Kitabı oku: «La parole empêchée», sayfa 12

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Ces images sont de trois types, les images « scènes de jeux d’enfant » auxquelles se mêle l’admiration du petit garçon pour sa sœur aînée, si belle ; les images d’affliction (la sœur cloîtrée, son cadavre) ; mais surtout les images d’une réalité sublimée où la parole enfin libérée se confond avec une vision :

Elle me dit soudain : « Regarde comme c’est beau là-dedans ». Je me penchai pour mieux voir. Le puits entouré de lauriers roses apparaissait au premier plan, derrière venait la tache noire d’un cyprès élancé, ensuite, verdoyaient les arbres du jardin, et en arrière-plan brillait, au fond, une mince bande de rivière. Maintes fois j’avais vu se refléter dans la vitre cette imageimage du vallon ; mais, à cet instant ; comme je me penchais vers ma sœur […] il me sembla que cette image qui s’offrait dans la vitre, je la voyais avec les yeux affligés de ma sœur. Je restais muetmuet à regarder et je me souviens que cet endroit connu me fit l’effet d’un monde inconnu et nouveau, étrange et magique. « C’est seulement là que le monde est beau », reprit ma sœur. Ce furent les derniers mots que je lui entendis prononcer. (p. 89)

Plusieurs éléments retiennent notre attention : l’importance du « voir », la mention affirmée du souvenirsouvenir et, tout principalement, la transfiguration de la réalité en un monde sublime.

En effet, sur ce dernier point, on peut se demander quel est l’intérêt, pour l’économie du récit, de se livrer à une telle description, qui n’apporte rien de plus au déroulement de la narration des faits. Et pourtant, c’est là que réside l’essentiel de la nouvelle. Le paysage vu dans la vitre, on l’aura remarqué, est décrit comme un tableau, avec mention des divers plans. De plus, il se voit qualifié de nouveau et d’inconnu. Enfin, c’est ce monde sublime, celui de l’art (puisqu’il s’agit d’une représentation), qui libère la parole de la sœur, libération qui marque la victoire de l’art sur un réel particulièrement cruel et destructeur. Et le narrateur participe à cette vision de la transfiguration de la nature par l’art, puisqu’il reconnaît « voir à travers les yeux de sa sœur », cependant que sa parole à lui reste encore empêchée.

Néanmoins, ce même narrateur, tout en affirmant la puissance du souvenirsouvenir comme conservatoire, confère à l’art sa valeur de victoire sur le temps et sur les vicissitudes du réel. Les propos suivants terminent la nouvelle, pour la première fois au présent : « Je n’ai pourtant jamais oublioublié le visage de ma sœur. Je le revois toujours penché devant la vitre de la vieille maison, là où maintenant je me penche parfois, moi aussi, pour voir, l’espace d’un instant, comme le monde est beau » (p. 90).

Le souvenirsouvenir, à travers la réactualisation de l’imageimage de la sœur, par la fusion entre le « voir » du souvenir (« je le revois toujours ») et le « voir » du réel (« pour voir, l’espace d’un instant »), et enfin la fulgurance de l’image artistique, qui transforme le quotidien en beauté ; tels sont les substituts qui assurent, d’une certaine manière, la victoire finale de la parole, puisque, si la vision du jardin transfiguré libère la parole de la sœur, le souvenir et la commémoration de la vision réitérée par le narrateur sont – on l’aura bien entendu compris – les ingrédients mêmes de la nouvelle, qui, par essence, est Verbe, et assure à la parole, fût-elle empêchée, sa pérennité.

En guise de conclusion, nous pouvons affirmer que le non-ditnon-dit volontaire, qui s’applique aussi bien à « l’événement » (le secretsecret) qu’au « nom » de la sœur (un nom qu’on voudrait effacer), ainsi que l’abolition de son imageimage par le père (disparition de la photographiephotographie), tous ces éléments se heurtent à la toute-puissance d’une fiction qui assure la pérennité de ce qui aurait dû être aboli, par la puissance du souvenirsouvenir et par la transfiguration opérée par l’art.

Nous ne connaîtrons jamais le nom de la sœur. C’est sans doute mieux ainsi. D’une part, comme le signale DeleuzeDeleuze (Gilles), dans son commentaire ProustProust (Marcel) et les signes, « [l]es noms propres eux-mêmes ont un contenu inséparable des qualités de leurs syllabes et des associations libres où ils entrent »3. Par voie de conséquence, la confrontation entre le nom et la personne crée, sans doute, un hiatus générateur de déception, déception qui est ici évitée. D’autre part, la sœur sans nom restera, pour nous lecteurs, un personnage hors du réel, elle restera, comme un archétype, la sœur, une figure de fiction, artistique et intemporelle.

Bouches cousues : mutisme, violenceviolence et murmure dans les romans de Carole MartinezMartinez (Carole)

Agnès Lhermitte (Université Bordeaux Montaigne, EA 4593 CLARE)

« Au théâtrethéâtre de la mémoiremémoire, les femmes sont ombre légère », écrit l’historienne Michelle Perrot dans Les Femmes ou les Silences de l’Histoire1. C’est dire que le rôle qu’on leur concède dans la marche du monde manquemanque de consistance et de poids. Bien souvent, il s’agit même d’un rôle muetmuet. Mais la romancière contemporaine Carole MartinezMartinez (Carole) prétend que si, « depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’Histoire », pour qui sait prêter l’oreille, « il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secretsecret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, […] des paroles bues aux lèvres des mères »2. Dans ses deux romans, elle entend ainsi rendre à deux de ces figurantes effacées corps de chair, mouvement, et surtout parole. Elle a tiré des oubliettes de l’Histoire deux femmes obscures que leur destin avait bâillonnées. Tirée de la légende familiale, l’héroïne du Cœur cousu3, Frasquita, est mariée au fond de la campagne andalouse à un homme fruste qui se prend de passion pour les combats de coqs jusqu’à jouer sa femme. Cédée au vainqueur, le châtelain, elle s’enfuit avec ses enfants, sorte de Mère Courage tirant sa charrette, se trouve mêlée aux révoltes anarchistes, traverse la mer et le désert pour s’échouer avec sa progéniture dans une cour du Maghreb, au bord d’un terrain vague. Sa mère lui a transmis des secrets de magicienne et un talent extraordinaire de brodeuse ; ses filles hériteront à leur tour de dons surnaturels. Tirée d’une inscription funéraire médiévale, l’héroïne de Du domaine des Murmures, Esclarmonde, refuse d’épouser Lothaire, le jeune seigneur brutal qui lui est imposé, et choisit de vivre en recluse dans le mur de la chapelle du château d’où elle reçoit les pèlerins. Violviolée la veille de son emmurement, elle donne le jour à un enfant considéré comme un miracle. Mais elle finit victimevictime de la colère populaire pour avoir voulu échapper à son rôle quand on lui inflige le vœu de silence.

Dans ces deux contextes plus ou moins reculés, la parole des femmes est mise à l’épreuve pour mieux resurgir dans sa différence. Nous envisagerons ce double processus sur les trois plans successifs des structures sociales, puis des archétypes et de l’inconscient, et enfin des modalités du récit. En effet, en bridant l’expression féminineféminisme, une sociétésociété patriarcalepatriarcat entrave la relation, ce qui entraîne frustrationfrustrations, conflitconflits et violences – ou d’autres stratégies de communication. Dans les zones profondes de l’intimeintime (sexe, naissance, mortmort…) se terrent les sentiments primordiaux (peurpeur…), les taboutabous collectifs et les traumatraumatismes personnels, qui tous relèvent de l’indicibleindicible ou affleurent par les voies de l’imaginaireimaginaire. Au niveau poétique, par conséquent, le logos fait place à diverses expressions artistiques, à l’affabulation, à la parole sortilège, au réalisme magique du roman.

1. La parole étranglée dans la culture patriarcale

Les deux sociétés envisagées reposent sur des structures féodales hiérarchisant strictement les rapports sociaux et familiaux. Les catégories asservies aux puissants voient leur existence limitée, leur liberté entravée, leur parole empêchée. C’est le cas des pauvres journaliers qui « crèvent en silence »1 pour les hobereaux espagnols, des serfs terrorisés par leurs seigneurs comme celui des Murmures, dont la violenceviolence castratrice « menacemenacer de couper lui-même les langues qui causeraient [de sa fille] et de les avaler crues »2. Le catholicisme ajoute un ordre clérical puissant, où la voix solennelle de l’archevêque « bâtissait cathédrale »3 en muselant toute pensée qui s’évaderait du dogme. Le confessionnal où les fidèles viennent chuchoter leurs méfaits, en particulier leurs pratiques superstitieuses païennes, est le lieu privilégié de cette mise au pas. Les textes discréditent d’ailleurs souvent les détenteurs de la parole. Les arguties des théologiethéologiens sont ineptes, le vendeur de reliques débite des boniments de charlatan. Quant au plus grand discoureur, le médecin espagnol Eugenio, il incarne la parole dévoyéedévoiement : ce savant enjôleur est un traître cynique et un ogre redoutable – violvioleur et tueur d’enfants.

Dans ces sociétés patriarcales, l’inégalité de parole concerne évidemment la femme, qu’Esclarmonde présente même comme « dessinée, modelée par les paroles des hommes »4. Une jeune fille est donc privée a priori de son expression propre, de sa pensée, de son vouloir. « Paroles de femmes n’étaient alors que babillages. Désirs de femmes, dangereux caprices à balayer d’un mot, d’un coup de verge ». Sept siècles plus tard, le père de Frasquita tonne ses préceptes conjugaux : « Tu n’auras pas à questionner ton mari. Tu ne devras parler que s’il le désire et ne le regarder que s’il te regarde »5. La quasi-nullité de la communication verbale entre époux réduit la relation à un service silencieux, au labourage des ventres. Dans le cadre familial, les deux jeunes femmes ne parlent librement qu’à leur premier nourrisson, presque encore leur propre chair, un morceau d’elles-mêmes. Ce n’est que lorsque la sidération de son mari dans son poulailler le rend sourd, comme absentabsence, que Frasquita ose raconter à cet « homme lointain »6 vie quotidienne et confidences intimeintimes. Sa belle-mère, laide et veuve, incarne le désastre de cette parole asséchée et détraquée. « Grognements inaudibles, mots dévorés, mis en pièces, mots éviscérés, longuement mastiqués, puis recrachés comme de vieilles chiques. […] la vieille parlait comme on crache. […] La vieille parlait comme on hait »7. L’aliénationaliénation prend sa revanche en s’inoculant férocement aux autres, en les réduisant à leur tour au silence. « Frasquita obéissait à ces paroles détruites, elle acceptait l’autorité de cette langue difforme ». Quant au fils José, « il se soumettait à cette bouche vide, […] à cette langue atrophiée. Le fils ne bronchait pas, ne questionnait pas, ne refusait jamais ».

Les luttes politiques, territoire des hommes, se jouent sur le terrain du discours. Non seulement les anarchistes, disciples de Bakounine, haranguent le peuple muselé, mais ils libèrent, sinon sa parole, du moins son chantchant : « un chant venu du fond de leur douleurdouleur, un chant grave monta vers les murs de la caserne, des centaines de lèvres soudées modulaient tout doucement leur révolte »8. Et le chef de ces militants a beau avoir eu le visage écrasé sous la torturetorture, il ne renonce pas à parler, la langue à vif : « Par la plaie béante, des mots s’échappaient, douloureux et sanglants. Articulés non par les lèvres mais par la chair ouverte »9. En revanche, les stratégies féminines pour contrer l’oppression évitent la parole ou la récupèrent à leur profit. La complicité entre femmes s’exprime d’abord par un silence de connivence, en particulier quand elles sont séparées par des barrières sociales ou culturelles. C’est le cas, dans Le cœur cousu, de Frasquita la femme mariée et de Lucia la prostituéeprostitution, qui « restaient un long moment ensemble, en silence, à s’écouteécouter respirer »10, ou des deux accoucheuses, Maria la respectable matrone et Bianca la bohémienne un peu sorcière. S’abstenir de parler est une tactique prudente pour éviter ce qui, dans des paroles forcément chargées des représentations sociales, brouillerait l’entente intimeintime entre deux personnes que rapprochent cependant leur statut de réprouvées ou leur profession de « femmes qui aident ». Lorsque la communication est d’emblée facilitée par une certaine proximité de vie, comme celle d’Esclarmonde avec sa sœur de lait Jehanne, la confidence devient possible. Les secrets réprouvés par les hommes se murmuremurmurent alors par les trous du volet de la cellule, et un étonnant réseau de communication se tisse par l’intermédiaire des recluses qui font passer par les pèlerins les messages de Jehanne, partie pour Paris, à Esclamonde. « La rumeur du monde venait aux fenestrelles et cette rumeur se chargeait de nos dires »11.

Esclarmonde va plus loin, en s’appropriant la parole qui lui est déniée. Rebelle au mariage imposé, elle retient sa parole de soumission, ne prononce pas le « oui » au fiancé, donc aussi au père et au prêtre. Elle les réduit, par sa mutilation et sa claustration religieusereligion, à un silence stupéfait puis respectueux, car cette castration et cette mortmort symbolisymboleques ont fait d’elle une vierge consacrée au Christ, au-delà de l’ordre humain. L’oreille qu’elle s’est tranchée, absenteabsence, devient le réceptacle des péchés et des prières que les pèlerins viennent y déverser. C’est alors que sa parole devient puissante. Elle parle, à tous, beaucoup, avec autorité. Elle donne des ordres à son ex-fiancé, à son père qu’elle expédie aux Croisades ; elle distribue aux pèlerins bénédictions et punitions, elle prétend même forcer Dieu à accomplir sa volonté. Puis, en perdant son élan d’origine et sa foi, mais toujours ivre de ce pouvoir, elle corrompt sa parole qui se fait manipulation mécanique voire cynique de la pieuse populace. Mais elle est finalement prise au piège et finit écrasée par l’ordre religieux : l’évêque lui impose le vœu de silence pour étouffer définitivement son secretsecret, et quand elle tente d’échapper à ce destin pour vivre librement, les fidèles en colère mettent le feu à son ermitage, et un terme à son élocution. Elle meurt « [l]a langue nouée par [s]a promessepromesse »12.

2. La parole étouffée des profondeurs

La parole n’est pas seulement empêchée par des rapports de pouvoir. Au fond de l’être et du monde sont tapies des réalités obscuresobscurité et violentes qu’un discours normal est dans l’incapacité de traduire. On le sait, les grandes douleursdouleur, comme celles du deuildeuil, sont muetmuettes. La mortmort de son amant prive Frasquita de parole pour le reste de sa vie : « aucun mot ne germait de cette femme plantée sur la terre, immobile »1. Dans le même roman, le deuil de leur mère frappe de mutismemutisme deux des héros masculins et les fait étrangement régresser. Du domaine des Murmures explore le refoulementrefoulement traumatisanttraumatisme de la plainte interditeinterdiction, qui resurgit par tout le corps : celle de l’amant courtoiscourtoisie éconduit qui se pend et « lâch[e] entre deux spasmes cette peine tue jusque-là »2 ; celle de l’accouchée clandestine dont l’oxymorique « hurlementhurlement silencieux »3 traduit la violenceviolence de cette contrainte sur le cricri naturel, « ce cri coincé dans la gorge, ce cri […] qui finirait par déchirer [s]a foi et qu’[elle] vomirai[t] gros de tant de douleurdouleurs tues »4.

Les fortes émotionémotions, surtout issues de sentiments primaires, laissent sans voix. Or les personnages frustes créés par Carole MartinezMartinez (Carole) sont aptes à décliner différents cas d’horror (horreurhorreur sacrée) devant ce qui est ressenti comme l’intrusion d’un surnaturel suspect : l’enfant roux, les stigmates du bébé dont le père a percé les mains, ou la grâce d’un corps de jeune fille épanouie. Ce mélange de stupeur et d’effroi vécu collectivement par la communauté, nourri par le terreau des superstitions et des préjugés, tourne selon les cas en haine meurtrièremeurtre ou en vénération. Le destin des deux héroïnes, suspectées de sorcellerie au vu de leur singularité et de leur pouvoir supposé, est marqué par cette ambivalence. Le lourd silence qui manifeste cette horror n’est souvent que la première phase de son expression ; il est alors suivi d’une explosion de cris,cri d’un hurlement qui se déchaîne – l’autre en-deçà, inversé, de la parole, ces deux formes d’incapacité verbale relevant de la sauvageriesauvagerie.

Dans les deux sociétés envisagées, le sexe est un domaine interdit de parole. L’acte sexuelsexualité est présenté comme l’objet d’un désir muetmuet, exécuté en silence, entouré de silence. Épousant la pudeur des personnages, la narration du Cœur cousu ne dévoiledévoiler pas l’origine paternelle de la jeune fille. « Beaucoup de choses ont été racontées sur ma mère, mais sur ce sujet tout le monde s’est tu »5. L’intrigue de Du domaine des Murmures fait peser sur ses héros un secretsecret qui s’enracine dans le taboutabou de l’incesteinceste, aggravé par la naissance d’un enfant. En effet, c’est son propre père, le seigneur des Murmures, qui viole Esclarmonde la veille de sa claustration et qui est le père de l’enfant né dans sa logette. Si la défloration de la pucelle consacrée, double motif de hontehonte, est facilement dissimulée par le silence complice de la servante Jehanne, le violviol paternel, qui engage le seigneur, est innommableinnommable. Il est d’ailleurs dissimulé dans le récit, affleurant dans des allusionallusions, des équivoques, jusqu’à sa révélation au moment de la confession finale du père fautiffaute qui fait coïncider l’oreille de l’archevêque et l’œil du lecteur, la fiction et la narration. Le secret entourant l’origine de cet enfant est tout l’enjeu de la diégèse, qui se tisse avec les fils contradictoirescontradiction du camouflage et de l’expression détournée qui s’échappe.

Ainsi le père fait et impose le silence, mais il cricrie et délire dans le secretsecret de sa chambre. Puis, sur la Terre sainte de la Croisade, ce pécheur que l’aveu n’a pas soulagé baragouine inlassablement des mots inarticulés qui ressemblent aux gémissements d’un damné. Il « s’effiloch[e] en paroles »6 avant de sombrer dans le silence de la mortmort. Contrainte elle aussi au silence, sa fille laisse se construire par l’Église et le peuple des fidèles la légende hagiographique – et mensongère – du miracle. Non qu’elle se livre à un mensongemensonge stricto sensu, puisqu’on ne lui pose aucune question sur l’origine de l’enfant : elle se contente, en se taisant, d’une omission. Mais le silence volontaire de cette prétendue vierge mère « avait offert un espace blanc à broder, un vide dont chacun s’était emparé avec délice »7. Sur cet accord tacite, l’imaginaireimaginaire collectif entraîné par l’archevêque se met au travail pour sanctifier le taboutabou, euphémisereuphémisme l’inacceptable, mythifier le sordide. Or c’est elle, non la sainte supposée, pas même l’hérétique, mais la femme et la mère, qui se retrouve ligotée par la légende, bâillonnée par le secret. Contrairement aux calculs de l’archevêque, qui tient à maintenir une fable pour renforcer l’Église, c’est l’instinct maternel, vital, qui détermine seul sa ligne de conduite et la mène à la révolte.

Plus enfouie encore dans les tréfonds du monde, se profère en secretsecret une parole interditeinterdiction. Les femmes de la famillefamille de Frasquita se transmettent des prières qui ne peuvent être ni écrites ni pensées, et dont certaines, fort dangereuses, peuvent réveiller les défunts. La voix qui les prononce « semble venir du cœur de la terre, une voix d’outre-tombe, et la voix, énorme, murmuremurmure, à la fois proche et lointaine, à la fois hors de Frasquita et sous sa peau. » La jeune fille répèterépétition ces sons inarticulés, presque indicibleindicibles. « Un langage mystérieux emplit sa bouche, il avait l’épaisseur d’une matière qu’elle mâcha longuement »8. Une de ses filles, Martirio, a la particularité de percevoir les voix des morts ou des personnifications de la mortmort, tandis qu’Esclarmonde entend, de sa cellule, les voix mortes des soldats tombés en Terre sainte. En effet, les femmes de ces romans ont un accès privilégié à l’outre-monde, réalité essentielle et non rationnelle où elles perçoivent des voix dont elles répercutent les paroles. Mais le pouvoir des mots magiques leur apporte moins le salut qu’un surcroît de méfiance et d’exclusion. Elles le ressentent comme une malédiction. Et si le récit de ces pratiques archaïques n’est pas dénué de charme, c’est que la plume de la romancière a transmué la vertu de ces rites obsolètes en « enchantement littéraire »9, afin de ressusciter les voix bâillonnées.

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9783823300779
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