Kitabı oku: «La parole empêchée», sayfa 11
2. La voix de la romancière sensible à la condition féminine
Le destin de Marianna est celui des filles de sa classe sociale que la narratrice évoque en ces termes : « se marier, enfanter, faire se marier ses filles, les faire enfanter et faire en sorte que ses filles mariées fassent enfanter leurs filles qui, à leur tour, se marient et enfantent… »1. Marianna sera donc mariée, contre son gré, à treize ans, condamnéecondamnation à une vie de mère de famillefamille nombreuse (huit grossesses, cinq enfants vivants et trois morts) jusqu’au jour où elle va repousser son mari2, mettant ainsi un terme à l’intimitéintime d’une vie conjugale réduite à huit agressions nocturnes : « un assaut, une contrainte, la pression de genoux froids contre ses jambes, une explosion rapide et rageuse »3.
Le père de Marianna, qui gardera jusqu’à sa mortmort le silence sur le violviol subi par sa fille, mais animé, peut-on le supposer, par une sorte de désir tacite de réparation moralemorale, va lui permettre d’accéder à la lecture et à l’écriture, un savoir alors fort rarement dispensé aux filles, même dans les familles de la noblesse sicilienne. Il est toutefois significatif de rappeler que c’est seulement au moment de la naissance de son premier fils, Mariano, alors qu’elle a dix-neuf ans et qu’elle est déjà mère de trois filles, que Marianna reçoit de son père un luxueux nécessaire à écriture. Par ce cadeau, Signoretto reconnaît à Marianna le statut de mère puisqu’elle a enfin donné naissance à un héritier mâle, capable de perpétuer la dynastie Ucrìa, et il lui concède par la même occasion une sorte de droit officiel à la parole, fût-elle exclusivement écrite. C’est le moment, pour Dacia MarainiMaraini (Dacia), de créer un lien avec le peintre du portrait de sa lointaine aïeule qui la représenta une feuille de papier à la main.
Grâce à l’accès aux livres, le silence de Marianna, sera rapidement « habité de mots écrits »4. Outre les voix familières qui « dialoguent » avec elle au moyen de billets écrits, mêlant souvent termes siciliens, italiens et fautefautes d’orthographe, Marianna « entend » d’autres voix, celles de ceux dont elle lit les œuvres : romanciers, poètes (elle lit l’Arioste, Michel-Ange5) mais aussi des philosophes et, en particulier, David Hume, vers les écrits duquel elle sera conduite, sous la houlette discrète de Grass, l’ami anglais de son fils Mariano, venu passer quelques jours à Bagheria. C’est ainsi que Marianna va reconsidérer ses certitudes, réfléchir au rôle de la raison, mais aussi à la condition humaine. Alors que les domestiques étaient considérés comme des serfs, Marianna va un beau jour ouvrir les yeux sur le sort de Fila, la jeune servante qui lui fut donnée en cadeau par son père : « Mais où est-il dit que l’on peut donner des personnes, les prendre, les jeter comme des chiens ou des petits oiseaux ? »6. En somme, grâce à ses lectures, Marianna va sortir d’une sorte de cécité inhérente à la culture archaïque et encore féodale dans laquelle elle baigne comme les autres femmes et s’ouvrir à quelques idées novatrices.
Dacia MarainiMaraini (Dacia), qui a tant de fois pris publiquement la défense de femmes abusées, semble vouloir démontrer, par l’histoire de Marianna, que la reconstruction de soi reste possible en dépit d’un violviol. Cet épisode terribleterreur est toutefois si profondément enfoui dans la mémoiremémoire de Marianna qu’elle n’est même pas en mesure de reconnaître son violeur en la personne de son oncle Pietro à qui on l’a donnée en mariage. Bien des années plus tard, au moment où elle sera dans l’obligation d’assister à l’embaumement de son mari, dont elle ignore encore qu’il fut son violeur, lui reviennent en mémoire des phrases écrites par sa grand-mère maternelle, Giulia, qui était également la mère de son mari. Cette dernière lui avait écrit que Pietro avait nourri pour sa sœur Maria, celle qui deviendra la mère de Marianna, un amour si fort qu’il avait quasiment renoncé à vivre normalement, une année durant, après le mariage de cette dernière avec leur cousin Signoretto. On comprend ainsi que l’amour immense que cet oncle avait voué, avant le viol, à sa toute jeune nièce, Marianna, était le transfert d’un amour incestueuxinceste pour sa propre sœur.
Par la suite, Marianna adulte, atteinte d’une pleurite, et en proie à une violente fièvre, sera hantée par des imageimages de violenceviolence sexuellesexualité au centre desquelles se trouve son défunt mari, elle poussera alors « un cricri atroce et prolongé »7, peut-être l’échoécho de l’ultime son qui, au moment du violviol, sortit de sa gorge avant qu’elle ne devienne « de pierre » ? Mais alors que Marianna aurait pu, à ce moment-là, avoir la révélation du viol et du violeur, elle accède à une autre révélation, celle de l’identitéidentité du responsable de son enfermement dans le silence :
Elle comprend avec une lucidité adamantine que c’est lui, son père, le responsable de sa mutilation. Par amour ou par distraction, elle ne saurait le dire, mais c’est lui qui lui a coupé la langue et lui qui lui a rempli les oreilles de plomb fondu pour qu’elle n’entende aucun son et tourne perpétuellement sur elle-même au royaume du silence et de l’appréhension.8
Elle a comme une sorte de révélation du silence délibéré de son père que l’on peut probablement expliquer par le désir de protéger le violeur et, avant tout, l’honneurhonneur de la famillefamille Ucrìa. La romancière alors, comme par compensationcompensation, va accorder à celle qui fut horriblement meurtrie des parenthèses de bonheur au cœur de relations qui ont pour dénominateur commun l’amour.
Marianna voue à son père Signoretto un profond amour qui semble réciproque et qui n’est pas sans rappeler celui de Dacia MarainiMaraini (Dacia) pour son propre père : « Je l’ai beaucoup aimé mon père, plus qu’il n’est licite d’aimer un père »9. Avec Marianna, Signoretto aime « discuter » et se confier au moyen de billets parmi lesquels il en est un dans lequel il lui révèle, à mots quasiment découverts, ses sentiments : « […] cela me déplaît de mourirmort parce que je vais te quitter, mais cela ne me déplaît pas d’aller voir si cela vaut la peine de connaître Notre Seigneur »10.
Marianna connaît avec un de ses fils, Signoretto, précisément celui qui porte le nom de son propre père, l’intensité d’un amour maternel fusionnel, celui que Dacia MarainiMaraini (Dacia) aurait tant aimé connaître :
Mon unique enfant, voulu et désiré, étant mortmort peu avant sa naissance, en cherchant à m’emporter avec lui, j’ai décidé que ce seraient mes personnages, fils et filles aux pieds robustes, faits pour de longues marches, qui emporteraient vers le futur quelque chose de moi.11
L’enfant ne parlera pas durant les quatre années de sa brève existence. Cela indispose grandement son père mais n’inquiète que très modérément Marianna car mère et fils, unis par le mutismemutisme, savent dialoguer avec le corps et le cœur. Ils se hument, se câlinent, jouent, rient, se disent leur amour dans un langage inaccessible aux autres :
Il lui parlait en gigotant, en mimant, en riant, en la couvrant de baisers poisseux. Il collait sur son visage sa grande bouche édentée, léchait ses paupières closes, serrait entre ses gencives les lobes de ses oreilles mais sans lui faire mal, comme un chiot qui connaît sa force et sait la doser pour jouer.12
Mais cette bulle de bonheur connaîtra rapidement un terme quand l’enfant, à quatre ans, sera emporté par la maladiemaladie.
Avec son jeune domestique, Saro, Marianna va accéder au plaisir charnel. Le chemin pour y parvenir sera long et nombreux seront les efforts de Saro pour se rendre aimable, en particulier en accédant à l’apprentissage de l’écriture pour pouvoir enfin, un jour, lui écrire ce que ses yeux lui disent depuis si longtemps : « Vi amo »13. Même si l’on sent très vite que Marianna n’est pas insensible au charme du jeune homme, elle va dresser, entre elle et lui, d’une part, le rempart de la raison – « une femme de quarante ans, mère et grand-mère, peut-elle s’éveiller, comme une rose tardive, de décennies de léthargie pour prétendre à sa part de douceur ? »14 – et, d’autre part, la présence d’une jeune épouse qu’elle lui a choisie, Peppina Malaga, qui va lui donner un fils.
Mais Fila, la sœur de Saro, en proie à la jalousie et armée d’un couteau, va accomplir un acte foufolie entraînant la mortmort de l’enfant et de terribleterreurs blessures sur son frère. Ce dernier sera soigné avec une sollicitude quasiment maternelle par Marianna qui, au moment où le jeune homme va recouvrer un peu de force, va faire les premiers pas sur le chemin de la sensualité, laissant alors le désir l’emporter sur la raison. Du bout des doigts, elle parcourt le visage du convalescent dont elle dessine les contours, à la manière d’un peintre, un visage-paysage dont elle devient l’exploratrice :
L’index, après avoir parcouru la longue route qui mène d’une tempe à l’autre, descendant le long des ailes du nez, remontant les collines des joues, effleurant le buisson des sourcils, se trouve comme par hasard à presser le point où les lèvres se rejoignent, s’ouvre un passage entre les dents, rencontre le bout de la langue.15
Pour la première fois donc, Marianna va connaître les plaisirs de la chair, mais le retour de Peppina, qui va être enceinte pour la seconde fois, lui fera connaître aussi la violenteviolence morsure de la jalousie. Les deux amants vont, dans un premier temps, se voir en cachette, puis Marianna va prendre la décision d’interrompre cette relation, se privant délibérément de plaisir, ce que la narratrice motive ainsi : « […] la longue pratique du renoncement a fait d’elle une gardienne très sévère. Tant d’années passées à tenir en respect ses propres désirs ont endurci sa volonté »16. La décision, néanmoins, reste difficile à prendre et les larmes coulant sur ses mains ridées disent, mieux que des mots, l’intensité de sa souffrancesouffrance, car elles « ont la saveur amère du renoncement »17.
La romancière va également concéder à Marianna une expérience particulière : celle d’être l’objet d’un amour qui demeurera platonique. Marianna va rencontrer le sénateur quinquagénaire Giacomo Camalèo, procureur de Palerme, auprès de qui elle va implorer la grâce de Fila destinée à la potence. L’homme, immédiatement sensible au charme mutique de Marianna et convaincu par les deux références littéraires18 qu’elle avance pour justifier le gestegeste de sa domestique, va intervenir pour que sa condamnationcondamnation soit commuée en internement dans un asile. Avec Giacomo, pour la première fois de sa vie, Marianna va être courtisée et littéralement noyée sous un flot de billets, au point de penser avec humour qu’elle est « l’innocent prétexte à une manifestation pyrotechnique d’érudition »19.
Point ne faut cependant oublier que, dans cette lointaine Sicile, la parole des femmes est constamment entravée par des voix masculines, ainsi entend-on celle d’un autre Signoretto, le frère de Marianna, désireux qu’elle interrompe sa relation avec Camalèo pour des raisons d’héritage en cas de remariage. L’injonction fraternelle est formulée de façon lapidaire : « la décision de la famillefamille est que vous ne le voyiez plus »20. Ensuite, au moment où Marianna annoncera sa décision de quitter la Sicile, une autre voix masculine exprimera sa désapprobation, celle de Mariano, son premier fils, qui considère qu’une fois encore sa mère prend des libertés avec ses obligations. Les mots pour le lui dire sont durs et portent indubitablement la trace d’une jalousie, jusque-là tue, remontant à l’enfance, quand son petit frère Signoretto, l’enfant chéri de Marianna, avait pris toute la place dans son cœur de mère. Même si Marianna ne cède pas à ces deux instances, elle renoncera de son propre chef à la vie d’épouse rangée que Giacomo Camalèo, bien que séduisant et immensément cultivé, lui propose.
La romancière offre alors à Marianna une expérience nouvelle, un voyage dont une partie sera faite en compagnie de Fila, sortie de l’asile d’aliénésaliénation. Le récit prend soudain des allures de roman d’aventures, les deux femmes vont devoir surmonter une tempête, voyager à dos de mulet, subir l’assaut de bandits de grands chemins, etc. À Capoue, Marianna rencontre une troupe de comédiens qui « se moquaient éperdument de sa surdité et lui parlaient joyeusement en se contorsionnant en mimiquemimiques généreuses et irrésistibles »21. Le récit prend, à ce moment-là, des allures de roman de formation car, derrière cet épisode qui s’achèvera quand la troupe partira pour Florence, on entend l’échoécho de la voix de GoetheGoethe (Johann Wolfgang) et des Années d’apprentissage de Wilhelm Meister. C’est à Rome que va s’achever le périple des deux femmes, Rome où Marianna va mener à terme un projet, celui de trouver un mari pour Fila, répondant ainsi à la question formulée de nombreuses années auparavant par son père, quand il la lui avait donnée : « tu me promets que tu t’occuperas bien d’elle ? ». La réponse est donc oui.
Il est aussi une autre voix omniprésente dans le roman, celle de la Sicile.
3. La voix de la Sicile
Derrière la voix de la narratrice, on a très souvent l’impression d’entendre l’échoécho de la voix de romanciers siciliens véristes du XIXe siècle : celle de Giovanni VergaVerga (Giovanni) (par exemple quand elle évoque la misère extrême des journaliers, privés du droit à la parole, que l’on peut punir à loisir, voire donner en cadeau) ou encore celle de Federico De RobertoDe Roberto (Federico), en particulier dans la scène d’embaumement du duc Pietro au milieu de ses ancêtres déjà momifiés, dans les catacombes des Capucins de Palerme1, et qui rappelle une scène du roman I viceré (en français : Les Princes de Francalanza). Dans l’ambition qu’a Dacia MarainiMaraini (Dacia) d’inscrire l’histoire de ses personnages dans l’Histoire de la Sicile, on pourrait parler d’un désir de filiation littéraire avec ses aînés siciliens, perceptible quand elle évoque ce « besoin impérieux de relire de vieux livres oubliés : Verga, Capuana, Meli, Pitrè, Villabianca, Mortillaro et, en dernier, le préféré de tous, De Roberto »2.
Alors, presque paradoxalement, Dacia MarainiMaraini (Dacia) qui a honni la Sicile à un moment de sa vie, ancre son récit dans une forme de sicilianité. Quand elle fait transcrire à la narratrice des phrases totalement ou partiellement dialectales, par exemple celle qu’écrit Maria, la mère de Marianna, pour lui annoncer que, maintenant qu’elle a treize ans, on va la marier à son oncle, lui évitant ainsi le sort de sa sœur Fiammetta destinée au couvent3 ou quand elle cite le nom de très nombreuses spécialités culinaires siciliennes4, on sent, chez l’auteure, le désir presque sensuel de restituer la petite musiquemusique de ces mots propres à l’île de son enfance.
On peut dire de Marianna elle-même qu’elle incarne la voix silencieuse d’une Sicile en devenir et, dans l’ultime chapitre du roman, on a l’impression que les voix de Marianna et de Dacia MarainiMaraini (Dacia) se mêlent devant les eaux du Tibre. On entend pour la dernière fois, la voix intérieure de Marianna dont le corps a eu envie de se perdre dans les flots :
[…] entrer dans l’eau du fleuve, d’abord de la pointe des chaussures, puis avec les chevilles et enfin avec les genoux, la poitrine, la gorge. L’eau n’est pas froide. Il ne serait pas difficile de se laisser engloutir par ce tourbillon de courants à l’odeur de feuilles putrides. Mais l’envie de reprendre le chemin est la plus forte.5
Le titre a annoncé La lunga vita di Marianna Ucrìa ; or, devant le Tibre, ce n’est alors qu’une femme d’une cinquantaine d’années dont la vie ne paraît pas achevée. L’adjectif muetmuette (muta) conclut le roman, qualifiant le mot « question » (domanda), laissant entendre qu’il reste encore à Marianna, la muta, à trouver des réponses à d’innombrables questions, sachant qu’il lui reste tant d’années encore à vivre pour jouir d’une liberté nouvelle, découvrir le monde, et, peut-être, finalement, mieux se connaître.
Ne serait-ce pas la voix de Dacia MarainiMaraini (Dacia) qui, jusqu’à présent, s’est empêchée de parler directement que l’on entend désormais dans cette longue description finale du Tibre dont elle a fait la découverte au moment où elle s’est installée à Rome, après avoir quitté la Sicile et sa famillefamille maternelle pour rejoindre son père tant aimé, Fosco Maraini ? Un fleuve dont la présence l’accompagne aujourd’hui encore. Comme si Dacia Maraini, en faisant revivre cette lointaine aïeule du portrait de Bagheria, en l’immortalisant dans les quelque trois cents pages de son roman, voulait faire entendre l’échoécho de quelques bribes du récit de sa propre vie. Comme si la plume de Dacia Maraini, dont le roman semble inachevé puisque la vie de Marianna n’est pas terminée, s’était substituée au pinceau de Marianna, qui, avant son mariage, avait essayé d’immortaliser sa fratrie dans un tableau resté, lui aussi, inachevé. Comme si le stylo de Dacia Maraini s’était substitué à la plume d’oie de sa lointaine aïeule qui inspira le personnage de Marianna. Comme si Dacia Maraini avait voulu faire, à l’aide de son roman, une première amorce de réconciliation avec la Sicile, la terre de sa mère, avant de parvenir, dans son livre autobiographiqueautobiographie, Bagheria, à se réconcilier complètement avec cette île, son île, et avec cette partie d’elle-même qu’elle avoue avoir voulu longtemps oublioublier :
J’avais hontehonte d’appartenir, du côté maternel, à une famillefamille si ancienne et si noble. Une grande part du malheur de l’île ne venait-elle pas précisément d’elles, de ces grandes familles avides, hypocrites et rapaces ? Je détestais leur incapacité atavique à changer, à voir la véritévérité, à comprendre les autres, à se mettre à l’écart et à agir avec humilité.6
Parole empêchée et travestissementtravestissement fictionnel dans La Sœur de Constantin ChatzopoulosChatzopoulos (Constantin)
Renée-Paule Debaisieux (Université Bordeaux Montaigne, EA 4593 CLARE)
Le silence retomba de nouveau sur la maison. Il ne fut brisé ni le lendemain, quand mon père vint à l’enterrement, ni par la suite, tant que vécut ma grand-mère1.
Le silence dont il est fait mention dans cette citation de la nouvelle de l’écrivain grec ChatzopoulosChatzopoulos (Constantin), intitulée « La Sœur », est le silence de la parole empêchée ; quant à l’enterrement, c’est celui de la sœur du narrateur, cause directe de la parole retenue et tue.
C’est en 1916 qu’a été publiée la nouvelle de Constantin ChatzopoulosChatzopoulos (Constantin) (1868–1920), écrivain grec, cosmopolite. La Sœur est un récit court, mais extrêmement dense et particulièrement émouvant. Le récit est mené à la première personne par un narrateur qui raconte un souvenirsouvenir d’enfance.
À la mortmort de leur mère, sa sœur, de dix ans plus âgée que lui, est restée avec son père à la ville, tandis que le petit garçon a été confié aux grands-parents à la campagne. Le souvenirsouvenir qu’en a l’enfant est entretenu par l’évocation de son nom et du contenu de ses lettres, ainsi que par ses cadeaux. L’été suivant (il y a peu de précisions temporelles), les grands-parents reçoivent la visite de la jeune fille qui séjourne chez eux et joue avec son frère à faire voguer une barque dans la rivière en bas de la propriété. Une fois l’été fini, la sœur retourne à la ville. Puis, un jour, brusquement, l’enfant découvre la présence de sa sœur à la maison, cloîtrée dans sa chambre, sans qu’il en connaisse la raison. Et le silence s’installe : « Je me souviens seulement de la tristessetristesse et du silence qu’elle apporta avec elle. Quelque chose de pis que le silence : des chuchotements continuels, interminables. […] Mais dès qu’ils apercevaient quelqu’un, ils s’arrêtaient de parler et le silence retombait, plus étouffant encore » (p. 88). La nouvelle se clôt sur la mort de « la sœur » (ainsi qu’elle est toujours nommée), qui s’est suicidésuicidee en se noyant dans la rivière en bas de la propriété.
En replaçant les éléments dans leur contexte temporel et social, le lecteur comprend que la parole dissimulée est grosse du secretsecret qu’il faut observer scrupuleusement sur ce que l’on appelait autrefois la « fautefaute » de la jeune fille, impliquant un châtimentchâtiment exemplaire.
C’est pourquoi, dans un premier temps, nous nous placerons sur ce terrain pour analyser le fonctionnement du secretsecret. Par ailleurs, il est frappant de constater que ce secret n’est jamais dévoilédévoiler, comme si le narrateur craignait lui aussi de parler de la fautefaute, d’enfreindre le taboutabou ; hypothèse invraisemblable d’un point de vue réaliste, qui nous conduit ainsi à envisager que l’auteur, derrière ce narrateur au secret bien gardé, nous tend une sorte de piège narratif. Ce sera l’objet de notre deuxième partie. Enfin, en dernier lieu, nous verrons comment, grâce à ce subterfuge, la parole d’abord empêchée se rend victorieuse du silence imposé.
Les diktats sociaux exigeaient qu’une jeune fille qui avait eu des relations sexuellessexualité avant mariage (qui avait « fauté », selon l’expression consacrée), doive subir comme pénitence la réclusion dans une demeure appropriée, couvent ou demeure éloignée, à la campagne. C’est le cas ici.
Mais ce qui nous intéresse et ce qu’il faut examiner surtout est la façon dont est montrée la chape de silence qui permet d’étouffer le secretsecret de la fautefaute, un secret bien gardé.
Pour ce qui est de « la sœur » (appelons-la ainsi puisqu’elle n’est dotée d’aucun prénom), signalons que c’est elle seule, dans toute la nouvelle, qui « parle » en style direct, et cela à quatre reprises. Les deux premières fois se situent avant « l’événement », lors de son séjour estival chez ses grands-parents, lorsqu’elle se trouve avec le narrateur :
[À propos de la barque qu’elle lui a offerte] « Elle ne risque pas de rouiller » ; et « Ça y est, elle a viré dans le golfe ». Propos enfantins, puisqu’elle joue avec son petit frère, qui dénotent seulement une certaine joie de vivre, et qui contrastent avec les deux autres phrases désenchantées prononcées après « l’événement », lorsqu’elle regarde le reflet du jardin dans la vitre : « Regarde comme c’est beau là-dedans » et « C’est seulement là que le monde est beau » (p. 89). Il est remarquable de constater que le lecteur ne trouve dans le texte aucune réponse, aucun mot prononcé en style direct par le narrateur (il déclare même, à un moment du récit, « être resté muetmuet »), et encore moins par les autres personnages.
Le plus étrange est qu’il n’y a qu’une seule phrase rapportée au style indirect : « Ma grand-mère me disait que ma sœur était malademaladie, qu’elle avait pris froid en route » (p. 88), preuve s’il en était que la parole, toute parole, autour de la sœur, est bannie.
Le personnage de la sœur est muré dans le rempart de silence de la narration, à l’imageimage de son enfermement dans la maison : « Quant à elle, elle n’en sortait jamais [de sa chambre]. Elle y resta cloîtrée durant tout le temps où l’hiver répandit son obscurité […]. Ma sœur était toujours assise, prostrée sur un canapé, penchée sur sa broderie, pâle et tristetristesse, amaigrie et silencieuse. Elle me prenait à ses côtés et me regardait dans les yeux sans prononcer un mot » (p. 88).
Outre le silence, des chuchotements interminables, dont le lecteur ne connaîtra pas le contenu, et, par conséquent, plus éloquents, plus narrativement efficaces pour prouver l’existence d’un secretsecret qu’il est interditinterdiction de nommer.
On observe cependant que, si la parole est résolument tue, s’instaurent dans le récit des éléments de remplacement qui sont autant d’indices pour dévoilerdévoiler le secretsecret. En effet, au « dire » se substitue le « voir ». Toute la narration est fondée sur la description de faits et surtout de gestegestes : les pleurs de la grand-mère, les déambulations mécaniques du grand-père, l’attitude prostrée de la sœur, au visage amaigri, et aux yeux enfoncés ; et, enfin, le retour à la maison du cadavre dissimulé sous un drap : « Je ne vis que ses cheveux dégouttant d’eau et l’extrémité de ses pieds nus » (p. 89).
C’est donc à travers ces signes que le lecteur décèle la véritévérité cachécachée, le non-ditnon-dit étant lui aussi un signe, celui de la gravité de l’événement. Il est évident que l’auteur atteint son but avec beaucoup plus de force expressive en empêchant la circulation de la parole et en concentrant sa narration uniquement sur ce qui a été vu par le narrateur, puisque tout passe par le regard de l’enfant.
Il en résulte une charge émotionémotionnelle, qui se renforce par le fait que, après la parole, c’est au tour de l’imageimage d’être bannie. Si l’on compare les deux types d’absenceabsence de la sœur (après la séparation due au décèsdécès de la mère et son absence après son suicidesuicide), on s’aperçoit que, dans le premier cas, au sujet de son image, le narrateur déclare : « Elle [l’image] se serait totalement effacée si le nom de ma sœur n’était pas toujours demeuré vivant à la maison » (p. 85). En revanche, après la mortmort de la sœur, il déclare au sujet de son père : « Il ne prononça jamais le nom de ma sœur. Une photographiephotographie d’elle, datant de l’époque où elle allait à l’école, dans la ville, se trouvait sur la commode du salon. À son tour, elle disparut ; je ne l’ai plus revue » (p. 89).
Le nom de la sœur (inconnu du lecteur) est intimement lié à son imageimage ; il est doté d’un pouvoir d’évocation par l’imaginaireimaginaire. Le nom, si l’on se réfère à ProustProust (Marcel) dans Du côté de chez Swann, « absorbe l’image en accroissant les joies arbitraires de [l’] imaginationimagination »2. On peut ainsi affirmer qu’il sert de tremplin à une reviviscence. A contrario, l’effacement du nom (le nom « empêché ») efface consécutivement l’image, effacement redoublé par la suppressionsuppression de la photographiephotographie.
Cependant, si l’on comprend bien que ChatzopoulosChatzopoulos (Constantin) dresse un réquisitoire contre le châtimentchâtiment infligé aux jeunes filles qui se trouvent dans la même situation, il convient d’analyser les moyens qu’il met en œuvre pour émouvoir et convaincre le lecteur.
En effet, pourquoi la parole est-elle empêchée, d’un point de vue narratif ? Pourquoi le lecteur n’a-t-il jamais connaissance du contenu du secretsecret ? Quel est le statut du narrateur ?
Le récit est homodiégétique, mais tout se passe comme si le narrateur abolissait l’intervalle de temps qui sépare le moment des faits, alors qu’il était un petit garçon de quatre ou cinq ans, et le temps de l’écriture.
Autrement dit, il fait totalement abstraction de sa connaissance de « l’événement » et de la punition qui retombe inévitablement sur la fille fautivefaute, connaissance qu’il a, bien entendu, acquise par la suite. Il le laisse d’ailleurs deviner, en guise de piste adressée au lecteur : « [Le silence] ne fut brisé ni le lendemain, quand mon père vint à l’enterrement, ni par la suite, tant que vécut ma grand-mère » (p. 89). Le secretsecret, dissimulé sous le silence, a donc été divulgué. C’est donc au lecteur qu’il revient de découvrir la teneur de ce secret.
De plus, cette abolition temporelle entraîne une fixation sur le passé, c’est-à-dire sur le ressenti (émotionémotions, souvenirs) de l’enfant, qui permet de bloquer toute explication, puisque tout passe par les yeux et la compréhension, évidemment, limitée du tout petit garçon. Ainsi, le narrateur déclare : « Un jour pourtant, ma sœur se retrouva à la maison. Quand et comment elle était arrivée, qui l’avait amenée, je ne le sus jamais ou je ne m’en souviens plus. Je me souviens seulement de la tristesse et du silence qu’elle apporta avec elle » (p. 88). Notons deux éléments distincts : le « je ne le sus jamais » n’équivaut pas à « ou je ne m’en souviens plus ». Il est évident qu’à un moment ou à un autre, le narrateur a « su ».
L’auteur fait donc en sorte de « piéger » le lecteur en concentrant la connaissance des faits sur le seul souvenirsouvenir provenant de l’enfance ; et, élément plus important, ce souvenir est d’ordre affectif (« tristesse et silence »). C’est là un moyen très habile de focaliser son attention sur le silence (le secretsecret), et sa sensibilité sur la tristessetristesse enfantine, deux ingrédients qui donnent sa force au récit : la parole empêchée laisse l’interrogation ouverte, et la peine de l’enfant – devant ce qu’il voit mais ne comprend pas – suscite une profonde émotionémotion, et cela sans recours à un pathos quelconque.
Force est donc de constater la portée indéniable de cette fausse naïveté, expédient narratif auquel le lecteur se laisse entièrement prendre, dans une espèce de jeu constant entre secretsecret cachécaché et dévoilementdévoiler. Nous l’avons déjà mentionné, la parole empêchée, ce non-ditnon-dit lourd de sens, trouve toute sa valeur dans le regard, ou plus exactement, dans le souvenirsouvenir de ce qui a été vu.
Dès le début de la nouvelle, le ton est donné : « Au souvenirsouvenir de ma mère s’ajoutait l’imageimage de cette sœur… » (p. 85) ; « Je me souviens seulement que la rivière [la rivière fatale] s’ouvrait devant moi comme quelque chose d’infini… » (p. 87) ; « Je me souviens seulement de la tristessetristesse qu’elle apporta avec elle… ». De la sorte, et en nous soumettant à la convention que l’intrigue passe par les yeux de l’enfant, nous observons que la narration se fait le conservatoire de la mémoiremémoire, une mémoire qui ne livre pas la parole mais son substitut, l’image, les images du passé.

