Kitabı oku: «La parole empêchée», sayfa 10

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1. Prendre la parole

Pour commencer, il faut reprendre la voie, tant de fois frayée, de la détermination conceptuelle, et le faire sous la forme inaugurale de la distinction. Soit en repasser par la triade classique : langage, langue, parole.

On peut rappeler que le langage est la faculté proprement humaine à s’exprimer et à communiquer par des signes articulés –faculté fondée sur des dispositifs anatomiques et neurologiques spécifiques qui sont coordonnés de façon complexe –alors que la langue, elle, est un système de signes homogènes et différenciés, propre à telle ou telle communauté humaine et qui, sous sa forme instituée, s’impose aux individus. Cette double définition permet de caractériser consécutivement la parole, au sens strict, comme la mise en œuvre verbale du langage au travers de telle ou telle langue particulière1. Aussitôt posée, la distinction révèle son artifice théorique. Langue, langage et parole se supposent les uns les autres : il n’est de parole qui ne se déploie dans l’horizon d’une langue déterminée et ne soit réalisation de l’aptitude fondamentale au langage. Ou encore, pour prendre les choses à rebours, il n’est de fonction linguistique hors de son exercice par une parole qui trouve sa tournure et ses instruments dans une langue qu’elle concourt à inventer. Langage actualisé, langue incarnée, la parole n’est pas détachable du sujet qui la porte.

Ses spécificités n’en apparaissent pas moins : concrète et individuelle, quoiqu’elle emprunte les « mots de la tribu », la parole est une forme d’affirmation de la personne, et cela quelles que soient ses fonctions – expressive, argumentative ou simplement informative. Affirmation de soi dans l’ordre d’un monde qu’elle contribue à construire et à faire signifier, dans l’ordre socialordre social qu’elle fonde et dont elle distribue les rôles et les positions, dans l’ordre moralmoral et dans l’ordre de la justicejustice, comme le note déjà AristoteAristote2. Si HeideggerHeidegger (Martin) peut dire que le langage est la « maison de l’Être en laquelle l’homme habite »3, c’est qu’il structure cet « espace » où nos perceptions trouvent leur origine et où se configurent nos pensées et nos représentations, espace essentiellement nôtre, mais où s’ouvre l’écart nous séparant de nous-même et du monde. Créatrice d’une distance au monde, aux autres et à soi-même en même temps qu’ouvrière d’un rapprochement contraire, la parole qui actualise le langage est constitutive de notre aptitude à considérer notre propre existence et à situer, face au « je », le « nous » du commun, le « tu » et le « vous » de l’intersubjectivité, ou encore le « il » ou « elle » de l’objectivation. C’est dire qu’elle n’a rien d’un outil qui serait mis à notre disposition, mais qu’elle est une modalité de l’existence qui requiert l’implication totale de l’être dans sa corporéité et dans l’ensemble de ses dimensions, cognitives, affectives et sociales.

Être c’est donc prendre la parole. Mais, pour la prendre, encore faut-il qu’elle soit offerte. À l’évidence, le sujet parlant se situe dans une chaîne de transmission où il est héritier autant que passeur. Prendre, en l’occurrence, n’est jamais que reprendre, mais c’est pour redonner vie nouvelle, dans la mesure où l’aventure, tout individuelle, doit être à chaque fois reconduite et où l’œuvre consistant à transformer l’expérience du monde en un univers de discours, reste à accomplir par chacun. Il faut entendre l’expression à la lettre et en son sens le plus fort : prendre la parole est la prendre sur soi ou plutôt en soi, dans un acte de conscience et de connaissance. Telle est la parole en sa réalité subjective plénière en tant que, conjointement, elle constitue la personne et crée le monde. On rejoint ici Georges Gusdorf : « C’est par la parole que l’homme vient au monde, et que le monde vient à la pensée. La parole manifeste l’être du monde, l’être de l’homme et l’être de la pensée »4. Et l’on comprend que, lorsque la parole est refusée, qu’elle ne peut franchir les lèvres et se faire entendre au dehors, le manquemanque ne soit pas seulement à dire mais à être.

2. Parole échangée

Il est possible que la parole se déploie dans l’espace singulier du soliloque, qu’elle se retourne sur elle-même pour prendre la forme de l’entretien avec soi, mais, même en ce cas, elle est adresse à autrui. Parler nous porte hors de nous-même. Que nous exprimions des impressions, des sentiments ou des besoins, que nous communiquions des informations ou des pensées, que nous formulions une demande ou un ordre, quelles que soient la fonction remplie par notre parole et l’action visée, toujours nous cherchons à construire une relation. La parole est en partage, comme un pont jeté entre deux, « moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écouteécoute », selon la célèbre formule de MontaigneMontaigne (Michel de)1. Elle jalonne la ligne de crête où le « je » et le « tu », dans leurs différences, négocient les formes réciproques de leur entente et de leur reconnaissance. Double mouvement, centripète et centrifuge, producteur d’une tension où se confirme l’être grâce au détour par l’autre.

Autant dire que la parole trouve dans le dialogue son accomplissement, quand elle construit une relation agonistique où les deux interlocuteurs, en frottant leurs différences, s’exhaussent l’un l’autre dans la recherche d’un bien à partager. Est à l’inverse viciée la parole oublieuseoublieuse de l’essentielle réciprocité de l’échange, qui ne voit en l’autre qu’un adversaire à vaincre et non un collaborateur. Quand la parole est utilisée pour intimiderintimider ou menacermenacer, réprimerréprimer ou faire taire, quand elle se fait moyen d’affirmation narcissique ou instrument de sujétion, elle installe une dissymétrie. C’est alors la parole elle-même qui empêche la parole et qui, en détruisant la possibilité de la contrepartie, participe à sa ruine. Le principe de la violenceviolence se révèle, à savoir l’illusion d’agir comme si l’on était seul en droit de le faire et d’avoir raison contre tous. Est ainsi reconduit le rapport de force dans le seul élément qui pourrait le suspendre.

Pareillement inaccomplie –et, en ce sens, empêchée –est la parole pathologipathologique du sujet qui, enfermé en lui-même, ne parvient plus à se situer sur un terrain commun. Prenons pour exemple le ressassement des états confusionnels : la parole est enrayée, elle tourne à vide, bute sur elle-même, comme si elle ne trouvait qu’en son seul échoécho de quoi se relancer. La répétitionrépétition automatique devient rempart face au double sentiment d’effondrement subjectif et d’effacement de l’organisation du monde. La déficiencedéficience foncière, à être et à faire signifier, est en ce cas liée à une surabondance verbale. Preuve que la parole empêchée n’est pas nécessairement corrélée au silence. La définissent bien plutôt la perturbationperturbation et le dévoiementdévoiement des liens intersubjectifs, qui sapent la possibilité de dessiner un horizon partagé.

3. Parole donnée

Si l’on accepte de définir la parole et comme affirmation de soi et comme appel à autrui, il faut reconnaître l’existence d’une forme de réalisation supérieure, au-delà de la situation d’échange produite par le dialogue. Telle serait le don de la parole dans sa figure paradigmatique, celle de la promessepromesse.

Dans les Speech acts, John Searle intitule le développement qu’il consacre à la question de la promessepromesse de façon tout à la fois sobre et peu engageante : « La promesse : un acte complexe ». Acte, la promesse l’est par son évidente dimension performativeperformative. Promettre, en effet, est s’engager à faire ce que l’on dit. Quant à la complexité de la promesse, non plus simplement linguistique, mais existentielle et même moralemorale, elle tient essentiellement à deux traits, d’une part, la fidélité à soi-même postulée par celui qui promet, d’autre part, le pari pris sur l’avenir. En promettant, nous posons la constance de notre volonté, en dépit des contingences et vicissitudes de toutes sortes qui peuvent advenir, s’interposer et faire que cela « tourne autrement » (circonstances, événements, accidents ou désirs contraires, etc.). En ce sens, il est une grandeur propre à la promesse, on peut même parler d’un excèsexcès qui lui serait inhérent. Inconditionnelle et indéterminable, c’est-à-dire étrangèreétrangère à la logique du calcul et du programme, foncièrement inactuelle et irréalisable, la promesse promet toujours trop car elle porte au-delà des possibles, comme le souligne Jacques DerridaDerrida (Jacques)1. D’où l’aporie constitutive : « La promesse est impossibleimpossible mais inévitable »2.

Bien qu’elle se formule au présent, la promessepromesse est tournée vers le futur. Est-elle une manière d’endiguer l’imprévisible, d’établir un « îlot de certitude » dans « l’océan d’incertitude qu’est l’avenir par définition »3 ? Sans doute, à condition de l’envisager non comme une simple position défensive, mais comme une forme d’initiative. En enchaînant le temps à une résolution, la promesse est un acte d’absolue liberté ; en liant le présent et l’avenir, elle donne à l’individu l’assurance de sa propre permanence. C’est pourquoi son corollaire est la mémoiremémoire, soit l’aptitude inverse à se tourner vers le passé pour le rattacher au présentmoraleNietzsche (Friedrich)mémoirepromesseoubli ou encore le pardon, comme le pose Hannah ArendtArendt (Hannah), c’est-à-dire la décision de se défaire du poids du passé et de ses conséquences4.

Mais la promessepromesse n’est pas seulement engagement « à », elle est aussi engagement « envers », envers soi-même (on est lié par l’obligation de faire ce qu’on a dit) et, surtout, envers un bénéficiaire. Si le bénéficiaire ne saisissait la promesse au mot, s’il ne la prenait au sérieux, il lui enlèverait toute crédibilité et la réduirait à rien. L’institution de la promesse présuppose donc l’espérance de celui qui compte sur elle et c’est d’ailleurs cette espérance qui la protège de sa propre pathologiepathologie, celle de n’être qu’entêtement obtus de la volonté et désir insensé de maîtrise. En cela la promesse est don. Bien au-delà de son exercice circonstanciel, elle concerne la pratique de la parole dans son entier et la possibilité même de la socialité.

4. Naître à la parole

Il n’en reste pas moins que la promessepromesse n’est ni serment ni engagement public. Faite d’une personne à une autre, elle a pour résultat de les relier dans l’absolu singularité d’un événement, de sorte que la possibilité de la trahison qui la menacemenace est d’abord celle de la généralité langagière, car la langue codée et commune est, par définition, monnaie courante. Devant l’impossibilité de faire correspondre un idiome singulier à la singularité de la promessepromesse, faut-il en conclure que « le plus pur de la promesse […] est voué au silence » ou encore que « la promesse est secrètesecret et silencieuse »1 ? De façon générale, la parole accomplie serait-elle la parole abolie ? Et, symétriquement, toute parole effective serait-elle une parole déficientedéficiente ?

Le double paradoxe invite à renverser les positions ou, du moins, à troubler l’apparente limpidité des divisions et des inversions. N’est-il pas une autre voie que celle du silence pour remédier à l’érosion de la parole ? Comme le veut HeideggerHeidegger (Martin), il revient sans doute au poète de s’éloigner du parler « fatigué par l’usage » et de faire entendre le « parlé à l’état pur »2, au risque de frôler les limites du dicibledicible et de l’intelligible. Avec le poème « Passionnément », qui constitue une tentative tout à la fois inouïe et hasardeuse pour redonner vie aux mots ressassés et usés, Ghérasim LucaLuca (Ghérasim) s’expose à un tel péril 3 :

pas pas paspaspas pas

pasppas ppas pas paspas

le pas pas le faux pas le pas

paspaspas le pas le mau

le mauve le mauvais pas

paspas pas le pas le papa

le mauvais papa le mauve le pas

paspas passe paspaspasse

Gilles DeleuzeDeleuze (Gilles), qui a manifesté à plusieurs reprises son admiration pour l’œuvre du poète roumain, considère cette pièce comme exemplaire d’une écriture qui ferait bégayer la langue : « Si la parole de Ghérasim LucaLuca (Ghérasim) est ainsi éminemment poétique, c’est parce qu’il fait du bégaiementbégaiement un affect de la langue, non pas une affection de la parole »4. « Affect », autrement dit puissance de vie et non « affection », c’est-à-dire atteinte ou troubletrouble morbide. La distinction, propre au vocabulaire deleuzien, est d’importance : dans le bousculement des sons et l’entrechoquement des mots, c’est une affirmation jubilatoire de l’être qui se fait entendre et non pas une limitation invalidante qui se manifeste. Mais, s’agit-il vraiment d’un bégaiement dans la mesure où, comme l’observe d’ailleurs le philosophe, « il ne porte pas sur des mots préexistants » ? En réalité, la répétitionrépétition est ici condition de création : elle donne suite plus qu’elle ne fait revenir à l’identique. Au fil des reprises et des trébuchements, au gré des élans et des ruptures, des césures et des concaténations, les sons proférés s’assemblent et, parfois, se cristallisent en mots. À d’autres moments, la parole se précipite et des phrases entières, incongrues et comiques, se constituent (« sur la pipe du papa du pape pissez en masse »), avant que ne soit relancé le rythme des variations sur les phonèmes déjà maîtrisées. Aventure phonétique chaotique, le poème est une genèse de la parole, hésitantehésitante et inchoative, ressaisie dans ses balbutiements premiers. Dans le même mouvement, s’opère la mise au monde du sujet : triturés et mâchés dans la bouche, les mots sont finalement expulsés et c’est tout le corps qui vibre de leur donner résonancerésonance5. Une fois le répertoire des sons de la langue française presqu’entièrement décliné, se fait entendre un « je » qui ne préexiste pas à la prise de parole, mais prend laborieusement forme à travers elle :

passionné nez passionném je

je t’ai je t’aime je

je je jet je t’ai jetez

je t’aime passioném t’aime

je t’aime je je jeu passion j’aime

passionné éé ém émer

Tout s’achève par l’aveu le plus éculé, qui reprend vie et signification et se fait entendre, comme s’il n’avait jamais été prononcé. Déclaration de l’infans démuni à sa mère, de l’amant éperdu à l’aimée ou encore du poète qui naît littéralement à la langue étrangèreétrangère dans laquelle il a désormais choisi de s’exprimer6 :

je t’aime

passionnément aimante je

t’aime je t’aime passionnément

je t’ai je t’aime passionné né

je t’aime passionné

je t’aime passionnément je t’aime

je t’aime passio passionnément

Le discours ânonné, qui défait l’ordre et la structure de la phrase, aboutit à un cricri d’amour vers lequel il semble tendre tout entier. Au fond, c’est la langue rendue courante par l’usage qui est empêchée et c’est la langue entravée qui restaure la puissance locutoire émoussée. Le poète transmue les signes et échange les places. Il montre encore que nulle parole ne saurait voir son flux irrémédiablement arrêté : toujours se présentent des interstices et des brèches où elle trouve un nouvel élan pour circuler et se transmettre. Toute bouillonnante de vie, la parole préside à la lente et difficile genèse du « je », à lui-même et au monde, et c’est encore elle qui enfante la figure de l’Autre, sous la forme insigne de l’objet du désir. Le paradoxe le plus aigu veut qu’elle se découvre éminente dans sa maladresse et sa défaillance mêmes.

II. Le sujet et ses traumatismes intimes
Marianna Ucrìa, la femme à la « gorge de pierre »1

Marie-Andrée Salanié-Beyries (Université Bordeaux Montaigne, EA 4593 CLARE)

C’est en Sicile, à Palerme et essentiellement à Bagheria, au XVIIIe siècle, quand la voix des hommes et le poids des mentalités contraignaient les femmes au silence de la soumission, que Dacia MarainiMaraini (Dacia), née à Fiesole en 1936, situe son roman, La lunga vita di Marianna UcrìaMaraini (Dacia), publié en 1990, traduit dans dix-huit pays dont la France où cette longue vie s’est, de façon inattendue, transformée en vie silencieuse2.

Au cours d’une interview que Dacia MarainiMaraini (Dacia) nous a accordée, lors d’une invitation à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, en mars 1999, nous avons appris que l’idée du roman était née, lors d’un de ses séjours à Bagheria dans la villa familiale (sa mère appartenait à la famillefamille aristocratique sicilienne des Alliata di Salaparuta), de la découverte du portrait d’une de ses lointaines aïeules, Marianna Alliata Valguarnera. Dans un récit autobiographiqueautobiographie intitulé Bagheria, publié en 1993, Dacia Maraini décrit ce portrait et rapporte, à son propos, une phrase empruntée à une de ses tantes qui écrivit l’histoire de la famille et qui donne cette précision à propos du portrait de Marianna : « Elle tient dans la main une feuille, car l’écriture était son unique moyen d’expression. Elle était surnommée “la muettemuet” »3.

C’est à partir de ces infimes détails que Dacia MarainiMaraini (Dacia) a fait naître le personnage de Marianna Ucrìa, personnage central d’un roman que l’on pourrait qualifier de polyphonique, dans lequel on entend la voix d’une narratrice « passeuse de voix », celle de la romancière sensible à la condition féminineféminisme et, en fond sonore, la voix de la Sicile.

1. La voix d’une narratrice « passeuse de voix »

Dès les premières pages du roman, le lecteur découvre Marianna Ucrìa, âgée de sept ans, sourde et muettemuet, née de l’union de deux cousins appartenant à deux branches de la famillefamille Ucrìa : le duc Signoretto et la duchesse Maria. La romancière délègue à une voix de narration, que l’on présume être celle d’une narratrice, la mission de traduire en mots ce que Marianna perçoit par tous ses sens (excepté l’ouïe), de transcrire ce qu’elle exprime mentalement et de raconter sa vie, de sept ans à cinquante ans, dans un déroulement chronologique. Une vie que l’on peut résumer ainsi : une enfance au sein d’une grande fratrie, entre un père, adoré et aimant, et une mère indifférente car trop souvent plongée dans les effets du laudanum ; un mariage forcé à l’âge de treize ans avec un vieil oncle, frère de sa mère et cousin de son père, le duc Pietro Ucrìa di Campo Spagnolo qu’elle appellera « Monsieur mon oncle mari » ; une grande partie de sa vie dans la maison de Bagheria, transformée par ses soins en somptueuse villa ; huit grossesses ; une passion dévorante pour la lecture ; le veuvage ; la découverte tardive des plaisirs de la chair et un voyage loin de la Sicile s’achevant à Rome.

Dès le premier chapitre, le silence de Marianna est enveloppé d’un mystère dont nous comprenons très vite que la narratrice possède la clé, mais qu’elle n’élucidera qu’au vingt-quatrième chapitre, ayant préféré jusque-là offrir quelques indices, çà et là au fil des pages, nous incitant à échafauder des hypothèses, à la manière de lecteurs de romans policiers. Dans le troisième chapitre, devant un billet écrit par le duc Signoretto à sa fille : « tu es née ainsi sourde et muette »1, nous, lecteurs, convaincus qu’elle a un handicap de naissance, sommes prêts à écouteécouter la voix de la narratrice qui, comme l’indique le titre, va conter la longue vie de Marianna. Or, presque immédiatement, cette même narratrice brouille les pistes, en donnant une information en contradictioncontradiction totale avec l’assertion paternelle : « […] un jour, sans raison, elle était devenue muette. Le silence s’était emparé d’elle comme une maladiemaladie ou peut-être comme une vocation »2. Voilà qui est fort troublant, aussi en raison de ce que nous apprenons :

Dans la coquille de son oreille désormais silencieuse, elle conserve quelques bribes de voix familières : celle gargouillante et rauque, de madame sa mère, celle aiguë d’Innocenza, la cuisinière, celle sonore et débonnaire de monsieur son père qui, pourtant, parfois, butait et se brisait de façon désagréable.3

La fillette aurait, comprend-on, parlé et entendu jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans et serait ensuite délibérément entrée dans le silence. Se profile alors l’hypothèse que ce silence délibéré pourrait être lié à quelque traumatismetraumatisme. Toutefois, avant d’en avoir la confirmation, on comprend que c’est dans le but de la faire réagir au moyen d’un nouveau choc que le duc Signoretto, père de Marianna, agissant par amour, soumet la fillette à l’effroyable spectacle de la pendaison publique d’un garçon de treize ans. Marianna assiste ainsi en direct à la mortmort du jeune condamné, au milieu d’une foule en liesse, et surtout elle voit à ce moment-là, en gros plan, les lèvres de son père articuler cette étrange injonction : « “Tu dois parler […]. Tu dois ouvrir cette maudite bouche de poisson” »4.

Pour faciliter la mission de la narratrice, la romancière dote Marianna, une fois devenue une jeune adulte, d’un privilège particulier : « le seigneur lui a fait ce don d’entrer dans la tête d’autrui »5. Don qui permet un subterfuge narratif puisque Marianna lit dans les pensées intimes d’un grand nombre de personnes, et les lecteurs en ont connaissance grâce à la narratrice qui en fait la transcription, si bien que l’on a l’impression d’entendre se mêler plusieurs voix, comme dans une sorte de chœur polyphonique.

Parmi ceux-ci, il en est un que l’on entend fréquemment, celui qui mêle trois voix : celle de la narratrice, la voix silencieuse de Marianna et la voix intimeintime d’Innocenza que sa condition de cuisinière analphabète de la famillefamille Ucrìa aurait dû condamnercondamnation au silence et qui se retrouve ainsi, grâce au don de Marianna, au-devant de la scène pour exprimer, par exemple, son inquiétude de voir sa maîtresse épuisée par les soins constants prodigués à son jeune fils à l’agonie ou encore pour maugréer contre son indulgence excessiveexcès face aux comportements répréhensibles de ses autres domestiques. Innocenza, qui ignorera toujours que Marianna sait lire dans ses pensées, possède, elle, les clés pour entrer dans le monde silencieux de sa maîtresse avec qui elle sait communiquer par des gestegestes, des regards, des mots lentement prononcés pour être lisibles sur ses lèvres, et surtout en lui montrant une tendresse quasiment maternelle, celle que sa mère n’a jamais su lui donner. À la vraie Innocenza, celle qui inspira ce personnage, Dacia MarainiMaraini (Dacia) dédie quelques phrases pleines d’affection dans son récit Bagheria :

Quand j’étais petite, cette porte était toujours ouverte et sur le seuil, telle une Parque occupée à coudre le fil de la vie était assise la bonne et généreuse Innocenza au gros corps difforme, aux dents jaunes et ébréchées, un sourire toujours prêt sur les lèvres.6

Il arrive parfois qu’au duo narratrice-Marianna s’unisse la voix de la romancière, par exemple dans le récit enchâssé d’une autre longue vie, celle d’une tante de Marianna : la tante Manina7. On entend tout d’abord la voix de la narratrice qui évoque la jeunesse de Manina qui sut échapper stratégiquement à une vie d’épouse en feignant la maladiemaladie à une époque où sa beauté juvénile attirait de nombreux prétendants. Se mêle également à la voix de la narratrice celle de Marianna qui apprécie grandement les deux talents de sa tante : son art de l’imitation et ses bons mots visant essentiellement à épingler les défauts d’autrui. La vie de Manina, jusqu’à ce qu’elle soit emportée par la variole, est racontée par ces deux voix. Or le personnage acquiert une réelle densité romanesque quand, en filigrane, on perçoit aussi l’échoécho de la voix de sa lointaine descendante, Dacia MarainiMaraini (Dacia) qui lui attribue, par exemple, cette délicieuse saillie : « “Quand je serai morte, j’irai en enfer… mais en fin de compte qu’est-ce que c’est l’enfer ? Palerme sans ses pâtisseries. Et moi, de toute façon, je n’aime pas les gâteaux” »8.

C’est le don de lire dans les pensées intimeintimes d’autrui qui permettra à Marianna de découvrir brutalement la cause de son silence. Lors d’une visite rendue à son frère aîné, l’abbé Carlo, Marianna le questionne pour vérifier s’il est plausible, comme elle a le souvenirsouvenir que sa mère le lui a un jour écrit, qu’elle ait parlé dans sa tendre enfance. Soudain, dans la mémoiremémoire de l’abbé remontent, comme par jets successifs, des souvenirs restés longuement enfouis, l’imageimage de sa petite sœur en train de parler et surtout une scène atroce :

Un soir on avait entendu des criscri à donner la chair de poule et Marianna, les jambes souillées de sang avait été emmenée, oui, emportée par son père et par Raffaele Cuffa, bizarre l’absenceabsence des femmes… le fait est que oui, maintenant il se le rappelle, l’oncle Pietro, ce maudit chevrier, l’avait violentée et laissée à moitié mortmorte… oui, l’oncle Pietro, maintenant c’est très clair, comment avait-il pu l’oublioublier ? Par amour disait ce dernier, au nom du sacro-saint amour qu’il vouait à cette petite fille qu’il adorait, dont il était « devenu dingue »… comment était-ce possible qu’il ait perdu le souvenirsouvenir de cette tragédie ?9

L’idée spontanée de Carlo est alors la suivante : « laissons-la dans l’ignorance, pauvre muetmuette », et le frère motive son choix par le fait qu’il s’agit d’« un secretsecret […], une affaire d’hommes, peut-être bien un délitdélit mais désormais expié, enterré… à quoi bon s’acharner ? »10. Nous voici face à un crime, protégé par le silence d’une famillefamille, en somme par une forme d’omertàomertà. Marianna, bien qu’elle soit restée de marbre, a indubitablement « entendu » le récit mental de son frère puisqu’on lit quatre chapitres plus loin : « Et pourtant cet homme l’a violéeviol alors qu’elle n’avait pas encore six ans et elle se demande si elle réussira un jour à lui pardonner cela »11. Cet homme, c’est celui à qui, quand elle avait treize ans, elle a été donnée en mariage par ses parents, vendue devrait-on dire, car il l’a prise sans dot et en payant quinze mille écus, ce que l’on comprend désormais être la rançon du silence.

Le mystère est ainsi élucidé, à la fois pour Marianna et pour nous lecteurs. Si Marianna est devenue la femme à « la gorge de pierre et à la mémoiremémoire amputée »12, c’est que son inconscient a érigé en remparts des protections : la surdité, le mutismemutisme et une forme d’amnésie auto-protectrice, de résilience. La révélation du violviol se retrouve alors au centre de la vie de Marianna, avec un avant et un après qui ont en commun ce que l’on pourrait appeler des compensationcompensations, sous forme de pretium doloris, concédées par la romancière qui s’est toujours montrée particulièrement sensible à la condition féminineféminisme.

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9783823300779
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