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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 43
L’impression, après avoir été reprise, se continua, s’acheva même assez tranquillement, et j’y remarquai ceci de singulier, qu’après les cartons qu’on avait sévèrement exigés pour les deux premiers volumes, on passa les deux derniers sans rien dire, et sans que leur contenu fit aucun obstacle à sa publication. J’eus pourtant encore quelque inquiétude que je ne dois pas passer sous silence. Après avoir eu peur des jésuites, j’eus peur des jansénistes et des philosophes. Ennemi de tout ce qui s’appelle parti, faction, cabale, je n’ai jamais rien attendu de bon des gens qui en sont. Les Commères avaient, depuis un temps, quitté leur ancienne demeure, et s’étaient établis tout à côté de moi, en sorte que de leur chambre on entendait tout ce qui se disait dans la mienne et sur ma terrasse, et que de leur jardin on pouvait très aisément escalader le petit mur qui le séparait de mon Donjon. J’avais fait de ce Donjon mon cabinet de travail, en sorte que j’y avais une table couverte d’épreuves et de feuilles de l’Émile et du Contrat social, et brochant ces feuilles à mesure qu’on me les envoyait, j’avais là tous mes volumes longtemps avant qu’on les publiât. Mon étourderie, ma négligence, ma confiance en M. Mathas, dans le jardin duquel j’étais clos, faisaient que souvent, oubliant de fermer le soir mon Donjon, je le trouvais le matin tout ouvert, ce qui ne m’eût guère inquiété, si je n’avais cru remarquer du dérangement dans mes papiers. Après avoir fait plusieurs fois cette remarque, je devins plus soigneux de fermer le Donjon. La serrure était mauvaise, la clef ne fermait qu’à demi tour. Devenu plus attentif, je trouvai un plus grand dérangement encore que quand je laissais tout ouvert. Enfin, un de mes volumes se trouva éclipsé pendant un jour et deux nuits, sans qu’il me fût possible de savoir ce qu’il était devenu jusqu’au matin du troisième jour, que je le retrouvai sur ma table. Je n’eus ni jamais eu de soupçons sur M. Mathas, ni sur son neveu, M. Dumoulin, sachant qu’ils m’aimaient l’un et l’autre, et prenant en eux toute confiance. Je commençais d’en avoir moins dans les Commères. Je savais que, quoique jansénistes, ils avaient quelque liaison avec d’Alembert et logeaient dans la même maison.
Cela me donna quelque inquiétude, et me rendit plus attentif. Je retirai mes papiers dans ma chambre, et je cessai tout à fait de voir ces gens-là, ayant su d’ailleurs qu’ils avaient fait parade, dans plusieurs maisons, du premier volume de l’Émile que j’avais eu l’imprudence de leur prêter. Quoiqu’ils continuassent d’être mes voisins jusqu’à mon départ, je n’ai plus eu de communication avec eux depuis lors.
Le Contrat social parut un mois on deux avant l’Émile. Rey, dont j’avais toujours exigé qu’il n’introduirait jamais furtivement en France aucun de mes livres, s’adressa au magistrat pour obtenir la permission de faire entrer celui-ci par Rouen, où il fit par mer son envoi. Rey n’eut aucune réponse: ses ballots restèrent à Rouen plusieurs mois, au bout desquels on les lui renvoya, après avoir tenté de les confisquer; mais il fit tant de bruit qu’on les lui rendit. Des curieux en tirèrent d’Amsterdam quelques exemplaires qui circulèrent avec peu de bruit. Mauléon, qui en avait ouï parler, et qui même en avait vu quelque chose, m’en parla d’un ton mystérieux qui me surprit, et qui m’eût inquiété même, si certain d’être en règle à tous égards et de n’avoir nul reproche à me faire, je ne m’étais tranquillisé par ma grande maxime. Je ne doutais pas même que M. de Choiseul, déjà bien disposé pour moi, et sensible à l’éloge que mon estime pour lui m’en avait fait faire dans cet ouvrage, ne me soutînt en cette occasion contre la malveillance de Mme de Pompadour.
J’avais assurément lieu de compter alors, autant que jamais, sur les bontés de M. de Luxembourg et sur son appui dans le besoin; car jamais il ne me donna de marques d’amitié ni plus fréquentes, ni plus touchantes. Au voyage de Pâques, mon triste état ne me permettant pas d’aller au Château, il ne manqua pas un seul jour de venir me voir, et enfin, me voyant souffrir sans relâche, il fit tant qu’il me détermina à voir le frère Côme, l’envoya chercher, me l’amena lui-même, et eut le courage, rare certes et méritoire dans un grand seigneur, de rester chez moi durant l’opération, qui fut cruelle et longue. Il n’était pourtant question que d’être sondé; mais je n’avais jamais pu l’être, même par Morand, qui s’y prit à plusieurs fois, et toujours sans succès. Le frère Côme, qui avait la main d’une adresse et d’une légèreté sans égales, vint à bout enfin d’introduire une très petite algalie, après m’avoir beaucoup fait souffrir pendant plus de deux heures, durant lesquelles je m’efforçai de retenir les plaintes, pour ne pas déchirer le cœur sensible du bon Maréchal. Au premier examen, le frère Côme crut trouver une grosse pierre, et me le dit; au second, il ne la trouva plus. Après avoir recommencé une seconde et une troisième fois, avec un soin et une exactitude qui me firent trouver le temps fort long, il déclara qu’il n’y avait point de pierre, mais que la prostate était squirreuse et d’une grosseur surnaturelle; il trouva la vessie grande et en bon état, et finit par me déclarer que je souffrirais beaucoup, et que je vivrais longtemps. Si la seconde prédiction s’accomplit aussi bien que la première, mes maux ne sont pas prêts à finir.
C’est ainsi qu’après avoir été traité successivement, pendant tant d’années, de vingt maux que je n’avais pas, je finis par savoir que ma maladie, incurable sans être mortelle, durerait autant que moi. Mon imagination, réprimée par cette connaissance, ne me fit plus voir en perspective une mort cruelle dans les douleurs du calcul. Je cessai de craindre qu’un bout de bougie, qui s’était rompu dans l’urètre il y avait longtemps, n’eût fait le noyau d’une pierre. Délivré des maux imaginaires, plus cruels pour moi que les maux réels, j’endurai plus paisiblement ces derniers. Il est constant que depuis ce temps j’ai beaucoup moins souffert de ma maladie que je n’avais fait jusqu’alors, et je ne me rappelle jamais que je dois ce soulagement à M. de Luxembourg, sans m’attendrir de nouveau sur sa mémoire.
Revenu pour ainsi dire à la vie et plus occupé que jamais du plan sur lequel j’en voulais passer le reste, je n’attendais, pour l’exécuter, que la publication de l’Émile. Je songeais à la Touraine, où j’avais déjà été, et qui me plaisait beaucoup, tant pour la douceur du climat que pour celle des habitants.
La terra molle e lieta e dilettosa
Simili a se gli abitator produce.
J’avais déjà parlé de mon projet à M. de Luxembourg qui m’en avait voulu détourner; je lui en reparlai derechef comme d’une chose résolue. Alors il me proposa le château de Merlou, à quinze lieues de Paris, comme un asile qui pouvait me convenir, et dans lequel ils se feraient l’un et l’autre un plaisir de m’établir. Cette proposition me toucha et ne me déplut pas. Avant toute chose, il fallait voir le lieu; nous convînmes du jour où M. le Maréchal enverrait son valet de chambre avec une voiture, pour m’y conduire. Je me trouvai ce jour-là fort incommodé; il fallut remettre la partie et les contretemps qui survinrent m’empêchèrent de l’exécuter. Ayant appris depuis que la terre de Merlou n’était pas à M. le Maréchal, mais à Madame, je m’en consolai plus aisément de n’y être pas allé.
L’Émile parut enfin, sans que j’entendisse plus parler de cartons ni d’aucune difficulté. Avant sa publication, M. le Maréchal me redemanda toutes les lettres de M. de Malesherbes qui se rapportaient à cet ouvrage. Ma grande confiance en tous les deux, ma profonde sécurité, m’empêchèrent de réfléchir à ce qu’il y avait d’extraordinaire et même d’inquiétant dans cette demande. Je rendis les lettres, hors une ou deux, qui par mégarde avaient resté dans des livres. Quelque temps auparavant, M. de Malesherbes m’avait marqué qu’il retirerait les lettres que j’avais écrites à Duchesne durant mes alarmes au sujet des jésuites, et il faut avouer que ces lettres ne faisaient pas grand honneur à ma raison. Mais je lui marquai qu’en nulle chose je ne voulais passer pour meilleur que je n’étais, et qu’il pouvait lui laisser les lettres. J’ignore ce qu’il a fait.
La publication de ce livre ne se fit point avec cet éclat d’applaudissements qui suivait celle de tous mes écrits. Jamais ouvrage n’eut de si grands éloges particuliers, ni si peu d’approbation publique. Ce que m’en dirent, ce que m’en écrivirent les gens les plus capables d’en juger, me confirme que c’était là le meilleur de mes écrits, ainsi que le plus important. Mais tout cela fut dit avec les précautions les plus bizarres, comme s’il eût importé de garder le secret du bien que l’on en pensait. Mme de Boufflers, qui me marqua que l’auteur de ce livre méritait des statues et les hommages de tous les humains, me pria sans façon, à la fin de son billet, de le lui renvoyer. D’Alembert, qui m’écrivit que cet ouvrage décidait de ma supériorité, et devait me mettre à la tête de tous les gens de lettres, ne signa point sa lettre, quoiqu’il eût signé toutes celles qu’il m’avait écrites jusqu’alors. Duclos, ami sûr, homme vrai, mais circonspect, et qui faisait cas de ce livre, évita de m’en parler par écrit; La Condamine se jeta sur la Profession de foi et battit la campagne; Clairaut se borna, dans sa lettre, au même morceau, mais il ne craignit pas d’exprimer l’émotion que sa lecture lui avait donnée, et il me marqua, en propres termes, que cette lecture avait réchauffé sa vieille âme: de tous ceux à qui j’avais envoyé mon livre, il fut le seul qui dit hautement et librement à tout le monde tout le bien qu’il en pensait.
Mathas, à qui j’en avais aussi donné un exemplaire avant qu’il fût en vente, le prêta à M. de Blaire, conseiller au Parlement, père de l’intendant de Strasbourg. M. de Blaire avait une maison de campagne à Saint-Gratien, et Mathas, son ancienne connaissance, l’y allait voir quelquefois quand il pouvait aller. Il lui fit lire l’Émile avant qu’il fût publié. En le lui rendant, M. de Blaire lui dit ces propres mots, qui me furent rendus le même jour: «Monsieur Mathas, voilà un fort beau livre, mais dont il sera parlé dans peu plus qu’il ne serait à désirer pour l’auteur». Quand il me rapporta ce propos, je ne fis qu’en rire, et je n’y vis que l’importance d’un homme de robe, qui met du mystère à tout. Tous les propos inquiétants qui me revinrent ne me firent pas plus d’impression, et, loin de prévoir en aucune sorte la catastrophe à laquelle je touchais, certain de l’utilité, de la beauté de mon ouvrage, certain d’être en règle à tous égards, certain, comme je croyais l’être, de tout le crédit de Mme de Luxembourg et de la faveur du ministère, je m’applaudissais du parti que j’avais pris de me retirer au milieu de mes triomphes, et lorsque je venais d’écraser tous mes envieux.
Une seule chose m’alarmait dans la publication de ce livre, et cela, moins pour ma sûreté que pour l’acquit de mon cœur. À l’Hermitage, à Montmorency, j’avais vu de près et avec indignation les vexations qu’un soin jaloux des plaisirs des princes fait exercer sur les malheureux paysans forcés de souffrir le dégât que le gibier fait dans leurs champs, sans oser se défendre qu’à force de bruit, et forcés de passer les nuits dans leurs fèves et leurs pois, avec des chaudrons, des tambours, des sonnettes, pour écarter les sangliers. Témoin de la dureté barbare avec laquelle M. le comte de Charolais faisait traiter ces pauvres gens, j’avais fait, vers la fin de l’Émile, une sortie sur cette cruauté. Autre infraction à mes maximes, qui n’est pas restée impunie. J’appris que les officiers de M. le prince de Conti n’en usaient guère moins durement sur ses terres; je tremblais que ce prince, pour lequel j’étais pénétré de respect et de reconnaissance, ne prît pour lui ce que l’humanité révoltée m’avait fait dire pour son oncle, et ne s’en tînt offensé. Cependant, comme ma conscience me rassurait pleinement sur cet article, je me tranquillisai sur son témoignage, et je fis bien. Du moins, je n’ai jamais appris que ce grand prince ait fait la moindre attention à ce passage, écrit longtemps avant que j’eusse l’honneur d’être connu de lui.
Peu de jours avant ou après la publication de mon livre, car je ne me rappelle pas bien exactement le temps, parut un autre ouvrage sur le même sujet, tiré mot à mot de mon premier volume, hors quelques platises dont on avait entremêlé cet extrait. Ce livre portait le nom d’un Genevois appelé Balexert; et il était dit dans le titre qu’il avait remporté le prix à l’académie de Harlem. Je compris aisément que cette académie et ce prix étaient d’une création toute nouvelle, pour déguiser le plagiat aux yeux du public mais je vis aussi qu’il y avait à cela quelque intrigue antérieure, à laquelle je ne comprenais rien; soit par la communication de mon manuscrit, sans quoi ce vol n’aurait pu se faire; soit pour bâtir l’histoire de ce prétendu prix, à laquelle il avait bien fallu donner quelque fondement. Ce n’est que bien des années après que, sur un mot échappé à d’Ivernois, j’ai pénétré le mystère et entrevu ceux qui avaient mis en jeu le sieur Balexert.
Les sourds mugissements qui précèdent l’orage commençaient à se faire entendre, et tous les gens un peu pénétrants virent bien qu’il se couvait, au sujet de mon livre et de moi, quelque complot qui ne tarderait pas d’éclater. Pour moi, ma sécurité, ma stupidité fut telle, que, loin de prévoir mon malheur, je n’en soupçonnai pas même la cause, après en avoir ressenti l’effet. On commença par répandre avec assez d’adresse qu’en sévissant contre les jésuites on ne pouvait marquer une indulgence partiale pour les livres et les auteurs qui attaquaient la religion. On me reprochait d’avoir mis mon nom à l’Émile, comme si je ne l’avais pas mis à tous mes autres écrits, auxquels on n’avait rien dit. Il semblait qu’on craignît de se voir forcé à quelques démarches qu’on ferait à regret, mais que les circonstances rendaient nécessaires, et auxquelles mon imprudence avait donné lieu. Ces bruits me parvinrent et ne m’inquiétèrent guère: il ne me vint pas même à l’esprit qu’il pût y avoir dans toute cette affaire la moindre chose qui me regardât personnellement, moi qui me sentais si parfaitement irréprochable, si bien appuyé, si bien en règle à tous égards, et qui ne craignais pas que Mme de Luxembourg me laissât dans l’embarras, pour un tort qui, s’il existait, était tout entier à elle seule. Mais sachant en pareil cas comme les choses se passent, et que l’usage est de sévir contre les libraires, en ménageant les auteurs, je n’étais pas sans inquiétude pour le pauvre Duchesne, si M. de Malesherbes venait à l’abandonner.
Je restai tranquille. Les bruits augmentèrent, et changèrent bientôt de ton. Le public, et surtout le Parlement, semblait s’irriter par ma tranquillité. Au bout de quelques jours la fermentation devint terrible, et les menaces changeant d’objet, s’adressèrent directement à moi. On entendait dire tout ouvertement aux parlementaires qu’on n’avançait rien à brûler les livres, et qu’il fallait brûler les auteurs. Pour les libraires, on n’en parlait point. La première fois que ces propos, plus dignes d’un inquisiteur de Goa que d’un sénateur, me revinrent, je ne doutai point que ce ne fût une invention des holbachiens pour tâcher de m’effrayer et de m’exciter à fuir. Je ris de cette puérile ruse, et je me disais, en me moquant d’eux, que s’ils avaient su la vérité des choses, ils auraient cherché quelque autre moyen de me faire peur; mais la rumeur enfin devint telle, qu’il fut clair que c’était tout de bon. M. et Mme de Luxembourg avaient cette année avancé leur second voyage de Montmorency, de sorte qu’ils y étaient au commencement de juin. J’y entendis très peu parler de mes nouveaux livres, malgré le bruit qu’ils faisaient à Paris, et les maîtres de la maison ne m’en parlaient point du tout. Un matin cependant, que j’étais seul avec M. de Luxembourg, il me dit: «Avez-vous parlé mal de M. de Choiseul dans le Contrat social? – Moi? lui dis-je, en reculant de surprise, non, je vous jure; mais j’en ai fait en revanche, et d’une plume qui n’est pas louangeuse, le plus bel éloge que jamais ministre ait reçu». Et tout de suite je lui rapportai le passage. «Et dans l’Émile? reprit-il. – Pas un mot, répondis-je; il n’y a pas un seul mot qui le regarde. – Ah! dit-il, avec plus de vivacité qu’il n’en avait d’ordinaire, il fallait faire la même chose dans l’autre livre, ou être plus clair! – J’ai cru l’être, ajoutai-je; je l’estimais assez pour cela». Il allait reprendre la parole; je le vis prêt à s’ouvrir; il se retint et se tut. Malheureuse politique de courtisan, qui dans les meilleurs cœurs domine l’amitié même!
Cette conversation, quoique courte, m’éclaira sur ma situation, du moins à certain égard, et me fit comprendre que c’était bien à moi qu’on en voulait. Je déplorai cette inouïe fatalité qui tournait à mon préjudice tout ce que je disais et faisais de bien. Cependant, me sentant pour plastron dans cette affaire Mme de Luxembourg et M. de Malesherbes, je ne voyais pas comment on pouvait s’y prendre pour les écarter et venir jusqu’à moi: car d’ailleurs je sentis bien dès lors qu’il ne serait plus question d’équité ni de justice, et qu’on ne s’embarrasserait pas d’examiner si j’avais réellement tort ou non. L’orage cependant grondait de plus en plus. Il n’y avait pas jusqu’à Néaulme qui, dans la diffusion de son bavardage, ne me montrât du regret de s’être mêlé de cet ouvrage, et la certitude où il paraissait être du sort qui menaçait le livre et l’auteur. Une chose pourtant me rassurait toujours: je voyais Mme de Luxembourg si tranquille, si contente, si riante même, qu’il fallait bien qu’elle fût sûre de son fait, pour n’avoir pas la moindre inquiétude à mon sujet, pour ne pas dire un seul mot de commisération ni d’excuse, pour voir le tour que prendrait cette affaire avec tant de sang-froid que si elle ne s’en fût point mêlée, et qu’elle n’eût pas pris à moi le moindre intérêt. Ce qui me surprenait était qu’elle ne me disait rien du tout; il me semblait qu’elle aurait dû me dire quelque chose. Mme de Boufflers paraissait moins tranquille. Elle allait et venait avec un air d’agitation, se donnant beaucoup de mouvement, et m’assurant que M. le prince de Conti s’en donnait beaucoup aussi pour parer le coup qui m’était préparé, et qu’elle attribuait toujours aux circonstances présentes, dans lesquelles il importait au Parlement de ne pas se laisser accuser par les jésuites d’indifférence sur la religion. Elle paraissait cependant peu compter sur le succès des démarches du prince et des siennes. Ses conversations, plus alarmantes que rassurantes, tendaient toutes à m’engager à la retraite, et elle me conseillait toujours l’Angleterre, où elle m’offrait beaucoup d’amis, entre autres le célèbre Hume, qui était le sien depuis longtemps. Voyant que je persistais à rester tranquille, elle prit un tour plus capable de m’ébranler. Elle me fit entendre que si j’étais arrêté et interrogé, je me mettais dans la nécessité de nommer Mme de Luxembourg, et que son amitié pour moi méritait bien que je ne m’exposasse pas à la compromettre. Je répondis qu’en pareil cas elle pouvait rester tranquille, et que je ne la compromettrais point. Elle répliqua que cette résolution était plus facile à prendre qu’à exécuter, et en cela elle avait raison, surtout pour moi, bien déterminé à ne jamais me parjurer ni mentir devant les juges, quelque risque qu’il pût y avoir à dire la vérité.
Voyant que cette réflexion m’avait fait quelque impression, sans cependant que je pusse me résoudre à fuir, elle me parla de la Bastille pour quelques semaines, comme d’un moyen de me soustraire à la juridiction du Parlement, qui ne se mêle pas des Prisonniers d’État. Je n’objectai rien contre cette singulière grâce, pourvu qu’elle ne fût pas sollicitée en mon nom. Comme elle ne m’en parla plus, j’ai jugé dans la suite qu’elle n’avait proposé cette idée que pour me sonder, et qu’on n’avait pas voulu d’un expédient qui finissait tout.
Peu de jours après, M. le Maréchal reçut du curé de Deuil, ami de Grimm et de Mme d’Épernay, une lettre portant l’avis, qu’il disait avoir eu de bonne part que le Parlement devait procéder contre moi la dernière sévérité, et que tel jour, qu’il marqua, je serais décrété de prise de corps. Je jugeai cet avis de fabrique holbachienne; je savais que le Parlement était très attentif aux formes, et que c’était toutes les enfreindre que de commencer en cette occasion par un décret de prise de corps, avant de savoir juridiquement si j’avouais le livre, et si réellement j’en étais l’auteur».Il n’y a, disais-je à Mme de Boufflers, que les crimes qui portent atteinte à la sûreté publique dont, sur le simple indice, on décrète les accusés de prise de corps, de peur qu’ils n’échappent au châtiment. Mais quand on veut punir un délit tel que le mien, qui mérite des honneurs et des récompenses, on procède contre le livre, et l’on évite autant qu’on peut de s’en prendre à l’auteur. «Elle me fit à cela une distinction subtile, que j’ai oubliée, pour me prouver que c’était par faveur qu’on me décrétait de prise de corps, au lieu de m’assigner pour être ouï. Le lendemain je reçus une lettre de Guy, qui me marquait que, s’étant trouvé le même jour chez M. le procureur général, il avait vu sur son bureau le brouillon d’un réquisitoire contre l’Émile et son auteur. Notez que ledit Guy était l’associé de Duchesne, qui avait imprimé l’ouvrage, lequel, fort tranquille pour son propre compte, donnait par charité cet avis à l’auteur. On peut juger combien tout cela me parut croyable! Il était si simple, si naturel qu’un libraire admis à l’audience du procureur-général lût tranquillement les manuscrits et brouillons épars sur le bureau de ce magistrat! Mme de Boufflers et d’autres me confirmèrent la même chose. Sur les absurdités dont on me rebattait incessamment les oreilles, j’étais tenté de croire que tout le monde était devenu fou.
Sentant bien qu’il y avait sous tout cela quelque mystère qu’on ne voulait pas me dire, j’attendais tranquillement l’événement, me reposant sur ma droiture et mon innocence en toute cette affaire, et trop heureux, quelque persécution qui dût m’attendre, d’être appelé à l’honneur de souffrir pour la vérité. Loin de craindre et de me tenir caché, j’allais tous les jours au château, et je faisais les après-midi ma promenade ordinaire. Le 8 juin, veille du décret, je la fis avec deux professeurs oratoriens, le P. Alamanni et le P. Mandard. Nous portâmes aux Champeaux un petit goûter que nous mangeâmes de grand appétit. Nous avions oublié des verres: nous y suppléâmes par des chalumeaux de seigle, avec lesquels nous aspirions le vin dans la bouteille, nous piquant de choisir des tuyaux bien larges, pour pomper à qui mieux mieux. Je n’ai de ma vie été si gai.
J’ai conté comment je perdis le sommeil dans ma jeunesse. Depuis lors j’avais pris l’habitude de lire tous les soirs dans mon lit jusqu’à ce que je sentisse mes yeux s’appesantir. Alors j’éteignais ma bougie, et je tâchais de m’assoupir quelques instants qui ne duraient guère. Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je l’ai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette façon. Ce soir-là, me trouvant plus éveillé qu’à l’ordinaire, je prolongeai plus longtemps ma lecture et je lus tout entier le livre qui finit par le Lévite d’Éphraïm, et qui, si je ne me trompe, est le livre des Juges; car je ne l’ai pas revu depuis ce temps-là. Cette histoire m’affecta beaucoup, et j’en étais occupé dans une espèce de rêve, quand tout à coup j’en fus tiré par du bruit et de la lumière. Thérèse, qui la portait, éclairait M. La Roche, qui, me voyant lever brusquement sur mon séant, me dit: “Ne vous alarmez pas; c’est de la part de Mme la Maréchale, qui vous écrit et vous envoie une lettre de M. le prince de Conti». En effet, dans la lettre de Mme de Luxembourg, je trouvai celle qu’un exprès de ce prince venait de lui apporter, portant avis que, malgré tous ses efforts, on était déterminé à procéder contre moi à toute rigueur. La fermentation, lui marquait-il, est extrême; rien ne peut parer le coup; la cour l’exige, le Parlement le veut; à sept heures du matin il sera décrété de prise de corps, et l’on enverra sur-le-champ le saisir; j’ai obtenu qu’on ne le poursuivra pas s’il s’éloigne mais s’il persiste à vouloir se laisser prendre, il sera pris. La Roche me conjura, de la part de Mme la Maréchale, de me lever et d’aller conférer avec elle. Il était deux heures; elle venait de se coucher. «Elle vous attend, ajouta-t-il, et ne veut pas s’endormir sans vous avoir vu». Je m’habillai à la hâte, et j’y courus.
Elle me parut agitée. C’était la première fois. Son trouble me toucha. Dans ce moment de surprise, au milieu de la nuit, je n’étais pas moi-même exempt d’émotion: mais en la voyant, je m’oubliai moi-même pour ne penser qu’à elle et au triste rôle qu’elle allait jouer, si je me laissais prendre: car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni assez de présence d’esprit, ni assez d’adresse, ni peut-être assez de fermeté pour éviter de la compromettre si j’étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à sa tranquillité, à faire pour elle, en cette occasion, ce que rien ne m’eût fait faire pour moi. Dans l’instant que ma résolution fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice en le lui faisant acheter. Je suis certain qu’elle ne put se tromper sur mon motif; cependant elle ne me dit pas un mot qui marquât qu’elle y fût sensible. Je fus choqué de cette indifférence, au point de balancer à me rétracter: mais M. le Maréchal survint; Mme de Boufflers arriva de Paris quelques moments après. Ils firent ce qu’aurait dû faire Mme de Luxembourg. Je me laissai flatter; j’eus honte de me dédire, et il ne fut plus question que du lieu de ma retraite et du temps de mon départ. M. de Luxembourg me proposa de rester chez lui quelques jours incognito, pour délibérer et prendre mes mesures plus à loisir; je n’y consentis point, non plus qu’à la proposition d’aller secrètement au Temple. Je m’obstinai à vouloir partir dès le même jour, plutôt que de rester caché où que ce pût être.
Sentant que j’avais des ennemis secrets et puissants dans le royaume, je jugeai que, malgré mon attachement pour la France, j’en devais sortir pour assurer ma tranquillité. Mon premier mouvement fut de me retirer à Genève; mais un instant de réflexion suffit pour me dissuader de faire cette sottise. Je savais que le ministère de France, encore plus puissant à Genève qu’à Paris, ne me laisserait pas plus en paix dans une de ces villes que dans l’autre, s’il avait résolu de me tourmenter. Je savais que le Discours sur l’Inégalité avait excité contre moi, dans le Conseil, une haine d’autant plus dangereuse qu’il n’osait la manifester. Je savais qu’en dernier lieu, quand La Nouvelle Héloïse parut, il s’était pressé de la défendre, à la sollicitation du docteur Tronchin; mais voyant que personne ne l’imitait, pas même à Paris, il eut honte de cette étourderie, et retira la défense. Je ne doutais pas que, trouvant ici l’occasion plus favorable, il n’eût grand soin d’en profiter. Je savais que, malgré tous les beaux semblants, il régnait contre moi, dans tous les cœurs genevois, une secrète jalousie, qui n’attendait que l’occasion de s’assouvir. Néanmoins l’amour de la patrie me rappelait dans la mienne, et si j’avais pu me flatter d’y vivre en paix, je n’aurais pas balancé: mais l’honneur ni la raison ne me permettant de m’y réfugier comme un fugitif, je pris le parti de m’en rapprocher seulement, et d’aller attendre en Suisse celui qu’on prendrait à Genève à mon égard. On verra bientôt que cette incertitude ne dura pas longtemps.
Mme Boufflers désapprouva beaucoup cette résolution, et fit de nouveaux efforts pour m’engager à passer en Angleterre. Elle ne m’ébranla pas. Je n’ai jamais aimé l’Angleterre ni les Anglais, et toute l’éloquence de Mme de Boufflers, loin de vaincre ma répugnance, semblait l’augmenter, sans que je susse pourquoi.
Décidé à partir le même jour, je fus dès le matin parti pour tout le monde, et La Roche, par qui j’envoyai chercher mes papiers, ne voulut pas dire à Thérèse elle-même si je l’étais ou ne l’étais pas. Depuis que j’avais résolu d’écrire un jour mes Mémoires, j’avais accumulé beaucoup de lettres et autres papiers, de sorte qu’il fallut plusieurs voyages. Une partie de ces papiers déjà triés furent mis à part, et je m’occupai le reste de la matinée à trier les autres, afin de n’emporter que ce qui pouvait m’être utile, et brûler le reste. M. de Luxembourg voulut bien m’aider à ce travail, qui se trouva si long que nous ne pûmes achever dans la matinée, et je n’eus le temps de rien brûler. M. le Maréchal m’offrit de se charger du reste de ce triage, de brûler le rebut lui-même, sans s’en rapporter à qui que ce fût, et de m’envoyer tout ce qui aurait été mis à part. J’acceptai l’offre, fort aise d’être délivré de ce soin, pour pouvoir passer le peu d’heures qui me restaient avec des personnes si chères, que j’allais quitter pour jamais. Il prit la clef de la chambre où je laissais ces papiers, et, à mon instante prière, il envoya chercher ma pauvre tante qui se consumait dans la perplexité mortelle de ce que j’étais devenu, et de ce qu’elle allait devenir, et attendant à chaque instant les huissiers, sans savoir comment se conduire et que leur répondre. La Roche l’amena au château, sans lui rien dire; elle me croyait déjà bien loin: en m’apercevant, elle perça l’air de ses cris, et se précipita dans mes bras. Ô amitié, rapport des cœurs, habitude, intimité! Dans ce doux et cruel moment se rassemblèrent tant de jours de bonheur, de tendresse et de paix, passés ensemble, pour me faire mieux sentir le déchirement d’une première séparation, après nous être à peine perdus de vue un seul jour pendant près de dix-sept ans. Le Maréchal, témoin de cet embrassement, ne put retenir ses larmes. Il nous laissa. Thérèse ne voulait plus me quitter. Je lui fis sentir l’inconvénient qu’elle me suivît en ce moment, et la nécessité qu’elle restât pour liquider mes effets et recueillir mon argent. Quand on décrète un homme de prise de corps, l’usage est de saisir ses papiers, de mettre le scellé sur ses effets, ou d’en faire l’inventaire, et d’y nommer un gardien. Il fallait bien qu’elle restât pour veiller à ce qui se passerait, et tirer de tout le meilleur parti possible. Je lui promis qu’elle me rejoindrait dans peu: M. le Maréchal confirma ma promesse; mais je ne voulus jamais lui dire où j’allais, afin que, interrogée par ceux qui viendraient me saisir, elle pût protester avec vérité de son ignorance sur cet article. En l’embrassant au moment de nous quitter, je sentis en moi-même un mouvement très extraordinaire, et je lui dis dans un transport, hélas! trop prophétique: «Mon enfant, il faut t’armer de courage. Tu as partagé la prospérité de mes beaux jours; il te reste, puisque tu le veux, à partager mes misères. N’attends plus qu’affronts et calamités à ma suite. Le sort que ce triste jour commence pour moi me poursuivra jusqu’à ma dernière heure».
