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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 42
Je n’avais pour appui contre tout cela, tant à l’hôtel de Luxembourg qu’au Temple, que le seul chevalier de Lorenzy, qui fit profession d’être mon ami; mais il l’était encore plus de d’Alembert, à l’ombre duquel il passait chez les femmes pour un grand géomètre. Il était d’ailleurs le sigisbée, ou plutôt le complaisant de Mme la comtesse de Boufflers, très amie elle-même de d’Alembert, et le chevalier de Lorenzy n’avait d’existence et ne pensait que par elle. Ainsi, loin que j’eusse au-dehors quelque contrepoids à mon ineptie pour me soutenir auprès de Mme de Luxembourg, tout ce qui l’approchait semblait concourir à me nuire dans son esprit. Cependant, outre l’Émile dont elle avait voulu se charger, elle me donna dans le même temps une autre marque d’intérêt et de bienveillance, qui me fit croire que, même en s’ennuyant de moi, elle me conservait et me conserverait toujours l’amitié qu’elle m’avait tant de fois promise pour toute la vie.
Sitôt que j’avais cru pouvoir compter sur ce sentiment de sa part, j’avais commencé par soulager mon cœur auprès d’elle de l’aveu de toutes mes fautes; ayant pour maxime inviolable, avec mes amis, de me montrer à leurs yeux exactement tel que je suis, ni meilleur, ni pire. Je lui avais déclaré mes liaisons avec Thérèse, et tout ce qui en avait résulté, sans omettre de quelle façon j’avais disposé de mes enfants. Elle avait reçu mes confessions très bien, trop bien même, en m’épargnant les censures que je méritais, et, ce qui m’émut surtout vivement, fut de voir les bontés qu’elle prodiguait à Thérèse, lui faisant de petits cadeaux, l’envoyant chercher, l’exhortant à l’aller voir, la recevant avec cent caresses, et l’embrassant très souvent devant tout le monde. Cette pauvre fille était dans des transports de joie et de reconnaissance qu’assurément je partageais bien; les amitiés dont M. et Mme de Luxembourg me comblaient en elle me touchant bien plus vivement encore que celles qu’ils me faisaient directement.
Pendant assez longtemps les choses en restèrent là; mais enfin Mme la Maréchale poussa la bonté jusqu’à vouloir retirer un de mes enfants. Elle savait que j’avais fait mettre un chiffre dans les langes de l’aîné; elle me demanda le double de ce chiffre, je le lui donnai. Elle employa pour cette recherche La Roche, son valet de chambre et son homme de confiance, qui fit de vaines perquisitions, et ne trouva rien, quoique au bout de douze ou quatorze ans seulement, si les registres des Enfants-Trouvés étaient bien en ordre, ou que la recherche eût été bien faite, ce chiffre n’eût pas dû être introuvable. Quoi qu’il en soit, je fus moins fâché de ce mauvais succès que je ne l’aurais été si j’avais suivi cet enfant dès sa naissance. Si à l’aide du renseignement on m’eût présenté quelque enfant pour le mien, le doute si ce l’était bien en effet, si on ne lui en substituait point un autre, m’eût resserré le cœur par l’incertitude, et je n’aurais point goûté dans tout son charme le vrai sentiment de la nature: il a besoin, pour se soutenir, au moins durant l’enfance, d’être appuyé sur l’habitude. Le long éloignement d’un enfant qu’on ne connaît pas encore affaiblit, anéantit enfin les sentiments paternels et maternels, et jamais on n’aimera celui qu’on a mis en nourrice comme celui qu’on a nourri sous ses yeux. La réflexion que je fais ici peut exténuer mes torts dans leurs effets, mais c’est en les aggravant dans leur source.
Il n’est peut-être pas inutile de remarquer que, par l’entremise de Thérèse, ce même La Roche fit connaissance avec Mme Le Vasseur, que Grimm continuait de tenir à Deuil, à la porte de la Chevrette, et tout près de Montmorency. Quand je fus parti, ce fut par M. La Roche que je continuai de faire remettre à cette femme l’argent que je n’ai point cessé de lui envoyer, et je crois qu’il lui portait aussi souvent des présents de la part de Mme la Maréchale; ainsi elle n’était sûrement pas à plaindre, quoiqu’elle se plaignît toujours. À l’égard de Grimm, comme je n’aime point à parler des gens que je dois haïr, je n’en parlais jamais à Mme de Luxembourg que malgré moi: mais elle me mit plusieurs fois sur son chapitre, sans me dire ce qu’elle en pensait, et sans me laisser pénétrer jamais si cet homme était de sa connaissance ou non. Comme la réserve avec les gens qu’on aime, et qui n’en ont point avec nous, n’est pas de mon goût, surtout en ce qui les regarde, j’ai depuis lors pensé quelquefois à celle-là; mais seulement quand d’autres événements ont rendu cette réflexion naturelle.
Après avoir demeuré longtemps sans entendre parler de l’Émile, depuis que je l’avais remis à Mme de Luxembourg, j’appris enfin que le marché en était conclu à Paris avec le libraire Duchesne, et par celui-ci avec le libraire Néaulme d’Amsterdam. Mme de Luxembourg m’envoya les deux doubles de mon traité avec Duchesne pour les signer. Je reconnus l’écriture pour être de la même main dont était celle des lettres de M. de Malesherbes qu’il ne m’écrivait pas de sa propre main. Cette certitude que mon traité se faisait de l’aveu et sous les yeux du magistrat me le fit signer avec confiance. Duchesne me donnait de ce manuscrit six mille francs, la moitié comptant, et, je crois, cent ou deux cents exemplaires. Après avoir signé les deux doubles, je les renvoyai tous deux à Mme de Luxembourg, qui l’avait ainsi désiré: elle en donna un à Duchesne; elle garda l’autre, au lieu de me le renvoyer et je ne l’ai jamais revu.
La connaissance de M. et Mme de Luxembourg, en faisant quelque diversion à mon projet de retraite, ne m’y avait pas fait renoncer. Même au temps de ma plus grande faveur auprès de la Maréchale, j’avais toujours senti qu’il n’y avait que mon sincère attachement pour M. le Maréchal et pour elle qui pût me rendre leurs entours supportables, et tout mon embarras était de concilier ce même attachement avec un genre de vie plus conforme à mon goût et moins contraire à ma santé, que cette gêne et ces soupers tenaient dans une altération continuelle, malgré tous les soins qu’on apportait à ne pas m’exposer à la déranger; car sur ce point, comme sur tout autre, les attentions furent poussées aussi loin qu’il était possible, et, par exemple, tous les soirs après souper, M. le Maréchal, qui s’allait coucher de bonne heure, ne manquait jamais de m’emmener, bon gré mal gré, pour m’aller coucher aussi. Ce ne fut que quelque temps avant ma catastrophe qu’il cessa, je ne sais pourquoi, d’avoir cette attention.
Avant même d’apercevoir le refroidissement de Mme la Maréchale, je désirais, pour ne m’y pas exposer, d’exécuter mon ancien projet; mais les moyens me manquant pour cela, je fus obligé d’attendre la conclusion du traité de l’Émile, et, en attendant, je mis la dernière main au Contrat social, et l’envoyai à Rey, fixant le prix de ce manuscrit à mille francs, qu’il me donna. Je ne dois peut-être pas omettre un petit fait qui regarde ledit manuscrit. Je le remis bien cacheté à Duvoisin, ministre du pays de Vaud, et chapelain de l’hôtel de Hollande, qui me venait voir quelquefois, et qui se chargea de l’envoyer à Rey, avec lequel il était en liaison. Ce manuscrit, écrit en menu caractère, était fort petit, et ne remplissait pas sa poche. Cependant, en passant la barrière, son paquet tomba, je ne sais comment, entre les mains des commis, qui l’ouvrirent, l’examinèrent, et le rendirent ensuite, quand il l’eut réclamé au nom de l’Ambassadeur; ce qui le mit à portée de le lire lui-même, comme il me marqua naïvement avoir fait, avec force éloges de l’ouvrage, et pas un mot de critique ni de censure, se réservant sans doute d’être le vengeur du christianisme lorsque l’ouvrage aurait paru. Il recacheta le manuscrit, et l’envoya à Rey. Tel fut en substance le narré qu’il me fit dans la lettre où il me rendit compte de cette affaire, et c’est tout ce que j’en ai su.
Outre ces deux livres et mon Dictionnaire de Musique, auquel je travaillais toujours de temps en temps, j’avais quelques autres écrits de moindre importance, tous en état de paraître, et que je me proposais de donner encore, soit séparément, soit avec mon recueil général si je l’entreprenais jamais. Le principal de ces écrits, dont la plupart sont encore en manuscrit dans les mains de du Peyrou, était un Essai sur l’origine des langues, que je fis lire à M. de Malesherbes et au chevalier de Lorenzy, qui m’en dit du bien. Je comptais que toutes ces productions rassemblées me vaudraient au moins, tous frais faits, un capital de huit à dix mille francs, que je voulais placer en rente viagère, tant sur ma tête que sur celle de Thérèse; après quoi nous irions, comme je l’ai dit, vivre ensemble au fond de quelque province, sans plus occuper le public de moi, et sans plus m’occuper moi-même d’autre chose que d’achever paisiblement ma carrière en continuant de faire autour de moi tout le bien qu’il m’était possible, et d’écrire à loisir les mémoires que je méditais.
Tel était mon projet, dont une générosité de Rey, que je ne dois pas taire, vint faciliter encore l’exécution. Ce libraire, dont on me disait tant de mal à Paris, est cependant, de tous ceux avec qui j’ai eu affaire, le seul dont j’aie eu toujours à me louer. Nous étions, à la vérité, souvent en querelle sur l’exécution de mes ouvrages; il était étourdi, j’étais emporté. Mais en matière d’intérêt et de procédés qui s’y rapportent, quoique je n’aie jamais fait avec lui de traité en forme, je l’ai toujours trouvé plein d’exactitude et de probité. Il est même aussi le seul qui m’ait avoué franchement qu’il faisait bien ses affaires avec moi, et souvent il m’a dit qu’il me devait sa fortune, en offrant de m’en faire part. Ne pouvant exercer directement avec moi sa gratitude, il voulut me la témoigner au moins dans ma gouvernante, à laquelle il fit une pension viagère de trois cents francs, exprimant dans l’acte que c’était en reconnaissance des avantages que je lui avais procurés. Il fit cela de lui à moi, sans ostentation, sans rétention, sans bruit, et, si je n’en avais parlé le premier à tout le monde, personne n’en aurait rien su. Je fus si touché de ce procédé, que depuis lors je me suis attaché à Rey d’une amitié véritable. Quelque temps après il me désira pour parrain d’un de ses enfants; j’y consentis, et l’un de mes regrets dans la situation où l’on m’a réduit est qu’on m’ait ôté tout moyen de rendre désormais mon attachement utile à ma filleule et à ses parents. Pourquoi, si sensible à la modeste générosité de ce libraire, le suis-je si peu aux bruyants empressements de tant de gens haut huppés, qui remplissent pompeusement l’univers du bien qu’ils disent m’avoir voulu faire, et dont je n’ai jamais rien senti? Est-ce leur faute, est-ce la mienne? Ne sont-ils que vains, ne suis-je qu’ingrat? Lecteur sensé, pesez, décidez; pour moi, je me tais.
Cette pension fut une grande ressource pour l’entretien de Thérèse, et un grand soulagement pour moi. Mais au reste j’étais bien éloigné d’en tirer un profit direct pour moi-même, non plus que de tous les cadeaux qu’on lui faisait. Elle a toujours disposé de tout elle-même. Quand je gardais son argent, je lui en tenais un fidèle compte, sans jamais en mettre un liard à notre commune dépense, même quand elle était plus riche que moi. Ce qui est à moi est à nous, lui disais-je, et ce qui est à toi est à toi. Je n’ai jamais cessé de me conduire avec elle selon cette maxime, que je lui ai souvent répétée. Ceux qui ont eu la bassesse de m’accuser de recevoir par ses mains ce que je refusais dans les miennes jugeaient sans doute de mon cœur par les leurs, et me connaissaient bien mal. Je mangerais volontiers avec elle le pain qu’elle aurait gagné, jamais celui qu’elle aurait reçu. J’en appelle sur ce point à son témoignage, et dès à présent, et lorsque, selon le cours de nature, elle m’aura survécu. Malheureusement elle est peu entendue en économie à tous égards, peu soigneuse et fort dépensière, non par vanité ni par gourmandise, mais par négligence uniquement. Nul n’est parfait ici-bas, et, puisqu’il faut que ses excellentes qualités soient rachetées, j’aime mieux qu’elle ait des défauts que des vices, quoique ces défauts nous fassent peut-être encore plus de mal à tous deux. Les soins que j’ai pris pour elle, comme jadis pour Maman, de lui accumuler quelque avance qui pût un jour lui servir de ressource, sont inimaginables: mais ce furent toujours des soins perdus. Jamais elles n’ont compté ni l’une ni l’autre avec elles-mêmes, et, malgré tous mes efforts, tout est toujours parti à mesure qu’il est venu. Quelque simplement que Thérèse se mette, jamais la pension de Rey ne lui a suffi pour se nipper, que je n’y aie encore suppléé du mien chaque année. Nous ne sommes pas faits, elle ni moi, pour être jamais riches, et je ne compte assurément pas cela parmi nos malheurs.
Le Contrat social s’imprimait assez rapidement. Il n’en était pas de même de l’Émile, dont j’attendais la publication pour exécuter la retraite que je méditais. Duchesne m’envoyait de temps à autre des modèles d’impression pour choisir; quand j’avais choisi, au lieu de commencer, il m’en envoyait encore d’autres. Quand enfin nous fûmes bien déterminée sur le format, sur le caractère, et qu’il avait déjà plusieurs feuilles d’imprimées, sur quelque léger changement que je fis sur une épreuve, il recommença tout, et au bout de six mois nous nous trouvâmes moins avancés que le premier jour. Durant tous ces essais, je vis bien que l’ouvrage s’imprimait en France, ainsi qu’en Hollande, et qu’il s’en faisait à la fois deux éditions. Que pouvais-je faire? Je n’étais plus maître de mon manuscrit. Loin d’avoir trempé dans l’édition de France, je m’y étais toujours opposé; mais enfin, puisque cette édition se faisait bon gré malgré moi, et puisqu’elle servait de modèle à l’autre, il fallait bien y jeter les yeux et voir les épreuves, pour ne pas laisser estropier et défigurer mon livre. D’ailleurs l’ouvrage s’imprimait tellement de l’aveu du magistrat, que c’était lui qui dirigeait en quelque sorte l’entreprise, qu’il m’écrivait très souvent, et qu’il me vint voir même à ce sujet, dans une occasion dont je vais parler à l’instant.
Tandis que Duchesne avançait à pas de tortue, Néaulme, qu’il retenait, avançait encore plus lentement. On ne lui envoyait pas fidèlement les feuilles à mesure qu’elles s’imprimaient. Il crut percevoir de la mauvaise foi dans la manœuvre de Duchesne, c’est-à-dire de Guy, qui faisait pour lui, et, voyant qu’on n’exécutait pas le traité, il m’écrivit lettres sur lettres pleines de doléances et de griefs, auxquels je pouvais encore moins remédier qu’à ceux que j’avais pour mon compte. Son ami Guérin, qui me voyait alors fort souvent, me parlait incessamment de ce livre, mais toujours avec la plus grande réserve. Il savait et ne savait pas qu’on l’imprimait en France; il savait et ne savait pas que le magistrat s’en mêlât: en me plaignant des embarras qu’allait me donner ce livre, il semblait m’accuser d’imprudence, sans vouloir jamais dire en quoi elle consistait; il biaisait et tergiversait sans cesse; il semblait ne parler que pour me faire parler. Ma sécurité, pour lors, était si complète, que je riais du ton circonspect et mystérieux qu’il mettait à cette affaire, comme d’un tic contracté chez les ministres et les magistrats, dont il fréquentait assez les bureaux.
Sûr d’être en règle à tous égards sur cet ouvrage, fortement persuadé qu’il avait non seulement l’agrément et la protection du magistrat, mais même qu’il méritait et qu’il avait de même la faveur du ministère, je me félicitais de mon courage à bien faire, et je riais de mes pusillanimes amis, qui paraissaient s’inquiéter pour moi. Duclos fut de ce nombre, et j’avoue que ma confiance en sa droiture et en ses lumières eût pu m’alarmer à son exemple, si j’en avais eu moins dans l’utilité de l’ouvrage et dans la probité de ses patrons. Il me vint voir de chez M. Baille, tandis que l’Émile était sous presse; il m’en parla: je lui lus la Profession de foi du Vicaire savoyard. Il l’écouta très paisiblement, et, ce me sembla, avec grand plaisir. Il me dit quand j’eus fini: «Quoi, Citoyen? cela fait partie d’un livre qu’on imprime à Paris? – Oui, lui dis-je, et l’on devrait l’imprimer au Louvre, par ordre du Roi. – J’en conviens, me dit-il; mais faites-moi le plaisir de ne dire à personne que vous m’ayez lu ce morceau». Cette frappante manière de s’exprimer me surprit sans m’effrayer. Je savais que Duclos voyait beaucoup M. de Malesherbes. J’eus peine à concevoir comment il pensait si différemment que lui sur le même objet.
Je vivais à Montmorency depuis plus de quatre ans, sans y avoir eu un seul jour de bonne santé. Quoique l’air y soit excellent, les eaux y sont mauvaises, et cela peut très bien être une des causes qui contribuaient à empirer mes maux habituels. Sur la fin de l’automne 1761, je tombai tout à fait malade, et je passai l’hiver entier dans des souffrances presque sans relâche. Le mal physique, augmenté par mille inquiétudes, me les rendit aussi plus sensibles. Depuis quelque temps, de sourds et tristes pressentiments me troublaient, sans que je susse à propos de quoi. Je recevais des lettres anonymes assez singulières, et même des lettres signées qui ne l’étaient guère moins. J’en reçus une d’un conseiller au Parlement de Paris, qui, mécontent de la présente constitution des choses, et n’augurant pas bien des suites, me consultait sur le choix d’un asile, à Genève ou en Suisse, pour s’y retirer avec sa famille. J’en reçus une de M. de… président à Mortier au Parlement de…, lequel me proposait de rédiger pour ce Parlement, qui pour lors était mal avec la cour, des mémoires et remontrances, offrant de me fournir tous les documents et matériaux dont j’aurais besoin pour cela. Quand je souffre, je suis sujet à l’humeur. J’en avais en recevant ces lettres, j’en mis dans les réponses que j’y fis, refusant tout à plat ce qu’on me demandait: ce refus n’est assurément pas ce que je me reproche, puisque ces lettres pouvaient être des pièges de mes ennemis, et ce qu’on me demandait était contraire à des principes dont je voulais moins me départir que jamais. Mais, pouvant refuser avec aménité, je refusai avec dureté, et voilà en quoi j’eus tort.
On trouvera parmi mes papiers les deux lettres dont je viens de parler. Celle du Conseiller ne me surprit pas absolument, parce que je pensais comme lui, et comme beaucoup d’autres, que la constitution déclinante menaçait la France d’un prochain délabrement. Les désastres d’une guerre malheureuse, qui tous venaient de la faute du Gouvernement; l’incroyable désordre des finances, les tiraillements continuels de l’administration, partagée jusqu’alors entre deux ou trois ministres, en guerre ouverte l’un avec l’autre, et qui, pour se nuire mutuellement, abîmaient, le royaume; le mécontentement général du peuple et de tous les ordres de l’État; l’entêtement d’une femme obstinée qui, sacrifiant toujours à ses goûts ses lumières, si tant est qu’elle en eût, écartait presque toujours des emplois les plus capables pour placer ceux qui lui plaisaient le plus: tout concourait à justifier la prévoyance du Conseiller, et celle du public et la mienne. Cette prévoyance me mit même plusieurs fois en balance si je ne chercherais pas moi-même un asile hors du royaume, avant les troubles qui semblaient le menacer; mais, rassuré par ma petitesse et par mon humeur paisible, je crus que, dans la solitude où je voulais vivre, nul orage ne pouvait pénétrer jusqu’à moi; fâché seulement que, dans cet état de choses, M. de Luxembourg se prêtât à des commissions qui devaient le faire moins bien vouloir dans son gouvernement, j’aurais voulu qu’il s’y ménageât, à tout événement, une retraite s’il arrivait que la grande machine vînt à crouler, comme cela paraissait à craindre dans l’état actuel des choses, et il me paraît encore à présent indubitable que si toutes les rênes du gouvernement ne fussent enfin tombées dans une seule main, la Monarchie française serait maintenant aux abois.
Tandis que mon état empirait, l’impression de l’Émile se ralentissait, et fut enfin tout à fait suspendue, sans que je pusse en apprendre la raison, sans que Guy daignât plus m’écrire ni me répondre, sans que je pusse avoir des nouvelles de personne, ni rien savoir à ce qui se passait, M. de Malesherbes étant pour lors à la campagne. Jamais un malheur, quel qu’il soit, ne me trouble et ne m’abat, pourvu que je sache en quoi il consiste; mais mon penchant naturel est d’avoir peur des ténèbres: je redoute et je hais leur air noir; le mystère m’inquiète toujours; il est par trop antipathique avec mon naturel ouvert jusqu’à l’imprudence. L’aspect du monstre le plus hideux m’effrayerait peu, ce me semble; mais si j’entrevois de nuit une figure sous un drap blanc, j’aurai peur. Voilà donc mon imagination, qu’allumait ce long silence, occupée à me tracer des fantômes. Plus j’avais à cœur la publication de mon dernier et meilleur ouvrage, plus je me tourmentais à chercher ce qui pouvait l’accrocher, et toujours portant tout à l’extrême dans la suspension de l’impression du livre, j’en croyais voir la suppression. Cependant, n’en pouvant imaginer ni la cause ni la manière, je restais dans l’incertitude du monde la plus cruelle. J’écrivais lettres sur lettres à Guy, à M. de Malesherbes, à Mme de Luxembourg, et les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les attendais, je me troublais entièrement, je délirais.
Malheureusement j’appris, dans le même temps, que le P. Griffet, jésuite, avait parlé de l’Émile, et en avait rapporté des passages. À l’instant mon imagination part comme un éclair, et me dévoile tout le mystère d’iniquité: j’en vis la marche aussi clairement, aussi sûrement que si elle m’eût été révélée. Je me figurai que les jésuites, furieux du ton méprisant sur lequel j’avais parlé des collèges, s’étaient emparés de mon ouvrage; que c’étaient eux qui en accrochaient l’édition; qu’instruits par Guérin, leur ami, de mon état présent, et prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutais pas, ils voulaient retarder l’impression jusqu’alors, dans le dessein de tronquer, d’altérer mon ouvrage, et de me prêter, pour remplir leurs vues, des sentiments différents des miens. Il est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance, que dis-je! m’y montrer l’évidence et la démonstration. Guérin était totalement livré aux jésuites, je le savais. Je leur attribuai toutes les avances d’amitié qu’il m’avait faites, je me persuadai que c’était par leur impulsion qu’il m’avait pressé de traiter avec Néaulme; que par ledit Néaulme ils avaient eu les premières feuilles de mon ouvrage; qu’ils avaient ensuite trouvé le moyen d’en arrêter l’impression chez Duchesne, et peut-être de s’emparer de mon manuscrit, pour y travailler à leur aise, jusqu’à ce que ma mort les laissât libres de le publier travesti à leur mode. J’avais toujours senti, malgré le patelinage du P. Berthier, que les jésuites ne m’aimaient pas, non seulement comme Encyclopédiste, mais parce que tous mes principes étaient encore plus opposés à leurs maximes et à leur crédit que l’incrédulité de mes confrères, puisque le fanatisme athée et le fanatisme dévot, se touchant par leur commune intolérance, peuvent même se réunir, comme ils ont fait à la Chine, et comme ils font contre moi; au lieu que la religion raisonnable et morale, ôtant tout pouvoir humain sur les consciences, ne laisse plus de ressources aux arbitres de ce pouvoir. Je savais que M. le Chancelier était aussi fort ami des jésuites; je craignais que le fils, intimidé par le père, ne se vît forcé de leur abandonner l’ouvrage qu’il avait protégé. Je croyais même voir l’effet de cet abandon dans les chicanes que l’on commençait à me susciter sur les deux premiers volumes, où l’on exigeait des cartons pour des riens; tandis que les deux autres volumes étaient, comme on ne l’ignorait pas, remplis de choses si fortes, qu’il eût fallu les refondre en entier, en les censurant comme les deux premiers. Je savais de plus, et M. de Malesherbes me le dit lui-même, que l’abbé de Grave, qu’il avait chargé de l’inspection de cette édition, était encore un autre partisan des jésuites. Je ne voyais partout que jésuites, sans songer qu’à la veille d’être anéantis, et tout occupés de leur propre défense, ils avaient autre chose à faire que d’aller tracasser sur l’impression d’un livre où il ne s’agissait pas d’eux. J’ai tort de dire sans songer, car j’y songeais très bien, et c’est même une objection que M. de Malesherbes eut soin de me faire sitôt qu’il fut instruit de ma vision; mais, par un autre de ces travers d’un homme qui du fond de sa retraite veut juger du secret des grandes affaires, dont il ne sait rien, je ne voulus jamais croire que les jésuites fussent en danger, et je regardais le bruit qui s’en répandait comme un leurre de leur part pour endormir leurs adversaires. Leurs succès passés, qui ne s’étaient jamais démentis, me donnaient une si terrible idée de leur puissance, que je déplorais déjà l’avilissement du Parlement. Je savais que M. de Choiseul avait étudié chez les jésuites, que Mme de Pompadour n’était point mal avec eux, et que leur ligue avec les favorites et les ministres avait toujours paru avantageuse aux uns et aux autres contre leurs ennemis communs. La cour paraissait ne se mêler de rien, et, persuadé que si la société recevait un jour quelque rude échec, ce ne serait jamais le Parlement qui serait assez fort pour le lui porter, je tirais de cette inaction de la cour le fondement de leur confiance et l’augure de leur triomphe. Enfin, ne voyant dans tous les bruits du jour qu’une feinte et des pièges de leur part, et leur croyant, dans leur sécurité, du temps pour vaquer à tout, je ne doutais pas qu’ils n’écrasassent dans peu le Jansénisme, et le Parlement, et les Encyclopédistes, et tout ce qui n’aurait pas porté leur joug, et qu’enfin s’ils laissaient paraître mon livre, ce ne fût qu’après l’avoir transformé au point de s’en faire une arme, en se prévalant de mon nom pour surprendre mes lecteurs.
Je me sentais mourant; j’ai peine à comprendre comment cette extravagance ne m’acheva pas, tant l’idée de ma mémoire déshonorée après moi dans mon plus digne et meilleur livre, m’était effroyable. Jamais je n’ai tant craint de mourir, et je crois que si j’étais mort dans ces circonstances, je serais mort désespéré. Aujourd’hui même, que je vois marcher sans obstacle à son exécution le plus noir, le plus affreux complot qui jamais ait été tramé contre la mémoire d’un homme, je mourrai beaucoup plus tranquille, certain de laisser dans mes écrits un témoignage de moi qui triomphera tôt ou tard des complots des hommes.
M. de Malesherbes, témoin et confident de mes agitations, se donna pour les calmer des soins qui prouvent son inépuisable bonté de cœur. Mme de Luxembourg concourut à cette bonne œuvre, et fut plusieurs fois chez Duchesne, pour savoir à quoi en était cette édition. Enfin l’impression fut reprise et marcha plus rondement, sans que jamais j’aie pu savoir pourquoi elle avait été suspendue. M. de Malesherbes prit la peine de venir à Montmorency pour me tranquilliser: il en vint à bout, et ma parfaite confiance en sa droiture l’ayant emporté sur l’égarement de ma pauvre tête, rendit efficace tout ce qu’il fit pour m’en ramener. Après ce qu’il avait vu de mes angoisses et de mon délire, il était naturel qu’il me trouvât très à plaindre. Aussi fit-il. Les propos incessamment rebattus de la cabale philosophique qui l’entourait lui revinrent à l’esprit. Quand j’allai vivre à l’Hermitage, ils publièrent, comme je l’ai déjà dit, que je n’y tiendrais pas longtemps. Quand ils virent que je persévérais, ils dirent que c’était par obstination, par orgueil, par honte de m’en dédire, mais que je m’y ennuyais à périr, et que j’y vivais très malheureux. M. de Malesherbes le crut et me l’écrivit. Sensible à cette erreur dans un homme pour qui j’avais tant d’estime, je lui écrivis quatre lettres consécutives où, lui exposant les vrais motifs de ma conduite, je lui décrivais fidèlement mes goûts, mes penchants, mon caractère, et tout ce qui se passait dans mon cœur. Ces quatre lettres, faites sans brouillon, rapidement, à trait de plume, et sans même avoir été relues, sont peut-être la seule chose que j’aie écrite avec facilité dans toute ma vie, ce qui est bien étonnant au milieu de mes souffrances et de l’extrême abattement où j’étais. Je gémissais, en me sentant défaillir, de penser que je laissais dans l’esprit des honnêtes gens une opinion de moi si peu juste, et par l’esquisse tracée à la hâte dans ces quatre lettres, je tâchais de suppléer en quelque sorte aux mémoires que j’avais projetés. Ces lettres, qui plurent à M. de Malesherbes, et qu’il montra dans Paris, sont en quelque façon le sommaire de ce que j’expose ici plus en détail, et méritent, à ce titre, d’être conservées. On trouvera parmi mes papiers la copie qu’il en fit faire à ma prière, et qu’il m’envoya quelques années après.
La seule chose qui m’affligeait désormais dans l’opinion de ma mort prochaine était de n’avoir aucun homme lettré de confiance, entre les mains duquel je pusse déposer mes papiers, pour en faire après moi le triage. Depuis mon voyage de Genève, je m’étais lié d’amitié avec Moultou; j’avais de l’inclination pour ce jeune homme, et j’aurais désiré qu’il vînt me fermer les yeux; je lui marquai ce désir, et je crois qu’il aurait fait avec plaisir cet acte d’humanité, si ses affaires et sa famille le lui eussent permis. Privé de cette consolation, je voulus du moins lui marquer ma confiance, en lui envoyant la Profession de foi du Vicaire avant la publication. Il en fut content; mais il ne me parut pas dans sa réponse partager la sécurité avec laquelle j’en attendais pour lors l’effet. Il désira d’avoir de moi quelque morceau que n’eût personne autre. Je lui envoyai une Oraison funèbre du feu duc d’Orléans, que j’avais faite pour l’abbé Darty, et qui ne fut pas prononcée, parce que, contre son attente, ce ne fut pas lui qui en fut chargé.
