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Kitabı oku: «Borgia», sayfa 13

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XXVIII. UNE LITIÈRE PASSA

Le soleil déclinait à l’horizon lorsqu’un bruit de pas montant l’escalier de bois le réveilla. Aussitôt, il fut sur pied et alla ouvrir la porte. Spadacape entra, suivi de Raphaël Sanzio et de Machia-vel.

– Vous ! s’écria joyeusement le chevalier en tendant les deux mains au jeune peintre.

– Cher ami ! fit celui-ci. Que vous arrive-t-il donc ?… J’ai appris votre arrestation… J’ai su qu’on allait vous exécuter… Puis, ce matin, voilà toute la ville en l’air, le tocsin qui sonne… les crieurs qui annoncent que votre tête est mise à prix…

– Procédons avec méthode, dit Ragastens assez étonné de voir Raphaël souriant et pour ainsi dire consolé de la disparition de Rosita. Ayez d’abord l’obligeance de me présenter à mon-sieur…

– Mon ami Machiavel, un grand penseur, chevalier, et qui, quelque jour, étonnera le monde.

– En attendant, fit Machiavel en tendant la main à Ragas-tens, c’est monsieur le chevalier qui étonne la Ville Éternelle. Ah ! Chevalier, on ne parle que de vous dans Rome… surtout depuis que les Borgia ont estimé votre tête à trois mille ducats d’or. Peste, mes compliments !

– Eh ! fit en riant Ragastens, ils ne l’estimeront jamais au-tant que moi-même. Quoi qu’il en soit, je ne donnerais pas, moi, un écu percé pour toutes les têtes des Borgia… Les monstres !… Ainsi, ils ont mis ma tête à prix ?… Et tu as su cela, toi ? ajouta-t-il en se tournant vers Spadacape.

– La première des choses que j’aie vue tout à l’heure, en en-trant dans Rome, c’est la tablette qu’on clouait à la porte d’une église. Et j’ai vu l’édit pontifical contresigné par monseigneur Cé-sar.

– Et qu’as-tu pensé ?

– Que j’étais fier de servir un maître estimé si cher !

– Bravo ! Eh bien, va nous chercher quelques flacons de Chianti, du plus frais !

Spadacape s’élança.

– Messieurs, dit alors Ragastens, l’homme que vous venez de voir exerçait, il y a deux jours encore, l’honorable métier de voleur. Je ne le connais que depuis ce matin. Je l’envoie à Rome où il apprend qu’il peut, en me livrant, gagner trois mille ducats d’or. Et il ne me livre pas ! Y comprenez-vous quelque chose ?

– Quelle imprudence que de vous être confié ainsi à ce hère ! s’écria Sanzio. La somme est forte, chevalier, et la conscience des hommes bien vacillante.

– Oui, dit Machiavel. Mais en donnant à ce truand une telle preuve de confiance illimitée, le chevalier se l’est attaché pour toujours.

À ce moment, celui qui faisait l’objet de cette conversation reparut, chargé de flacons.

– Causons, maintenant, reprit le chevalier, lorsqu’il fut atta-blé avec ses deux amis.

Et il raconta en détail tout ce qui lui était arrivé depuis qu’il avait dit à Raphaël de l’attendre dans la maison de Machiavel.

Mais il omit de relater le rapide entretien qu’il avait surpris entre le moine dom Garconio et Lucrèce, et qui était relatif à l’enlèvement de Rosita.

– Voilà mon odyssée, acheva celui-ci. À votre tour, mainte-nant, Dites-moi, je vous prie, comment, vous ayant quitté presque désespéré, je vous vois presque consolé. Auriez-vous re-trouvé celle que vous aviez perdue ?…

– Non ! fit Raphaël, mais la chose est en bonne voie. En vous quittant, je me rendis chez Machiavel qui s’évertua vainement à me consoler… Inutile de vous dire avec quelle impatience nous vous attendîmes. Car j’avais mis Machiavel au courant de ce que vous aviez fait en me sauvant la vie, et de ce que vous vouliez faire en sauvant mon amour… plus que ma vie !

« C’est curieux, pensa Ragastens. Il a pourtant l’air toujours aussi épris… »

– Les heures, continua Raphaël, s’écoulèrent. Ne vous voyant pas revenir, nous sortîmes pour nous rendre à l’auberge du Beau-Janus, dans l’espoir d’avoir de vos nouvelles. Elles fu-rent terribles : Bartholomeo nous apprit ce que tout le monde à Rome savait déjà, c’est-à-dire votre arrestation et l’effrayante ac-cusation qui pesait sur vous… Inutile de vous dire, cher ami, que pas une seconde, je ne pus imaginer que l’homme qui m’était ap-paru si chevaleresque, pouvait être un misérable assassin. Seul, Machiavel chercha à concilier la possibilité du meurtre de Fran-çois Borgia avec ce que je lui avais dit de votre caractère…

– Eh ! fit Machiavel, tuer un Borgia, ce n’est pas être un as-sassin… C’est être un justicier ! Un coup de poignard dans la poi-trine d’un despote, ce n’est pas plus qu’un coup de talon sur la tête d’un reptile venimeux…

– Je fus désespéré, cher ami, de ce qui vous arrivait, reprit Raphaël. J’avoue, à ma honte, qu’il se mêlait un peu d’égoïsme à ma douleur… Je ne sais comment la chose s’était faite, mais vous m’aviez inspiré une confiance sans borne. Avec vous, j’étais sûr de retrouver Rosita. Sans vous, je me crus perdu… Mais j’espérais encore en vous. Je me disais qu’il y avait méprise, qu’on ne tarderait pas à vous relâcher… Hélas ! nous apprîmes que vous aviez été jugé et condamné !

– Joli jugement ! interrompit Ragastens. La chose fut bâclée en dix minutes. Ah ! ces messieurs vont vite en besogne !…

– Enfin, ce matin, désespéré, à bout de courage, il me vint une idée…

– Idée que j’ai combattue tant que j’ai pu, dit Machiavel.

– Voyons l’idée, fit Ragastens.

– Eh bien, je songeai à m’adresser au pape…

– Au pape ? exclama Ragastens en tressaillant.

– Oui ! Malgré ses défauts, malgré les vices même qu’on lui prête, ce vieillard a, à mes yeux, une précieuse qualité : il aime les arts. À plusieurs reprises, il m’avait témoigné une bienveil-lance qui m’avait touché. Je pensai qu’il ne refuserait pas de s’intéresser à mon malheur !…

– Au pape ! répéta Ragastens abasourdi.

– Ce matin, donc, je me suis rendu au Vatican, poursuivit Raphaël, sans remarquer l’étonnement du chevalier. Une pre-mière joie m’était réservée, celle d’apprendre votre évasion et votre fuite par la porte de Naples ; évasion et fuite faisaient l’objet de toutes les conversations. Arrivé au Vatican, je suis introduit sur-le-champ dans l’oratoire du pape, et cela bien que je n’eusse pas de lettre d’audience. Je le remercie ; il me répond qu’il vou-lait justement me parler à propos de la « transfiguration » dont il a vu l’esquisse ; alors, je lui dis que le travail m’est devenu impos-sible ; et je lui raconte en quelques mots l’enlèvement de Rosita. Il me console, m’encourage et fait venir aussitôt le marquis de Rocasanta, chef suprême de sa police. Sur l’ordre du pape, je re-fais mon récit. À ma grande joie, le marquis répond en souriant qu’il a entendu parler de cet enlèvement et qu’il croit savoir où se trouve la jeune fille enlevée.

» Devant moi, le pape lui donne l’ordre de commencer aus-sitôt les recherches les plus actives, et achève en lui disant qu’il perdra sa place si ses intentions ne sont pas exécutées. Le mar-quis jure de donner pleine satisfaction à Sa Sainteté ; puis il se re-tire. Je ne savais comment remercier l’illustre vieillard. Alors, il me dit qu’il doit partir dans la journée même pour se reposer quelque temps à Tivoli, selon sa coutume annuelle ; il me renvoie avec bonté en me recommandant de me tenir tranquille, et que, bien qu’absent, il s’occupera de faire aboutir cette affaire au mieux de mes intérêts. Pour toute récompense, il me demande de me mettre au travail avec ardeur, ce que je lui promets… Voilà, cher ami, ce qui m’a tranquillisé.

Ragastens avait attentivement écouté ce récit. Raphaël l’interrogea du regard, comme pour avoir son avis.

– Que pensez-vous de cela, monsieur Machiavel ? demanda alors le chevalier.

– Moi, je pense que le pape Alexandre VI est un des spéci-mens les plus complets de l’égoïsme féroce. Personnellement, je n’aurais donc aucune confiance dans ses promesses et sa bien-veillance ne ferait que me mettre en garde contre lui.

– Mais, reprit Ragastens rêveur, ne disiez-vous pas qu’il de-vait partir aujourd’hui pour Tivoli ?

– Il est en route, dit Raphaël. Nous avons dépassé son es-corte par un chemin de traverse. Mais il ne tardera pas à passer devant cette auberge. Et tenez… entendez-vous ?…

Le sourd grondement d’une nombreuse troupe de cavaliers en marche résonnait et s’approchait rapidement. Ragastens s’approcha de la fenêtre.

À cinq cents pas de l’auberge, traînée par douze mules, il aperçut une vaste litière fermée de rideaux, sur lesquels les armes du pape se détachaient en rouge. La litière était entourée de seigneurs à cheval ; parmi eux, des cardinaux se distinguaient à leurs chapeaux rouges. Ce groupe était précédé d’un fort pelo-ton de gardes-nobles ; un autre peloton fermait la marche.

Près des rideaux, du côté droit, César Borgia, pensif, sombre, se détachait, en son costume de velours noir, sur l’ensemble des costumes éclatants.

Machiavel et Sanzio s’étaient aussi approchés de la fenêtre. La litière avançait. Déjà les premiers gardes de l’escorte avaient dépassé l’auberge.

– Si César vous savait là ! murmura Raphaël en saisissant la main de Ragastens.

Celui-ci ne perdait pas de vue la litière. Un coup de brise souleva un instant les rideaux et le pape apparut, à demi couché, lisant un livre. Ce fut une rapide vision qui s’effaça à l’instant sous les rideaux retombés.

– Vous avez vu ? fit Ragastens.

– Le pape !…

– Eh bien ! voulez-vous savoir ce que vaut l’amitié d’Alexandre Borgia ?… Voulez-vous savoir ce que pèsent ses promesses ?… Voulez-vous savoir où va ce vieillard qui, ce matin, vous promettait de faire retrouver celle que vous aimez ?…

– Dites ! murmura Sanzio en pâlissant, angoissé par l’air grave de Ragastens.

– Je connais celui qui a fait enlever Rosita !…

Raphaël jeta un cri étouffé et devint très pâle.

– Parlez ! fit-il d’une voix tremblante.

– Soyez ferme… Soyez courageux !… Car l’ennemi auquel vous allez vous mesurer est armé d’un pouvoir immense, et rien ne l’arrête dans l’assouvissement de ses passions. Le voleur de filles, c’est celui-là même que vous venez de voir passer, celui-là qui, ce matin, vous promettait de vous rendre celle que vous pleurez.

– Le pape !…

– Oui, Raphaël, le pape !

– Oh ! C’est impossible !… Ce serait trop horrible !

– Cela est !… Ce vieillard a jeté les yeux sur l’éclatante jeu-nesse de Rosita. Comme l’ogre de nos fabliaux, il aime la chair fraîche… Quant à la certitude du fait, elle n’est que trop vraie. J’ai entendu de mes propres oreilles ; j’ai vu de mes propres yeux…

Sanzio était tombé, accablé, sur une chaise.

– Oh ! fit-il, je me souviens !… Oui… vous devez avoir rai-son !… Lorsque je lui ai porté ma Vierge à la chaise, il m’interrogea sur le modèle… il me dit qu’il voulait la voir !… Je comprends tout !… C’est infâme !…

– Oui, dit Machiavel, c’est digne d’un Borgia…

– Maintenant, reprit Ragastens, il faut que vous connaissiez toute l’imminence du danger. Le pape se rend à Tivoli, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est à Tivoli qu’il a fait conduire Rosita… Holà ! Que faites-vous ? Où courez-vous ?…

– Le misérable ! Je veux le rejoindre ! Sa dernière heure est venue.

– Un peu de patience, que diable, ou tout est perdu ! Avant que vous ayez pu dire un mot, faire un geste, vous tomberez, comme tant d’autres… Ce n’est pas votre mort qui sauvera Rosi-ta, morbleu !

– C’est vrai ! murmura Raphaël en passant une main sur son front, mais que faire, alors ? Que faire ?

– Tout d’abord, vous garder du désespoir. Borgia est fort. Le danger que court votre Rosita est imminent. Mais, si nous oppo-sons l’intelligence à la force et la décision à la menace, nous triompherons. Gardez donc tout votre sang-froid. Je sais que la situation n’est pas gaie. Mais songez qu’il y a quelques heures j’étais enchaîné à un mur, derrière une porte de fer, à cinquante pieds sous terre, condamné à avoir le cou tranché, et me voilà libre, vivant, prêt à tout entreprendre pour vous tirer d’affaire. Vous voyez bien qu’il n’est pire situation dont on ne puisse sortir triomphant !…

Ragastens parlait avec un tel feu, ses yeux brillaient d’une si mâle confiance que Machiavel, tout froid qu’il paraissait, lui sai-sit la main.

– Quelle force vous êtes ! s’écria-t-il.

Raphaël, de son côté, se sentit tout ranimé.

– Cher ami, dit-il, je vous dois déjà la vie. Et vous me sauvez une fois encore du désespoir.

– Bon ! Vous voilà un peu réconforté. Nous allons procéder à l’examen d’un plan de campagne.

– Parlez ! Que faut-il faire ?

– Dîner, d’abord ! Les idées que l’on a à jeun sont générale-ment médiocres et impraticables. Tandis que si, malgré la lé-gende, on n’a jamais trouvé la vérité au fond des puits, il n’est pas rare de la découvrir en quelque bon vieux flacon. Holà, maître Spadacape !…

Spadacape accourut. Ragastens dressa le menu d’un dîner qu’il qualifia dîner de bataille. Bientôt, les trois amis se mirent à table, Sanzio réconforté par la bonne humeur du chevalier, Ma-chiavel pensif, et Ragastens nerveux, cachant ses inquiétudes sous un enthousiasme débordant.

Il raconta comment, en arrivant dans la salle des audiences pontificales, le jour où il avait été arrêté, il avait entendu Garco-nio rendre compte à Lucrèce Borgia de l’enlèvement de Rosita.

– Je connais ce moine, dit Machiavel. Je me suis mis dans ses bonnes grâces. Et, par lui, j’obtiens parfois des détails pré-cieux que je lui paie d’un compliment. Car le drôle a des préten-tions à la grande politique.

– Bon !… Ceci pourra peut-être nous servir.

La nuit était venue lorsque le dîner s’acheva. Ils avaient suc-cessivement envisagé et rejeté une foule de projets. Et enfin, ils avaient convenu de se rendre tous les trois à Tivoli et là, de se laisser inspirer par les circonstances.

Le lendemain matin, à l’aube, Ragastens, Machiavel et San-zio se mirent en route, suivis de Spadacape. Ragastens ruminait un plan d’attaque. Raphaël s’absorbait en des pensées de désola-tion. Machiavel cherchait à se figurer le plan exact de la villa du pape, qu’il avait eu l’occasion de visiter.

Bientôt, le soleil se leva et incendia l’horizon. Ragastens se secoua comme un oiseau après l’orage.

– Mordieu ! fit-il, nous avons l’air d’accompagner un mort. Pourtant, c’est de la vie que nous allons conquérir… de la vie, de la jeunesse et de l’amour !… Quand je pense, reprit Ragastens, que ce magnifique soleil devait éclairer mon exécution ! Car c’est ce matin que je devais avoir le cou et les poignets tranchés… Sa-vez-vous à quoi je songe ?

– Dites ! fit Machiavel.

– Je songe au pauvre bourreau de Rome. Vrai, je le plains. Voilà un gaillard qui ne doit pas me porter dans son cœur. Lui avoir enlevé la bonne aubaine des poignets et de la tête… Au bon moment, voici que le principal invité se fait excuser. Quel manque de tact ! C’est à dégoûter du métier de coupeur de têtes…

Machiavel et Raphaël ne purent s’empêcher de rire.

– Il nous reste, continua Ragastens, à dégoûter Rodrigue Borgia du métier de ravisseur. Peste, monsieur le pape, ce joli minois n’est pas pour vous… Au fait, sommes-nous dans le bon chemin ?…

– Nous ne nous en écartons pas d’une ligne, dit Machiavel.

– Merci, ami, fit Sanzio. Votre bras est fort et votre esprit alerte. Vous mettez l’un et l’autre au service d’un pauvre amou-reux qu’à peine vous connaissez… Comment pourrai-je vous re-mercier assez ?…

– Vous placerez mon profil dans un tableau. Je vous aurai donné un peu de bonheur et vous m’aurez donné l’immortalité !… Ce sera encore moi votre obligé.

Cette louange délicate, cette assurance formelle que mon-trait Ragastens de rendre le bonheur au peintre firent une inex-primable impression sur l’esprit de Raphaël.

– Chevalier, s’écria-t-il, c’est entre nous à la vie, à la mort !

– J’y compte bien ! répondit Ragastens.

Ils avaient depuis plus de deux heures quitté la route de Flo-rence et, sur les indications de Machiavel, s’étaient dirigés sur une chaîne de montagnes semblables à de gigantesques chevaux de l’Apocalypse.

– Tivoli ! fit tout à coup Machiavel.

Son bras indiquait un amas de maisons blanches enfouies dans la verdure envahissante des jardins qui surplombaient des précipices au fond desquels roulaient à grand fracas les cascades blanches d’écume. Ils s’arrêtèrent. Raphaël contempla avec une intense émotion ce village où sa jeune femme avait été entraînée comme en un nid de vautour accroché aux flancs des roches es-carpées.

– Regarde, lui dit Machiavel. Vois-tu, là, sur notre gauche, cette gorge profonde qui forme un gouffre ?… Tu vois… l’Anio s’y perd avec un grondement que nous entendons d’ici…

– Je vois…

– Au bord du gouffre, vois-tu ces colonnes corinthiennes mangées de lierre ?… C’est tout ce qui reste du temple de la Sy-bille…

– Je vois… Ensuite ?… Parle !…

– Eh bien, là, sur la droite du temple, à environ mille pas du gouffre de l’Anio, ces bâtiments protégés par des cyprès et des sy-comores, entourés de ce luxuriant jardin que ferment de hautes murailles… C’est la villa d’Alexandre Borgia !…

– Ma Rosita ! répéta sourdement Raphaël en tendant les bras vers l’élégante villa fleurie qui, sous son charme et ses fleurs, cachait le drame.

Bouleversé de pitié, Ragastens et Machiavel entraînèrent le malheureux jeune homme. Une heure plus tard, tous les trois en-traient dans la petite ville de Tivoli et s’installaient dans une au-berge écartée.

XXIX. LA VIEILLESSE DE BORGIA

Cette villa vers laquelle Raphaël Sanzio avait tendu les bras dans un geste de désespoir était une vaste maison d’été où tout avait été combiné pour le repos de l’esprit et le plaisir des yeux.

Dans le jardin, sous un massif de grenadiers, au fond duquel un Amour de marbre joue avec un Satyre aux pieds fourchus, sur un banc de granit rose une jeune fille est assise. Ses mains sont jointes dans un geste de lassitude. Ses beaux yeux qui, parfois, s’emplissent de larmes, errent vaguement sur les splendeurs qui l’entourent, sans s’y arrêter. C’est Rosita.

Non loin d’elle, une femme d’une quarantaine d’années, ma-trone aux fortes proportions, surveille tous ses mouvements. Et, en arrière de la matrone, cachés dans les bouquets de feuillage, deux hommes guettent, prêts à accourir au premier appel.

Voilà quatre jours que la jeune fille est enfermée dans la villa de Tivoli. Elle cherche en vain à comprendre ce qui s’est passé. Pourquoi l’a-t-on amenée là ? Pour qui, pourquoi s’est exécuté cet enlèvement brutal ?

Elle ne sait pas… elle ne comprend pas ! Si, au moins, elle pouvait pleurer ! Si elle pouvait laisser parler son cœur et soula-ger sa douleur par les larmes !

Mais non ; toujours, près d’elle, cette femme qui ne la quitte pas. La nuit même, elle n’est pas seule : la matrone, geôlière dou-cereuse, attend qu’elle ait fermé les yeux et s’installe alors sur un canapé…

Qu’est devenu Raphaël ?

Cette question l’assiège et l’angoisse. Toute l’horreur de sa situation s’y résume. Cela brûle son cœur et ses lèvres… Et pour-tant, pas un instant, la pensée ne lui est venue de demander quoi que ce soit à la femme qui la surveille. Cette femme lui fait peur.

Un matin, Rosita comprit qu’il y avait autour d’elle un mou-vement insolite. Elle entendit l’arrivée d’une ou plusieurs voi-tures, le bruit d’un grand nombre de chevaux, puis, des allées et venues dans les couloirs… Enfin, au bout d’une heure, tout re-tomba dans le silence. Rosita se trouvait alors dans sa chambre.

Bientôt, une femme entra et dit quelques mots à voix basse à la geôlière, puis s’installa dans un fauteuil, en jetant en dessous des regards curieux sur Rosita.

« J’ai changé de surveillante » pensa celle-ci sans en éprou-ver ni joie ni tristesse, sans même jeter un regard sur la nouvelle venue. La geôlière était sortie en toute hâte. Elle se rendit dans l’aile de la villa où se trouvaient les appartements du pape. Un jeune abbé l’introduisit dans une vaste chambre où Sa Sainteté, fatiguée par le voyage, reposait dans la solitude.

– Eh bien, dame Piérina ? fit le pape.

– Saint-Père… balbutia la matrone agenouillée, en feignant une vive émotion.

– Dame Piérina, dit sèchement le vieillard, une fois pour toutes, veuillez vous dispenser de toute démonstration encom-brante. Il ne s’agit pas ici de génuflexions. Rappelez-vous que je suis simplement le comte de Faënza… Rodrigue de Faënza !

– Bien, monsieur le comte, fit la matrone en se redressant.

– Rendez-moi simplement compte de votre mission.

– Notre voyage s’est accompli sans incidents notables, mon-sieur le comte. La petite, après avoir un peu crié et beaucoup pleuré, semble s’accommoder de son nouveau genre de vie.

– Bon ! Elle s’apprivoise. Et que dit-elle ?

– Rien.

– Diable ! Ceci est grave. Vous n’avez pas essayé de la faire un peu causer, ne fût-ce que pour la distraire ?

– Ah ! bien, oui, autant vaudrait vouloir faire parler la statue qui, sur son socle de marbre, a l’air de courir si vite dans le jar-din.

Le pape demeura un moment rêveur, la tête basse.

– Dame Piérina… reprit Borgia en relevant les yeux…

– Monsieur le comte ?…

– Il faudrait… il faudrait me ménager une entrevue avec cette jeune fille… J’ai des choses à lui dire… seul à seul, vous comprenez ?… Des secrets… sur sa naissance et sa famille… qu’elle seule doit entendre.

– Monsieur le comte est le maître…

– Oui, certes, je suis le maître, fit Borgia en fronçant le sourcil. Mais, en somme, cette enfant qui a été enlevée par vio-lence ignore que c’est pour son bien… elle peut se figurer… que sais-je ?… s’imaginer qu’on veut la séquestrer… tandis qu’il s’agit de la rétablir dans ses droits, titres, prérogatives… Il s’agit de ce-la, et pas d’autre chose, entendez-vous, dame Piérina ?

– J’entends, monsieur le comte… Il faudrait donc préparer la jeune fille à vous recevoir, à vous entendre…

– Comme un père !… Non, comme un ami, un véritable ami soucieux de son bonheur… Allez, dame Piérina.

Dame Piérina eut un sourire hideux et, discrètement, dispa-rut.

Le lendemain de ce jour, Borgia eut une conférence d’un autre genre. C’était dans la même chambre.

Le pape était assis dans un fauteuil à dossier bas. Il était en-veloppé jusqu’au cou dans un vaste manteau de toile blanche qui le recouvrait tout entier. Près de lui, sur une petite table, des fla-cons de diverses grandeurs, des fers à friser les cheveux, des cosmétiques, tout un attirail de toilette.

Près de la fenêtre, son abbé favori, Angelo, lisait à haute voix. Autour du fauteuil, un homme svelte allait, venait, saisissait tantôt un flacon, tantôt un fer. Ses doigts agiles couraient sur la figure du vieillard.

De temps à autre, il lui présentait un miroir de Venise, et le pape, d’un mot, approuvait ou désapprouvait le travail. Cela dura plus d’une heure. Quand ce fut fini, le pape se regarda longue-ment dans le miroir :

– C’est bien, dit-il, vous êtes un véritable artiste.

– Ah ! Si monsieur le comte m’y avait autorisé !… En moins de rien, je l’eusse rajeuni de vingt ans, rien qu’avec ce flacon ver-sé dans ses cheveux…

– Non ! J’aime mieux mes cheveux blancs. Que diable, je ne suis pas un mignon cherchant aventure ! Il suffit que ces rides importunes soient dissimulées… C’est bien…

L’« artiste » salua et se retira.

– Comment me trouves-tu, Angelo ? fit le pape en se levant. L’abbé examina le vieillard avec une attention et un sérieux im-perturbables.

– Je vous trouve une beauté sévère et majestueuse.

Angelo ne mentait pas.

Il eut été impossible de reconnaître en Rodrigue Borgia un vieillard de soixante-dix ans. Son œil noir brillait d’un feu sombre sous des sourcils touffus. Les cheveux étaient blancs, mais ils donnaient à son visage une mélancolie qui en adoucissait la dure-té. Tel quel, il pouvait passer pour un homme vieilli par les sou-cis, mais qui a su conserver la beauté forte de l’âge mûr.

Le valet de chambre entra alors et commença à habiller le pape d’un costume de cavalier en velours violet, sur lequel il jeta un élégant et léger manteau court, en soie violette. Borgia ceignit autour de ses reins une ceinture de soie brochée supportant une fine épée de parade à la poignée somptueuse. Enfin, il posa sur sa tête une toque d’où ses cheveux tombaient avec une certaine grâce austère sur un large col de dentelle.

Angelo poussa un cri d’admiration sincère. Chez Borgia, la volonté avait vaincu la vieillesse. Il avait voulu paraître digne d’attention ; avec un sens affiné du tact et de la diplomatie, il n’avait pas essayé de se rajeunir ; mais, par les soins minutieux de la toilette, par son costume, par l’effort de son vouloir, il deve-nait un homme remarquable pour toute femme qui le verrait.

Il sourit et, faisant de la main un signe d’adieu à son lecteur, il sortit.

Borgia en se rendant auprès de Rosita n’éprouvait aucun doute sur l’issue de sa démarche. La jeune fille succomberait, si-non le jour même, du moins à bref délai. Il n’était donc nullement troublé, et seule, l’impatience des sens lui donnait parfois un ra-pide frisson.

Il entra dans la chambre de la jeune fille et s’arrêta sur le seuil en saluant.

– Voici monsieur le comte de Faënza qui vient vous faire une visite, dit la matrone qui, aussitôt, s’éclipsa.

Borgia ferma la porte et s’avança vers la jeune fille.

– Mon enfant, dit-il, voulez-vous me permettre de causer un moment avec vous ?… J’ai à vous entretenir de choses qui vous intéresseront sûrement…

Mais Rosita s’était reculée, les yeux grands ouverts par un indicible étonnement, les mains jointes, prête à s’agenouiller. Et elle avait murmuré :

– Le Pape !… Le Souverain-Pontife !…

Borgia fut secoué d’un tressaillement furieux. Tout le plan qu’il avait patiemment combiné s’écroulait. Rosita le connais-sait ! Rosita le reconnaissait !

– Vous vous trompez, balbutia-t-il. Je suis simplement le comte de Faënza.

La jeune fille s’agenouilla.

– Non, je ne me trompe pas, Saint-Père !… J’ai vu Votre Sainteté à diverses reprises, à la procession de la Miséricorde, à la grand’messe de Pâques, à Saint-Pierre… Oh ! non, Saint-Père !… Vous êtes bien le tout-puissant maître de Rome et du monde, et je suis sauvée, puisque vous voilà !…

– Je vous assure, mon enfant… Relevez-vous !…

– Saint-Père ! interrompit la jeune fille exaltée, je suis vic-time d’un crime de rapt… On m’a arrachée du bras de mon époux, mon jeune époux… Et j’ai été entraînée ici… Saint-Père, je demande justice ! Ou plutôt, je ne demande qu’une chose : qu’on m’ouvre les portes de cette maison, qu’on m’arrache à la surveil-lance de cette femme odieuse, qu’on me permette d’aller trouver mon mari, mon Raphaël qui m’aime… Saint-Père, vous le con-naissez… vous lui avez témoigné votre bienveillance… Tout ré-cemment encore, il était si heureux de vous porter son beau ta-bleau de la Madone…

Rosita éclata en sanglots. Borgia l’avait à peine entendue. Mais ses yeux ne la quittaient pas. Il la dévora du regard. Il dé-tailla les lignes idéales qu’il entrevoyait et, par l’imagination, ar-racha les voiles qui la couvraient. Un peu de sueur perla à son front. Il sentit le sang-froid lui échapper. Il se baissa, saisit la main de Rosita.

– Relevez-vous ! dit-il d’une voix qu’il croyait ferme, et qui tremblait à chaque mot, relevez-vous… Je ne puis vous voir à mes pieds.

Sa main, en touchant celle de la Fornarina, fut agitée d’un tremblement. L’étonnement de la jeune fille était inexprimable. Elle ne comprenait rien à l’attitude du pape. Des pensées con-fuses lui laissaient entrevoir d’effroyables vérités qu’elle repous-sait de toutes ses forces. Doucement, elle dégagea sa main et s’assit, chancelante.

– Pardonnez-moi, Saint-Père, l’émotion me suffoque… J’ai tant souffert depuis quelques jours…

– Mon enfant, si vous voulez, vous ne souffrirez plus…

– Oh ! n’est-ce pas ?… Vous allez me laisser partir ?…

– Oui, certes… je vous le promets…

Rosita jeta un cri de joie folle. À son tour, elle saisit la main du pape et la porta à ses lèvres.

– Oh ! Vous êtes bon ! Je le savais bien que vous alliez me sauver ! Je vais pouvoir partir tout de suite ?

– Non, mon enfant, pas tout de suite… Il est nécessaire que vous passiez encore deux ou trois jours ici…

Rosita recula, blanche. Une idée, qu’elle avait d’abord reje-tée, s’imposa à elle avec une violence irrésistible.

– Oh ! s’écria-t-elle, c’est vous qui m’avez fait enlever !… Vous !… Le pape !… Oh !…

Borgia perdit la tête. Brusquement, il marcha sur Rosita et lui saisit les deux poignets.

– Oui, c’est moi ! dit-il, à voix basse. C’est moi qui t’ai fait prendre. Oui, je suis le pape. Est-ce que tu oserais résister aux ordres du Souverain-Pontife ?…

Rosita ne répondit pas. Elle se cambra, horrifiée, cherchant à échapper à l’étreinte, à ce baiser qu’elle sentait tout proche de ses lèvres…

– Parle-moi, bégaya le vieux Borgia, ivre de passion déchaî-née maintenant, parle-moi… Dis-moi seulement que je ne te fais pas horreur, que tu ne me hais pas… Laisse ! Oh ! laisse-moi seu-lement toucher tes cheveux du bout de mes lèvres !…

– Misérable ! haleta la jeune fille.

– Veux-tu être duchesse… princesse ? Je suis celui qui peut tout… Tu es à moi !…

Il y eut une courte lutte. Borgia, les yeux enflammés, la tête perdue, fit un dernier effort en bégayant :

– Tu es à moi… Je te tiens…

Tout à coup, il s’arrêta, stupide d’étonnement, effaré, muet : Rosita, souple et forte de son désespoir, venait de lui glisser d’entre les bras. Et, bondissant en arrière, elle lui avait arraché l’épée, la jolie épée de parade dont il avait orné son costume de cavalier.

– Saint-Père, dit froidement la jeune fille, si vous faites un pas vers moi, vous me rendez criminelle ; je vous tue…

Le calme extraordinaire avec lequel elle prononça ces mots démontra au pape que cette enfant était arrivée aux dernières li-mites de l’exaltation. Sa fièvre tomba du coup.

– Ne craignez rien, dit-il.

– Je ne crains plus, fit-elle en plaçant l’épée dans ses deux mains, comme un frêle rempart d’acier.

Borgia hocha la tête.

– Au revoir, dit-il. Nous reprendrons cette conversation, cara mia.

Elle le vit sortir, sans oser risquer un geste.

Quand elle fut seule, avec ce même calme farouche qui ve-nait de la rendre si forte et si vaillante, elle brisa l’épée à quelques pouces de la pointe. Ce tronçon lui fit un stylet aigu. Alors, elle se prit à pleurer…

Le pape, ayant réparé tant bien que mal le désordre de son vêtement, regagna sa chambre en méditant.

– Je deviens vieux, pensa-t-il avec un sourire. J’ai tout com-promis par ma précipitation… Baste ! Après tout, le premier coup est porté, c’est l’essentiel… Elle réfléchira.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
510 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain