il se présentait de ma part chez toutes mes connaissances, s’y établissait, y mangeait sans façon. Transporté de zèle pour mon service, il ne parlait jamais de moi que les larmes aux yeux: mais quand il me venait voir, il gardait le plus profond silence sur toutes ces liaisons, et surtout ce qu’il savait devoir m’intéresser. Au lieu de me dire ce qu’il avait appris, ou dit, ou vu, qui m’intéressait, il m’écoutait, m’interrogeait même. Il ne savait jamais rien de Paris que ce que je lui en apprenais: enfin, quoique tout le monde me parlât de lui, jamais il ne me parlait de personne: il n’était secret et mystérieux qu’avec son ami. Mais laissons, quant à présent, Coindet, et Mme de Verdelin. Nous y reviendrons dans la suite.
Quelque temps après mon retour à Montlouis, La Tour, le peintre, vint m’y voir, et m’apporta mon portrait en pastel, qu’il avait exposé au Salon il y avait quelques années. Il avait voulu me donner ce portrait, que je n’avais pas accepté. Mais Mme d’Épinay, qui m’avait donné le sien et qui voulait avoir celui-là, m’avait engagé à le lui redemander. Il avait pris du temps pour le retoucher. Dans cet intervalle vint ma rupture avec Mme d’Épinay; je lui rendis son portrait, et n’étant plus question de lui donner le mien, je le mis dans ma chambre au petit Château. M. de Luxembourg l’y vit, et le trouva bien; je le lui offris, il l’accepta; je le lui envoyai. Ils comprirent, lui et Mme la Maréchale, que je serais bien aise d’avoir les leurs. Ils les firent faire en miniature, de très bonne main, les firent enchâsser dans une boîte à bonbons, de cristal de roche, montée en or, et m’en firent le cadeau d’une façon très galante, dont je fus enchanté. Mme de Luxembourg ne voulut jamais consentir que son portrait occupât le dessus de la boîte. Elle m’avait reproché plusieurs fois que j’aimais mieux M. de Luxembourg qu’elle, et je ne m’en étais point défendu, parce que cela était vrai. Elle me témoigna bien galamment, mais bien clairement, par cette façon de placer son portrait, qu’elle n’oubliait pas cette préférence.
Je fis, à peu près dans ce même temps, une sottise qui ne contribua pas à me conserver ses bonnes grâces. Quoique je ne connusse point du tout M. de Silhouette, et que je fusse peu porté à l’aimer, j’avais une grande opinion de son administration. Lorsqu’il commença d’appesantir sa main sur les financiers, je vis qu’il n’entamait pas son opération dans un temps favorable; je n’en fis pas des vœux moins ardents pour son succès, et quand j’appris qu’il était déplacé, je lui écrivis dans mon intrépide étourderie la lettre suivante, qu’assurément je n’entreprends pas de justifier:
À Montmorency, le 2 décembre 1759.
Daignez, monsieur, recevoir l’hommage d’un solitaire qui n’est pas connu de vous, mais qui vous estime par vos talents, qui vous respecte par votre administration, et qui vous a fait l’honneur de croire qu’elle ne vous resterait pas longtemps. Ne pouvant sauver l’État qu’aux dépens de la capitale qui l’a perdu, vous avez bravé les cris des gagneurs d’argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous enviais votre place; en vous la voyant quitter sans vous être démenti, je vous admire. Soyez content de vous, monsieur, elle vous laisse un honneur dont vous jouirez longtemps sans concurrent. Les malédictions des fripons sont la gloire de l’homme juste.
Mme de Luxembourg qui savait que j’avais écrit cette lettre, m’en parla au voyage de Pâques; je la lui montrai; elle en souhaita une copie, je la lui donnai; mais j’ignorais, en la lui donnant, qu’elle était un de ces gagneurs d’argent qui s’intéressaient aux sous-fermes et qui avaient fait déplacer Silhouette. On eût dit, à toutes mes balourdises, que j’allais excitant à plaisir la haine d’une femme aimable et puissante, à laquelle, dans le vrai, je m’attachais davantage de jour en jour, et dont j’étais bien éloigné de vouloir m’attirer la disgrâce, quoique je fisse, à force de gaucheries, tout ce qu’il fallait pour cela. Je crois qu’il est assez superflu d’avertir que c’est à elle que se rapporte l’histoire de l’opiate de M. Tronchin, dont j’ai parlé dans la première partie: l’autre dame était Mme de Mirepoix. Elles ne m’en ont jamais reparlé, ni fait le moindre semblant de s’en souvenir, ni l’une ni l’autre; mais de présumer que Mme de Luxembourg ait pu l’oublier réellement, c’est ce qui me paraît bien difficile, quand même on ne saurait rien des événements subséquents. Pour moi, je m’étourdissais sur l’effet de mes bêtises, par le témoignage que je me rendais de n’en avoir fait aucune à dessein de l’offenser: comme si jamais femme en pouvait pardonner de pareilles, même avec la plus parfaite certitude que la volonté n’y a pas eu la moindre part.
Cependant, quoiqu’elle parût ne rien voir, ne rien sentir, et que je ne trouvasse encore ni diminution dans son empressement, ni changement dans ses manières, la continuation, l’augmentation même d’un pressentiment trop bien fondé, me faisait trembler sans cesse que l’ennui ne succédât bientôt à cet engouement. Pouvais-je attendre d’une si grande dame une constance à l’épreuve de mon peu d’adresse à la soutenir? Je ne savais pas même lui cacher ce pressentiment sourd qui m’inquiétait, et ne me rendait que plus maussade. On en jugera par la lettre suivante, qui contient une bien singulière prédiction.
N. B. Cette lettre, sans date dans mon brouillon, est du mois d’octobre 1760 au plus tard.
… Que vos bontés sont cruelles! Pourquoi troubler la Paix d’un solitaire qui renonçait aux plaisirs de la vie pour n’en plus sentir les ennuis? J’ai passé mes jours à chercher en vain des attachements solides. Je n’en ai pu former dans les conditions auxquelles je pouvais atteindre; est-ce dans la vôtre que j’en dois chercher? L’ambition ni l’intérêt ne me tentent pas; je suis peu vain, peu craintif; je puis résister à tout, hors aux caresses… Pourquoi m’attaquez-vous tous deux par un faible qu’il faut vaincre, puisque, dans la distance qui nous sépare, les épanchements des cœurs sensibles ne doivent pas rapprocher le mien de vous? La reconnaissance suffira-t-elle pour un cœur qui ne connaît pas deux manières de se donner, et ne se sent capable que d’amitié? D’amitié, madame la Maréchale! Ah! voilà mon malheur! Il est beau à vous, à monsieur le Maréchal, d’employer ce terme: mais je suis insensé de vous prendre au mot. Vous vous jouez, moi je m’attache, et la fin du jeu me prépare de nouveaux regrets. Que je hais tous vos titres, et que je vous plains de les porter! Vous me semblez si dignes de goûter les charmes de la vie privée! Que n’habitez-vous Clarens! J’irais y chercher le bonheur de ma vie: mais le château de Montmorency, mais l’hôtel de Luxembourg! Est-ce là qu’on doit voir Jean-Jacques? Est-ce là qu’un ami de l’égalité doit porter les affections d’un cœur sensible aussi, je le sais, je l’ai vu; j’ai regret de n’avoir pu plus tôt le croire; mais dans le rang où vous êtes, dans votre manière de vivre, rien ne peut faire une impression durable, et tant d’objets nouveaux s’effacent mutuellement qu’aucun ne demeure. Vous m’oublierez, madame, après m’avoir mis hors d’état de vous imiter. Vous aurez beaucoup fait pour me rendre malheureux, et pour être inexcusable.
Je lui joignais là M. de Luxembourg, afin de rendre le compliment moins dur pour elle; car, au reste, je me sentais si sûr de lui, qu’il ne m’était pas même venu dans l’esprit une seule crainte sur la durée de son amitié. Rien de ce qui m’intimidait de la part de Mme la Maréchale ne s’est un moment étendu jusqu’à lui. Je n’ai jamais eu la moindre défiance sur son caractère, que je savais être faible, mais sûr. Je ne craignais pas plus de sa part un refroidissement que je n’en attendais un attachement héroïque. La simplicité, la familiarité de nos manières l’un avec l’autre, marquait combien nous comptions réciproquement sur nous. Nous avions raison tous deux: j’honorerai, je chérirai, tant que je vivrai, la mémoire de ce digne seigneur, et, quoi qu’on ait pu faire pour le détacher de moi, je suis aussi certain qu’il est mort mon ami, que si j’avais reçu son dernier soupir.
Au second voyage de Montmorency, de l’année 1760, la lecture de la Julie étant finie, j’eus recours à celle de l’Émile, pour me soutenir auprès de Mme de Luxembourg; mais cela ne réussit pas si bien, soit que la matière fût moins de son goût, soit que tant de lecture l’ennuyât à la fin. Cependant, comme elle me reprochait de me laisser duper par mes libraires, elle voulut que je lui laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage, afin d’en tirer un meilleur parti. J’y consentis, sous l’expresse condition qu’il ne s’imprimerait point en France, et c’est sur quoi nous eûmes une longue dispute, moi, prétendant que la permission tacite était impossible à obtenir, imprudente même à demander, et ne voulant point permettre autrement l’impression dans le royaume; elle, soutenant que cela ne ferait pas même une difficulté à la censure, dans le système que le gouvernement avait adopté. Elle trouva le moyen de faire entrer dans ses vues M. de Malesherbes, qui m’écrivit à ce sujet une longue lettre, toute de sa main, pour me prouver que la Profession de foi du Vicaire savoyard était précisément une pièce faite pour avoir partout l’approbation du genre humain, et celle de la cour dans la circonstance. Je fus surpris de voir ce magistrat, toujours si craintif, devenir si coulant dans cette affaire. Comme l’impression d’un livre qu’il approuvait était pour cela seul légitime, je n’avais plus d’objection à faire contre celle de cet ouvrage. Cependant, par un scrupule extraordinaire, j’exigeai toujours que l’ouvrage s’imprimerait en Hollande, et même par le libraire Néaulme que je ne me contentai pas d’indiquer, mais que j’en prévins; consentant, au reste, que l’édition se fît au profit d’un libraire français, et que, quand elle serait faite, on la débitât, soit à Paris, soit où l’on voudrait, attendu que ce débit ne me regardait pas. Voilà exactement ce qui fut convenu entre Mme de Luxembourg et moi, après quoi que je lui remis mon manuscrit.
Elle avait amené à ce voyage sa petite-fille, Mlle de Boufflers, aujourd’hui Mme la duchesse de Lauzun. Elle s’appelait Amélie. C’était une charmante personne. Elle avait vraiment une figure, une douceur, une timidité virginale. Rien de plus aimable et de plus intéressant que sa figure, rien de plus tendre et de plus chaste que les sentiments qu’elle inspirait. D’ailleurs c’était une enfant; elle n’avait pas onze ans. Mme la Maréchale, qui la trouvait trop timide, faisait ses efforts pour l’animer. Elle me permit plusieurs fois de lui donner un baiser; ce que je fis avec ma maussaderie ordinaire. Au lieu des gentillesses qu’un autre eût dites à ma place, je restais là muet, interdit, et je ne sais lequel était le plus honteux, de la pauvre petite ou de moi. Un jour je la rencontrai seule dans l’escalier du petit Château: elle venait de voir Thérèse, avec laquelle sa gouvernante était encore. Faute de savoir que lui dire, je lui proposai un baiser, que, dans l’innocence de son cœur, elle ne refusa pas, en ayant reçu un le matin même par l’ordre de sa grand-maman, et en sa présence. Le lendemain, lisant l’Émile au chevet de Mme la Maréchale, je tombai précisément sur un passage où je censure, avec raison, ce que j’avais fait la veille. Elle trouva la réflexion très juste, et dit là-dessus quelque chose de fort sensé, qui me fit rougir. Que je maudis mon incroyable bêtise, qui m’a si souvent donné l’air vil et coupable, quand je n’étais que sot et embarrassé! Bêtise qu’on prend même pour une fausse excuse dans un homme qu’on sait n’être pas sans esprit. Je puis jurer que dans ce baiser si répréhensible, ainsi que dans les autres, le cœur et les sens de Mlle Amélie n’étaient pas plus purs que les miens, et je puis jurer même que si, dans ce moment, j’avais pu éviter sa rencontre, je l’aurais fait; non qu’elle ne me fît grand plaisir à voir, mais par l’embarras de trouver en passant quelque mot agréable à lui dire. Comment se peut-il qu’un enfant même intimide un homme que le pouvoir des rois n’a pas effrayé? Quel parti prendre? Comment se conduire, dénué de tout impromptu dans l’esprit? Si je me force à parler aux gens que je rencontre, je dis une balourdise infailliblement: si je ne dis rien, je suis un misanthrope, un animal farouche, un ours. Une totale imbécillité m’eût été bien plus favorable: mais les talents dont j’ai manqué dans le monde ont fait les instruments de ma perte des talents que j’eus à part moi.
À la fin de ce même voyage, Mme de Luxembourg fit une bonne œuvre à laquelle j’eus quelque part. Diderot, ayant très imprudemment offensé Mme la princesse de Robeck, fille de M. de Luxembourg, Palissot, qu’elle protégeait, la vengea par la comédie des Philosophes, dans laquelle je fus tourné en ridicule et Diderot extrêmement maltraité. L’auteur m’y ménagea davantage, moins, je pense, à cause de l’obligation qu’il m’avait, que de peur de déplaire au père de sa protectrice dont il savait que j’étais aimé. Le libraire Duchesne, qu’alors je ne connaissais point, m’envoya cette pièce quand elle fut imprimée, et je soupçonne que ce fut par l’ordre de Palissot, qui crut peut-être que je verrais avec plaisir déchirer un homme avec lequel j’avais rompu. Il se trompa fort. En rompant avec Diderot, que je croyais moins méchant qu’indiscret et faible, j’ai toujours conservé dans l’âme de l’attachement pour lui, même de l’estime, et du respect pour notre ancienne amitié, que je sais avoir été longtemps aussi sincère de sa part que de la mienne. C’est tout autre chose avec Grimm, homme faux par caractère, qui ne m’aima jamais, qui n’est pas même capable d’aimer, et qui, de gaieté de cœur, sans aucun sujet de plainte et seulement pour contenter sa noire jalousie, s’est fait, sous le masque, mon plus cruel calomniateur. Celui-ci n’est plus rien pour moi: l’autre sera toujours mon ancien ami. Mes entrailles s’émurent à la vue de cette odieuse pièce; je n’en pus supporter la lecture, et, sans l’achever, je la renvoyai à Duchesne avec la lettre suivante:
À Montmorency, le 21 mai 1760.
En parcourant, Monsieur, la pièce que vous m’avez envoyée, j’ai frémi de m’y voir loué. Je n’accepte point cet horrible présent. Je suis persuadé qu’en me l’envoyant vous n’avez point voulu me faire une injure; mais vous ignorez ou vous avez oublié que j’ai eu l’honneur d’être l’ami d’un homme respectable, indignement noirci et calomnié dans ce libelle.
Duchesne montra cette lettre. Diderot, qu’elle aurait dû toucher, s’en dépita. Son amour-propre ne put me pardonner la supériorité d’un procédé généreux, et je sus que sa femme se déchaînait partout contre moi, avec une aigreur qui m’affectait peu, sachant qu’elle était connue de tout le monde pour une harengère.
Diderot, à son tour, trouva un vengeur dans l’abbé Morellet, qui fit contre Palissot un petit écrit imité du Petit Prophète, et intitulé La Vision. Il offensa très imprudemment dans cet écrit Mme de Robeck, dont les amis le firent mettre à la Bastille; car pour elle, naturellement peu vindicative, et pour lors mourante, je suis persuadé qu’elle ne s’en mêla pas.
D’Alembert, qui était fort lié avec l’abbé Morellet, m’écrivit pour m’engager à prier Mme de Luxembourg de solliciter sa liberté, lui promettant, en reconnaissance, des louanges dans l’Encyclopédie. Voici ma réponse:
Je n’ai pas attendu votre lettre, Monsieur, pour témoigner à Mme la Maréchale de Luxembourg la peine que me faisait la détention de l’abbé Morellet. Elle sait l’intérêt que j’y prends, elle saura celui que vous y prenez, et il lui suffirait, pour y prendre intérêt elle-même, de savoir que c’est un homme de mérite. Au surplus, quoique elle et M. le Maréchal m’honorent d’une bienveillance qui fait la consolation de ma vie, et que le nom de votre ami soit près d’eux une recommandation pour l’abbé Morellet, j’ignore jusqu’à quel point il leur convient d’employer en cette occasion le crédit attaché à leur rang et la considération due à leurs personnes. Je ne suis pas même persuadé que la vengeance en question regarde Mme la princesse de Robeck autant que vous paraissez le croire, et quand cela serait, on ne doit pas s’attendre que le plaisir de la vengeance appartienne aux philosophes exclusivement, et que quand ils voudront être femmes, les femmes seront philosophes.
Je vous rendrai compte de ce que m’aura dit Mme de Luxembourg quand je lui aurai montré votre lettre. En attendant, je crois la connaître assez pour pouvoir vous assurer d’avance que, quand elle aurait le plaisir de contribuer à l’élargissement de l’abbé Morellet, elle n’accepterait point le tribut de reconnaissance que vous lui promettez dans l’Encyclopédie, quoiqu’elle s’en tînt honorée, parce qu’elle ne fait point le bien pour la louange, mais pour contenter son bon cœur.
Je n’épargnai rien pour exciter le zèle et la commisération de Mme de Luxembourg en faveur du pauvre captif, et je réussis. Elle fit un voyage à Versailles, exprès pour voir M. le comte de Saint-Florentin, et ce voyage abrégea celui de Montmorency, que M. le Maréchal fut obligé de quitter en même temps, pour se rendre à Rouen, où le Roi l’envoyait comme Gouverneur de Normandie au sujet de quelques mouvements du Parlement qu’on voulait contenir. Voici la lettre que m’écrivit Mme de Luxembourg, le surlendemain de son départ (Liasse D, no 23):
À Versailles, ce mercredi.
M. de Luxembourg, est parti hier à six heures du matin. Je ne sais pas encore si j’irai. J’attends de ses nouvelles, parce qu’il ne sait pas lui-même combien de temps il y sera. J’ai vu M. de Saint-Florentin, qui est le mieux disposé pour l’abbé Morellet; mais il y trouve des obstacles dont il espère cependant triompher à son premier travail avec le Roi, qui sera la semaine prochaine. J’ai demandé aussi en grâce qu’on ne l’exilât point, parce qu’il en était question; on voulait l’envoyer à Nancy. Voilà, Monsieur, ce que j’ai pu obtenir; mais je vous promets que je ne laisserai pas M. de Saint-Florentin en repos que l’affaire ne soit finie comme vous le désirez. Que je vous dise donc à présent le chagrin que j’ai eu de vous quitter si tôt; mais je me flatte que vous n’en doutez pas. Je vous aime de tout mon cœur et pour toute ma vie.
Quelques jours après, je reçus ce billet de d’Alembert, qui me donna une véritable joie (Liasse D, no 26):
Ce 1er août.
Grâce à vos soins, mon cher philosophe, l’abbé est sorti de la Bastille, et sa détention n’aura point d’autres suites. Il part pour la campagne, et vous fait, ainsi que moi, mille remerciements et compliments. Vale et me ama.
L’abbé m’écrivit aussi, quelques jours après, une lettre de remerciement (Liasse D, no 29), qui ne me parut pas respirer une certaine effusion de cœur, et dans laquelle il semblait exténuer en quelque sorte le service que je lui avais rendu, et, à quelque temps de là, je trouvai que d’Alembert et lui m’avaient en quelque sorte je ne dirai pas supplanté, mais succédé auprès de Mme de Luxembourg, et que j’avais perdu près d’elle autant qu’ils avaient gagné. Cependant je suis bien éloigné de soupçonner l’abbé Morellet d’avoir contribué à ma disgrâce; je l’estime trop pour cela. Quant à M. d’Alembert, je n’en dis rien ici: j’en reparlerai dans la suite.
J’eus dans le même temps une autre affaire, qui occasionna la dernière lettre que j’ai écrite à M. de Voltaire: lettre dont il a jeté les hauts cris, comme d’une insulte abominable, mais qu’il n’a jamais montrée à personne. Je suppléerai ici à ce qu’il n’a pas voulu faire.
L’abbé Trublet, que je connaissais un peu, mais que j’avais très peu vu, m’écrivit, le 13 juin 1760 (Liasse D, no II), pour m’avertir que M. Formey, son ami et correspondant, avait imprimé dans son journal ma lettre à M. de Voltaire sur le désastre de Lisbonne. L’abbé Trublet voulait savoir comment cette impression s’était pu faire, et dans son tour d’esprit finet et jésuitique, me demandait mon avis sur la réimpression de cette lettre, sans vouloir me dire le sien. Comme je hais souverainement les ruseurs de cette espèce, je lui fis les remerciements que je lui devais, mais j’y mis un ton dur qu’il sentit, et qui ne l’empêcha pas de me pateliner encore en deux ou trois lettres, jusqu’à ce qu’il sût tout ce qu’il avait voulu savoir.
Je compris bien, quoi qu’en pût dire Trublet, que Formey n’avait point trouvé cette lettre imprimée, et que la première impression en venait de lui. Je le connaissais pour un effronté pillard, qui, sans façon, se faisait un revenu des ouvrages des autres, quoiqu’il n’y eût pas mis encore l’imprudence incroyable d’ôter d’un livre déjà publié le nom de l’auteur, d’y mettre le sien, et de le vendre à son profit. Mais comment ce manuscrit lui était-il parvenu? C’était là la question, qui n’était pas difficile à résoudre, mais dont j’eus la simplicité d’être embarrassé. Quoique Voltaire fût honoré par excès dans cette lettre, comme enfin, malgré ses procédés malhonnêtes, il eût été fondé à se plaindre, si je l’avais fait imprimer sans son aveu, je pris le parti de lui écrire à ce sujet. Voici cette seconde lettre, à laquelle il ne fit aucune réponse, et dont, pour mettre sa brutalité plus à l’aise, il fit semblant d’être irrité jusqu’à la fureur.
À Montmorency, le 17 juin 1760.
Je ne pensais pas, monsieur, me trouver jamais en correspondance avec vous. Mais apprenant que la lettre que je vous écrivis en 1756 a été imprimée à Berlin, je dois vous rendre compte de ma conduite à cet égard et je remplirai ce devoir avec vérité et simplicité.
Celle lettre, vous ayant été réellement adressée, n’était point destinée à l’impression. Je la communiquai sous condition, à trois personnes à qui les droits de l’amitié ne me permettaient pas de rien refuser de semblable, et à qui les mêmes droits permettaient encore moins d’abuser de leur dépôt en violant leur promesse. Ces trois personnes, sont Mme de Chenonceaux, belle-fille de Mme Dupin, Mme la comtesse d’Houdetot, et un Allemand nommé M. Grimm. Mme Chenonceaux souhaitait que cette lettre fût imprimée, et me demanda mon consentement pour cela. Je lui dis qu’il dépendait du vôtre. Il vous fut demandé, vous le refusâtes, et il n’en fut plus question.
Cependant M. l’abbé Trublet, avec qui je n’ai nulle espèce de liaison, vient de m’écrire, par une attention pleine d’honnêteté, qu’ayant reçu les feuilles d’un journal de M. Formey, il y avait lu cette même lettre, avec un avis dans lequel l’éditeur dit, sous la date du 23 octobre 1759, qu’il l’a trouvée, il y a quelques semaines, chez les libraires de Berlin, et que, comme c’est une de ces feuilles volantes qui disparaissent bientôt sans retour, il a cru lui devoir donner place dans son journal.
Voilà, monsieur, tout ce que j’en sais. Il est très sûr que jusqu’ici l’on n’aurait pas même ouï parler à Paris de cette lettre. Il est très sûr que l’exemplaire, soit manuscrit, soit imprimé, tombé dans les mains de M. Formey, n’a pu lui venir que de vous, ce qui n’est pas vraisemblable, ou d’une des trois personnes que je viens de nommer. Enfin il est très sûr que les deux dames sont incapables d’une pareille infidélité. Je n’en puis savoir davantage de ma retraite. Vous avez des correspondances au moyen desquelles il vous serait aisé, si la chose en valait la peine, de remonter à la source et de vérifier le fait.
Dans la même lettre, M. l’abbé Trublet me marque qu’il tient la feuille en réserve, et ne la prêtera point sans mon consentement, qu’assurément je ne donnerai pas. Mais cet exemplaire peut n’être pas le seul à Paris. Je souhaite, Monsieur, que cette lettre n’y soit pas imprimée, et je ferai de mon mieux pour cela; mais si je ne pouvais éviter qu’elle ne le fût, et qu’instruit à temps je pusse avoir la préférence, alors je n’hésiterais pas à la faire imprimer moi-même. Cela me paraît juste et naturel.
Quant à votre réponse à la même lettre, elle n’a été communiquée à personne, et vous pouvez compter qu’elle ne sera point imprimée sans votre aveu, qu’assurément je n’aurai point l’indiscrétion de vous demander, sachant bien que ce qu’un homme écrit à un autre, il ne l’écrit pas au public. Mais si vous en vouliez faire une pour être publiée, et me l’adresser, je vous promets de la joindre fidèlement à ma lettre, et de n’y pas répliquer un seul mot.
Je ne vous aime point, monsieur; vous m’avez fait les maux qui pouvaient m’être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le Prix de l’asile que vous y avez reçu; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux: c’est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c’est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu’un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l’avez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l’aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n’y reste que l’admiration qu’on ne peut refuser à votre beau génie, et l’amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n’est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû, ni aux procédés que ce respect exige. Adieu, monsieur.
Au milieu de toutes ces petites tracasseries littéraires, qui me confirmaient de plus en plus dans ma résolution, je reçus le plus grand honneur que les lettres m’aient attiré, et auquel j’ai été le plus sensible, dans la visite que M. le prince de Conti daigna me faire par deux fois, l’une au petit Château, et l’autre à Montlouis. Il choisit même toutes les deux fois le temps que Mme de Luxembourg n’était pas à Montmorency, afin de rendre plus manifeste qu’il n’y venait que pour moi. Je n’ai jamais douté que je ne dusse les premières bontés de ce prince à Mme de Luxembourg et à Mme de Boufflers; mais je ne doute pas non plus que je ne doive à ses propres sentiments et à moi-même celles dont il n’a cessé de m’honorer depuis lors.
Comme mon appartement de Montlouis était très petit, et que la situation du Donjon était charmante, j’y conduisis le prince qui, pour comble de grâce, voulut que j’eusse l’honneur de faire sa partie aux échecs. Je savais qu’il gagnait le chevalier de Lorenzy, qui était plus fort que moi. Cependant, malgré les signes et les grimaces du chevalier et des assistants, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que nous jouâmes. En finissant, je lui dis d’un ton respectueux, mais grave: «Monseigneur, j’honore trop Votre Altesse Sérénissime, pour ne la pas gagner toujours aux échecs». Ce grand prince, plein d’esprit et de lumières, et si digne de n’être pas adulé, sentit en effet, du moins je le pense, qu’il n’y avait là que moi qui le traitasse en homme, et j’ai tout lieu de croire qu’il m’en a vraiment su bon gré.
