Kitabı oku: «Borgia», sayfa 12
XXVI. SPADACAPPA
Cependant, Ragastens surveillait de l’œil l’ennemi qui ap-prochait rapidement, maintenant qu’il n’était plus tenu à dis-tance par le galop de Capitan. Bientôt, ce cavalier atteignit Ra-gastens. C’était l’homme qui l’avait si humblement salué quand le tocsin s’était mis à sonner.
Ragastens se tenait sur la défensive, la main sur la garde de son épée. Mais, à sa grande surprise, l’homme mit pied à terre et s’approcha de lui en exécutant à chaque pas une profonde révé-rence. Le chevalier remarqua que l’homme ne portait pas l’épée.
– Holà, l’ami ! fit-il, est-ce à moi que vous en voulez ?…
– Monseigneur, votre humble valet, pour vous servir !
– Que voulez-vous ?… fit Ragastens.
– Un instant d’entretien… si votre Seigneurie veut bien.
– Qu’est-ce que cette figure-là ? pensa Ragastens. Un sbire ? Un brave ? Un espion ?… Vous avez quelque chose à me dire ? ajouta-t-il à haute voix.
– Une proposition à vous soumettre, Excellence…
– D’abord, mon brave, fais-moi le plaisir de mettre de côté tes seigneuries, tes excellences, tes monseigneurs. Tu as la poli-tesse agaçante…
– Monsieur le chevalier… je vous appelle ainsi pour vous obéir…
– Comment sais-tu que je suis chevalier ? fit Ragastens, de-venu encore plus soupçonneux.
– C’est bien simple. Je sais même votre nom. Je vous con-nais. Qui ne vous connaît pas dans Rome ?… On n’y parle que de vos prouesses, de la façon dont vous avez arrangé l’illustre baron Astorre, de votre entrée triomphante au Palais-Riant. Dame… les laquais ont jasé ! Et puis, surtout, le jour où nous devions vous tuer…
– Ah ! ah ! voilà de la franchise !
– Mon Dieu, monsieur le chevalier, on fait ce qu’on peut… Nous étions payés par Garconio pour crier que vous étiez l’assassin du duc de Gandie… et pour vous dépêcher quelque bon coup de stylet entre les omoplates…
– Peste, mon brave ! Tu es un jovial compagnon…
– Oui ! Mais voilà que vous saisissez le Garconio par la peau du cou et que vous nous l’envoyez par la figure comme un pru-neau pourri qu’on jette… Quel coup, par Hercule, quel coup, monseigneur…
– Encore !…
– Pardon, j’obéis, monsieur le chevalier. J’ai donc été l’un de ceux qui ont été écrasés par la chute du moine… Bref, lorsque j’ai vu cela, lorsque je vous ai vu sauter par-dessus nos poignards, j’ai conçu pour vous… comment vous dirais-je… une admiration…
– Tu me flattes, vraiment !
– Oui ; j’ose dire une admiration passionnée. Et alors, je me suis dit que si je pouvais entrer au service d’un seigneur tel que vous, ce serait pour moi un honneur…
– Comment t’appelle-t-on, mon brave ?
– Mes camarades m’appellent Spadacappa.
– Épée et cape ! Un juron de bandit. Ce n’est pas un nom d’homme, cela !
– Tel quel, c’est mon unique nom !
– Va pour Spadacape ! Eh bien, Spadacape, mon ami, tu vois cette route ? Moi, je vais par là, au Sud. Toi, tu vas t’en aller par là, au nord ; et je t’engage à disparaître au plus tôt si tu ne veux faire connaissance avec le rotin que je taillerai tout exprès à cet arbre pour en honorer ton échine…
Spadacappa – ou Spadacape comme l’appelait Ragastens en francisant le mot, plutôt que le nom – joignit les mains et s’écria, avec une comique angoisse :
– Monsieur le chevalier me chasse ! Saints du paradis, que vais-je devenir ?…
– Bah ! fit en riant Ragastens, les saints que tu invoques sont assez bons diables pour t’indiquer quelque bon bourgeois à vo-ler…
– Monsieur le chevalier, écoutez-moi, je vous en supplie. L’existence qui fut mienne jusqu’ici me révolte. Oh ! Vivre en paix, sans songer à mal, que ça doit être bon ! Pouvoir dormir sans se réveiller, hagard, les cheveux hérissés de terreur ! Pouvoir se dire que les gens qui passent vous regardent sans dégoût !… J’ai rêvé tout cela, monsieur le chevalier…
– Ah çà ! tu me choisis pour t’enseigner la vertu, c’est fort bien… Mais pourquoi moi ?
– J’ai pensé à vous, monsieur, parce que je n’ai pas vu seu-lement que vous étiez fort comme Hercule, brave comme Achille… mais aussi parce que, dans vos yeux, j’ai lu la bonté de votre cœur…
– Pauvre diable ! murmura Ragastens.
– Je vous le jure, monsieur, j’en avais assez ! Et ce Garconio, ce moine qui se glissait parmi nous pour nous indiquer des vic-times, j’avais fini par le prendre en horreur !… Aussi, monsieur, lorsqu’on a su votre arrestation, lorsque les tablettes ont été clouées à la porte de toutes les églises pour annoncer que vous auriez les poignets et le cou tranchés, j’ai pleuré… oui, moi, Spa-dacappa, truand sans foi ni loi, j’ai pleuré…
– Hum ! C’est bien gentil de ta part… mais enfin, ce n’est pas une raison…
– Alors, interrompit impétueusement Spadacape, alors, monsieur le chevalier, j’ai voulu vous sauver ! J’ai demandé à mes camarades de m’aider… Les lâches ont refusé… Alors, j’ai pris la résolution de quitter Rome, d’aller à Naples, faire le lazza-rone, plutôt que de continuer cet abominable métier… Je me pro-curai un cheval…
– Tu te le procuras ?…
– C’est mon dernier méfait… il le fallait bien ! Je vis ce che-val, à la brune, attaché à la porte d’une hôtellerie… Je le déta-chai… voilà tout… D’ailleurs, le lien était si lâche… ce cheval ne demandait qu’à s’en aller.
– Oui, tu n’eus qu’à lui faire signe, n’est-ce pas ?
– Ce matin, continua Spadacape feignant de ne pas avoir en-tendu, ce matin, je me dirigeais tranquillement vers la porte de Naples… Tout à coup, je vous aperçus… Jugez de ma surprise et de ma joie… J’allais vous aborder. Mais voilà le tocsin qui sonne. Vous vous envolez… je cours après vous, vous vous arrêtez, et me voilà ! Ah ! monsieur le chevalier, sauvez-moi de la vie infernale que j’ai dû mener !
Spadacape était sincère. Ragastens en eut l’intuition.
– Mais enfin, reprit-il, qui diable t’a forcé de faire le métier de bandit, puisque tu te reconnais une vocation pour le métier d’honnête homme ?
– Que sais-je ? L’exemple, l’entraînement, la nécessité… Te-nez, monsieur le chevalier, vous me demandiez mon nom ? Je n’en ai pas ! Mon père ? Je ne m’en connais pas ! Ma mère ? In-connue aussi ! Enfant, j’ai mendié ; homme, j’ai volé pour man-ger. Je suis un pauvre hère, voilà tout… et je voudrais bien, moi aussi, trouver une main qui se tende…
Ragastens se trouva fort embarrassé. Il n’eût pas demandé mieux, au fond, que d’avoir un serviteur qui le comprît et s’adaptât à sa nature aventureuse. Ce Spadacappa faisait admi-rablement son affaire.
Seulement, à l’heure actuelle, il y avait un grave empêche-ment, pour le chevalier, à s’offrir le luxe d’un laquais. Pour avoir un serviteur, il faut le payer. Or, Ragastens était pauvre comme le dernier pêcheur du Tibre.
En effet, au moment de son arrestation, on lui avait enlevé son épée et sa ceinture qui contenait sa bourse. Il est vrai que l’épée de César, qu’il s’était appropriée, était enrichie de plu-sieurs rubis et d’un beau diamant. Mais quand pourrait-il trouver occasion de les vendre ? Il résolut donc de renvoyer Spadacappa, tout en lui parlant avec plus de douceur qu’il n’avait fait d’abord.
– Écoute, lui dit-il, je suis convaincu que tu m’as dit la véri-té. D’autre part, j’avoue que, malgré tes fredaines, tu ne me dé-plais pas… je regrette de t’avoir quelque peu rudoyé tout à l’heure…
– Monsieur le chevalier est trop bon…
– Seulement, voilà : nous allons nous séparer, tout de même. Et la raison, c’est que je ne suis pas assez riche pour m’embarrasser d’un serviteur.
– N’est-ce que cela ?…
– Il me semble que la raison est suffisante…
– Non monsieur le chevalier, non ! Laissez-moi vous servir ! Je vous jure que vous n’aurez pas lieu de vous en repentir. Vous n’êtes pas riche ? Vous le serez plus tard ! Vous ne pouvez pas me payer ? Vous me payerez quand vous aurez fait fortune !…
– Parbleu, mon garçon, tu parles avec une chaleur qui me fait plaisir… Eh bien, soit donc, puisque tu y tiens ! Je te prends. À partir de ce moment, tu fais partie de ma maison !
Il est impossible de rendre l’expression d’ironie mélanco-lique et de scepticisme cocasse qui fit vibrer la voix de Ragastens parlant de « sa maison ». Quant à Spadacape, il jeta son bonnet en l’air.
– Vive le soleil et la joie ! cria-t-il. Adieu, Rome et ses guets-apens. Vive le chevalier de Ragastens, mon maître !
– Pauvre diable ! se répéta Ragastens attendri.
Et sa confiante jeunesse, généreuse et vibrante, ne se de-manda même pas si ce bandit n’était pas un espion, et s’il n’avait pas attaché la trahison à ses pas.
Cependant, Ragastens s’était remis en selle. Il prit au galop la route de Naples. Spadacape suivait à quinze pas, comme il avait vu faire aux écuyers des grands seigneurs, dans les rues de Rome. Mais Ragastens, d’un signe, l’appela près de lui.
– Connais-tu un chemin de traverse par où je puisse re-joindre la route de Florence ?
– Monsieur le chevalier, voyez-vous ce bouquet de chênes-liège à mille pas devant nous ? Au delà, se trouve une chapelle abandonnée dans laquelle j’ai parfois passé la nuit, sous la pro-tection de saint Pancrace à qui elle est dévouée. Eh bien, à vingt pas de la chapelle, il y a à main droite un sentier favorable à votre dessein. Mais, monsieur le chevalier ne va donc pas à Naples ?
– Vous m’interrogez, monsieur Spadacappa ?
– Oh ! pardon… Vieille habitude.
– Oui… l’habitude de questionner… de demander quelque chose, ne fût-ce que la bourse ou la vie…
– Ah ! monsieur, vous n’êtes pas généreux !
– Allons, allons ! Tu as du bon. Ta révolte me fait plaisir et, à mon tour, je te demande pardon.
– Cette fois, monsieur le chevalier est trop généreux, dit Spadacape redevenu radieux.
À ce moment, ils atteignirent l’orée du bouquet de chênes si-gnalé. Ragastens fit halte, se retourna vers Rome et, se haussant sur les étriers, interrogea la route.
Au loin, très loin, s’élevait un nuage de poussière.
– Je suis poursuivi ! dit Ragastens.
Il jeta les yeux autour de lui : la campagne était nue, déserte, morne plaine où un cavalier devait s’apercevoir, aussi loin que portait le regard. Seul, le bouquet de chênes offrait un abri mo-mentané.
Que faire ?… Fuir ?… À droite ou à gauche, ou en avant, Ra-gastens serait vu. Dès lors, ce ne serait plus qu’une question de vitesse…
– Suis-moi si tu peux ! dit-il à Spadacape.
Mais, au moment où il allait s’élancer, celui-ci l’arrêta d’un geste.
– Il ne faut pas fuir, monsieur… Vous serez pris. Ces gens seront sur votre piste dans trois minutes.
– Que faire alors ?
– Venez, monsieur, venez !…
Tous deux s’élancèrent et, en quelques foulées de galop, ils eurent franchi le petit bois aux arbres espacés… À cet endroit s’élevait une chapelle presque en ruines. Spadacape sauta à terre et introduisit son poignard dans la serrure de la porte qui s’ouvrit.
– Heureusement que je connais la manœuvre, dit-il. Entrez, monsieur le chevalier.
– Parbleu ! L’idée est bonne… Passe le premier…
– Non, monsieur, entrez seul… Vite !… Oh ! ajouta Spada-cape en saisissant un éclair de soupçon dans les yeux du cheva-lier, ayez confiance, monsieur !
Le chevalier, après un dernier regard auquel Spadacape ré-pondit par une muette protestation, mit pied à terre et entra dans la chapelle, traînant après lui Capitan. Quant à Spadacape, il ferma la porte et remonta à cheval.
Par une fente de la porte, Ragastens pouvait voir et entendre tout ce qui se passait sur la route. Une main crispée sur la garde de son épée, l’autre sur les naseaux de Capitan, qu’il pinçait pour l’empêcher de hennir, il attendit avec cette froide intrépidité qui le faisait si fort.
– Si cet homme est un traître, se dit-il, je suis perdu… Mais je n’avais pas le choix ! Ah !… voici nos gens !…
En effet, une troupe débouchait à ce moment, à fond de train, du bouquet de chênes-liège qu’elle venait de franchir en tourbillon. Elle se composait d’une cinquantaine de cavaliers à la tête desquels galopait un officier.
Spadacape, marchant tranquillement au pas, s’avançait à leur rencontre en tenant le bas-côté de la route.
– Halte ! commanda l’officier en l’apercevant. Holà ! l’homme, d’où venez-vous ?
– De Naples, Votre Seigneurie… Et je vais à Rome pour y ac-complir un vœu.
– Avez-vous rencontré un cavalier ayant l’air de fuir ?…
– Un cavalier ? Certes, Votre Seigneurie ! Je lui ai même parlé.
– Ah ! ah !… Qu’a-t-il dit ?
– Il m’a demandé s’il était bien sur la route de Naples, et lorsque je lui ai répondu que oui, il s’est remis à galoper comme s’il eût à ses trousses une légion de diables d’enfer…
– Nous le tenons !… Et dites-moi, quelle avance pensez-vous qu’il ait sur nous ?
– Une heure à peine… Mais si vous voulez m’en croire, cette heure sera fortement diminuée… Quand vous aurez galopé une demi-heure environ, vous trouverez deux routes devant vous. L’une à droite qui fait un long crochet… c’est la route qu’a prise celui que vous poursuivez ; l’autre à gauche, qui coupe au plus court… prenez-la et vous gagnerez plus d’une demi-heure.
– En avant ! hurla l’officier. Il est à nous !… Brave homme, venez demain me demander au château Saint-Ange où je serai de garde, et vous serez récompensé…
La troupe s’élança dans un galop furieux. Au bout de quelques minutes, l’épais nuage qu’elle soulevait disparut au loin sur la route de Naples. Alors, Spadacape ouvrit la chapelle. Ra-gastens en sortit et sauta en selle.
– Eh bien, monsieur le chevalier, vous avez vu ? Vous avez entendu ?…
– Rien !… Je parlais à saint Pancrace, le patron de cette église, fit Ragastens avec un sourire.
– Ah ! fit Spadacape étourdi de stupéfaction… Et il vous a répondu ?…
– Oui : il m’a dit qu’il te faisait rémission de tous tes péchés passés.
XXVII. L’AUBERGE DE LA FOURCHE
Ragastens s’enfonça dans le sentier que lui avait indiqué Spadacape. Pendant deux heures, il trotta silencieusement, se re-tournant de temps à autre pour interroger son compagnon – ou, si l’on veut, son écuyer – sur le chemin qu’il fallait prendre.
Vers midi, ils se trouvaient au nord de la Ville Éternelle après en être sortis par le sud. La faim commençait à talonner Ragastens. Il appela Spadacape.
– Comment fais-tu pour déjeuner, lui demanda-t-il, lorsque tu n’as rien à manger et pas d’argent pour aller à l’auberge ?
L’écuyer tendit le bras vers quelques arbres qui dressaient au milieu des champs leurs branches tordues et couvertes de larges feuilles dentelées.
– Des figuiers ! dit-il simplement.
– Des figues ! De quoi se rafraîchir et apaiser l’appétit tout ensemble !
– Seulement, elles ne sont pas tout à fait mûres…
– Bah ! Qu’importe… Courons-y…
En arrivant sous les figuiers, Spadacape s’apprêta à grimper dans l’un d’eux.
– Laisse ! fit Ragastens. Cela me rappellera le temps où j’allais dénicher des pies dans les bois de Montrouge, et des merles dans les bois de Montmartre…
Et, sautant à terre, il se mit lestement à grimper. Mais, par-venu aux hautes branches, il fit la grimace : non seulement les figues n’étaient pas tout à fait mûres, mais elles ne l’étaient pas du tout.
– Triste déjeuner ! murmura-t-il. Je regrette le pain et l’eau que monseigneur César me faisait octroyer.
Ragastens cueillit les figues quand même. Il les lança, au fur et à mesure, à Spadacape. Tout à coup, celui-ci jeta un cri per-çant.
– Les figues ! s’écria l’écuyer en levant vers le chevalier un visage bouleversé de surprise.
– Eh bien, quoi ? les figues ?…
– Eh bien ! Elles sont en or !…
– Ça ! Deviens-tu insensé ?…
– Voyez vous-même ! Voici la dernière que vous m’avez en-voyée…
Et Spadacape, tendant le bras, remit au chevalier un beau ducat d’or qui brillait au soleil.
– Curieux ! Curieux ! s’étonna Ragastens.
– Encore une !… Et encore une !… C’est toute une pluie ! vo-ciféra à ce moment Spadacape qui, sautant de son cheval, se mit à ramasser une dizaine de ducats d’or tombés de l’arbre.
Ragastens, stupéfait, jeta les yeux autour de lui et se deman-da s’il n’avait pas découvert un trésor, lorsque son regard tomba enfin sur sa propre ceinture.
Une pointe de branche, en s’accrochant à cette ceinture, l’avait un peu déchirée. Et c’est de cette déchirure que tombait la pluie miraculeuse de ducats. Ragastens poussa un grand éclat de rire sonore.
– La ceinture de César Borgia ! s’exclama-t-il…
Il descendit rapidement, défit et ouvrit la ceinture : elle était pleine d’or ! César Borgia, qui avait toujours quelque coup de sty-let à récompenser ou quelque bandit à encourager, ne sortait ja-mais sans avoir sur lui une forte somme. Selon l’usage, il plaçait cet argent dans des pochettes aménagées le long de la ceinture qui soutenait son épée.
Or, on se rappelle que Ragastens avait agrafé autour de ses reins la ceinture de César, pour avoir son épée. Il s’assit et se mit à compter ce petit trésor. Il y avait plus de cent ducats d’or, sans compter une forte poignée de pistoles et enfin quelques écus : la fortune !…
– Mordieu ! fit-il joyeusement, monseigneur César fait bien les choses quand il s’y met… Merci, César !… Or çà, reprit-il, ces figues ne sont pas mangeables – maintenant surtout. Connais-tu une auberge, où l’on puisse déjeuner en paix, et en toute sécuri-té ?
– Sur la route de Florence, monsieur le chevalier, à une heure d’ici, à peine, il n’y a que l’auberge de la Fourche, où vous serez aussi en sûreté qu’à deux cents lieues de Rome et des Bor-gia. Je connais le patron. C’est un de nos amis. Il nous aidait par pure complaisance et nous gardait dans ses caves certaines mar-chandises encombrantes jusqu’à ce que nous puissions les écou-ler honnêtement et cela, contre une part de prise.
– Oui, un honnête receleur… Mais je n’ai pas le choix… Va, pour l’auberge de la Fourche. D’autant qu’elle ne m’est pas tout à fait inconnue.
Ragastens eut un sourire en songeant à sa première ren-contre avec César Borgia et à son duel avec le terrible Astorre, qu’il avait si bien mis à la mode des pourpoints tailladés.
Il était près d’une heure lorsqu’ils atteignirent la Fourche, sur la route de Florence, après un bon temps de trot. Pendant que Spadacappa conduisit les chevaux à l’écurie, Ragastens pénétra dans une salle basse où des draps mouillés suspendus devant la fenêtre entretenaient une fraîcheur suffisante. Il mourait de faim.
Son premier soin fut donc de commander un déjeuner subs-tantiel à la servante qui vint s’enquérir de ce qu’il souhaitait. Mais comme déjà la fille dressait la table, le patron de l’auberge entra et, saluant Ragastens, il lui dit à voix basse :
– Monsieur est des nôtres, à ce que me dit son domes-tique ?…
– Des vôtres ?…
– Oui, reprit l’hôte en clignant des yeux. Que monsieur ne craigne rien… Si monsieur veut me suivre, je vais le mener dans un endroit où il sera en parfaite sûreté, et j’aurai moi-même l’honneur de servir monsieur…
– L’aventure est excellente, se dit Ragastens en riant. Me voilà admis parmi messieurs les truands de Rome…
Il suivit l’aubergiste. Celui-ci le conduisit dans une pièce du premier étage, à laquelle on montait par un étroit escalier dont l’entrée, située dans une petite cour, était masquée par une fu-taille.
– Nul ne songera à venir ici demander monsieur, dit-il. Monsieur peut y rester plusieurs jours sans danger.
– Merci, mon brave. Donnez-moi à déjeuner, pour com-mencer.
La chambre était petite, mais confortablement aménagée en vue d’un séjour assez long. Il y avait un lit, un canapé, un fauteuil, une table, plusieurs flambeaux de cire, et même des livres pour se distraire. Une petite fenêtre aux jalousies closes donnait sur la route. En cas d’extrême alerte, on pouvait filer par là.
L’aubergiste de la Fourche reparut bientôt avec un panier de victuailles auxquelles il fit largement honneur.
– Et Spadacappa ? demanda-t-il en dévorant à belles dents un succulent pâté d’anguilles.
– Le domestique de monsieur déjeune à la cuisine.
– Qu’il vienne me trouver dès qu’il aura fini.
Sans perdre un coup de dents Ragastens songeait.
« Chose étonnante, pensait-il. J’ai coudoyé les grands sei-gneurs de Rome, et n’ai entrevu que crimes atroces. Je rencontre un bandit : il me sauve ! J’arrive chez un simple aubergiste : il me protège. Ah çà, est-ce que pour trouver la noblesse du cœur, il faut aller loin de la noblesse de parchemin ?… »
Ces philosophiques réflexions furent interrompues par l’arrivée de Spadacappa.
– Tu as déjeuné ? demanda le chevalier.
– Comme je n’avais pas déjeuné depuis dix ans, monsieur ! C’est étonnant ce que ça donne de l’appétit de savoir que le pain qu’on mange n’est pas le prix du sang !
– Bon !… Tu es reposé ?
– Prêt à chevaucher jusqu’à la nuit, s’il le faut.
– Cela tombe à merveille. Tu vas retourner à Rome.
– À Rome ? s’écria Spadacape avec terreur. Est-ce que mon-sieur le chevalier a assez de moi ?…
– Non ! Sois tranquille. Tu vas retourner à Rome, d’un bon trot. Connais-tu la rue des Quatre-Fontaines ?
– Je crois bien ! L’eau de la fontaine à quatre bouches m’a souvent servi de vin d’Asti…
– Eh bien, interrompit Ragastens, tu frapperas à une mai-son qui se trouve juste en face la fontaine. Tu demanderas à par-ler au seigneur Machiavel… Retiendras-tu ce nom ?
– Machiavel, je le tiens là !
– Quand tu l’auras vu, tu lui diras simplement qu’il pré-vienne son ami Raphaël Sanzio que je suis ici et que j’attendrai jusqu’à demain. Et puis, tu reviendras. Tu as compris ?
– Admirablement. Quand faut-il partir ?
– Tout de suite.
Spadacappa se précipita. Trois minutes plus tard, Ragastens entendait le trot relevé de son cheval qui s’éloignait grand train.
– Maintenant, se dit-il, j’ai quelques heures devant moi. Songeons à les employer utilement, c’est-à-dire à nous refaire quelques forces.
Cela dit, Ragastens s’allongea sur le canapé. Une minute, les figures confuses de Primevère, de Lucrèce et de César passèrent et repassèrent devant son imagination. Et bientôt, il s’endormit d’un profond sommeil.
La robuste constitution de César triompha du commence-ment d’apoplexie qu’il devait aux doigts de fer du chevalier. Peu à peu, il revint à lui. L’étonnement le paralysa d’abord, quand il se vit enchaîné dans le cachot qu’un reste de sa torche continuait à éclairer.
Cet étonnement ne dura pas. Il fit place à un accès de fureur folle. César se mit à rugir.
Après la fureur vint la terreur. Car nul ne l’entendait ! Nul ne venait le délivrer. Et ses cheveux se dressèrent sur sa tête lors-qu’il se demanda si on n’allait pas l’oublier là !…
Tout à coup un bruit de pas précipités parvint à ses oreilles. L’épouvante qui blêmissait son visage disparut aussitôt et il n’y eut plus dans ses yeux qu’un éclair de rage féroce. Il se tut, rumi-nant d’horribles vengeances. Et lorsque le cachot fut soudain en-vahi par la foule des officiers, des gardes et du geôlier, il se con-tenta de dire d’une voix rauque :
– Qu’on brise ces cadenas…
– Ah ! Monseigneur ! Monseigneur ! balbutiaient les infor-tunés qui tremblaient devant la colère blanche de César et pré-voyaient que l’orage allait crever sur eux.
Dix minutes se passèrent, pendant lesquelles on entendit les grincements des limes et des tenailles. Enfin, César se trouva libre. Ses yeux firent le tour des gardiens accourus. Un silence terrible pesa sur ce groupe glacé de terreur.
– Quel était le gardien de service au quatrième cercle ? de-manda César.
– Moi, Monseigneur ! fit une sorte de colosse à barbe brous-sailleuse et aux poings formidables, qui s’avança d’un pas, cour-bé, livide d’effroi.
– Tu n’as pas entendu mes cris ?
– Non, Monseigneur…
– Ah ! Tu n’as rien entendu ? Tu dormais, n’est-ce pas ?… Attends, je vais te faire dormir pour toujours…
Il saisit le colosse par le bras et le poussa devant lui, tandis que les spectateurs de cette scène se collaient aux murs, les jambes flageolantes. L’hercule se laissa pousser comme un en-fant. César l’accula au couloir de droite… devant le trou circulaire et noir… devant le puits aux reptiles… le sixième cercle de l’enfer des Borgia !…
– Saute ! dit froidement César.
Le colosse se jeta à genoux, les mains tendues.
– Grâce, Monseigneur !…
– Saute, brute !
– Grâce pour ma femme et mes enfants !… Grâce !…
Il ne put en dire plus long. D’une brusque poussée du pied, César l’avait précipité dans le puits. Le malheureux essaya un instant de se cramponner aux rebords de pierre. Mais la pierre était lisse et taillée en pointe : il tomba avec un effroyable hurle-ment d’épouvante. On entendit le sourd clapotement de l’eau, et aussitôt montèrent du fonds du puits des espèces de grogne-ments, de jappements insensés : c’était le geôlier qui commençait dans la nuit sa hideuse bataille contre les rats affamés… César se retourna.
– Qui commandait le poste, là-haut ? fit-il.
– Moi, Monseigneur, répondit un officier.
D’un geste brusque, César arracha la dague d’un garde qui se trouvait près de lui et d’un seul coup, l’enfonça dans l’épaule de l’homme. L’officier tomba sans un cri, rendant un flot de sang par la bouche, tué raide.
César regarda alors les autres officiers, gardes et geôliers. Il tremblait légèrement sous l’effort de l’accès de fureur délirante. Un peu d’écume blanche moussait aux coins de ses lèvres.
Il y avait là vingt-trois hommes, il les compta : officiers cou-rageux qui avaient risqué vingt fois leur vie, geôliers herculéens qui auraient pu l’écraser d’un coup de poing. Pas un ne bron-chait. Ils étaient blancs comme des cadavres, et attendaient.
– Vous autres… dit tout à coup César.
Il chercha. Il y eut quelques secondes d’attente, effrayantes, pendant lesquelles on entendit seulement les grognements de fo-lie qui montaient du puits aux reptiles.
– Vous autres, reprit-il, ayant trouvé, entrez là !…
Il désigna la cellule où Ragastens l’avait enchaîné. Sans un mot, sans un geste de supplication inutile, ils entrèrent. César ferma la porte de fer. Alors seulement il poussa un profond sou-pir de soulagement.
– Qu’ils crèvent ! murmura-t-il. Qu’ils crèvent de faim et de soif, tous !
Quinze ans plus tard, on retrouva, dans cette cellule, vingt-trois squelettes entassés, dans des positions hideuses : on eut dit les squelettes d’un troupeau de bêtes féroces mortes en essayant de s’entre-dévorer.
César enfila le couloir à gauche, suivant le chemin qu’avait pris Ragastens. Au pied de l’escalier, une ombre se dressa devant lui.
– Et toi ? gronda-t-il, qui es-tu ?…
Un éclat de rire lui répondit.
– Lucrèce ! exclama César.
– Moi-même ! C’est moi qui suis venue donner l’alarme et t’ai fait délivrer…
– Toi !… Comment savais-tu ?…
– Viens ! Je vais te dire… C’est Ragastens lui-même qui a eu le cynisme de tout me raconter… Le misérable a ensuite voulu me poignarder… Mais viens, je vais tout te dire par le détail…
Quelques minutes plus tard, César lançait ordres sur ordres, estafettes sur estafettes, le tocsin sonnait aux trois cents clochers de Rome et tous les crieurs de la ville parcouraient les rues en s’arrêtant tous les cinquante pas pour jeter à la foule ces pro-messes qui devaient faire travailler plus d’une cervelle :
« À quiconque, noble ou manant, bourgeois ou homme d’armes, prêtre ou laïque, Romain ou étranger, sont promis et jurés solennellement par Notre Saint-Père le pape Alexandre Sixième :
« Pardon et grâce complète de ses fautes, ou crimes quels qu’ils soient, rémission de tous ses péchés passés et présents, in-dulgence plénière pour toute sa vie, s’il s’empare du terrible et forcené Ragastens ;
« Plus, mille ducats d’or s’il apporte aux officiers de la jus-tice pontificale la tête du bandit Ragastens, convaincu de félonie, trahison, apostasie, assassinat et tentative d’assassinat ;
« Plus, trois mille ducats d’or s’il amène ledit bandit Ragas-tens vivant entre les mains des officiers de la justice pontifi-cale. »
