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Kitabı oku: «Borgia», sayfa 10

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On chercha partout. On ne trouva rien.

Cependant, Giacomo avait reconduit la Maga jusqu’à la pe-tite porte par où la sorcière avait pénétré dans le Palais-Riant.

– Êtes-vous satisfaite, signora ? demanda-t-il au moment où elle allait s’éloigner…

– Non ! répondit la vieille sur un ton étrange… mais j’ai vu ma fille…

Et elle s’enfonça dans la nuit, se dirigeant vers l’une des portes de Rome. Là, elle attendit l’aube.

La porte ouverte, elle sortit de la ville et s’éloigna dans la campagne, marchant d’un pas résolu.

XX. FANTÔMES D’HYSTÉRIE

Deux jours après l’arrestation de Ragastens au Vatican.

La bibliothèque, séjour préféré d’Alexandre VI, petite pièce qui n’avait rien de commun avec la grande bibliothèque officielle du palais, était une salle de rêverie, merveilleusement agencée pour le repos du corps et de l’esprit.

Il était environ huit heures du soir. Près d’une grande baie ouverte, d’où l’on dominait la ville, le pape, César et Lucrèce de-visaient à voix basse.

– Conseil de famille ! murmurèrent mystérieusement les prélats et les seigneurs disséminés dans le palais. Qu’en sortira-t-il ? Quelle bulle ? Quelle guerre ?…

Alexandre VI était assis dans un fauteuil, César étalé sur des coussins. Lucrèce, allongée sur le ventre, au long d’un tapis, lais-sa errer son regard sur Rome.

– Astorre est-il parti ? demanda le pape.

– Ce matin, répondit César.

– Seul ?…

– Non ! Je lui ai adjoint Garconio, comme vous me l’aviez dit ; ils sont en route, à cette heure… Mais, mon père, tout cela me paraît bien long.

– Patience, César ! Tu as le temps… Tu as encore toute une existence devant toi… Que dirais-tu si, comme moi, tu n’avais plus que quelques mois à vivre ?

– Cornes d’enfer ! Je n’en serais que plus pressé… Je me rouille… Il y a des moments où j’ai la nostalgie de la bataille… Je rêve de chevauchées titanesques, je vois des masses humaines où j’entre avec mes cavaliers comme un coin de fer dans la chair… C’est une belle musique, mon père, que le tumulte d’une mêlée. Et la jouissance de la destruction ! La jouissance de l’acier qui s’enfonce dans une poitrine, ou dans un dos… L’éclaboussement d’une cervelle qui éclate sous un coup de masse, et les flaques noires du sang où s’enfonce le sabot des chevaux… Je rêve de tout cela, je m’ennuie de ne pas tuer…

César, en parlant ainsi de ses rêves était d’autant plus ef-froyable à voir qu’il disait ces choses sur un même ton bas et con-centré, sans éclats de voix. Seulement ses yeux s’injectaient de sang comme il lui arrivait toutes les fois qu’une émotion l’agitait.

Son père le contempla avec une curiosité admirative.

– Quel magnifique tigre, pensa-t-il.

Lucrèce ne dit rien. Elle continua à regarder dans le vague des choses qu’elle voyait seule et qui étaient en elle.

– Aussi, mon père, reprit César, le plut tôt sera le mieux. Il faut d’ailleurs en finir promptement. Sans quoi, nous sommes menacés d’avoir l’Italie sur les bras… Oui… oui… le plus tôt !… Il faut s’emparer de ce nid de vipères qui s’appelle Monteforte.

– Dès que j’aurai des nouvelles du comte Alma, fit le pape, il sera temps. Tu ne rêves que plaies et bosses… mais moi, je veux assurer le succès de l’entreprise… D’ailleurs, je serai là pour sur-veiller la campagne.

– Quoi, mon père, vous voulez venir à Monteforte ?…

– Non, mais je m’installerai à Tivoli, qui est à peu près sur le chemin. De là, je pourrai surveiller à la fois Rome et Monteforte. Je serai près de toi qui feras la guerre, et près de Lucrèce qui fera de la diplomatie… À propos, Lucrèce, il faudra prévenir la Maga du Ghetto que quelqu’un va lui faire une petite visite… celui-là même à qui elle a promis certain philtre…

– La Maga n’est plus à Rome, dit nonchalamment Lucrèce.

Le pape sursauta dans son fauteuil et fronça les sourcils.

– Elle est à Tivoli, ajouta Lucrèce.

– À Tivoli ! s’écria le vieux Borgia presque avec de la ter-reur ; c’est vraiment à croire que cette damnée sorcière devine mes pensées… je voulais lui dire de s’y rendre. Mais que peut-elle bien faire à Tivoli ?

– Sans doute ses dévotions à son ancêtre, la sorcière de ja-dis… Car il paraît qu’elle habite une espèce de caverne qui touche au temple de la Sibylle.

– Je la connais… Tout va bien, mes enfants…

– Pour vous deux, observa Lucrèce avec une moue. César s’en va batailler à Monteforte, où il pourra faire nager son cheval dans des fleuves de sang, ce qui, bien certainement, lui vaudra l’affection de la jeune et candide Béatrix…

Sous les coups d’épingle de Lucrèce, César pâlit de fureur.

– Qu’elle m’aime ou non, gronda-t-il, elle sera à moi !

– Vous, mon père, reprit Lucrèce, vous vous en allez dans ce lieu de délices, Tivoli… Vous allez pouvoir, tout à votre aise, ad-mirer les splendides panoramas champêtres qui se dérouleront sous vos yeux ; et votre admiration sera d’autant plus vive que quelqu’un vous aidera à comprendre la belle nature. Je veux dire la chaste Fornarina qui vous attend là-bas et soupire sans doute après les leçons que vous voulez lui donner…

À son tour, le pape eut un frisson au nom de la Fornarina, comme César avait tressailli au nom de Primevère. Lucrèce con-tinua :

– Seule ici, je vais m’ennuyer prodigieusement.

– Tu joueras à mystifier ton cher époux, dit César.

– Le duc de Bisaglia ! Pauvre hère !… Est-ce qu’il vaut seu-lement la peine que je m’occupe de sa nullité ?…

– Tu te créeras des distractions.

Lucrèce haussa les épaules.

– À propos de distractions, reprit le pape, nos Romains vont en avoir une dont ils ne se plaindront pas, j’imagine…

– Oui, l’exécution de M. de Ragastens ? dit César.

Et ce fut autour de Lucrèce de se sentir frissonner soudain à ce nom.

– Quand lui tranche-t-on la tête ? demanda-t-elle froide-ment.

– Après-demain, au lever du soleil, ma sœur. Tu viendras voir ?

– Sans aucun doute.

– Ce brave chevalier !… Moi, ce qui m’amusera le plus, ce sera de le voir dans la fosse aux lions.

César désignait ainsi la cellule aux reptiles. Il poursuivit :

– Demain matin, on l’y descendra, et je veux être là pour prodiguer à ce digne ami les plus chaudes consolations. Par tous les diables ! Je veillerai moi-même à ce qu’il soit dans son trou en bonne et nombreuse compagnie… J’ai expédié, aujourd’hui une douzaine de chasseurs qui ont dû battre la campagne ; j’aurai une superbe collection de couleuvres, de crapauds, de vipères… Il me semble que je le vois déjà…

César riait en grinçant des dents. Il était épouvantable à voir. Brusquement, il s’accouda sur son genou, le front subite-ment barré d’un pli.

– Il aime Primevère ! pensa-t-il. Et qui sait si elle ne l’aime pas ! Oh ! Je veux, si cela est… inventer quelque supplice incon-nu… Ah ! Nous allons voir… misérable !

Il écumait silencieusement et se rongeait le poing. Il eût ef-frayé jusqu’à Lucrèce, jusqu’au pape, s’ils l’eussent regardé. Mais ils ne le voyaient pas…

Le vieux Borgia était à Tivoli… Il errait sous les ombrages de sa villa, emportant dans ses bras la vierge qu’il destinait aux étreintes de sa vieillesse. Et Lucrèce, immobile, le regard vague, songeait :

« Oh ! Cette volupté inédite ! Descendre dans l’enfer du pri-sonnier à l’heure où son âme agonise sous la terreur de la mort toute proche !… Me donner à lui, parmi ses chaînes… Éprouver son amour décuplé par l’horreur… Me meurtrir à ses baisers et à ses chaînes… Faire que le cri d’épouvante qu’il poussera quand on le descendra aux bêtes se confonde avec le cri de passion que lui arrachera mon baiser… cette volupté… oui, il me la faut !… »

Tous trois haletants, chacun oubliant la présence des deux autres, subissaient la morsure des délices inventées.

Une heure silencieuse s’écoula ainsi.

Lorsqu’ils revinrent à eux, ils se regardèrent et se virent pâles sans s’en étonner.

– Adieu, mes enfants, je vais me reposer, dit le pape.

– Moi, je vais méditer mon plan de campagne, dit César.

– Et moi, je vais rêver à trouver enfin une distraction iné-dite, acheva Lucrèce.

Quelques minutes plus tard, Lucrèce était dans sa chambre, au Palais-Riant. Elle prit son bain, se fit masser et parfumer. Puis, s’étant mise au lit, commanda qu’on la laissât seule.

La tête enfouie dans les dentelles de l’oreiller qu’elle mordil-lait et lacérait du bout des dents, par plaisir, elle établit alors sa résolution et convint avec elle-même comment elle s’y prendrait pour l’exécuter.

Elle voulait revoir Ragastens. Elle était résolue à aller le re-trouver dans sa cellule, et cela à l’heure même où l’infortuné se-rait sur le point d’être descendu dans la cellule aux reptiles, si-nistre antichambre de la mort.

Pas un instant l’idée ne lui vint de sauver le chevalier. Ce qui excitait son désir morbide, c’était justement ce baiser de con-damné, cette étreinte de l’homme qui va mourir, et qui sait que rien au monde ne peut le sauver…

Vers trois heures du matin, Lucrèce se leva et s’habilla po-sément, sans avoir requis l’aide de ses suivantes.

Elle s’enveloppa d’un ample manteau et, sortant à pied, se dirigea rapidement vers le château Saint-Ange. Rome dormait. Un silence auguste enveloppait la Ville Éternelle.

Lucrèce à pas lents, les yeux noyés de langueur, se dirigea dans ce silence, vers les voluptés qu’elle allait chercher jusque sur le seuil de la mort…

XXI. CÉSAR BORGIA

Rentré dans sa chambre à coucher, César se jeta dans un fauteuil et laissa tomber sa tête dans ses deux mains. Toute sa pensée tourmentée, tortueuse et imprécise encore, se résuma dans ces mots qu’il murmura :

– Il aime Primevère… Mais est-ce qu’elle l’aime ?

César était une sorte de fauve. Il avait aimé souvent : mais à la façon des fauves. Il était le mâle qu’excite la vue d’une femelle qui passe : il prenait la femelle, et c’était tout. Jamais sa jalousie ne s’était éveillée au moment où ses sens au repos ne lui faisaient pas convoiter la femme.

Or, pour la première fois, un sentiment « humain » naissait et se développait dans cette conscience de fauve. Pour la pre-mière fois, la possession de la femme convoitée ne lui apparais-sait pas comme la complète satisfaction. Pour la première fois, il s’inquiétait des antécédents et du sentiment de la femme aimée.

L’étonnement où cette découverte le jeta d’abord fit place à une violente colère. Il se leva, parcourut sa chambre à grands pas, brisa une statuette et deux magnifiques vases de porphyre, écuma, jura. Finalement, il tomba tout habillé sur son lit et se remit à penser.

– Elle l’aime, c’est incontestable. Ils se sont vus. Il a menti lorsqu’il m’a dit qu’il ne la connaissait pas… Elle l’aime, soit !… Mais s’est-elle donnée à lui ? Oh ! rugit-il, ne pas savoir !… Si au moins, je savais !…

Il se jeta brusquement hors du lit et se remit à marcher, avec vraiment les allures d’un fauve qui gronde en songeant à une proie.

Mais il eut beau faire, se démener, tempêter furieusement, la même question entêtée venait se poser.

– Le lui demander ? Descendre dans sa cellule ! L’interroger ?

Mais il la repoussa avec violence. Il éclata de rire :

– Moi, César Borgia, demandant à M. le chevalier de Ragas-tens si ma future maîtresse est pure ! Quel spectacle !… Ah çà ! je deviens fou à lier…

Pendant une partie de la nuit, il se débattit, tantôt prostré dans une sorte d’abattement maladif, tantôt en proie à des accès de délire qui, dans les salles voisines, faisaient trembler les la-quais éveillés… Enfin, il finit par arrêter un plan qui, en appa-rence, conciliait les sentiments qui s’étaient entrechoqués dans sa pensée.

– Eh bien, j’y vais, fit-il en grondant entre ses dents. J’y vais !… Il faut que je sache… je n’y puis plus tenir… Voici le ma-tin… Ragastens plongé dans la dernière cellule, jamais plus je ne pourrai savoir… Il faut que je sache !… Il parlera !… Je lui offrirai au besoin la liberté en échange de la vérité ! Il ne sera pas assez fou pour refuser !…

Et, avec un sourire, il continua :

– Quant à lui donner la liberté, je tiendrai ma parole… Je lui ouvrirai la porte… mais un bon coup de poignard par derrière… quand il aura parlé.

Il n’acheva pas. Seulement, il s’assura que sa dague était bien à sa place à sa ceinture.

Il descendit aussitôt au corps de garde situé au rez-de-chaussée, prit la clef de la cellule où était enfermé Ragastens, la clef qui ouvrait les cadenas des chaînes, et s’enfonça dans les sous-sols…

XXII. LA NUIT DU CONDAMNÉ

Pendant que Lucrèce et César s’apprêtaient, chacun de son côté, à descendre dans le cachot du chevalier, pendant que le frère et la sœur cherchaient des raffinements de volupté ou de cruauté, que faisait Ragastens ?

Ragastens dormait.

Il s’était accoté au mur et avait cherché la position la moins gênante possible. Cette position n’en était pas moins atroce.

Ragastens savait maintenant à quoi s’en tenir sur cette fa-meuse « dernière cellule » dont le juge suprême l’avait menacé. Garconio avait eu soin de le lui apprendre avant son voyage à Monteforte.

Ne pas assister au supplice ! Quel crève-cœur ! Toutefois, il résolut, au moins, de prévenir le chevalier.

Ce serait toujours un petit quart d’heure agréable. Ne pou-vant assister au drame, il éprouva une jubilation suffisante à en exprimer copieusement le scénario au malheureux jeune homme. On peut croire qu’il n’épargna aucun détail. Ragastens s’était contenté de répondre :

– Pourvu qu’on ne te descende pas avec moi dans le puits, c’est l’essentiel. La vue et le contact des crapauds et des rats ne sont qu’effroyables. Tandis que ton contact, à toi, serait par trop répugnant…

Depuis cette dernière visite du moine, Ragastens n’avait plus vu personne, sinon un geôlier qui était venu trois fois pour lui ap-porter du pain et de l’eau.

Donc Ragastens dormait.

Il fut soudain réveillé par une lumière qui entrait dans sa cellule. Il ouvrit les yeux et vit César Borgia. Ragastens ne put maîtriser un frisson.

– C’est le moment, pensa-t-il, on va me précipiter… adieu la vie… adieu, Primevère !…

Pourtant, il regarda César bien en face sans laisser voir au-cun trouble. À sa grande satisfaction, il constata que Borgia n’était accompagné d’aucun garde, d’aucun geôlier. Il jeta un coup d’œil sur le couloir, par la porte que César avait laissée ou-verte et vit qu’il était désert.

– Je me trompais… Ce n’est pas le moment !… Mais que vient-il faire ?… Ah ! oui, je comprends… Comme son fidèle Gar-conio, il vient se repaître de sa vengeance…

Alors, il se leva, et, d’une voix railleuse :

– Bonjour, monseigneur… Excusez-moi de ne pas vous offrir de siège… on a oublié d’en mettre en ce logis.

César avait fiché en terre la torche qu’il avait apportée. Il se retourna comme Ragastens finissait de parler et le regarda d’un air sombre, sans dire un mot.

– Vous venez admirer votre œuvre ? reprit Ragastens. Et vous rendre compte du visage que vous auriez si vous occupiez cette place qui est la vôtre ? Je regrette vivement de ne pouvoir vous offrir la figure bouleversée que vous espériez sans doute.

César se croisa les bras.

– Car enfin, monseigneur, continua le chevalier au bout d’un silence, je suis à votre place… C’est vous qui assassinez, et c’est moi qui suis enchaîné… Ceci, soit dit sans reproche, me semble un peu manquer de logique… À propos, comment va monsieur votre père ? C’est un habile homme et j’ai pour cette habileté la plus grande estime… J’ai rarement vu bateleur cynique et fourbe prendre avec autant d’aisance la figure d’un honnête homme… C’est à tel point que, tandis qu’il me parlait, j’avais fini par me persuader qu’il n’était peut-être pas l’assassin, empoisonneur, parjure et hypocrite que l’on dit. Faites-lui en mes excuses, je vous prie…

César garda le silence. Il continuait à fixer sur Ragastens un œil attentif et sombre. Ragastens se mit à rire. Ce rire sonnait étrangement sous ces voûtes.

– Vous vous demandez de quoi je ris, monseigneur ? C’est de moi-même. Je ne crois pas qu’on puisse pousser la naïveté pué-rile aussi loin que je l’ai poussée. Figurez-vous que je vous ai d’abord pris pour un grand capitaine : vous n’étiez qu’un truand… Je voyais dans votre main une épée flamboyante : l’épée n’était qu’un stylet. Mais enfin, tel que je vous imaginais, il y a une heure encore, vous aviez de l’allure. Morbleu ! quelle belle fi-gure de bête féroce ! Vous étiez encore à mes yeux, l’homme du poignard. Et voilà que je dois vous faire descendre du piédestal qui vous allait si bien. Vous descendez, monseigneur, si bien que vous êtes tout juste à la hauteur de votre Garconio. Lui aussi est venu voir comment je mourrais… Et vous, monseigneur César ? Vous êtes venu voir si les chaînes de mon cachot m’ont bien meurtri les poignets et si quelque pâleur sur mon visage de con-damné ne vous apportera pas une revanche ? Dites, qu’êtes-vous venu faire ici ?

– Je suis venu vous offrir la liberté, dit César.

– La liberté ?…

– Oui ! Vous êtes condamné… Vous n’avez pas tué Fran-çois… c’est moi qui l’ai poignardé… Tout cela est exact… Mais vous êtes condamné… Vous allez mourir… Dans une minute, si je veux, si vous voulez, j’ouvre les cadenas de vos chaînes et vous êtes libre…

– Je ne vous comprends pas…

– Je vais m’expliquer, reprit César d’une voix haletante. Cette jeune fille… Béatrix… vous l’aimez ?…

– Je l’aime !…

La main de César se crispa sur son poignard. Mais il se con-tint.

– Et elle… répondez… elle ?…

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux savoir si elle vous aime…

– Ah çà ! monseigneur, s’écria Ragastens, dans l’œil duquel passa un éclair soudain, qu’est-ce que cela peut vous faire ?…

César avança d’un pas. Il sentait gronder en lui un de ces ac-cès de fureur qui le transformaient en bête fauve incapable de raisonner même sa haine.

– Tu parleras, gronda-t-il, oubliant toute la diplomatie qu’il avait arrangée, tu parleras !… Je veux savoir !

Ragastens se ramassa pour quelque terrible effort. Une pen-sée subite venait de jeter en lui un espoir fou.

– Monseigneur, dit-il froidement, vous vous êtes trompé… Vous ne saurez rien… La vérité, je veux en emporter le secret dans le puits où vous allez me faire jeter !

– Misérable ! rugit César. Elle a été à toi !… Tu es mort !…

À l’instant, il se rua sur Ragastens, le poignard levé. Ragas-tens, qui attendait ce mouvement, vit venir le coup. D’un geste foudroyant, il se redressa et saisit le poignet de César.

Les chaînes semblaient ne plus lui peser.

César chercha d’une saccade furieuse à se dégager. Mais l’autre main de Ragastens s’abattit sur son cou. Il sentit des doigts de fer entrer lentement dans sa gorge.

– Je te tiens ! dit Ragastens la voix rauque de joie.

Il y eut une lutte d’une demi-minute. D’une main, Ragastens tordait le poignet de César, tandis que de l’autre, il faisait craquer les muscles de son cou. César lâcha d’abord le poignard, puis s’abattit sur les genoux.

L’étreinte continua. Il y eut un râle. Puis tout à coup, César tomba sur le sol, sans signe de vie.

Fébrilement, Ragastens le fouilla.

Brusquement, il eut un sursaut de joie insensée et il étouffa un rugissement : sa main venait de rencontrer, dans la ceinture de César, une petite clef de fer…

Il l’approcha du cadenas qui bouclait son poignet gauche. En quelques secondes, les quatre cadenas furent ouverts. Ragas-tens, alors, se pencha sur César.

– Il en reviendra, murmura-t-il… Si j’avais l’âme d’un Bor-gia, l’occasion serait belle… Quel service je rendrais peut-être à l’humanité en achevant ce que mes doigts ont commencé… Bah !… Ce n’est pas mon affaire.

Tout en parlant, Ragastens avait détaché la ceinture de Cé-sar et la ceignait autour de ses reins. Puis il mit sur sa tête la toque de velours noir, habituelle coiffure du fils du pape. Enfin, il s’empara de son manteau et s’en enveloppa.

– Il me semble, fit-il en riant, que je fais un César assez pré-sentable.

Il jeta un dernier regard sur Borgia toujours évanoui, et se dirigea vers la porte. À ce moment, il se frappa le front et revint tout à coup sur ses pas.

Il se baissa et, pendant une minute, se livra à un singulier travail, au cours duquel on eût pu entendre remuer les chaînes. Quand Ragastens se releva, il éclata d’un rire silencieux : il venait de rattacher les quatre chaînes en fermant à clef les cadenas sur les poignets et les chevilles de César Borgia, enchaîné dans la si-tuation exacte où Ragastens se trouvait un quart d’heure aupara-vant !…

Ragastens sortit de la cellule. À droite, le couloir, vaguement éclairé par la torche qui continuait à brûler dans le cachot, se prolongeait de quelques pas seulement.

Ragastens aperçut au pied du mur qui barrait le couloir de ce côté, un trou circulaire. Il s’en approcha.

– Ah ! ah ! fit-il en frémissant, voilà le puisard en question ! Corbacque !… César Borgia ne manque pas d’imagination… Moi-sir là-dedans !… C’était décidément une fière canaille que j’avais choisie pour me protéger.

Il s’éloigna avec un geste d’horreur et de dégoût.

À gauche, le couloir se prolongeait pendant une quinzaine de pas, jusqu’au pied d’un escalier de pierre dont Ragastens aperçut les premières marches vaguement éclairées. Il s’y dirigea vive-ment et commença à monter.

Tout à coup, une lumière apparut, Ragastens arrivait au haut de l’escalier. Là, un homme, un geôlier se tenait debout, une lanterne sourde à la main.

Enveloppé dans le manteau de César, les doigts crispés sur le manche du poignard, Ragastens marcha droit à l’homme. Ce-lui-ci s’était courbé en deux.

– Monseigneur désire-t-il que je l’éclaire ? demanda-t-il.

Ragastens ne souffla pas mot et s’enfonça dans le deuxième escalier.

L’homme, persuadé que Monseigneur voulait être seul puisqu’il n’avait pas daigné répondre, n’avait pas bougé de place.

Au bout du deuxième escalier, il n’y avait personne. Ragas-tens respira. Il n’y avait plus qu’un étage à monter… Un escalier encore, et c’était la liberté…

Ragastens monta… Mais il n’avait pas franchi trois marches qu’il s’arrêta, la sueur de l’angoisse au front. Quelqu’un descen-dait l’escalier, tournant, assez étroit.

Ragastens, immobile, attendit. Le meurtre répugnait à sa nature fine, mais il y allait de sa propre vie… Si celui qui descen-dait le reconnaissait, c’était un homme mort !

Bientôt, Ragastens aperçut la lueur d’une lanterne qui venait au-devant de lui et se projetait sur les murs. Presque aussitôt, le visiteur inconnu apparut. Le chevalier avait rabattu sa toque sur ses yeux et remonté le manteau jusqu’au nez.

– Mon frère ! exclama sourdement une voix.

Ragastens leva les yeux.

– Une femme ! murmura-t-il… Lucrèce !

Le mouvement qu’il fit découvrit un peu son visage. Lucrèce le reconnut. Elle dissimula un geste de stupéfaction. Puis, avec un sourire narquois, elle dit :

– Je crois que c’est M. le chevalier de Ragastens ?

– Lui-même, madame…

En même temps, Ragastens tira du fourreau le poignard et s’apprêta à mourir en tuant le plus possible d’adversaires, au cas où la duchesse appellerait du monde.

– Et je crois que vous vous sauvez, mon cher monsieur ? re-prit Lucrèce revenue de sa surprise.

– Madame, je m’ennuyais dans le taudis où monsieur votre père m’avait fait loger…

– Et vous éprouviez le besoin d’aller respirer au grand air ?…

– Juste, madame !… Et puis, j’avais une visite à faire, que je me reprochais d’avoir tant reculée…

– Une visite ? À qui ?… À la route de France ?

– Non, madame, à vous !

– À moi ?…

– Hélas ! Madame, la fatuité est grande de ma part… mais je me figurais que vous ne pouviez avoir oublié le rendez-vous que vous me fîtes l’honneur de me donner au Palais-Riant… Je vois, madame, à votre front sévère, que vous m’en voulez de n’être pas venu le soir même… Pardonnez-moi… Monsieur votre père m’avait trouvé une occupation qui, vraiment, m’a empêché…

– Et vous veniez chez moi ? reprit Lucrèce stupéfaite de tant de calme et d’aisance.

– Je vous l’ai dit, madame…

Lucrèce réfléchit quelques secondes.

– Eh bien, venez, fit-elle tout à coup.

– Je vous suis, madame.

Lucrèce le regarda dans les yeux.

– Je dois vous prévenir, chevalier, qu’au haut de cet escalier se trouve le corps de garde, où il y a un officier et vingt hommes, tant pertuisaniers qu’arquebusiers… qu’après le corps de garde, il y a la cour d’honneur à franchir, et vous risquez d’y rencontrer des curieux… Après la cour d’honneur, il y a encore un poste à franchir, une porte à vous faire ouvrir… Seul, vous ne ferez pas dix pas sans être reconnu et arrêté… Enfin, je dois vous dire aussi qu’une fois hors du château, si par hasard une nouvelle occupa-tion pressante vous obligeait à remettre la visite que…

– Oh ! madame, interrompit sérieusement le chevalier, du moment que vous me faites l’honneur d’accepter mon escorte jusqu’à votre palais, il n’est pas d’occupation au monde qui puisse m’engager à vous fausser compagnie, pas même le besoin d’échapper à l’amitié mortelle des Borgia !…

Lucrèce tressaillit. « Celui-là est un homme ! » pensa-t-elle. Et elle répéta :

– Venez !

Comme l’avait dit la duchesse, il y avait au haut de l’escalier un corps de garde. Elle ouvrit la porte et entra en s’appuyant sur le bras de Ragastens. L’officier qui commandait le poste avait jeté un commandement ; les vingt soldats alignés, dans une attitude raide de respect, appuyés sur leurs armes, s’étaient rangés sur deux files.

– Ah ! mon frère, disait Lucrèce à haute voix, je suis heu-reuse de vous avoir rencontré… Décidément, ces souterrains me font peur… Je renonce à les visiter, la nuit du moins… Je suis pol-tronne…

L’officier avait ouvert la porte qui donnait sur la cour et s’inclinait très bas. Un instant plus tard, Lucrèce et Ragastens se trouvaient dans la cour.

Ragastens aspira avec délices l’air de la nuit embaumée.

Ils arrivèrent à la grande porte du château.

Là aussi, il y avait un officier et un poste d’hommes. Seule-ment, le poste était le double de l’autre. À la vue de Lucrèce et de celui qu’on supposait être César, le même cérémonial s’accomplit. Enfin, ils franchirent la porte. Ils étaient sur la place.

– Mordieu ! s’exclama Ragastens en poussant un large et profond soupir.

XXIII

LA TIGRESSE AMOUREUSE

Le trajet du château Saint-Ange au Palais-Riant était assez court. Lucrèce, toujours suspendue au bras du chevalier, s’enfonça dans un dédale de petites rues. Elle marchait silencieu-sement, hâtant le pas.

Plus d’une fois, dans ce trajet, Ragastens se demanda s’il ne valait pas mieux, décidément, s’écarter d’un bond, disparaître au détour de quelque ruelle.

Un esprit de bravade et de défi, une jouissance du danger couru, la confiance très grande qu’il avait dans son étonnante force musculaire et dans sa prodigieuse adresse aux armes, la confiance illimitée qu’il avait aussi dans les ressources de son imagination toujours en éveil, toutes ces causes réunies firent qu’il suivit crânement la duchesse de Bisaglia et entra avec elle au Palais-Riant.

Tout dormait dans la vaste et somptueuse demeure.

Elle conduisit Ragastens dans le boudoir où elle l’avait déjà reçu un soir.

– Asseyez-vous, chevalier, dit-elle. Je suis à vous tout à l’heure.

Elle disparut.

– Que peut-elle bien me vouloir ? se demanda Ragastens. Il serait grandement temps d’aller respirer hors de Rome. Ce bon M. César doit être revenu de son étourdissement… Gare au ré-veil !…

Quelques minutes se passèrent. Lucrèce rentra. Elle portait un plateau d’argent sur lequel elle avait disposé toute une colla-tion. Ragastens remarqua qu’il n’y avait qu’une coupe sur le pla-teau.

– Voici pour me faire oublier le pain et l’eau du château Saint-Ange, fit en souriant Lucrèce.

– Madame, que faites-vous ? s’écria Ragastens.

– Eh bien… je vous sers !…

– Oh ! madame, vous voulez donc me rendre bien orgueil-leux ?… Servi par la duchesse de Bisaglia, par l’illustre signora Lucrèce… C’est trop, madame, c’est trop pour un pauvre soldat d’aventure…

Il y avait une telle vibration dans la voix du chevalier que Lucrèce se demanda si c’était l’émotion ou l’ironie qui le faisait parler.

– Le pape, dit-elle gravement, est servi par les mains que voici, toutes les fois que je vais au Vatican. Après lui, nul autre seigneur ne peut se vanter d’avoir vu Lucrèce lui verser à boire, chevalier…

En effet, la duchesse emplissait l’unique coupe du plateau. Ragastens vit pétiller le vin et jeta sur la coupe un regard perçant, comme s’il eût voulu deviner ce que portait ce vin si joliment mousseux.

Était-ce la vie ? Ou la mort ?…

– Madame, ce que vous me dites me désespère…

– Comment cela, chevalier ?

– Oui ! Cette minute inoubliable restera gravée dans mon cœur, si longtemps ou si peu que je vive… Mais voyez ma dis-grâce… Je n’ai ni faim, ni soif… il me serait impossible de rien absorber en ce moment…

– Enfin ! s’écria Lucrèce en riant et en battant des mains. Il y aura donc quelqu’un qui aura fait peur à l’intrépide Ragas-tens !… Et ce quelqu’un, ce sera moi !…

– Peur, madame ?…

– Mais oui, chevalier… ce vin vous fait peur…

– Mordieu, madame, fit Ragastens en saisissant la coupe, vous êtes dans l’erreur. Y eût-il dans ce vin le poison de Locuste, nul ne pourra dire que j’ai eu peur… D’un trait, il vida la moitié de la coupe.

– À mon tour, fit Lucrèce.

Et, tranquillement, elle acheva la coupe en posant ses lèvres à la place même où Ragastens avait posé les siennes.

– Vous voyez, dit-elle, que si vous êtes empoisonné, vous mourrez en bonne compagnie…

« Quelle étrange femme ! songea Ragastens. Elle se joue à l’aise dans cette funèbre conversation, comme si elle causait de ses plaisirs favoris… »

– Jamais je ne me suis tant amusée ! fit Lucrèce. Ainsi, che-valier, vous croyez que je suis capable d’empoisonner les gens ?

– Madame, je vous crois capable des plus grandes choses, voilà tout. Je pense donc que si un obstacle se dresse sur le che-min que vous avez décidé de parcourir, et que cet obstacle soit une existence humaine, vous êtes de ces esprits supérieurs qui, comme les météores en feu, brûlent tout sur leur passage…

Comme tout à l’heure, la voix de Ragastens vibra singuliè-rement. Lucrèce tressaillit et comprit que l’indomptable cheva-lier ne capitulerait pas plus sur ce terrain que sur les autres.

En fait Ragastens lui disait en face qu’il la tenait pour em-poisonneuse. Et elle acceptait la formidable accusation comme un compliment. Au fond de lui-même, Ragastens était épouvanté du sourire qu’il voyait aux lèvres de Lucrèce.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
510 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain