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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 41

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Quand il m’en aurait su mauvais gré, je ne me reprocherais pas de n’avoir voulu le tromper en rien, et je n’ai pas assurément à me reprocher non plus d’avoir mal répondu dans mon cœur à ses bontés, mais bien d’y avoir répondu quelquefois de mauvaise grâce, tandis qu’il mettait lui-même une grâce infinie dans la manière de me les marquer. Peu de jours après, il me fit envoyer un panier de gibier, que je reçus comme je devais. À quelque temps de là, il m’en fit envoyer un autre, et l’un de ses officiers des chasses écrivit par ses ordres que c’était de la chasse de Son Altesse, et du gibier tiré de sa propre main. Je le reçus encore; mais j’écrivis à Mme de Boufflers que je n’en recevrais plus. Cette lettre fut généralement blâmée, et méritait de l’être. Refuser des présents en gibier d’un prince du sang, qui de plus met tant d’honnêteté dans l’envoi, est moins la délicatesse d’un homme fier qui veut conserver son indépendance, que la rusticité d’un malappris qui se méconnaît. Je n’ai jamais relu cette lettre dans mon recueil sans en rougir, et sans me reprocher de l’avoir écrite. Mais enfin je n’ai pas entrepris mes confessions pour taire mes sottises, et celle-là me révolte trop moi-même, pour qu’il me soit permis de la dissimuler.

Si je ne fis pas celle de devenir son rival, il s’en fallut de peu: car alors Mme de Boufflers était encore sa maîtresse, et je n’en savais rien. Elle me venait voir assez souvent avec le chevalier de Lorenzy. Elle était belle et jeune encore; elle affectait l’esprit romain, et moi, je l’eus toujours romanesque; cela se tenait d’assez près. Je faillis me prendre; je crois qu’elle le vit: le chevalier le vit aussi; du moins il m’en parla, et de manière à ne pas me décourager. Mais pour le coup je fus sage, et il en était temps, à cinquante ans. Plein de la leçon que je venais de donner aux barbons dans ma Lettre à d’Alembert, j’eus honte d’en profiter si mal moi-même; d’ailleurs, apprenant ce que j’avais ignoré, il aurait fallu que la tête m’eût tourné pour porter si haut mes concurrences. Enfin, mal guéri peut-être encore de ma passion pour Mme d’Houdetot, je sentis que plus rien ne la pouvait remplacer dans mon cœur, et je fis mes adieux à l’amour pour le reste de ma vie. Au moment où j’écris ceci, je viens d’avoir d’une jeune femme, qui avait ses vues, des agaceries bien dangereuses et avec des yeux bien inquiétants: mais si elle a fait semblant d’oublier mes douze lustres, pour moi, je m’en suis souvenu. Après m’être tiré de ce pas, je ne crains plus de chutes, et je réponds de moi pour le reste de mes jours.

Mme de Boufflers, s’étant aperçue de l’émotion qu’elle m’avait donnée, put s’apercevoir aussi que j’en avais triomphé. Je ne suis ni assez fou ni assez vain pour croire avoir pu lui inspirer du goût à mon âge; mais, sur certains propos qu’elle tint à Thérèse, j’ai cru lui avoir inspiré de la curiosité; si cela est, et qu’elle ne m’ait pas pardonné cette curiosité frustrée, il faut avouer que j’étais bien né pour être victime de mes faiblesses, puisque l’amour vainqueur me fut si funeste, et que l’amour vaincu me le fut encore plus.

Ici finit le recueil de lettres qui m’a servi de guide dans ces deux livres. Je ne vais plus marcher que sur la trace de mes souvenirs, mais ils sont tels dans cette cruelle époque, et la forte impression m’en est si bien restée, que, perdu dans la mer immense de mes malheurs, je ne puis oublier les détails de mon premier naufrage, quoique ses suites ne m’offrent plus que des souvenirs confus. Ainsi je puis marcher dans le livre suivant avec encore assez d’assurance. Si je vais plus loin, ce ne sera plus qu’en tâtonnant.

Livre XI

Quoique la Julie, qui depuis longtemps était sous presse, ne parût point encore à la fin de 1760, elle commençait à faire grand bruit. Mme de Luxembourg en avait parlé à la cour, Mme d’Houdetot à Paris. Cette dernière avait même obtenu de moi, pour Saint-Lambert, la permission de la faire lire en manuscrit au roi de Pologne, qui en avait été enchanté. Duclos, à qui je l’avais aussi fait lire, en avait parlé à l’Académie. Tout Paris était dans l’impatience de voir ce roman: les libraires de la rue Saint-Jacques et celui du Palais-Royal étaient assiégés de gens qui en demandaient des nouvelles. Il parut enfin, et son succès, contre l’ordinaire, répondit à l’empressement avec lequel il avait été attendu. Mme la Dauphine, qui l’avait lu des premières, en parla à M. de Luxembourg comme d’un ouvrage ravissant. Les sentiments furent partagés chez les gens de lettres: mais, dans le monde, il n’y eut qu’un avis, et les femmes surtout s’enivrèrent et du livre et de l’auteur, au point qu’il y en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n’eusse fait la conquête, si je l’avais entrepris. J’ai de cela des preuves que je ne veux pas écrire, et qui, sans avoir eu besoin de l’expérience, autorisent mon opinion. Il est singulier que ce livre ait mieux réussi en France que dans le reste de l’Europe, quoique les Français, hommes et femmes, n’y soient pas fort bien traités. Tout au contraire de mon attente, son moindre succès fut en Suisse, et son plus grand à Paris. L’amitié, l’amour, la vertu, règnent-ils donc à Paris plus qu’ailleurs? Non sans doute; mais il y règne encore ce sens exquis qui transporte le cœur à leur image, et qui nous fait chérir dans les autres les sentiments purs, tendres, honnêtes, que nous n’avons plus. La corruption désormais est partout la même: il n’existe plus ni mœurs, ni vertus en Europe, mais s’il existe encore quelque amour pour elles, c’est à Paris qu’on doit le chercher.

Il faut, à travers tant de préjugés et de passions factices, savoir bien analyser le cœur humain pour y démêler les vrais sentiments de la nature. Il faut une délicatesse de tact, qui ne s’acquiert que dans l’éducation du grand monde, pour sentir, si j’ose ainsi dire, les finesses de cœur dont cet ouvrage est rempli. Je mets sans crainte sa quatrième partie à côté de La Princesse de Clèves, et je dis que si ces deux morceaux n’eussent été lus qu’en province, on n’aurait jamais senti tout leur prix. Il ne faut donc pas s’étonner si le plus grand succès de ce livre fut à la cour. Il abonde en traits vifs, mais voilés, qui doivent y plaire, parce qu’on est plus exercé à les pénétrer. Il faut pourtant ici distinguer encore. Cette lecture n’est assurément pas propre à cette sorte de gens d’esprit qui n’ont que de la ruse, qui ne sont fins que pour pénétrer le mal, et qui ne voient rien du tout où il n’y a que du bien à voir. Si, par exemple, la Julie eût été publiée en certain pays que je pense, je suis sûr que personne n’en eût achevé la lecture, et qu’elle serait morte en naissant.

J’ai rassemblé la plupart des lettres qui me furent écrites sur cet ouvrage dans une liasse qui est entre les mains de Mme de Nadaillac. Si jamais ce recueil paraît, on y verra des choses bien singulières, et une opposition de jugement qui montre ce que c’est que d’avoir affaire au public. La chose qu’on y a le moins vue, et qui en fera toujours un ouvrage unique, est la simplicité du sujet et la chaîne de l’intérêt qui, concentré entre trois personnes, se soutient durant six volumes, sans épisode, sans aventure romanesque, sans méchanceté d’aucune espèce, ni dans les personnages, ni dans les actions. Diderot a fait de grands compliments à Richardson sur la prodigieuse variété de ses tableaux et sur la multitude de ses personnages. Richardson a, en effet, le mérite de les avoir tous bien caractérisés: mais, quant à leur nombre, il a cela de commun avec les plus insipides romanciers, qui suppléent à la stérilité de leurs idées à force de personnages et d’aventures. Il est aisé de réveiller l’attention, en présentant incessamment et des événements inouïs et de nouveaux visages, qui passent comme les figures de la lanterne magique: mais de soutenir toujours cette attention sur les mêmes objets, et sans aventures merveilleuses, cela certainement est plus difficile; et si, toute chose égale, la simplicité du sujet ajoute à la beauté de l’ouvrage, les romans de Richardson, supérieurs en tant d’autres choses, ne sauraient, sur cet article, entrer en parallèle avec le mien. Il est mort, cependant, je le sais, et j’en sais la cause; mais il ressuscitera.

Toute ma crainte était (qu’à force de simplicité) ma marche ne fût ennuyeuse, et que je n’eusse pu nourrir assez l’intérêt pour le soutenir jusqu’au bout. Je fus rassuré par un fait qui seul m’a plus flatté que tous les compliments qu’a pu m’attirer cet ouvrage. Il parut au commencement du carnaval. Le colporteur le porta à Mme la princesse de Talmont, un jour de bal de l’Opéra. Après souper elle se fit habiller pour y aller, et, en attendant l’heure, elle se mit à lire le nouveau roman. À minuit, elle ordonna qu’on mît ses chevaux, et continua de lire. On vint lui dire que ses chevaux étaient mis; elle ne répondit rien. Ses gens, voyant qu’elle s’oubliait, vinrent l’avertir qu’il était deux heures. «Rien ne presse encore», dit-elle, en lisant toujours. Quelque temps après, sa montre étant arrêtée, elle sonna pour savoir quelle heure il était. On lui dit qu’il était quatre heures. «Cela étant, (dit-elle), il est trop tard pour aller au bal; qu’on ôte mes chevaux». Elle se fit déshabiller, et passa le reste de la nuit à lire.

Depuis qu’on me raconta ce trait, j’ai toujours désiré de voir Mme de Talmont, non seulement pour savoir d’elle-même s’il est exactement vrai, mais aussi parce que j’ai toujours cru qu’on ne pouvait prendre un intérêt si vif à l’Héloise sans avoir ce sixième sens, ce sens moral, dont si peu de cœurs sont doués, et sans lequel nul ne saurait entendre le mien.

Ce qui me rendit les femmes si favorables fut la persuasion où elles furent que j’avais écrit ma propre histoire, et que j’étais moi-même le héros de ce roman. Cette croyance était si bien établie, que Mme de Polignac écrivit à Mme de Verdelin pour la prier de m’engager à lui laisser voir le portrait de Julie. Tout le monde était persuadé qu’on ne pouvait exprimer si vivement des sentiments qu’on n’aurait point éprouvés ni peindre ainsi les transports de l’amour que d’après son propre cœur. En cela l’on avait raison, et il est certain que j’écrivis ce roman dans les plus brûlantes extases: mais on se trompait en pensant qu’il avait fallu des objets réels pour les produire; on était loin de concevoir à quel point je puis m’enflammer pour des êtres imaginaires. Sans quelques réminiscences de jeunesse et Mme d’Houdetot, les amours que j’ai sentis et décrits n’auraient été qu’avec des sylphides. Je ne voulus ni confirmer ni détruire une erreur qui m’était avantageuse. On peut voir dans la préface en dialogue, que je fis imprimer à part, comment je laissai là-dessus le public en suspens. Les rigoristes disent que j’aurais dû déclarer la vérité tout rondement. Pour moi, je ne vois pas ce qui m’y pouvait obliger, et je crois qu’il y aurait eu plus de bêtise que de franchise à cette déclaration faite sans nécessité.

À peu près dans le même temps parut La Paix perpétuelle, dont l’année précédente j’avais cédé le manuscrit à un certain M. de Bastide, auteur d’un journal appelé Le Monde, dans lequel il voulait, bon gré mal gré, fourrer tous mes manuscrits. Il était de la connaissance de M. Duclos, et vint en son nom me presser de lui aider à remplir Le Monde. Il avait ouï parler de la Julie, et voulait que je la misse dans son journal: il voulait que j’y misse l’Émile; il aurait voulu que j’y misse Le Contrat social, s’il en eût soupçonné l’existence. Enfin, excédé de ses importunités, je pris le parti de lui céder pour douze louis mon extrait de La Paix perpétuelle. Notre accord était qu’il s’imprimerait dans son journal, mais, sitôt qu’il fut propriétaire de ce manuscrit, il jugea à propos de le faire imprimer à part avec quelques retranchements que le censeur exigea. Qu’eût-ce été si j’y avais joint mon jugement sur cet ouvrage, dont très heureusement je ne parlai point à M. de Bastide, et qui n’entra point dans notre marché? Ce jugement est encore en manuscrit parmi mes papiers. Si jamais il voit le jour, on y verra combien les plaisanteries et le ton suffisant de Voltaire à ce sujet m’ont dû faire rire, moi qui voyais si bien la portée de ce pauvre homme dans les matières politiques dont il se mêlait de parler.

Au milieu de mes succès dans le public, et de la faveur des dames, je me sentais déchoir à l’hôtel de Luxembourg, non pas auprès de M. le Maréchal, qui semblait même redoubler chaque jour de bontés et d’amitiés pour moi, mais auprès de Mme la Maréchale. Depuis que je n’avais plus rien à lui lire, son appartement m’était moins ouvert, et durant les voyages de Montmorency, quoique je me présentasse assez exactement, je ne la voyais plus guère qu’à table. Ma place même n’y était même plus aussi marquée à côté d’elle. Comme elle ne me l’offrait plus, qu’elle me parlait peu, et que je n’avais non plus grand-chose à lui dire, j’aimais autant prendre une autre place, où j’étais plus à mon aise, surtout le soir, car machinalement je prenais peu à peu l’habitude de me placer plus près de M. le Maréchal.

À propos du soir, je me souviens d’avoir dit que je ne soupais pas au château, et cela était vrai dans le commencement de la connaissance; mais comme M. de Luxembourg ne dînait point et ne se mettait pas même à table, il arriva de là qu’au bout de plusieurs mois, et déjà très familier dans la maison, je n’avais encore jamais mangé avec lui. Il eut la bonté d’en faire la remarque. Cela me détermina d’y souper quelquefois, quand il y avait peu de monde, et je m’en trouvais très bien, vu qu’on dînait presque en l’air et, comme on dit, sur le bout du banc: au lieu que le souper était très long, parce qu’on s’y reposait avec plaisir, au retour d’une longue promenade; très bon, parce que M. de Luxembourg était gourmand, et très agréable parce que Mme de Luxembourg en faisait les honneurs à charmer. Sans cette explication, l’on entendrait difficilement la fin d’une lettre de M. de Luxembourg (Liasse C, no 36), où il me dit qu’il se rappelle avec délices nos promenades, surtout, ajoute-t-il, quand en rentrant les soirs dans la cour nous n’y trouvions point de traces de roues de carrosses; c’est que, comme on passait tous les matins le râteau sur le sable de la cour pour effacer les ornières, je jugeais, par le nombre de ses traces, du monde qui était survenu dans l’après-midi.

Cette année 1761, mit le comble aux pertes continuelles que fit ce bon seigneur, depuis que j’avais l’honneur de le voir: comme si les maux que me préparait la destinée eussent dû commencer par l’homme pour qui j’avais le plus d’attachement et qui en était le plus digne. La première année il perdit sa sœur, Mme la duchesse de Villeroy; la seconde, il perdit sa fille, Mme la princesse de Robeck; la troisième, il perdit dans le duc de Montmorency, son fils unique, et dans le comte de Luxembourg, son petit-fils, les seuls et derniers soutiens de sa branche et de son nom. Il supporta toutes ces pertes avec un courage apparent; mais son cœur ne cessa de saigner en dedans tout le reste de sa vie, et sa santé ne fit plus que décliner. La mort imprévue et tragique de son fils dut lui être d’autant plus sensible, qu’elle arriva précisément au moment où le Roi venait de lui accorder pour son fils, et de lui promettre pour son petit-fils la survivance de sa charge de capitaine des gardes-du-corps. Il eut la douleur de voir s’éteindre peu à peu ce dernier, enfant de la plus grande espérance, et cela par l’aveugle confiance de la mère au médecin, qui fit périr ce pauvre enfant d’inanition, avec des médecines pour toute nourriture. Hélas! si j’en eusse été cru, le grand-père et le petit-fils seraient tous deux encore en vie. Que ne dis-je point, que n’écrivis-je point à M. le Maréchal, que de représentations ne fis-je point à Mme de Montmorency, sur le régime plus qu’austère que, sur la foi de son médecin, elle faisait observer à son fils! Mme de Luxembourg, qui pensait comme moi, ne voulait point usurper l’autorité de la mère; M. de Luxembourg, homme doux et faible, n’aimait point à contrarier. Mme de Montmorency avait dans Bordeu une foi dont son fils finit par être la victime. Que ce pauvre enfant était aise quand il pouvait obtenir la permission de venir à Montlouis avec Mme de Boufflers, demander à goûter à Thérèse, et mettre quelque aliment dans son estomac affamé! Combien je déplorais en moi-même les misères de la grandeur, quand je voyais cet unique héritier d’un si grand bien, d’un si grand nom, de tant de titres et de dignités, dévorer avec l’avidité d’un mendiant un pauvre petit morceau de pain! Enfin, j’eus beau dire et beau faire, le médecin triompha et l’enfant mourut de faim.

La même confiance aux charlatans qui fit périr le petit-fils creusa le tombeau du grand-père, et il s’y joignit de plus la pusillanimité de vouloir se dissimuler les infirmités de l’âge. M. de Luxembourg avait eu par intervalles quelque douleur au gros doigt du pied; il en eut une atteinte à Montmorency, qui lui donna de l’insomnie et un peu de fièvre. J’osai prononcer le mot de goutte; Mme de Luxembourg me tança. Le valet de chambre, chirurgien de M. le Maréchal, soutint que ce n’était pas la goutte, et se mit à panser la partie souffrante avec du baume tranquille. Malheureusement la douleur se calma, et quand elle revint, on ne manqua pas d’employer le même remède qui l’avait calmée; la constitution s’altéra, les maux augmentèrent, et les remèdes en même raison. Mme de Luxembourg, qui vit bien enfin que c’était la goutte, s’opposa à cet insensé traitement. On se cacha d’elle, et M. de Luxembourg périt par sa faute au bout de quelques années, pour avoir voulu s’obstiner à guérir. Mais n’anticipons point de si loin sur les malheurs: combien j’en ai d’autres à narrer avant celui-là!

Il est singulier avec quelle fatalité tout ce que je pouvais dire et faire semblait fait pour déplaire à Mme de Luxembourg, lors même que j’avais le plus à cœur de conserver sa bienveillance. Les afflictions que M. de Luxembourg éprouvait coup sur coup ne faisaient que m’attacher à lui davantage, et par conséquent à Mme de Luxembourg: car ils m’ont toujours paru si sincèrement unis, que les sentiments qu’on avait pour l’un s’étendaient nécessairement à l’autre. M. le Maréchal vieillissait. Son assiduité à la cour, les soins qu’elle entraînait, les chasses continuelles, la fatigue surtout du service durant son quartier, auraient demandé la vigueur d’un jeune homme, et je ne voyais plus rien qui put soutenir la sienne dans cette carrière. Puisque ses dignités devaient être dispersées, et son nom éteint après lui peu lui importait de continuer une vie laborieuse, dont l’objet principal avait été de ménager la faveur du prince à ses enfants. Un jour que nous n’étions que nous trois, et qu’il se plaignait des fatigues de la cour en homme que ses pertes avaient découragé, j’osai parler de retraite, et lui donner le conseil que Cinéas donnait à Pyrrhus; il soupira, et ne répondit pas décisivement. Mais au premier moment où Mme de Luxembourg me vit en particulier, elle me relança vivement sur ce conseil, qui me parut l’avoir alarmée. Elle ajouta une chose dont je sentis la justesse, et qui me fit renoncer à retoucher jamais la même corde: c’est que la longue habitude de vivre à la cour devenait un vrai besoin, que c’était même en ce moment une dissipation pour M. de Luxembourg et que la retraite que je lui conseillais serait moins un repos pour lui qu’un exil, où l’oisiveté, l’ennui, la tristesse achèveraient bientôt de le consumer. Quoiqu’elle dût voir qu’elle m’avait persuadé, quoiqu’elle dût compter sur la promesse que je lui fis et que je lui tins, elle ne parut jamais bien tranquillisée à cet égard, et je me suis rappelé que depuis lors mes tête-à-tête avec M. le Maréchal avaient été plus rares et presque toujours interrompus.

Tandis que ma balourdise et mon guignon me nuisaient ainsi de concert auprès d’elle, les gens qu’elle voyait et qu’elle aimait le plus ne m’y servaient pas. L’abbé de Boufflers surtout, jeune homme aussi brillant qu’il soit possible de l’être, ne me parut jamais bien disposé pour moi, et, non seulement il est le seul de la société de Mme la Maréchale qui ne m’ait jamais marqué la moindre attention, mais j’ai cru m’apercevoir qu’à tous les voyages qu’il fit à Montmorency je perdais quelque chose auprès d’elle, et il est vrai que, sans même qu’il le voulût, c’était assez de sa seule présence: tant la grâce et le sel de ses gentillesses appesantissaient encore mes lourds spropositi. Les deux premières années, il n’était presque pas venu à Montmorency, et, par l’indulgence de Mme la Maréchale, je m’étais passablement soutenu: mais sitôt qu’il parut un peu de suite, je fus écrasé sans retour. J’aurais voulu me réfugier sous son aile, et faire en sorte qu’il me prît en amitié; mais la même maussaderie qui me faisait un besoin de lui plaire m’empêcha d’y réussir, et ce que je fis pour cela maladroitement acheva de me perdre auprès de Mme la Maréchale, sans m’être utile auprès de lui. Avec autant d’esprit, il eût pu réussir à tout; mais l’impossibilité de s’appliquer et le goût de la dissipation ne lui ont permis d’acquérir que des demi-talents en tout genre. En revanche, il en a beaucoup, et c’est tout ce qu’il faut dans le grand monde où il veut briller. Il fait très bien de petits vers, écrit très bien de petites lettres, va jouaillant un peu du cistre et barbouillant un peu de peinture au pastel. Il s’avisa de vouloir faire le portrait de Mme de Luxembourg: ce portrait était horrible. Elle prétendait qu’il ne lui ressemblait point du tout, et cela était vrai. Le traître d’abbé me consulta, et, moi, comme un sot et comme un menteur, je dis que le portrait ressemblait. Je voulais cajoler l’abbé; mais je ne cajolais pas Mme la Maréchale, qui mit ce trait sur ses registres, et l’abbé, ayant fait son coup, se moqua de moi. J’appris, par ce succès de mon tardif coup d’essai, à ne plus me mêler de vouloir flagorner et flatter malgré Minerve.

Mon talent était de dire aux hommes des vérités utiles, mais dures, avec assez d’énergie et de courage; il fallait m’y tenir. Je n’étais point né, je ne dis pas pour flatter, mais pour louer. La maladresse des louanges que j’ai voulu donner m’a fait plus de mal que l’âpreté de mes censures. J’en ai à citer ici un exemple si terrible, que ses suites ont non seulement fait ma destinée pour le reste de ma vie, mais décideront peut-être de ma réputation dans toute la postérité.

Durant les voyages de Montmorency, M. de Choiseul venait quelquefois souper au château. Il y vint un jour que j’en sortais. On parla de moi. M. de Luxembourg lui conta mon histoire de Venise avec M. de Montaigu. M. de Choiseul dit que c’était dommage que j’eusse abandonné cette carrière, et que si j’y voulais rentrer il ne demandait pas mieux que de m’occuper. M. de Luxembourg me redit cela; j’y fus d’autant plus sensible, que je n’avais pas accoutumé d’être gâté par les ministres, et il n’est pas sûr que, malgré mes résolutions, si ma santé m’eût permis d’y songer, j’eusse évité d’en faire de nouveau la folie. L’ambition n’eut jamais chez moi que les courts intervalles où toute autre passion me laissait libre, mais un de ces intervalles eût suffi pour me rengager. Cette bonne intention de M. de Choiseul, m’affectionnant à lui, accrut l’estime que, sur quelques opérations de son ministère, j’avais conçue pour ses talents, et le Pacte de famille, en particulier, me parut annoncer un homme d’État du premier ordre. Il gagnait encore dans mon esprit au peu de cas que je faisais de ses prédécesseurs, sans excepter Mme de Pompadour, que je regardais comme une façon de premier ministre, et quand le bruit courut que, d’elle ou de lui, l’un des deux expulserait l’autre, je crus faire des vœux pour la gloire de la France en en faisant pour que M. de Choiseul triomphât. Je m’étais senti de tout temps pour Mme de Pompadour de l’antipathie, même quand, avant sa fortune, je l’avais vue chez Mme de la Poplinière, portant encore le nom de Mme d’Étioles. Depuis lors, j’avais été mécontent de son silence au sujet de Diderot, et de tous ses procédés par rapport à moi, tant au sujet des Fêtes de Ramire et des Muses galantes, qu’au sujet du Devin du village, qui ne m’avait valu, dans aucun genre de produit, des avantages proportionnés à ses succès, et, dans toutes les occasions, je l’avais toujours trouvée très peu disposée à m’obliger, ce qui n’empêcha pas le chevalier de Lorenzy de me proposer de faire quelque chose à la louange de cette dame, en m’insinuant que cela pourrait m’être utile. Cette proposition m’indigna d’autant plus, que je vis bien qu’il ne la faisait pas de son chef; sachant que cet homme, nul par lui-même, ne pense et n’agit que par l’impulsion d’autrui. Je sais trop peu me contraindre pour avoir pu lui cacher mon dédain pour sa proposition, ni à personne mon peu de penchant pour la favorite; elle le connaissait, j’en étais sûr et tout cela mêlait mon intérêt propre a mon inclination naturelle, dans les vœux que je faisais pour M. de Choiseul. Prévenu d’estime pour ses talents, qui étaient tout ce que je connaissais de lui, plein de reconnaissance pour sa bonne volonté, ignorant d’ailleurs totalement dans ma retraite ses goûts et sa manière de vivre, je le regardais d’avance comme le vengeur du public et le mien, et mettant alors la dernière main au Contrat social, j’y marquai, dans un seul trait, ce que je pensais des précédents ministères, et de celui qui commençait à les éclipser. Je manquai, dans cette occasion, à ma plus constante maxime, et de plus, je ne songeai pas que, quand on veut louer et blâmer fortement dans un même article, sans nommer les gens, il faut tellement approprier la louange à ceux qu’elle regarde, que le plus ombrageux amour-propre ne puisse y trouver de quiproquo. J’étais là-dessus dans une si folle sécurité qu’il ne me vint pas même à l’esprit que quelqu’un pût prendre le change. On verra bientôt si j’eus raison.

Une de mes chances était d’avoir toujours dans mes liaisons des femmes auteurs. Je croyais au moins, parmi les grands, éviter cette chance. Point du tout: elle m’y suivit encore. Mme de Luxembourg ne fut pourtant jamais, que je sache, atteinte de cette manie; mais Mme la comtesse de Boufflers le fut. Elle fit une tragédie en prose, qui fut d’abord lue, promenée, et prônée dans la société de M. le prince de Conti, et sur laquelle, non contente de tant d’éloges, elle voulut aussi me consulter pour avoir le mien. Elle l’eut, mais modéré, tel que le méritait l’ouvrage. Elle eut, de plus, l’avertissement, que je crus lui devoir, que sa pièce intitulée L’Esclave généreux, avait un très grand rapport à une pièce anglaise assez peu connue, mais pourtant traduite, intitulée Oroonoko. Mme de Boufflers remercia de l’avis, en m’assurant toutefois que sa pièce ne ressemblait point du tout à l’autre. Je n’ai jamais parlé de ce plagiat à personne au monde qu’à elle seule, et cela pour remplir un devoir qu’elle m’avait imposé; cela ne m’a pas empêché de me rappeler souvent depuis lors le sort de celui que remplit Gil Blas près de l’Évêque prédicateur.

Outre l’abbé de Boufflers, qui ne m’aimait pas, outre Mme de Boufflers, auprès de laquelle j’avais des torts que jamais les femmes ni les auteurs ne pardonnent, tous les autres amis de Mme la Maréchale m’ont toujours paru peu disposés à être des miens, entre autres M. le président Hénault, lequel, enrôlé parmi les auteurs, n’était pas exempt de leurs défauts; entre autres aussi Mme du Deffand et Mlle de Lespinasse, toutes deux en grande liaison avec Voltaire, et intimes amies de d’Alembert, avec lequel la dernière a même fini par vivre, s’entend en tout bien et en tout honneur, et cela ne peut même s’entendre autrement. J’avais d’abord commencé par m’intéresser fort à Mme du Deffand, que la perte de ses yeux faisait aux miens un objet de commisération; mais sa manière de vivre, si contraire à la mienne, que l’heure du lever de l’un était presque celle du coucher de l’autre; sa passion sans bornes pour le petit bel esprit, l’importance qu’elle donnait, soit en bien, soit en mal, aux moindres torche-culs qui paraissaient; le despotisme et l’emportement de ses oracles, son engouement outré pour ou contre toutes choses, qui ne lui permettait de parler de rien qu’avec des convulsions; ses préjugés increvables, son invincible obstination, l’enthousiasme de déraison où la portait l’opiniâtreté de ses jugements passionnés; tout cela me rebuta bientôt des soins que je voulais lui rendre; je la négligeai; elle s’en aperçut: c’en fut assez pour la mettre en fureur, et quoique je sentisse assez combien une femme de ce caractère pouvait être à craindre, j’aimai mieux encore m’exposer au fléau de sa haine qu’à celui de son amitié.

Ce n’était pas assez d’avoir si peu d’amis dans la société de Mme de Luxembourg, si je n’avais des ennemis dans sa famille. Je n’en eus qu’un, mais qui, par la position où je me trouve aujourd’hui, en vaut cent. Ce n’était assurément pas M. le duc de Villeroy, son frère; car non seulement il m’était venu voir, mais il m’avait invité plusieurs fois d’aller à Villeroy, et comme j’avais répondu à cette invitation avec autant de respect et d’honnêteté qu’il m’avait été possible, partant de cette réponse vague comme d’un consentement, il avait arrangé avec M. et Mme de Luxembourg un voyage d’une quinzaine de jours dont je devais être, et qui me fut proposé. Comme les soins qu’exigeait ma santé ne me permettaient pas alors de me déplacer sans risque, je priai M. de Luxembourg de vouloir bien me dégager. On peut voir par sa réponse (Liasse D, no 3) que cela se fit de la meilleure grâce du monde, et M. le duc de Villeroy ne m’en témoigna pas moins de bonté qu’auparavant. Son neveu et son héritier, le jeune marquis de Villeroy, ne participa pas à la bienveillance dont m’honorait son oncle, ni aussi, je l’avoue, au respect que j’avais pour lui. Ses airs éventés me le rendirent insupportable, et mon air froid m’attira son aversion. Il fit même un soir à table une incartade dont je me tirai mal, parce que je suis bête, sans aucune présence d’esprit, et que la colère, au lieu d’aiguiser le peu que j’en ai, me l’ôte. J’avais un chien qu’on m’avait donné tout jeune, presque à mon arrivée à l’Hermitage, et que j’avais alors appelé Duc. Ce chien, non beau, mais rare en son espèce, duquel j’avais fait mon compagnon, mon ami, et qui certainement méritait mieux ce titre que la plupart de ceux qui l’ont pris, était devenu célèbre au château de Montmorency, par son naturel aimant, sensible, et par l’attachement que nous avions l’un pour l’autre; mais par une pusillanimité fort sotte, j’avais changé son nom en celui de Turc, comme s’il n’y avait pas des multitudes de chiens qui s’appellent Marquis, sans qu’aucun marquis s’en fâche. Le marquis de Villeroy, qui sut ce changement de nom, me poussa tellement là-dessus, que je fus obligé de conter en pleine table ce que j’avais fait. Ce qu’il y avait d’offensant pour le nom de duc, dans cette histoire, n’était pas tant de le lui avoir donné que de le lui avoir ôté. Le pis fut qu’il y avait là plusieurs ducs; M. de Luxembourg l’était, son fils l’était. Le marquis de Villeroy, fait pour le devenir, et qui l’est aujourd’hui, jouit avec une cruelle joie de l’embarras où il m’avait mis, et de l’effet qu’avait produit cet embarras. On m’assura le lendemain que sa tante l’avait très vivement tancé là-dessus, et l’on peut juger si cette réprimande, en la supposant réelle, a dû beaucoup raccommoder mes affaires auprès de lui.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain