Kitabı oku: «Borgia», sayfa 11
– Voyons, dit celle-ci, expliquez-moi maintenant comment vous êtes sorti de votre cellule et comment je vous ai trouvé, vous en allant, l’air le plus simple du monde, avec la toque, le manteau et l’épée de mon frère…
Ragastens avait résolu de procéder par coups de boutoir. Dans l’étrange et périlleuse situation où il se trouvait, la brutalité lui donnait une arme de défense.
– Bien simple, madame, répondit-il avec une naïveté de physionomie que Lucrèce admira. Monsieur votre frère est venu me proposer une infamie : il m’offrait la liberté, moyennant quoi je devais lui révéler la pensée secrète d’une femme au cas où j’eusse connu cette pensée.
– Quelle est cette femme ?
– Béatrix, fille de la comtesse Alma, récemment assassinée.
– Et alors ?…
– Alors, madame, j’ai attendu que Monseigneur César exas-péré de colère par mes réponses, se jetât sur moi pour me tuer… La chose n’a pas manqué d’arriver. J’ai saisi monsieur votre frère, je l’ai quelque peu étouffé pour le mettre hors d’état de ré-sister, je l’ai enchaîné à ma place, et je suis sorti.
– Vous avez enchaîné César à votre place ?…
Ragastens fit oui de la tête.
– Et vous me dites cela… À moi ?…
– Puisque vous me le demandez, madame ! fit Ragastens en redoublant de naïveté et d’attention.
Lucrèce pâlit légèrement. Un demi-cercle bleuâtre s’étendit sous sa paupière un peu lourde et ses yeux parurent plus bril-lants, plus noirs, plus veloutés. Elle se leva et fit quelques pas en étouffant un soupir.
– Voilà le moment ! pensa Ragastens. Tenons-nous bien… Elle va appeler et me faire poignarder, comme son frère Fran-çois…
Lucrèce s’approcha de lui.
– Savez-vous que c’est prodigieux ce que vous avez fait là ?
– Vous m’accablez, madame…
– Non ! Je vous admire…
– Hé, madame, il s’agissait de ma vie, après tout ! J’en suis fâché pour monseigneur César… mais en ces cas-là, vous savez, on fait comme on peut…
– Qui vous blâme ?… Je dis que je vous admire… et croyez-le, ce mot-là, je ne l’ai pas prodigué jusqu’ici…
Ragastens jeta un profond regard sur Lucrèce. Il comprit !
« Diable ! songea-t-il. L’empoisonneuse se fait ribaude. Si je me laisse endormir, je suis perdu. Dans cinq minutes, il faut que je sois dehors… »
Lucrèce reprit, d’une voix qui commençait à trembler :
– Cette femme, chevalier, vous l’aimez ?…
– Tenez, madame, ne parlons pas de cela, je vous en sup-plie…
– Vous l’aimez… mon frère me l’a dit… et puis, je le vois !… Eh bien ! qu’importe… Ou plutôt, si vous la voulez, je vous la donnerai, moi !…
» Cela vous étonne ?… Je vous étonnerai bien davantage en-core… Vous voulez cette femme… je vous la donnerai, vous dis-je ! Ah ! c’est que vous ne savez pas de quoi je suis capable, pour le bonheur de celui que j’aime… Et je vous aime, Ragastens… Ai-mez-la donc, si bon vous semble, mais aimez-moi, moi aussi… Aime-moi !… Je t’appartiens tout entière…
– Madame…
– Aime-moi, Ragastens, aime-moi… Je serai ce que tu vou-dras… Veux-tu quitter Rome ?… Veux-tu fuir ?… Là-bas, en Mé-diterranée, sur mon île de Caprera, je possède un château que j’ai fortifié… Nul n’osera venir t’y chercher… Ta Béatrix, je te l’amènerai là… et tu l’aimeras, pourvu que tu m’aimes…
– Horreur ! Madame, vous me faites horreur…
– Oui ! Je le sais… Je ne t’en aime que davantage… Ragas-tens, j’ai soif de ton mépris… Crache-moi au visage, si tu veux, mais aime-moi… Tu ne veux pas fuir ?… Eh bien ! Veux-tu être un autre César, plus grand, plus fort, plus puissant ?… Veux-tu ?… Je descends dans les caveaux de Saint-Ange et je tue mon frère avant qu’on ne le délivre… Veux-tu ?… Je sais le moyen de terroriser mon père… il obéira… S’il n’obéit pas, je le tue et je te fais pape à sa place…
Ragastens s’était levé. Enlacée à lui, Lucrèce, d’une main, déchirait les voiles légers qui couvraient sa nudité ; de l’autre, elle essayait d’attirer à elle la tête de Ragastens.
– Aime-moi ! continuait-elle à râler. Aime-moi !
– Madame… votre poison le plus violent… votre poignard le plus acéré… tout ce que vous voudrez !… Mais pas votre con-tact !… Lâchez-moi… Lâchez-moi donc, ribaude ! Tes paroles me donnent la nausée… Tu sues le crime… tu distilles du dégoût !…
– Aime-moi ! Aime-moi !…
– Puisse ma langue être donnée aux chiens si jamais j’insulte une femme !… Mais toi, femelle monstrueuse, tu n’es pas une femme… j’ai le droit de t’insulter.
D’un violent effort, il se débarrassa de son étreinte. Les deux bras de Lucrèce se dénouèrent… elle recula, livide…
– Tu ne veux pas m’aimer ? gronda-t-elle.
– Madame, je vous jure sur mon nom que vos paroles vous ont mise à un doigt de la mort…
– Lâche !
– Lâche, en effet, puisque je ne débarrasse pas l’univers de votre présence ! Puisque je ne tue pas, par je ne sais quel absurde préjugé, le monstre abominable qui me propose l’infamie et le crime… Quels crimes !… L’assassinat de votre frère… de votre père !… Quelle infamie !
– Lâche ! grinça-t-elle, ramassée comme une panthère, tu as peur de quelques meurtres… Un homme !… tu n’es qu’un la-quais de femmes… Tu ne veux pas la puissance de l’amour… Tu préfères mon poison, mon poignard… Sois satisfait ! Tiens, voici les deux !…
Elle se rua, brandissant un poignard qu’elle venait de saisir sur la table. La lame de ce poignard était empoisonnée. La piqûre la plus insignifiante donnait la mort immédiate, foudroyante…
Ragastens avait bondi. Il s’était placé derrière la table.
Lucrèce avait saisi la table. Brusquement, elle la renversa. En un instant, elle fut sur Ragastens.
Celui-ci, en arrêt, attendait. Ses deux bras se détendirent tout à coup comme deux puissants ressorts ; il saisit les deux poi-gnets de Lucrèce. Elle écumait.
– Tu vas mourir ! rugit-elle.
– Madame, dit Ragastens avec un calme terrible, prenez garde de vous blesser en laissant tomber le joujou empoisonné que vous tenez à la main…
En effet, ses doigts nerveux tordaient les poignets de Lu-crèce. Elle poussa tout à coup un hurlement de douleur. Le poi-gnard lui échappa et, tombant sur sa pointe, s’enfonça en vibrant dans le parquet.
Lucrèce, à ce moment, se renversa, se roula.
Ragastens, agenouillé, la tenait sous son étreinte. Il saisit le poignard. Lucrèce devint livide…
– Je suis morte ! bégaya-t-elle.
– Je vous fais grâce, dit-il froidement. Tout à l’heure, j’ai fait grâce à votre frère, autre assassin… Mais ne retombez jamais sous ma main, ni l’un ni l’autre… je vous écraserais comme de malfaisantes vipères…
Aussitôt il se releva et, emportant le poignard, se jeta dans une pièce voisine.
Lucrèce, elle aussi, s’était relevée, blême, rugissante. Elle frappa à coups furieux sur un timbre en hurlant :
– À moi, gardes ! À moi ! Il y a un assassin ici !…
Des portes s’ouvrirent violemment. Des hommes armés, des suivantes à peine vêtues parurent, affolés.
– Il est dans le palais ! Il ne peut s’échapper ! Qu’on garde toutes les issues ! C’est l’assassin du duc de Gandie… il a voulu me poignarder !…
En même temps, elle se lança sur les traces de Ragastens, suivie d’une douzaine de gardes et d’autant de laquais, tandis que d’autres se précipitaient vers les portes et armaient leurs arque-buses.
Ragastens avait franchi deux ou trois pièces. Il se trouva tout à coup dans la vaste salle dont il avait tant admiré le luxe magni-fique : la salle des festins.
Alors, il entendit des rumeurs, des appels qui s’entrecroisaient, un bruit de pas qui approchaient… Il entendit la voix de Lucrèce.
Son regard perçant fit le tour de la salle.
Il venait de se rappeler que les traces de sang, suivies par lui, la nuit où une servante l’avait si mystérieusement laissé seul dans cette salle, l’avaient conduit au Tibre. Il se rua de ce côté.
Au moment où il disparaissait par la porte du fond. Lucrèce apparaissait à l’autre bout de la salle.
– Le voici ! Nous le tenons ! cria-t-elle haletante.
En quelques bonds, elle eut traversé la salle des festins. Ce fut une poursuite effrayante. Elle atteignit enfin la dernière pièce à l’instant où Ragastens enfonçait d’un dernier coup d’épaule la porte-fenêtre qui donnait sur le Tibre.
– Il est pris ! Empoignez-le ! vociféra-t-elle.
Ragastens, pour toute réponse, éclata de rire. Les gardes s’arrêtèrent effarés. Lucrèce lança vers le ciel qu’enflammaient les rayons du soleil levant une imprécation de rage désespérée et tomba à la renverse, évanouie.
Ragastens s’était précipité, tête en avant, dans le fleuve et venait de disparaître dans les eaux jaunes du Tibre.
XXIV. LA VENTE DE CAPITAN
L’aube venait à peine de s’éveiller, lorsqu’un homme, un juif, vint frapper à la porte de l’hôtellerie du Beau-Janus. Maître Bar-tholomeo, l’hôtelier, ayant mis le nez à la fenêtre, reconnut son matinal visiteur.
– C’est bien, je descends ! dit-il.
Bientôt, il ouvrit la porte charretière et le juif se glissa dans la cour de l’auberge.
– Bonjour, mon brave Ephraïm. Exact au rendez-vous.
– Exact, digne Bartholomeo, malgré le désagrément de me lever de si bonne heure. Mais, dites-moi, pourquoi me faire venir à l’heure où les honnêtes gens dorment encore pour faire ce petit marché ?
– Chut !… C’est justement pour que nul ne puisse assister à la vente que je veux vous faire…
Bartholomeo prit le juif Ephraïm par la main et le conduisit contre un des piliers qui soutenaient une sorte de terrasse. Sur ce pilier, une petite affiche manuscrite était collée.
– Lisez cela, maître Ephraïm, fit l’hôtelier.
Le juif se mit à lire à demi-voix. C’était une affiche annon-çant que l’exécution de Ragastens devait avoir lieu ce jour même sur la place en face de l’auberge.
– Ephraïm…, je vous ai fait venir pour vous vendre les hardes et un cheval avec son harnachement. Vous ne comprenez pas ? Les hardes… le cheval…
– Eh bien ?
– Ce sont les hardes du bandit. C’est le cheval du terrible brigand Ragastens ! Vous comprenez maintenant la nécessité de l’heure matinale. Si on se doutait que j’ai logé ce Ragastens, cela pourrait nuire à la bonne renommée de mon auberge.
– En effet, fit le juif en hochant la tête.
– Vous, au contraire, mon digne Ephraïm, vous pourrez re-vendre avec grand profit ces hardes et ce cheval. Ayant appartenu à un si dangereux bandit, effets et animal ne sauraient manquer de tripler de valeur, par la curiosité qui s’attache naturellement aux choses qu’ont touché de leurs propres mains les hommes cé-lèbres.
– Serviteur ! Je ne veux pas attirer sur mon pauvre com-merce l’attention des messieurs de la justice. Ils ne sont que trop enclins à la malveillance. Vendez vous-même hardes et cheval. En vertu de cette fameuse curiosité dont vous parliez si bien, vous ne manquerez pas d’en tirer un bon profit…
– Oui ! Mais j’ai peur ! fit piteusement Bartholomeo.
– Peur pour vous, mais pas pour moi !
– Consentez au moins à examiner ces hardes et ce cheval… Nous nous entendrons sur le prix…
– Bon, vous devenez raisonnable. Je veux bien voir tout cela. Mais je vous préviens que j’ignore d’où proviennent les hardes, à qui appartient le cheval. Je veux l’ignorer. Je vous compterai le juste prix et nous ne parlerons pas du reste.
– Venez… Commençons par les hardes !
Quelques instants plus tard, Bartholomeo et le juif Ephraïm se livraient, dans la chambre de Ragastens, à un marchandage effréné. Ils finirent par tomber d’accord.
– Emportez cela et allons voir le cheval.
– Non… laissons. Si la bête ne me convient pas, le marché ne tient plus ; donc, inutile de me charger.
Ils se rendirent à l’écurie.
Capitan était là qui piaffait, hennissait, tirait sur sa longe et tournait la tête vers la porte. La pauvre bête attendait son maître, ne comprenant rien à sa longue absence.
Ephraïm tourna autour du cheval, examina ses dents, soule-va ses sabots, palpa ses jarrets nerveux et admira en connaisseur le superbe rouan.
Enfin, les deux compères ayant convenu d’un prix, Ephraïm songea à ses hardes et se rendit, accompagné de Bartholomeo, dans la chambre de Ragastens.
Là, un cri de surprise leur échappa à tous deux. Les effets avaient disparu !
– Qu’est-ce que cela signifie ? fit le juif, soupçonneux.
– Je n’en sais rien ! répondit Bartholomeo tremblant.
– Un voleur a passé par là…
– Heu !… Il n’y a personne de réveillé encore dans l’auberge. Je pense que c’est de la magie.
– Magie, vol ou sorcellerie, vous me rendrez ce que je vous ai versé pour les hardes et ne garderez que le prix du cheval.
Cela dit, Ephraïm qui, au fond, soupçonnait fort le digne Bartholomeo de lui jouer un mauvais tour, se dirigea tout grom-melant vers l’écurie, suivi de l’aubergiste, atterré par cette in-compréhensible disparition. Ils entrèrent… et s’arrêtèrent, pétri-fiés, béants, devant la stalle que Capitan occupait dix minutes auparavant. Le cheval avait disparu, lui aussi…
Les deux compères se regardèrent, effarés.
Cette fois, les soupçons du juif s’étaient dissipés. Que l’hôtelier eût fait traîtreusement enlever un paquet d’effets, c’était possible : mais le cheval !
– Je n’y comprends rien, murmura-t-il.
– Et moi, non plus ! fit Bartholomeo dont les dents s’entrechoquaient de terreur.
– Je crois que quelque adroit filou a habilement escamoté le cheval. D’autant mieux, observa Ephraïm qui venait de sortir dans la cour, d’autant mieux que vous avez laissé la porte charre-tière ouverte… Voyez vous-même…
– C’est trop fort. Je suis sûr de l’avoir fermée, et elle n’ouvre pas du dehors…
Le juif ne trouva rien à répondre.
– Tout cela est bien louche, en effet, dit-il au bout d’un ins-tant. Quoi qu’il en soit, je regrette de m’être dérangé pour rien… Allons, il ne vous reste qu’à me rendre l’argent.
Ah ! ce fut un moment bien dur que celui où maître Bartho-lomeo dut restituer les ducats si honnêtement acquis par la vente d’un cheval qui ne lui appartenait pas.
Et tandis qu’Ephraïm se retirait, Bartholomeo rentra dans la salle commune et, pâle, tremblant, se laissa tomber sur un esca-beau, en murmurant :
– Mon auberge est hantée !…
Et maître Bartholomeo, accablé d’un si grand désastre, se plongea en de sinistres réflexions !… Voilà comment Capitan fut vendu sans l’être, et ne put être vendu tout en l’ayant été.
XXV. LE TOCSIN
En plongeant dans les eaux jaunâtres du fleuve, le chevalier avait son idée : aborder aux marches de l’auberge. Il commença donc par nager entre deux eaux, précaution d’autant plus utile qu’au moment même où il disparaissait, plusieurs coups d’arquebuse et de pistolet partirent du Palais-Riant.
Lorsqu’il revint à la surface du fleuve, il était déjà loin.
Il mit une fois encore le nez hors de l’eau et se vit près des marches de son auberge. En quelques brasses vigoureuses, il les atteignit et posa les mains à l’endroit même où s’était cramponné François Borgia.
Ragastens se hissa hors de l’eau et, debout, sur les marches, se secoua comme un barbet.
– Que la fièvre maligne étouffe le frère et la sœur ! murmu-ra-t-il. A-t-on jamais vu pareils enragés. L’un veut me faire tran-cher le cou, l’autre veut me poignarder avec ce joli stylet que j’ai perdu dans le Tibre. C’est dommage… Or ça, je crois que l’air de Rome me devient des plus pernicieux…
Tout en monologuant, Ragastens, sans perdre une seconde, avait pénétré dans sa chambre. Il vit, proprement étalés sur son lit, ses effets et l’équipement de guerre qu’il avait achetés la veille même de son arrestation, en vue d’une prochaine entrée en cam-pagne sous les ordres de César Borgia. En un clin d’œil, il échan-gea ses vêtements trempés contre les vêtements secs qui sem-blaient l’attendre.
Il acheva de se transformer. Habillé de pied en cap, bien cuirassé, il ceignit autour de ses reins la ceinture qu’il avait enle-vée à César Borgia et qui supportait une excellente épée. Ragas-tens l’examina, fit ployer la lame.
– Ma pauvre rapière ! soupira-t-il. Restée entre les mains de cette merveille de laideur qui s’appelle dom Garconio ! Baste ! Celle-ci n’est pas mauvaise. Je ne perds pas au change. Ces Bor-gia sont bien outillés de tout ce qui tranche, transperce, taillade et assomme : c’est une justice à leur rendre.
Ragastens perdait d’autant moins au change que sa rapière, à lui, n’avait d’autre mérite – mérite appréciable, il est vrai ! – que d’être une lame à toute épreuve ; tandis que l’épée de César était enrichie d’une splendide poignée sur laquelle Ragastens constata, avec satisfaction, la présence d’un fort beau diamant et de quelques rubis de moindre valeur.
En un instant, il eut fait un paquet des vêtements, des bottes, de la toque, du pourpoint mouillés qu’il venait de quitter, et il jeta le tout au Tibre. Cela fait, il se glissa dans le couloir où donnait sa chambre, le parcourut sur la pointe des pieds, atteignit la cour et, longeant rapidement les murs, pénétra dans l’écurie.
Ragastens s’avança pour seller et brider Capitan.
– Tiens ! c’est fait ! murmura-t-il presque sans étonnement, tant ce qui lui arrivait depuis la nuit était étrange. Bonjour, Capi-tan ! Tu es heureux de me voir, hein ?… Moi aussi… Allons, tais-toi !…
Capitan hennissait de plaisir et battait le pavé de son sabot. Ragastens le flatta, le calma puis, le tira par la bride vers la cour.
Le chevalier conduisit rapidement son cheval à la porte charretière, l’ouvrit, la fit franchir à Capitan. Puis il se mit en selle et s’éloigna au trot.
– Il est certain, pensa-t-il, qu’on va me chercher au nord, du côté de la France, du côté de Florence… Allons au midi, du côté de Naples !
Ce fut donc vers la porte sud qu’il se dirigea. En quelques minutes, il eut atteint la chaussée qui y conduisait, et bientôt, il aperçut la porte elle-même. On venait de l’ouvrir, car le soleil se levait à l’horizon.
Ragastens se mit au pas : il ne voulait pas avoir l’air, en pas-sant devant le poste, d’un homme trop pressé. Un homme qui court, on le remarque. Un homme qui va paisiblement, on le voit peut-être, mais on n’en garde pas le signalement.
À l’instant où le chevalier, passant du trot au pas, fixait un regard ardent sur cette porte qui représentait la liberté, la vie, un cavalier déboucha d’une rue adjacente, fit un geste de stupéfac-tion et chercha à s’approcher de Ragastens qu’il salua avec toutes les marques d’un profond respect.
C’était un homme d’une trentaine d’années, petit, maigre, sec, nerveux, avec une figure basanée que balafrait une intermi-nable moustache noire, et des yeux qui brillaient comme des es-carboucles.
Bien qu’il montât un fort beau cheval, il était vêtu comme un gueux et s’enveloppait dans une mauvaise cape. Il essaya d’attirer l’attention de Ragastens et le saluant très bas il murmura d’une voix humble :
– Monseigneur, votre dévoué valet, pour vous servir !
Mais Ragastens ne l’entendit pas. Ragastens ne vit ni l’homme, ni son cheval, ni son salut respectueux.
En effet, à ce moment même, le bourdon de Saint-Jean fit entendre sa voix énorme à laquelle les voix de bronze des trois cents églises de Rome se mirent aussitôt à répondre ; les fenêtres s’ouvrirent ; des têtes effarées apparurent ; un tumulte indescrip-tible se leva de la grande ville qui, l’instant d’avant, sommeillait encore et que réveillaient soudain les cloches sonnant à toute vo-lée.
– Le tocsin ! fit Ragastens en poussant un terrible juron. C’est pour moi ! On va fermer les portes de la ville ! En avant, Capitan, en avant !…
Ragastens rendit la bride. Capitan qui, au repos depuis trois jours, écumait d’impatience, bondit avec un hennissement stri-dent et partit droit devant lui, droit sur la porte, en faisant voler les cailloux sous de furieux coups de sabot.
– Halte ! On ne passe plus ! Arrête ! crièrent les soldats qui, déjà, s’empressaient de fermer la porte.
Capitan était encore à vingt pas de la porte. Ragastens enve-loppa le cheval dans une étreinte suprême et son double coup d’éperon fit jaillir le sang.
– Arrête ! On ne passe plus ! hurla l’officier de garde.
– Je passe tout de même ! rugit Ragastens.
Il y eut un choc formidable. L’officier fut culbuté… Trois ou quatre soldats roulèrent sur le sol. Capitan passa comme une trombe. Ragastens était sauvé !…
Sa première pensée fut pour son cheval. Il le flatta, tapotant son encolure, tandis que la brave bête fendait l’espace dans un galop éperdu.
– Merci, mon Capitan, merci, mon bon compagnon !… Je t’ai fait mal, hein ?… Ce coup d’éperon… Il fallait ça, vois-tu… Sans quoi, nous étions perdus…
Il tourna la tête vers la ville et vit que les soldats avaient achevé de fermer la porte. Au loin, le tocsin grondait toujours.
– Hurle, César ! clama Ragastens enivré de sa liberté, enivré de sa course fantastique. Hurlez, Borgia mâles et femelles ! C’est ma liberté, c’est mon allégresse que célèbrent vos gueules d’airain !
En effet, seul un Borgia pouvait avoir donné l’ordre de son-ner le tocsin. Et ce tocsin ne pouvait avoir d’autre but que de le signaler et de le faire arrêter !
Ragastens tourna encore la tête. Mais il s’aperçut alors qu’il était poursuivi. Un cavalier courait derrière lui, ventre à terre.
Ayant constaté qu’il n’avait affaire qu’à un seul ennemi, Ra-gastens haussa les épaules et sourit. Ce sourire était un poème de force et de confiance. Comme il arrivait près d’un ruisseau, il ar-rêta le galop de son cheval, sauta à terre et, ayant puisé de l’eau dans le creux de sa main, se mit à rafraîchir la blessure d’éperon qu’il avait faite aux flancs de son Capitan !…
