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Kitabı oku: «Les confessions», sayfa 44

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Il ne me restait plus qu’à songer au départ. Les huissiers avaient dû venir à dix heures. Il en était quatre après midi quand je partis, et ils n’étaient pas encore arrivés. Il avait été décidé que je prendrais la poste. Je n’avais point de chaise; M. le Maréchal me fit présent d’un cabriolet, et me prêta des chevaux et un postillon jusqu’à la première poste, où, par les mesures qu’il avait prises, on ne fit aucune difficulté de me fournir des chevaux.

Comme je n’avais point dîné à table, et ne m’étais pas montré dans le château, les dames vinrent me dire adieu dans l’entresol, où j’avais passé la journée. Mme la Maréchale m’embrassa plusieurs fois d’un air assez triste; mais je ne sentis plus dans ces embrassements les étreintes de ceux qu’elle m’avait prodigués il y avait deux ou trois ans. Mme de Boufflers m’embrassa aussi, et me dit de fort belles choses. Un embrassement qui me surprit davantage fut celui de Mme de Mirepoix, car elle était aussi là. Mme la maréchale de Mirepoix est une personne extrêmement froide, décente et réservée, et ne me paraît pas tout à fait exempte de la hauteur naturelle à la maison de Lorraine. Elle ne m’avait jamais témoigné beaucoup d’attention. Soit que, flatté d’un honneur auquel je ne m’attendais pas, je cherchasse à m’en augmenter le prix, soit qu’en effet elle eût mis dans cet embrassement un peu de cette commisération naturelle aux cœurs généreux, je trouvai dans son mouvement et dans son regard je ne sais quoi d’énergique qui me pénétra. Souvent, en y repensant, j’ai soupçonné dans la suite que, n’ignorant pas à quel sort j’étais condamné, elle n’avait pu se défendre d’un moment d’attendrissement sur ma destinée.

M. le Maréchal n’ouvrait pas la bouche; il était pâle comme un mort. Il voulut absolument m’accompagner jusqu’à ma chaise qui m’attendait à l’abreuvoir. Nous traversâmes tout le jardin sans dire un seul mot. J’avais une clef du parc, dont je me servis pour ouvrir la porte; après quoi, au lieu de remettre la clef dans ma poche, je la lui tendis sans mot dire. Il la prit avec une vivacité surprenante, à laquelle je n’ai pu m’empêcher de penser souvent depuis ce temps-là. Je n’ai guère eu dans ma vie d’instant plus amer que celui de cette séparation. L’embrassement fut long et muet: nous sentîmes l’un et l’autre que cet embrassement était un dernier adieu.

Entre la Barre et Montmorency, je rencontrai dans un carrosse de remise quatre hommes en noir, qui me saluèrent en souriant. Sur ce que Thérèse m’a rapporté dans la suite, de la figure des huissiers, de l’heure de leur arrivée, et de la façon dont ils se comportèrent, je n’ai point douté que ce ne fussent eux; surtout ayant appris dans la suite qu’au lieu d’être décrété à sept heures, comme on me l’avait annoncé, je ne l’avais été qu’à midi. Il fallut traverser tout Paris. On n’est pas fort caché dans un cabriolet tout ouvert. Je vis dans les rues plusieurs personnes qui me saluèrent d’un air de connaissance, mais je n’en reconnus aucune. Le même soir je me détournai pour passer à Villeroy. À Lyon, les courriers doivent être menés au commandant. Cela pouvait être embarrassant pour un homme qui ne voulait ni mentir ni changer de nom. J’allai, avec une lettre de Mme de Luxembourg, prier M. de Villeroy de faire en sorte que je fusse exempté de cette corvée. M. de Villeroy me donna une lettre dont je ne fis point usage, parce que je ne passai pas à Lyon. Cette lettre est restée encore cachetée parmi mes papiers. M. le duc me pressa beaucoup de coucher à Villeroy; mais j’aimai mieux reprendre la grande route, et je fis encore deux postes le même jour.

Ma chaise était rude, et j’étais trop incommodé pour pouvoir marcher à grandes journées. D’ailleurs je n’avais pas l’air assez imposant pour me faire bien servir, et l’on sait qu’en France les chevaux de poste ne sentent la gaule que sur les épaules du postillon. En payant grassement les guides, je crus suppléer à la mine et au propos; ce fut encore pis. Ils me prirent pour un pied-plat, qui marchait par commission, et qui courait la poste pour la première fois de sa vie. Dès lors je n’eus plus que des rosses, et je devins le jouet des postillons. Je finis, comme j’aurais dû commencer, par prendre patience, ne rien dire et aller comme il leur plut.

J’avais de quoi ne pas m’ennuyer en route, en me livrant aux réflexions qui se présentaient sur tout ce qui venait de m’arriver; mais ce n’était là ni mon tour d’esprit ni la pente de mon cœur. Il est étonnant avec quelle facilité j’oublie le mal passé, quelque récent il puisse être. Autant sa prévoyance m’effraie et me trouble, tant que je le vois dans l’avenir, autant son souvenir me revient faiblement et s’éteint sans peine aussitôt qu’il est arrivé. Ma cruelle imagination, qui se tourmente sans cesse à prévenir les maux qui ne sont point encore, fait diversion à ma mémoire, et m’empêche de me rappeler ceux qui ne sont plus. Contre ce qui est fait, il n’y a plus de précautions à prendre, et il est inutile de s’en occuper. J’épuise en quelque façon mon malheur d’avance; plus j’ai souffert à le prévoir, plus j’ai de facilité à l’oublier; tandis qu’au contraire, sans cesse occupé de mon bonheur passé, je le rappelle et le rumine, pour ainsi dire, au point d’en jouir derechef quand je veux. C’est à cette heureuse disposition, je le sens, que je dois de n’avoir jamais connu cette humeur rancunière qui fermente dans un cœur vindicatif, par le souvenir continuel des offenses reçues, et qui le tourmente lui-même de tout le mal qu’il voudrait faire à son ennemi. Naturellement emporté, j’ai senti la colère, la fureur même dans les premiers mouvements; mais jamais un désir de vengeance ne prit racine au-dedans de moi. Je m’occupe trop peu de l’offense, pour m’occuper beaucoup de l’offenseur. Je ne pense au mal que j’en ai reçu qu’à cause de celui que j’en peux recevoir encore, et, si j’étais sûr qu’il ne m’en fît plus, celui qu’il m’a fait serait à l’instant oublié. On nous prêche beaucoup le pardon des offenses: c’est une fort belle vertu sans doute, mais qui n’est pas à mon usage. J’ignore si mon cœur saurait dominer sa haine, car il n’en a jamais senti, et je pense trop peu à mes ennemis pour avoir le mérite de leur pardonner. Je ne dirai pas à quel point, pour me tourmenter, ils se tourmentent eux-mêmes. Je suis à leur merci, ils ont tout pouvoir, ils en usent. Il n’y a qu’une seule chose au-dessus de leur puissance, et dont je les défie: c’est, en se tourmentant de moi, de me forcer à me tourmenter d’eux.

Dès le lendemain de mon départ, j’oubliai si parfaitement tout ce qui venait de se passer, et le Parlement, et Mme de Pompadour, et M. de Choiseul, et Grimm, et d’Alembert, et leurs complots, et leurs complices, que je n’y aurais pas même repensé de tout mon voyage, sans les précautions dont j’étais obligé d’user. Un souvenir qui me vint au lieu de tout cela fut celui de ma dernière lecture, la veille de mon départ. Je me rappelai aussi les Idylles de Gessner, que son traducteur Huner m’avait envoyées il y avait quelque temps. Ces deux idées me revinrent si bien, et se mêlèrent de telle sorte dans mon esprit, que je voulus essayer de les réunir, en traitant à la manière de Gessner le sujet du Lévite d’Éphraïm. Ce style champêtre et naïf ne paraissait guère propre à un sujet si atroce, et il n’était guère à présumer que ma situation présente me fournît des idées bien riantes pour l’égayer. Je tentai toutefois la chose, uniquement pour m’amuser dans ma chaise et sans aucun espoir de succès. À peine eus-je essayé, que je fus étonné de l’aménité de mes idées, et de la facilité que j’éprouvais à les rendre. Je fis en trois jours les trois premiers chants de ce petit poème, que j’achevai dans la suite à Motiers, et je suis sûr de n’avoir rien fait en ma vie où règne une douceur de mœurs plus attendrissante, un coloris plus frais, des peintures plus naïves, un costume plus exact, une plus antique simplicité en toute chose, et tout cela, malgré l’horreur du sujet, qui dans le fond est abominable; de sorte qu’outre tout le reste, j’eus encore le mérite de la difficulté vaincue. Le Lévite d’Éphraïm, s’il n’est pas le meilleur de mes ouvrages, en sera toujours le plus chéri. Jamais je ne l’ai relu, jamais je ne le relirai, sans sentir en dedans l’applaudissement d’un cœur sans fiel, qui loin de s’aigrir par ses malheurs, s’en console avec lui-même, et trouve en soi de quoi s’en dédommager. Qu’on rassemble tous ces grands philosophes, si supérieurs dans leurs livres à l’adversité qu’ils n’éprouvèrent jamais; qu’on les mette dans une position pareille à la mienne, et que, dans la première indignation de l’honneur outragé, on leur donne un pareil ouvrage à faire: on verra comment ils s’en tireront.

En partant de Montmorency pour la Suisse, j’avais pris la résolution d’aller m’arrêter à Yverdun, chez mon bon vieux ami M. Roguin, qui s’y était retiré depuis quelques années, et qui m’avait même invité à l’y aller voir. J’appris en route que Lyon faisait un détour; cela m’évita d’y passer. Mais en revanche, il fallait passer par Besançon, place de guerre, et par conséquent sujette au même inconvénient. Je m’avisai de gauchir, et de passer par Salins, sous prétexte d’aller voir M. de Miran, neveu de M. Dupin, qui avait un emploi à la saline, et qui m’avait fait jadis force invitations de l’y aller voir. L’expédient me réussit; je ne trouvai point M. de Miran: fort aise d’être dispensé de m’arrêter, je continuai ma route sans que personne me dît un mot.

En entrant sur le territoire de Berne, je fis arrêter: je descendis, je me prosternai, j’embrassai, je baisai la terre, et m’écriai dans mon transport: «Ciel! protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté!» C’est ainsi qu’aveugle et confiant dans mes espérances, je me suis toujours passionné pour ce qui devait faire mon malheur. Mon postillon, surpris, me crut fou; je remontai dans ma chaise et peu d’heures après j’eus la joie aussi pure que vive de me sentir pressé dans les bras du respectable Roguin. Ah! respirons quelques instants chez ce digne hôte! J’ai besoin d’y reprendre du courage et des forces; je trouverai bientôt à les employer.

Ce n’est pas sans raison que je me suis étendu, dans le récit que je viens de faire, sur toutes les circonstances que j’ai pu me rappeler. Quoiqu’elles ne paraissent pas fort lumineuses, quand on tient une fois le fil de la trame, elles peuvent jeter du jour sur sa marche, et par exemple, sans donner la première idée du problème que je vais proposer, elles aident beaucoup à le résoudre.

Supposons que, pour l’exécution du complot dont j’étais l’objet, mon éloignement fût absolument nécessaire, tout devait, pour l’opérer, se passer à peu près comme il se passa; mais si, sans me laisser épouvanter par l’ambassade nocturne de Mme de Luxembourg et troubler par ses alarmes, j’avais continué de tenir ferme comme j’avais commencé, et qu’au lieu de rester au château je m’en fusse retourné dans mon lit dormir tranquillement la fraîche matinée, aurais-je également été décrété? Grande question, d’où dépend la solution de beaucoup d’autres, et pour l’examen de laquelle l’heure du décret comminatoire et celle du décret réel ne sont pas inutiles à remarquer. Exemple grossier, mais sensible, de l’importance des moindres détails dans l’exposé des faits dont on cherche les causes secrètes, pour les découvrir par induction.

Livre XII

Ici commence l’œuvre de ténèbres dans lequel, depuis huit ans, je me trouve enseveli, sans que, de quelque façon que je m’y sois pu prendre, il m’ait été possible d’en percer l’effrayante obscurité. Dans l’abîme des maux où je suis submergé, je sens les atteintes des coups qui me sont portés, j’en aperçois l’instrument immédiat; mais je ne puis voir ni la main qui le dirige, ni les moyens qu’elle met en œuvre. L’opprobre et les malheurs tombent sur moi comme d’eux-mêmes, et sans qu’il y paraisse. Quand mon cœur déchiré laisse échapper des gémissements j’ai l’air d’un homme qui se plaint sans sujet, et les auteurs de ma ruine ont trouvé l’art inconcevable de rendre le public complice de leur complot, sans qu’il s’en doute lui-même, et sans qu’il en aperçoive l’effet. En narrant donc les événements qui me regardent, les traitements que j’ai soufferts, et tout ce qui m’est arrivé, je suis hors d’état de remonter à la main motrice, et d’assigner les causes en disant les faits. Ces causes primitives sont toutes marquées dans les trois précédents livres; tous les intérêts relatifs à moi, tous les motifs secrets y sont exposés. Mais dire en quoi ces diverses causes se combinent pour opérer les étranges événements de ma vie, voilà ce qu’il m’est impossible d’expliquer, même par conjecture. Si parmi mes lecteurs il s’en trouve d’assez généreux pour vouloir approfondir ces mystères et découvrir la vérité, qu’ils relisent avec soin les trois précédents livres; qu’ensuite à chaque fait qu’ils liront dans les suivants ils prennent les informations qui seront à leur portée, qu’ils remontent d’intrigue en intrigue et d’agent en agent jusqu’aux premiers moteurs de tout, je sais certainement à quel terme aboutiront leurs recherches; mais je me perds dans la route obscure et tortueuse des souterrains qui les y conduiront.

Durant mon séjour à Yverdun, j’y fis connaissance avec toute la famille de M. Roguin, et entre autres avec sa nièce Mme Boy de la Tour et ses filles, dont, comme je crois l’avoir dit, j’avais autrefois connu le père à Lyon. Elle était venue à Yverdun voir son oncle et ses sœurs; sa fille aînée, âgée d’environ quinze ans, m’enchanta par son grand sens et son excellent caractère. Je m’attachai de l’amitié la plus tendre à la mère et à la fille. Cette dernière était destinée par M. Roguin au colonel, son neveu, déjà d’un certain âge, et qui me témoignait aussi la plus grande affection; mais, quoique l’oncle fût passionné pour ce mariage, que le neveu le désirât fort aussi, et que je prisse un intérêt très vif à la satisfaction de l’un et de l’autre, la grande disproportion d’âge et l’extrême répugnance de la jeune personne me firent concourir avec la mère à détourner ce mariage, qui ne se fit point. Le colonel épousa depuis Mlle Dillan, sa parente, d’un caractère et d’une beauté bien selon mon cœur, et qui l’a rendu le plus heureux des maris et des pères. Malgré cela, M. Roguin n’a pu oublier que j’aie en cette occasion contrarié ses désirs. Je m’en suis consolé par la certitude d’avoir rempli, tant envers lui qu’envers sa famille, le devoir de la plus sainte amitié, qui n’est pas de se rendre toujours agréable, mais de conseiller toujours pour le mieux.

Je ne fus pas longtemps en doute sur l’accueil qui m’attendait à Genève, au cas que j’eusse envie d’y retourner. Mon livre y fut brûlé, et j’y fus décrété le 18 juin, c’est-à-dire neuf jours après l’avoir été à Paris. Tant d’incroyables absurdités étaient cumulées dans ce second décret, et l’Édit Ecclésiastique y était si formellement violé, que je refusai d’ajouter foi aux premières nouvelles qui m’en vinrent, et que, quand elles furent bien confirmées, je tremblai qu’une si manifeste et criante infraction de toutes les lois, à commencer par celle du bon sens ne mît Genève sens dessus dessous. J’eus de quoi me rassurer; tout resta tranquille. S’il s’émut quelque rumeur dans la populace, elle ne fut que contre moi, et je fus traité publiquement par toutes les caillettes et par tous les cuistres comme un écolier qu’on menacerait du fouet pour n’avoir pas bien dit son catéchisme.

Ces deux décrets furent le signal du cri de malédiction qui s’éleva contre moi dans toute l’Europe, avec une fureur qui n’eut jamais d’exemple. Toutes les gazettes, tous les journaux, toutes les brochures sonnèrent le plus terrible tocsin. Les Français surtout, ce peuple si doux, si poli, si généreux, qui se pique si fort de bienséance et d’égards pour les malheureux, oubliant tout d’un coup ses vertus favorites, se signala par le nombre et la violence des outrages dont il m’accablait à l’envi. J’étais un impie, un athée, un forcené, un enragé, une bête féroce, un loup. Le continuateur du Journal de Trévoux fit sur ma prétendue lycanthropie un écart qui montrait assez bien la sienne. Enfin vous eussiez dit qu’on craignait à Paris de se faire une affaire avec la police si, publiant un écrit sur quelque sujet que ce pût être, on manquait d’y larder quelque insulte contre moi. En cherchant vainement la cause de cette unanime animosité, je fus prêt à croire que tout le monde était devenu fou. Quoi! le rédacteur de la Paix perpétuelle souffle la discorde; l’éditeur du Vicaire savoyard est un impie; l’auteur de La Nouvelle Héloïse est un loup; celui de l’Émile est un enragé! Eh! mon Dieu, qu’aurais-je donc été, si j’avais oublié le livre de l’Esprit, ou quelque autre ouvrage semblable? Et pourtant, dans l’orage qui s’éleva contre l’auteur de ce livre, le public, loin de joindre sa voix à celle de ses persécuteurs, le vengea d’eux par ses éloges. Que l’on compare son livre et les miens, l’accueil différent qu’ils ont reçu, les traitements faits aux deux auteurs dans les divers États de l’Europe; qu’on trouve à ces différences des causes qui puissent contenter un homme sensé: voilà tout ce que je demande, et je me tais.

Je me trouvais si bien du séjour d’Yverdun, que je pris la résolution d’y rester, à la vive sollicitation de M. Roguin et de toute sa famille. M. de Moiry de Gingins, baillif de cette ville, m’encourageait aussi par ses bontés à rester dans son gouvernement. Le colonel me pressa si fort d’accepter l’habitation d’un petit pavillon qu’il avait dans sa maison, entre cour et jardin, que j’y consentis, et aussitôt il s’empressa de le meubler et garnir de tout ce qui était nécessaire pour mon petit ménage. Le banneret Roguin, des plus empressés autour de moi, ne me quittait pas de la journée. J’étais toujours très sensible à tant de caresses, mais j’en étais quelquefois bien importuné. Le jour de mon emménagement était déjà marqué, et j’avais écrit à Thérèse de me venir joindre, quand tout à coup j’appris qu’il s’élevait à Berne un orage contre moi, qu’on attribuait aux dévots, et dont je n’ai jamais pu pénétrer la première cause. Le Sénat excité, sans qu’on sût par qui, paraissait ne vouloir pas me laisser tranquille dans ma retraite. Au premier avis qu’eut M. le Baillif de cette fermentation, il écrivit en ma faveur à plusieurs membres du gouvernement, leur reprochant leur aveugle intolérance, et leur faisant honte de vouloir refuser à un homme de mérite opprimé l’asile que tant de bandits trouvaient dans leurs États. Des gens sensés ont présumé que la chaleur de ses reproches avait plus aigri qu’adouci les esprits. Quoi qu’il en soit, son crédit ni son éloquence ne purent parer le coup. Prévenu de l’ordre qu’il devait me signifier, il m’en avertit d’avance, et, pour ne pas attendre cet ordre, je résolus de partir dès le lendemain. La difficulté était de savoir où aller, voyant que Genève et la France m’étaient fermées, et prévoyant bien que, dans cette affaire, chacun s’empresserait d’imiter son voisin.

Mme Boy de la Tour me proposa d’aller m’établir dans une maison vide, mais toute meublée, qui appartenait à son fils, au village de Motiers, dans le Val-de-Travers, comté de Neuchâtel. Il n’y avait qu’une montagne à traverser pour m’y rendre. L’offre venait d’autant plus à propos, que dans les États du roi de Prusse je devais naturellement être à l’abri des persécutions, et qu’au moins la religion n’y pouvait guère servir de prétexte. Mais une secrète difficulté, qu’il ne me convenait pas de dire, avait bien de quoi me faire hésiter. Cet amour inné de la justice, qui dévora toujours mon cœur, joint à mon penchant secret pour la France, m’avait inspiré de l’aversion pour le roi de Prusse qui me paraissait, par ses maximes et par sa conduite, fouler aux pieds tout respect pour la loi naturelle et pour tous les devoirs humains. Parmi les estampes encadrées dont j’avais orné mon Donjon à Montmorency, était un portrait de ce prince, au-dessous duquel était un distique qui finissait ainsi:

Il pense en philosophe, et se conduit en Roi.

Ce vers qui, sous toute autre plume, eût fait un assez bel éloge, avait sous la mienne un sens qui n’était pas équivoque, et qu’expliquait d’ailleurs trop clairement le vers précédent. Ce distique avait été vu de tous ceux qui venaient me voir, et qui n’étaient pas en petit nombre. Le chevalier de Lorenzy l’avait même écrit pour le donner à d’Alembert, et je ne doutais pas que d’Alembert n’eût pris le soin d’en faire ma cour à ce prince. J’avais encore aggravé ce premier tort par un passage de l’Émile, où, sous le nom d’Adraste, roi des Dauniens, on voyait assez qui j’avais en vue, et la remarque n’avait pas échappé aux épilogueurs, puisque Mme de Boufflers m’avait mis plusieurs fois sur cet article. Ainsi j’étais bien sûr d’être inscrit en encre rouge sur les registres du roi de Prusse, et, supposant d’ailleurs qu’il eût les principes que j’avais osé lui attribuer, mes écrits et leur auteur ne pouvaient par cela seul que lui déplaire: car on sait que les méchants et les tyrans m’ont toujours pris dans la plus mortelle haine, même sans me connaître, et sur la seule lecture de mes écrits.

J’osai pourtant me mettre à sa merci, et je crus courir peu de risque. Je savais que les passions basses ne subjuguent que les hommes faibles, et ont peu de prise sur les âmes d’une forte trempe telle que j’avais toujours reconnu la sienne. Je jugeais que dans son art de régner il entrait de se montrer magnanime en pareille occasion, et qu’il n’était pas au-dessus de son caractère de l’être en effet. Je jugeai qu’une vile et facile vengeance ne balancerait pas un moment en lui l’amour de la gloire, et, me mettant à sa place, je ne crus pas impossible qu’il se prévalût de la circonstance pour accabler du poids de sa générosité l’homme qui avait osé mal penser de lui. J’allai donc m’établir à Motiers, avec une confiance dont je le crus fait pour sentir le prix, et je me dis: «Quand Jean-Jacques s’élève à côté de Coriolan, Frédéric sera-t-il au-dessous du général des Volsques?»

Le colonel Roguin voulut absolument passer avec moi la montagne, et venir m’installer à Motiers. Une belle-sœur de Mme Boy de la Tour, appelée Mme Girardier, à qui la maison que j’allais occuper était très commode, ne me vit pas arriver avec un certain plaisir; cependant elle me mit de bonne grâce en possession de mon logement, et je mangeai chez elle en attendant que Thérèse fût venue, et que mon petit ménage fût établi.

Depuis mon départ de Montmorency, sentant bien que je serais désormais fugitif sur la terre, j’hésitais à permettre qu’elle vînt me joindre, et partager la vie errante à laquelle je me voyais condamné. Je sentais que, par cette catastrophe, nos relations allaient changer, et que ce qui jusqu’alors avait été faveur et bienfait de ma part le serait désormais de la sienne. Si son attachement restait à l’épreuve de mes malheurs, elle en serait déchirée, et sa douleur ajouterait à mes maux. Si ma disgrâce attiédissait son cœur, elle me ferait valoir sa constance comme un sacrifice, et, au lieu de sentir le plaisir que j’avais à partager avec elle mon dernier morceau de pain, elle ne sentirait que le mérite qu’elle aurait de vouloir bien me suivre partout où le sort me forçait d’aller.

Il faut dire tout: je n’ai dissimulé ni les vices de ma pauvre Maman, ni les miens; je ne dois pas faire plus de grâce à Thérèse, et, quelque plaisir que je prenne à rendre honneur à une personne qui m’est si chère, je ne veux pas non plus déguiser ses torts, si tant est même qu’un changement volontaire dans les affections du cœur soit un vrai tort. Depuis longtemps je m’apercevais de l’attiédissement du sien. Je sentais qu’elle n’était plus pour moi ce qu’elle fut dans nos belles années, et je le sentais d’autant mieux que j’étais le même pour elle toujours. Je retombai dans le même inconvénient dont j’avais senti l’effet auprès de Maman et cet effet fut le même auprès de Thérèse: n’allons pas chercher des perfections hors de la nature; il serait le même auprès de quelque femme que ce fût. Le parti que j’avais pris à l’égard de mes enfants, quelque bien raisonné qu’il m’eût paru, ne m’avait pas toujours laissé le cœur tranquille. En méditant mon Traité de l’Éducation, je sentis que j’avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. Le remords enfin devint si vif, qu’il m’arracha presque l’aveu public de ma faute au commencement de l’Émile, et le trait même est si clair, qu’après un tel passage il est surprenant qu’on ait eu le courage de me la reprocher. Ma situation cependant était alors la même, et pire encore par luminosité de mes ennemis, qui ne cherchaient qu’à me prendre en faute. Je craignis la récidive, et, n’en voulant pas courir le risque, j’aimai mieux me condamner à l’abstinence que d’exposer Thérèse à se voir derechef dans le même cas. J’avais d’ailleurs remarqué que l’habitation des femmes empirait sensiblement mon état: cette double raison m’avait fait former des résolutions que j’avais quelquefois assez mal tenues, mais dans lesquelles je persistais avec plus de constance depuis trois ou quatre ans; c’était aussi depuis cette époque que j’avais remarqué du refroidissement dans Thérèse: elle avait pour moi le même attachement par devoir, mais elle n’en avait plus par amour. Cela jetait nécessairement moins d’agrément dans notre commerce, et j’imaginai que, sûre de la continuation de mes soins, où qu’elle pût être, elle aimerait peut-être mieux rester à Paris que d’errer avec moi. Cependant elle avait marqué tant de douleur à notre séparation, elle avait exigé de moi des promesses si positives de nous rejoindre, elle en exprimait si vivement le désir depuis mon départ, tant à M. le prince de Conti qu’à M. de Luxembourg que, loin d’avoir le courage de lui parler de séparation, j’eus à peine celui d’y penser moi-même, et, après avoir senti dans mon cœur combien il m’était impossible de me passer d’elle, je ne songeai plus qu’à la rappeler incessamment. Je lui écrivis donc de partir; elle vint. À peine y avait-il deux mois que je l’avais quittée; mais c’était, depuis tant d’années, notre première séparation. Nous l’avions sentie bien cruellement l’un et l’autre. Quel saisissement en nous embrassant! Ô que les larmes de tendresse et de joie sont douces! Comme mon cœur s’en abreuve! Pourquoi m’a-t-on fait verser si peu de celles-là?

En arrivant à Motiers, j’avais écrit à milord Keith, maréchal d’Écosse, gouverneur de Neuchâtel, pour lui donner avis de ma retraite dans les États de Sa Majesté, et pour lui demander sa protection. Il me répondit avec la générosité qu’on lui connaît et que j’attendais de lui. Il m’invita à l’aller voir. J’y fus avec M. Martinet, châtelain du Val-de-Travers, qui était en grande faveur auprès de Son Excellence. L’aspect vénérable de cet illustre et vertueux Écossais m’émut puissamment le cœur, et dès l’instant même commença entre lui et moi ce vif attachement qui de ma part est toujours demeuré le même, et qui le serait toujours de la sienne, si les traîtres qui m’ont ôté toutes les consolations de la vie n’eussent profité de mon éloignement pour abuser sa vieillesse et me défigurer à ses yeux.

George Keith, maréchal héréditaire d’Écosse, et frère du célèbre général Keith, qui vécut glorieusement et mourut au lit d’honneur, avait quitté son pays dans sa jeunesse, et y fut proscrit pour s’être attaché à la maison Stuart, dont il se dégoûta bientôt, par l’esprit injuste et tyrannique qu’il y remarqua, et qui en fit toujours le caractère dominant. Il demeura longtemps en Espagne, dont le climat lui plaisait beaucoup, et finit par s’attacher, ainsi que son frère, au roi de Prusse, qui se connaissait en hommes, et les accueillit comme ils le méritent. Il fut bien payé de cet accueil par les grands services que lui rendit le maréchal Keith, et par une chose bien plus précieuse encore, la sincère amitié de Milord Maréchal. La grande âme de ce digne homme, toute républicaine et fière, ne pouvait se plier que sous le joug de l’amitié; mais elle s’y pliait si parfaitement, qu’avec des maximes bien différentes il ne vit plus que Frédéric, du moment qu’il lui fut attaché. Le Roi le chargea d’affaires importantes, l’envoya à Paris, en Espagne, et enfin le voyant, déjà vieux, avoir besoin de repos, lui donna pour retraite le gouvernement de Neuchâtel, avec la délicieuse occupation d’y passer le reste de sa vie à rendre ce petit peuple heureux.

Les Neuchâtelois, qui n’aiment que la pretintaille et le clinquant, qui ne se connaissent point en véritable étoffe, et mettent l’esprit dans les longues phrases, voyant un homme froid et sans façon, prirent sa simplicité pour de la hauteur, sa franchise pour de la rusticité, son laconisme pour de la bêtise, se cabrèrent contre ses soins bienfaisants, parce que, voulant être utile et non cajoleur, il ne savait point flatter les gens qu’il n’estimait pas. Dans la ridicule affaire du ministre Petitpierre, qui fut chassé par ses confrères, pour n’avoir pas voulu qu’ils fussent damnés éternellement, Milord s’étant opposé aux usurpations des ministres, vit soulever contre lui tout le pays, dont il prenait le parti, et quand j’y arrivai, ce stupide murmure n’était pas éteint encore. Il passait au moins pour un homme qui se laissait prévenir, et de toutes les imputations dont il fut chargé, c’était peut-être la moins injuste. Mon premier mouvement, en voyant ce vénérable vieillard, fut de m’attendrir sur la maigreur de son corps, déjà décharné par les ans; mais en levant les yeux sur sa physionomie animée, ouverte et noble, je me sentis saisi d’un respect mêlé de confiance, qui l’emporta sur tout autre sentiment. Au compliment très court que je lui fis en l’abordant, il répondit en parlant d’autre chose, comme si j’eusse été là depuis huit jours. Il ne nous dit pas même de nous asseoir. L’empesé châtelain resta debout. Pour moi, je vis dans l’œil perçant et fin de Milord je ne sais quoi de si caressant, que, me sentant d’abord à mon aise, j’allai sans façon partager son sofa, et m’asseoir à côté de lui. Au ton familier qu’il prit à l’instant, je sentis que cette liberté lui faisait plaisir, et qu’il se disait en lui-même: «Celui-ci n’est pas un Neuchâtelois».

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
940 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain